hervé PASQUA a signé cet hommage dans le Journal Ouest-France. Serviam remercie vivement M. le professeur PASQUA de son aimable accord dereproduction
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La mort de Gustave Thibon
Un regard rendu à la lumièreLe philosophe Gustave Thibon est mort à l'âge de quatre-vingt-dix-sept ans, le 19 janvier à Saint-Marcel d'Ardèche.
Nous venons de perdre un écrivain, un sage, un chrétien. L'oeuvre thibonienne constitue un fait remarquable dans l'histoire de la pensée.
Ceux qui ont approché le philosophe gardent le souvenir d'un homme chaleureux -c'était un méridional parlant avec le soleil dans la bouche-. Tous s'accordent à reconnaître en lui un penseur profond, vaste, original. Ils saluent l'observateur aigü des faits et des idées, le scrutateur des profondeurs de l'âme, le bon sens génial. Gabriel Marcel loua ses aphorismes dont le style le fait rentrer dans la famille des Nietzsche et des Pascal.De toutes les influences qu'il subit nulle n'exerça davantage son prestige que celle de Simone Weil, dont il publia La pesanteur et la grâce, qui avait été également remarquée par Albert Camus. Il l'accueillit chez lui et la protégea au temps le plus fort de la persécution contre les Juifs.
Elle a laissé un témoignage précieux sur ses premiers textes : " Ils contiennent selon mon sentiment, des choses de premier ordre (ce qui pour moi veut beaucoup dire)... ". Ses appréciations et ses remarques furent pour lui " une douche de lumière ". En s'approfondissant sous ce haut patronage et en se combinant à la méditation mystique de saint Jean de la Croix, la réflexion de Gustave Thibon évolua vers un néoplatonisme chrétien.
L'idée matricielle qui unifie son oeuvre est l'idée du " retour au réel ". Sa pensée est, en effet, une pensée incarnée : sagesse terrienne du " philosophe paysan " attentif aux choses, à l'opposé des philosophies abstraites et des utopies qui en se réalisant forcent les choses et les détruisent ; pensée chrétienne qui se soumet humblement au créé, pour laquelle penser vraiment c'est communier par le dialogue dans un engagement de tout l'être. Toutefois, si la philosophie du bon sens s'appuie sur les choses, c'est pour les dépasser. Les choses doivent être des tremplins, des pistes d'envol, non des prisons : " se poser sur tout, ne reposer sur rien ".La fidélité au réel s'exprime par son attachement à la vérité et s'ouvre au divin : " Celui qui cherche la vérité n'a que faire du prestige et de l'importance. Plus une vérité est profonde, nécessaire, rédemptrice, plus elle doit perdre en se répandant la suffisance et l'indiscrétion de l'ivresse conquérante. La vérité orgueilleuse ne peut rien donner. (...) Sois humble comme un mendiant, toi qui portes Dieu aux hommes. " L'idolâtrie du succès est étrangère au sage qui n'est pas un triomphateur social, mais l'humble serviteur des vérités oubliées ou ignorées : " d'une vérité qui ne dépend ni de ce soir, ni de ce bocage que le vent agite, ni de ces échos que se renvoient les parois des siècles ".
Gustave Thibon n'était ni un maître à douter, ni un maître penseur, il fut un " témoin de la lumière ", un vrai penseur dont l'intelligence nourrie de l'idéal chrétien resta toujours tendue vers le vrai, le beau, le bon. Ecoutons, pour lui rendre un dernier hommage, l'ultime message qui résume toute son oeuvre :
" Pourquoi je suis chrétien : parce que j'ai soif d'un Dieu qui ne soit ni ténèbre pure ni moi-même -d'un être qui, tout en me ressemblant jusqu'au centre, soit aussi tout ce qui me manque. Parce que en ce monde je veux tout bénir et ne rien diviniser. Parce que je veux garder simultanément le regard clair et le coeur brûlant... Parce que je sens que l'aventure humaine débouche sur autre chose qu'un creux désespoir, une creuse interrogation ou une creuse insouciance.
Parce que j'ai besoin de lumière dans le mystère et de mystère dans la lumière ".Hervé PASQUA
Directeur de l'Institut Universitaire Saint-Melaine