L'humilité, Vertu de notre temps...

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- mars 2000 -

S'il y a un mot qui n'est guère à la mode et peu employé dans notre vocabulaire moderne, c'est bien celui d'humilité.
On exalte la réussite. Et c'est bien. Mais lorsque celle-ci est sans limite, elle se transforme en orgueil qui cherche à écraser les autres.
A ce titre, on confond souvent humilité et humiliation. Ces deux termes ont la même racine : Humus qui signifie terre. Ils renvoient à l'idée d'abaissement. Mais la nature de celui-ci est bien différente dans les deux cas.
L'homme humilié n'est pas reconnu comme tel. Il est abaissé. Ses droits peuvent être bannis. Il est méprisé par le regard d'autrui et lui-même regarde vers le bas. L'humble au contraire est loué pour sa modestie. Il a conscience de ses insuffisances et est enclin à rabaisser ses propres mérites. Mais en fait, son regard l'appelle à un dépassement.
Socrate, dans l'Apologie notamment, déclarait ne rien savoir ; il demandait qu'on voulût bien l'instruire. Et pourtant, ce sont ses questions bien posées qui faisaient avancer la recherche de la vérité.

Toutefois, l'humilité n'est pas, avant tout, une vertu antique. Saint Thomas, dans la Somme Théologique, fait remarquer "qu'Aristote voulait traiter les vertus selon qu'elles sont ordonnées à la vie civique, où la soumission d'un homme à un autre est déterminée selon l'ordre de la loi et fait partie de la justice légale. Mais l'humilité, selon qu'elle est une vertu spéciale, regarde principalement la subordination de l'homme à Dieu, à cause de qui il se soumet aussi aux autres lorsqu'il s'humilie", II.II. q. 161.
Saint Thomas montre bien que l'humilité est avant tout une vertu religieuse et tout particulièrement chrétienne. C'est à ce titre qu'elle nous intéresse. Comment s'est-elle exprimée dans l'Ecriture Sainte, voire dans la liturgie, et que représente-t-elle pour nous ?

Dans la Bible, l'humilité est d'abord modestie et s'oppose à la vanité. Saint Paul déclare : "Au nom de la grâce qui m'a été donnée, je le dis à tous et à chacun : ne vous surestimez pas plus qu'il ne vous faut vous estimer, mais gardez de vous une sage estime, selon le degré de foi que Dieu vous a départi", Rom, 12 - 3.
L'humilité est bien en corrélation avec une attitude de foi, de confiance en Dieu. C'est pourquoi nous la trouvons d'abord chez Abraham qui reconnaît sa condition d'être mortel, créé par Dieu : "Je suis bien hardi de parler à mon Seigneur, moi qui suis poussière et cendre", Gn, 8 - 27.
Moïse est lui-même décrit comme "un homme très humble, l'homme le plus humble que la terre a porté", Nb, 12 - 3.
L'humilité de Moïse est reconnue par Yahvé qui, à plusieurs reprises, dans ce même livre, l'appelle son serviteur. Il est "serviteur" parce qu'il met sa foi en Dieu.
C'est le fondement même de l'humilité qui fait dire à Saint Paul : "Celui qui s'approche de Dieu doit croire qu'il existe et qu'il se fait le rémunérateur de ceux qui le cherchent", He, 11-6.
D'où l'énumération de toutes les grandes figures de l'Ancien Testament qui ont cru en Dieu dans le malheur. L'humilité d'Israël se manifeste en effet dans l'épreuve. Le peuple de Dieu fait l'expérience de Dieu qui le sauve lorsqu'il est opprimé, notamment lors de l'Exil. Le passage au désert fait prendre conscience au peuple de Dieu, alors totalement démuni, que son seul sauveur est Dieu. Il en sera de même lors de la déportation de Babylone.
Cette humilité ne se manifeste pas seulement d'une manière collective, mais aussi dans l'épreuve individuelle dont le livre de Job nous brosse un si beau portrait. La supplication émouvante de Job, abandonné de tous, relève de la foi et se traduit par une hymne à la sagesse toute puissante, Job, 36 – 22ss.

Mais si l'homme est humble, c'est avant tout par une attitude intérieure. "L'humilité semble impliquer principalement la sujétion de l'homme à Dieu. C'est pourquoi Saint Augustin qui assimile l'humilité à la pauvreté en esprit, la fait dépendre du don de crainte, par lequel on vénère Dieu. De là vient que la force se comporte autrement vis-à-vis de l'audace que l'humilité vis-à-vis de l'espoir", Somme Théologique.
Nous trouvons cette "pauvreté en esprit" exprimée chez Saint Paul : "C'est donc de grand cur que je me glorifierai surtout de mes faiblesses, afin que repose sur moi la puissance du Christ. C'est pourquoi je me complais dans les faiblesses, dans les outrages, dans les détresses, dans les persécutions et les angoisses endurées pour le Christ ; car lorsque je suis faible, c'est alors que je suis fort", 2 Cor, 12 – 9-10.
Ici, Saint Paul fait écho aux béatitudes : "Heureux ceux qui ont une âme de pauvre, car le royaume des Cieux est à eux", Mat, 5 - 3. Matthieu développe cette attitude de la glorification de l'homme en faisant dire à Jésus : "Je te bénis, Père, Seigneur du ciel et de la terre, d'avoir caché cela aux sages et aux intelligents et de l'avoir révélé aux tout petits", Mat, 9 - 25. Il ne s'agit pas ici de considérer que nous devons rester passifs et ne pas utiliser les capacités intellectuelles que nous pouvons avoir. Ce serait de la fausse humilité ou de la paresse en contradiction avec la parabole des talents.
D'ailleurs, les sages de l'Antiquité avaient bien compris ce rôle salvateur de la raison sur nos passions. Elle est la source de la maîtrise de soi pour les stoïciens. Et la volonté est mise à l'honneur par Aristote dans l'acquisition des vertus.
Mais il s'agit de les faire remonter à Dieu qui est la source de tout don : "Ce n'est pas que de nous-mêmes nous ayons qualité pour revendiquer quoi que ce soit comme venant de nous ; notre capacité vient de Dieu", 2 Cor, 2 - 5. C'est ce que Saint Benoît exprime dans sa règle au chapitre 7, lorsqu'il recommande au premier degré de l'humilité de "se montrer toujours humble de cur et de corps en tenant les yeux fixés à terre".
Ainsi, cette sagesse que nous pouvons acquérir ne sera plus simplement de nature humaine, mais encore spirituelle.

En effet, si l'homme est humble dans la Bible, c'est non seulement parce qu'il sait qu'il tient son être de Dieu, mais encore parce qu'il se reconnaît pécheur.
L'origine de son péché se trouve dans le refus d'Adam d'obéir à Dieu, lorsque le serpent, qui symbolise un être hostile à Dieu, tente l'homme en lui disant que "le jour où vous en mangerez (le fruit défendu), vos yeux s'ouvriront et vous serez comme des dieux, qui connaissent le bien et le mal", Gn, 3 - 5. L'homme – la femme en l'occurrence – succombant à la tentation, se sépare de Dieu par orgueil. Dieu devient alors son rival. L'orgueil est l'antithèse de l'humilité alors que la foi en est le fondement.
N'est-ce pas cette attitude orgueilleuse que l'on retrouve à notre époque chez les philosophes de la "mort de Dieu" ?

L'humble reconnaît ses limites. La créature plie les genoux devant l'infini : son infériorité est irrémédiable. Mais il sait aussi que sa pauvreté peut être comblée par la grâce de Dieu. Il n'est rien comme l'écrit Saint Paul aux Corinthiens. Mais il peut reconnaître son péché et faire pénitence. Dieu est miséricordieux et appelle sans cesse l'homme à se retourner vers lui, en lui proposant son pardon. Seulement, l'homme n'est pas toujours prêt à l'accueillir. Tel est le drame du péché.

Toutefois, l'humble rend grâce à Dieu pour chaque jour qu'Il lui donne inlassablement de vivre. L'humble a confiance en l'avenir parce qu'il sait que Dieu est sans cesse présent et fidèle à ses promesses. Ne lui a-t-Il pas promis un Sauveur ? Ne lui a-t-Il pas envoyé son propre Fils pour racheter son péché ?

Or, le Messie annoncé par les prophètes est humble. Il se soumet à la volonté du Père. Il donnera sa vie pour racheter l'homme pécheur. "Il s'est fait pour nous obéissant jusqu'à la mort et à la mort de la croix", Phil, 2 – 8-9. Son abaissement est total. Le supplice de la croix, qui est la suprême humiliation à l'époque du Christ, sera l'instrument que choisira le Serviteur souffrant d'Isaïe : "Or, ce sont nos souffrances qu'il portait et nos douleurs dont il était chargé. Et nous, nous le considérons comme puni, frappé par Dieu et humilié. Mais lui, il a été transpercé à cause de nos fautes. Le châtiment qui rend la paix est sur lui, et dans ses blessures nous trouvons la guérison", Is, 53 - 4-5.
Jésus est venu sauver les pécheurs, en prenant notre condition charnelle : "De fait, chose impossible à la loi, impuissante du fait de la chair, Dieu, en envoyant son propre Fils avec une chair semblable à celle du péché et en vue du péché, a condamné le péché dans la chair, afin que le précepte de la loi fût accompli en nous dont la conduite n'obéit pas à la chair mais à l'esprit", Rom, 8 - 3-4.
Le Christ est venu pour servir les hommes : ce thème du serviteur s'exprime notamment dans le geste symbolique du lavement des pieds des disciples et Jésus le proclame en disant : "Le Fils de l'homme lui-même n'est pas venu pour être servi, mais pour servir et donner sa vie en rançon pour une multitude", Mc, 10 - 45.

Par ailleurs, Jésus ne fait qu'enseigner les marques de l'humilité : le mépris de ce qui relève de l'apparence, afin de chercher les vrais biens spirituels. Matthieu (Mt, 6 - 16-21) rappelle le vrai sens du jeûne qui implique une conversion intérieure, dépassant la seule attitude extérieure qui relèverait alors de "l'hypocrisie".
L'humilité culmine dans l'appel à l'amour : amour de Dieu et amour du prochain. Marie se dit "humble servante". Elle répond à un appel d'amour divin. Son "fiat" prononcé dans l'intimité de son dialogue avec l'ange, envoyé de Dieu, est un témoignage d'humilité exaltante en opposition avec la superbe des orgueilleux et des riches. Elle le proclame dans le Magnificat.

Et l'humilité de Jésus dans le don le plus total et la fidélité à son Père, s'exprime dans cette magnifique prière de Jésus à Gethsémani : "Père, tout est possible : éloigne de moi cette coupe ; pourtant pas ce que je veux, mais ce que tu veux", Mc, 14 - 36.
Mais nous savons que cette souffrance offerte n'est pas vaine, puisque cet abandon à son Père nous rachète de nos fautes et se termine par la joie de la Résurrection, c'est-à-dire le triomphe de la Vie sur la mort, tant charnelle que spirituelle. L'humilité est la fille de l'espérance, vertu théologale avec la foi et la charité.

Le modèle de l'humilité culminant en Jésus, comment pouvons-nous la vivre ?

Tout d'abord, en nous reconnaissant pécheurs, devant Dieu et devant les hommes. Nous la rencontrons aussi dans l'épreuve qui nous fait prendre conscience de nos limites. Les accepter pour la gloire de Dieu, en union avec les souffrances du Christ, dans une soumission confiante à sa grâce, nous est proposé. Le Notre Père que nous récitons nous appelle à cette humilité.

La liturgie nous aide à la mettre en pratique, notamment pendant le Carême, où tous les grands textes la concernant sont proposés à notre méditation. Les oraisons de la bénédiction des Cendres, qui sont le symbole de l'âme pécheresse, mentionnent cette attitude d'humilité confiante qui doit être la nôtre.

L'humilité, comme vertu, n'est pas une fin en soi, mais un moyen de sanctification qui nous conduit à la Vie, c'est-à-dire à la Résurrection.
L'Eglise, par ses sacrements, notamment la Pénitence et l'Eucharistie, nous aide à cette conversion intérieure qui suppose l'humilité de l'homme.

Des gestes d'humilité comme celui de la repentance du Pape, en ce premier dimanche de Carême, ne doivent pas être interprétés comme des marques d'auto-flagellation. Elles relèveraient du masochisme qui n'a rien à voir avec la charité chrétienne. D'ailleurs, cette repentance ne porte pas sur la foi que l'Eglise a fidèlement transmise mais sur les actes violents qui ont pu accompagner cette transmission. Ils ont alors vicié le message évangélique que l'on souhaitait faire passer.

L'humilité tient une place si grande que Saint Augustin a pu dire : "l'humilité est presque toute la doctrine chrétienne", De Virginitate.

Contre toute apparence, l'humilité est bien une vertu de notre temps.

Andrée LALAUT, Professeur de Philosophie

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