LA VERTU DE PRUDENCE
" O Sapientia, quae ex ore Altissimi " : " O Sagesse, qui êtes sortie de la bouche du Très-Haut, atteignant ainsi toutes choses d'un pôle à l'autre, et les disposant avec force et douceur, venez nous enseigner le chemin de la Prudence. "
En une phrase, l'Antienne de l'Avent nous livre l'essentiel de ce qu'il faut savoir sur la prudence. Son unité dense et sa beauté claire nous en laissent deviner la rigueur et l'ordre Est-ce iconoclasme que d'en goûter la saveur en lui appliquant la distinction scolastique des quatre causes, qui permet d'aborder la réalité dans tout son être ? Sans doute pas, si, comme on peut l'imaginer, l'auteur sacré décrit ce qu'il contemple de cet oeil profondément réaliste qui permet d'accéder, à travers tout ce qui est, à Celui qui est, et, en Lui, de tout considérer.
" O Sagesse, qui êtes sortie de la bouche du Très-Haut " : en étroite corrélation avec la sagesse, la prudence est d'abord une vertu surnaturelle qui vient de Dieu, et à ce titre, une image et une participation de la providence divine dans l'homme. C'est la cause efficiente, ou la prudence dans son origine.
" Atteignant ainsi toutes choses d'un pôle à l'autre " : dans son champ d'application, qui constitue sa cause matérielle, la prudence atteint tous les actes humains, en quelque do-maine que ce soit. " Les actions humaines sont la matière de la vertu de prudence, en tant qu'elles sont objet de la raison, c'est-à-dire sous leur aspect de vérité. "
" Les disposant avec force et douceur " : formellement, la prudence a pour rôle " d'appliquer les principes universels aux conclusions particulières en ce qui regarde les ac-tions pratiques ", et ainsi, sans " déterminer leur fin aux autres vertus morales, de disposer seulement les moyens propres à acquérir cette fin. "
" Venez nous enseigner le chemin de la Prudence " : perfectionnée par le don de conseil, la prudence, dans l'ordre pratique, c'est-à-dire l'ordre de toute la vie humaine, dont la fin ultime de l'homme est le premier principe, " dirige notre activité d'après le plan même de la raison de Dieu. C'est pourquoi la prudence, à qui convient la rectitude de la raison, est parfaite et assistée au plus haut point selon qu'elle est réglée et mue par le Saint Esprit. "
Elle suppose par conséquent la connaissance de la fin par la cause suprême dans l'ordre de l'agir humain. A ce titre, elle correspond à la " sagesse dans les choses humaines ; elle n'est pas la sagesse à proprement parler, parce qu'elle ne regarde pas uniquement à la cause la plus haute ; la prudence, en effet, touche au bien humain. Et l'homme n'est pas le plus haut de tout ce qui est. " Cette vérité tranquillement énoncée par le Docteur Angélique invite à considérer le rapport entre la prudence et la sagesse, éclairant à bien des égards, comme déjà le suggérait l'antienne liturgique. Elle contredit radicalement l'interprétation de K. Rahner - si lourde de conséquences -, qui, à partir d'une conception de l'homme présenté comme " absolue trans-cendance orientée vers Dieu " - comprenne qui peut -, voit la théologie de saint Thomas comme " une anthropologie transcendantale " . Elle détermine ainsi une attitude essentielle de l'esprit humain, que l'on retrouve au coeur de la notion et de la pratique de la vertu de pru-dence. C'est Dieu qu'il faut avoir en point de mire pour tout savoir, de quelque degré qu'il soit, puisqu'il est le meilleur miroir des choses de ce monde, Lui qui de toute créature conserve éternellement l'image exemplaire ; mais c'est aussi Lui qu'il faut considérer comme fin ultime de toute action, quelle que soit la fin immédiate ou prochaine, qui comporte sa bonté ou sa malice propre, de l'acte posé. L'exposé de la morale chrétienne commence par celui sur la béatitude céleste.1.Les chemins de la prudence
1.1.Prudence et sagesseLe premier passage de la Somme théologique qui entreprend l'étude de la vertu de prudence comporte avec la liturgie une étonnante similitude, tant dans la tonalité claire et pure que dans l'idée exprimée, même s'il s'agit d'un discours syllogistique, et non d'une prière : "Puisqu'en effet il appartient au sage d'ordonner et de juger, et que d'autre part le jugement de l'inférieur s'obtient par la cause la plus haute, celui-là est dit sage, en un genre quelconque, qui considère la cause la plus haute de ce genre. Ainsi, dans le genre de la construction, l'artisan qui dispose les plans de la maison est dit sage pour cette chose-là, et il reçoit le nom d'architecte, par rapport aux artisans inférieurs, qui taillent les pierres ou préparent le mortier, ainsi qu'il est dit : "Comme un sage architecte, j'ai posé le fondement" (1 Cor. 3/10). Et de même, s'il s'agit de la vie humaine dans son ensemble, l'homme prudent est dit sage, en tant qu'il ordonne les actes humains à leur fin propre, ainsi qu'il est dit : "La prudence sert de sagesse à l'homme." (Prov 10/23)" Il n'est pas indifférent de remarquer que le "sage architecte" de la Somme théologique, avant de consacrer un traité particulier à la vertu de prudence, en situe le lien par rapport à la sagesse, suivant en cela l'antique conception qui voit la prudence comme phrone-sis, laquelle n'est autre, pour Aristote, que la sagesse pratique appliquée à l'ordre de l'agir, alors que la sagesse pure s'applique à la connaissance de l'ordre spéculatif sagesse que So-crate et Platon nommaient eux-mêmes phronesis. Ici et là, " sapientis est ordinare ", il appar-tient au sage de tout ordonner. N'est-ce pas Platon qui réserve le gouvernement de la Cité à ceux qui, parvenus à la vertu de sagesse, contemplent le Bien en soi, ce que saint Thomas considère toujours comme l'activité la plus haute : " Voir l'ordre et la disposition de la divine providence est suprêmement délectable " Pour autant, ce dernier va distinguer, en rappelant que " la sagesse considère purement et simplement la cause la plus haute. D'où il suit que la considération de la cause la plus haute, en quelque genre que ce soit, revient à la sagesse. " Quant à la prudence, elle est la " sagesse dans les chose humaines " , parce qu'elle est " recta ratio agibilium ", la droite raison de l'agir humain.
Nourrie de la sagesse à sa source, elle doit encore y conduire ultimement, ce que le P. Sertillanges énonce ainsi : " La thèse thomiste de la contemplation préférée à l'action se ratta-che à cette pensée. Cette autre audace aristotélicienne à laquelle saint Thomas adhère sans crainte de verser dans le mandarinat, je veux dire la thèse qui fait rouler tout l'ordre politique autour de la contemplation du divin, en est aussi parente. Lui qui exalte si fort la prudence, cette " maîtresse de la vie ", conductrice et modératrice universelle des hommes, en vient à la mépriser presque, même sous sa forme la plus haute, la prudence sociale, quand il compare son oeuvre à celle de la sagesse spéculative. [] Ce que fait la prudence politique, c'est d'arranger toutes choses de telle façon qu'un plus grand nombre d'hommes puissent plus facilement, plus sûrement et plus longtemps vaquer aux occupations supérieures, et en cela elle se fait voir la servante de la sagesse intellectuelle, puisqu'elle conduit à elle, ouvrant le chemin pour qu'on aille à elle, comme fait le portier chez le roi " Le bonheur que procure la sagesse se suffit à lui-même, il est la plénitude du " gaudium de veritate " , alors que le bonheur procuré par l'exercice de la prudence demeure dans l'ordre des moyens : " La prudence considère ce qui mène au bonheur, la sagesse considère l'objet même du bonheur. " Néanmoins, la sagesse, et spécialement le don de Sagesse, permet, en entrant " en consonance avec Celui qui, ayant créé le monde dans sa lumière, l'a racheté sur une croix, pour un jour le transfigurer dans sa gloire " , de regarder, avec le Créateur, quoique dans la nuit et les limites de la connaissance humaine, l'ordre créé dans toute sa plénitude, et selon les degrés de sa hiérarchie. Cette hiérarchie, l'Apôtre nous la rappelle, contre tous les mirages et les illusions d'optique que la vanité est prompte à nous présenter : " Car il est écrit : Je détruirai la sagesse des sages, et l'intelligence des intelligents, je la rejetterai. Où est-il, le sage ? Où est-il, l'homme cultivé ? Où est-il , le raisonneur de ce siècle ? Dieu n'a-t-il pas frappé de folie la sagesse du monde ? Puisqu'en effet le monde, par le moyen de la sagesse, n'a pas reconnu Dieu dans la sagesse de Dieu, c'est par la folie du message qu'il a plu à Dieu de sauver les croyants. " (1 Cor 1/19-21) Au don de Sagesse, qui couronne gratuitement l'édifice de la grâce, correspond la béatitude des pacifiques. Cette véritable paix que le monde ne peut donner, mais que celui à qui elle est donnée peut transmettre comme par contagion, plus que par persuasion, est d'abord contemplation reconnaissante et cordiale de l'ordre divin, au-delà des turbulences de surface qui n'atteignent pas le fond et la paix des profondeurs, où l'intelligence humaine est bien incapable de se rendre, mais c'est l'Esprit qui " sonde tout, jusqu'aux profondeurs de Dieu . " (1 Cor 2/10) Au grec phronesis, Cicéron substituera le latin providentia, qui aborde la prudence sous un autre angle, où Dieu, Cause première et Source de toute paix, " car c'est lui qui est notre paix " (Eph 2/14), est vu non plus dans son être, mais dans son agir.1.2.Prudence et providence
Saint Thomas compare l'action de la prudence sur les autres vertus à celle du soleil qui, " par sa vertu supérieure, influe sur tous les corps, tout en restant distinct de ceux-ci. " C'est pourquoi, continue-t-il, " la providence est la fonction la plus importante parmi toutes les composantes de la prudence, parce que toutes les autres choses requises pour la prudence sont ordonnées à ceci que tout soit dirigé droitement dans la poursuite de la fin morale - ce qui peut être jugé par cette prévoyance, ou providence -. Et le nom même de prudence vient de providence, comme de sa partie la plus importante. " Cette idée qui se trouve ici dans le traité de la prudence était parallèlement déjà avancée dans la question sur la Providence de Dieu : " La faculté d'ordonner les choses vers une fin est le propre de la providence. Celle-ci est en effet la partie principale de la providence, à laquelle deux autres sont ordonnées, à savoir la mémoire des choses passées, et l'intelligence des choses présentes, selon que, par le souve-nir du passé et la compréhension du présent, nous conjecturons des événements à venir en y pourvoyant. " Mais n'est-ce pas encore la sagesse dont il est dit qu'elle " connaît le passé et conjecture l'avenir " (Sap 8/8), " s'étend avec force d'un bout du monde à l'autre et gouverne l'univers pour son bien " (Sap 8/1) ? La mémoire dont il est ici question, précise Etienne Gilson, " n'est évidemment pas la simple faculté de se souvenir, encore que celle-ci en constitue la base ; elle est bien plutôt l'art de conserver avec soin des souvenirs que l'on pour-ra plus tard avoir besoin de consulter. " Quant à l'intelligence, il s'agit d'une " certaine qualité divinatrice de l'intellect, qui lui permettra de formuler correctement le principe particulier de l'action morale dans chaque circonstance déterminée. "
La prudence est alors l'auriga virtutum des anciens, le conducteur du quadrige qui scrute la voie à parcourir, en pèse d'un oeil sûr les aspérités, presse ses bêtes ou les retient, connaissant chacune par son caractère et ses réactions, donne de la voix ou du fouet, ou converse familièrement avec elles, sait les parties plus périlleuses de la route, et se tient prêt à toute éventualité. En ce sens, en cas de difficulté, de cas où manquent, même temporairement, quelques éléments pour établir un jugement prudentiel sûr, ou lorsque des intérêts réels sem-blent entrer en concurrence, la meilleure prudence peut être de laisser agir la Providence elle-même - étant saufs le recours habituel au don de conseil, par lequel " l'homme est dirigé en recevant conseil de Dieu lui-même " et la mise en oeuvre des moyens humains légitimes : " Jacta Dominum curam tuam Jette en Dieu ton fardeau, et Il te subviendra. " (Ps 54/23) En effet, si la qualité de providence constitue une partie prééminente de la vertu de prudence, cette dernière, de manière habituelle, comme vertu humaine, reste soumise à la Providence di-vine dont elle doit chercher à connaître les décrets et les desseins, et ce par l'éclairage de la conscience, soit pour surseoir, soit pour agir, soit pour infléchir, soit pour s'informer encore.
Cette soumission foncière, en quoi réside la note ultime de la prudence, qui la met à l'abri des enthousiasmes sans lendemain et des vains emportements, des déceptions ou des satisfactions à la vue courte, se retrouve réalisée de mille manières chez les amis de Dieu : un saint Jean Bosco, totalement et si pleinement efficace, un Charles de Foucauld, si assidûment inefficace, furent deux prudents et sages instruments de la Providence divine.1.3.Prudence et conscience
Vertu surnaturelle en tant qu'infusée par Dieu comme prolongement gratuit de sa cha-rité - donc absente en ce cas du pécheur - pour tout ce qui regarde directement le discerne-ment de l'agir surnaturel réglé, la prudence est aussi profondément humaine, " la plus humaine des vertus " , en tant que vertu naturelle acquise par la répétition des actes vertueux. Le lieu par excellence où s'opère la jonction est la conscience, elle-même informée par la syndérèse, la " science des évidences ", ou habitus des premiers principes de la raison pratique , qui consiste dans le " sentiment spontané du bien et du mal lié à la nature même de l'esprit hu-main, dans la conjonction de ses deux facultés spirituelles - intelligence et volonté -, naturelle-ment inclinées au vrai et au bien " .
Kant fera de la liberté l'élément ultime de la moralité, mais d'une liberté comprise stric-tement comme immunité à l'égard de toute contrainte extérieure, loi ou pression quelconque. Parce que l'esprit humain ne peut pas connaître la " chose en soi ", la réalité, il ne peut non plus avoir accès à la loi naturelle, ce qui l'amène à se donner sa propre loi morale d'après le sens inné du devoir et de l'obligation, et à " créer " lui-même la réalité ontologique. L'autonomie ainsi conçue génère immédiatement le subjectivisme, comme elle s'en nourrit. Ce renversement du rôle de la conscience amène à son tour une conception nouvelle de la prudence : " On peut donner le nom de prudence, en prenant ce mot dans son sens le plus étroit, à l'habileté dans le choix des moyens qui nous conduisent à notre plus grand bien-être. Aussi l'impératif qui se rapporte au choix des moyens en vue de notre bonheur propre, c'est-à-dire la prescription de la prudence, n'est toujours qu'hypothétique ; l'action est commandée, non plus absolument, mais seulement comme un moyen pour un autre but. " L'homme prudent sera alors celui qui peut diriger ses actes pour son avantage propre, et de manière durable.
L'idée connaîtra une fortune considérable avec l'exposé de la morale chrétienne dans la casuistique, laquelle, fortement influencée par une optique nominaliste dont le kantisme est l'un des derniers avatars, " présuppose, mais ne traite pas les questions fondamentales de la fin dernière, des actes humains, de fondement de la moralité, de la nature des lois, de la nature des vertus et des dons du St-Esprit, des divers états de vie, etcLa casuistique est seulement l'application inférieure de la théologie morale, dans le simple but de discerner ce qui dans tel cas donné est défendu, soit comme péché mortel, soit comme péché véniel. [] Si la théologie morale était ramenée à la casuistique, comme il arrive trop souvent, elle deviendrait la science des péchés à éviter plutôt que celle des vertus à exercer et à parfaire, comme si l'optique était plutôt la science des ténèbres que celle des phénomènes lumineux. " " Ce défaut apparaît bien, continue le P. Garrigou-Lagrange, dans un exemple facile à saisir, en comparant la plupart des traités modernes - d'une " modernité " aujourd'hui âgée de soixante-quinze ans - de la Conscience, avec le traité de la Prudence de saint Thomas. "
Qu'enseigne donc saint Thomas sur le rôle de la conscience dans son rapport à la pru-dence ? Il faut ici se souvenir de la manière dont il envisage la place de la sagesse, et cette di-mension architectonique qu'elle imprime à l'esprit humain en l'orientant de prime abord vers " les plus hauts principes, abstraits, universels et nécessaires, qui gouvernent les actions concrètes, singulières et contingentes, se dégageant ainsi de l'empirisme moral, pour édifier une véritable science. " Or la conscience est " cette prescription ou ce jugement de l'intellect pra-tique affirmant qu'un acte particulier est permis ou non, et donc devant être posé ou omis. " Sa haute dignité - le Cal Newman l'appelait " le premier de tous les vicaires du Christ " - provient d'une part, du côté de l'intelligence, de la capacité raisonnable de l'homme qui peut parvenir à la connaissance de la vérité morale universelle objective contenue dans la loi natu-relle, avec l'éclairage de la syndérèse, " étoile de la conscience " - c'est le versant spéculatif de la conscience, où elle doit être informée et éduquée, au besoin rectifiée, pour être droite et cer-taine -, d'autre part, du côté de la volonté, de la force obligatoire du jugement particulier de la conscience qui en fait la norme immédiate - non infaillible objectivement - de la moralité - c'est le versant pratique, où la conscience pose son acte spécifique, par le jugement pratique dans lequel se réalise l'exercice de la vertu de prudence. En l'espèce - comme en d'autres -, la défor-mation de la notion et du rôle de la conscience, précisément relevée dans l'encyclique Veritatis splendor, ne saurait conduire sans dommage important à un oubli ou à un rejet sans discerne-ment de ce " Maître intérieur " si essentiel à l'agir moral, à l'éducation ou au bon fonctionne-ment de toute société ou communauté. " On n'évaluera jamais comme il le faudrait l'importance de ce dialogue intime de l'homme avec lui-même. Mais, en réalité, il s'agit du dialogue de l'homme avec Dieu, auteur de la Loi, modèle premier et fin ultime de l'homme. "La conscience - écrit saint Bonaventure - est comme le héraut et le messager de Dieu ; ce qu'il dit, elle ne le prescrit pas d'elle-même, mais elle le prescrit comme venant de Dieu, à la manière d'un héraut lorsqu'il proclame l'édit du roi. Il en résulte que la conscience a le pouvoir d'obliger " . On peut donc dire que la conscience donne le témoignage de la droiture et de la malice de l'homme à l'homme lui-même, mais en même temps et avant tout, qu'elle est le témoignage de Dieu lui-même, dont la voix et le jugement pénètrent l'intime de l'homme jusqu'aux racines de son âme, en l'appelant fortiter et suaviter à l'obéissance : " La conscience morale n'enferme pas l'homme dans une solitude insurmontable et impénétrable, mais elle l'ouvre à l'appel, à la voix de Dieu. C'est là et nulle part ailleurs que résident tout le mystère et la dignité de la conscience morale, dans l'existence, c'est-à-dire le lieu, l'espace sacré où Dieu parle à l'homme" . "
L'acte de la conscience ne remplace cependant pas celui de la prudence, et le P. Pinc-kaërs en relève trois différences à partir de saint Thomas :
- le jugement de la conscience, qui est l'actuation des principes universels de la syndérèse dans l'évaluation morale des actes particuliers, reste toutefois au niveau de la connaissance, alors que le jugement prudentiel requiert l'engagement du désir, de l'affectivité volontaire, parce que la prudence n'est pas seulement une vertu intellectuelle, mais aussi mo-rale.
- la conscience considère l'action dans son caractère de nécessité, la prudence la considère en vue de l'acheminer à sa perfection. C'est ce point qui devient plus important dans l'optique d'une comparaison - évoquée plus haut - entre une pure morale de l'obligation légale et une morale du bonheur et de la vertu, où le traité de la conscience, dans la première tient la place du traité de la prudence dans la deuxième.
- le jugement de la conscience regarde soit les actes passés, s'il est conséquent, soit les actes futurs, s'il est antécédent, alors que le jugement prudentiel regarde l'accomplissement présent de l'acte.
Conscience et prudence sont cependant deux lumières convergentes qui émanent d'une même source, animées d'une même aspiration à la vérité, et ont pour objet le discernement entre le bien et le mal. L'une et l'autre conservent donc leur nature propre, mais les influences réciproques qui se développent entre elles dans la vie morale constituent l'être moral intime de la personne qui agit.
Si Kant plaçait au sommet de l'édifice moral la liberté comprise en un sens absolu, l'étude de la vertu de prudence montre que saint Thomas lui préfère la vérité, elle aussi vue de manière absolue, et ainsi pouvant rendre libre - en vérité. " C'est celui qui fait la vérité qui vient à la lumière " (Jo 3/19-21) : l'essence de la moralité n'est pas dans la liberté, mais dans la vérité, laquelle fonde la vraie liberté. " Toute notre dignité consiste donc en la pensée. C'est de là qu'il faut nous relever, et non de l'espace et de la durée, que nous ne saurions remplir. Tra-vaillons donc à bien penser : voilà le principe de la morale. " Mais aussi, il faut " faire la vérité dans la charité, pour grandir de toutes manières vers Celui qui est la Tête, le Christ. " (Eph 4/15) Si, en son coeur, la prudence ne peut se passer de la conscience, elle est enveloppée dans son être de vertu par la charité qui lui donne sa forme ; celle qui est " forme de toutes les vertus " l'est au plus haut degré pour la " reine des vertus " dans l'ordre pratique.1.4.Prudence et charité
" La prudence est appelée la forme de toutes les vertus morales. Mais la vertu, ainsi fondée sur le juste milieu est, pour ainsi dire, une matière modelable en considération de la su-bordination à la fin ultime. Cependant cette subordination reçoit l'acte de la vertu par le précepte de la charité. Il faut donc dire que la charité est la forme de toutes les autres ver-tus. " Ailleurs, saint Thomas précise encore : " Les actions humaines sont bonnes en tant qu'elles correspondent à la norme directrice de l'agir humain. Or il existe une norme directrice de l'agir humain, précisément une norme directrice connaturelle et propre à l'homme, à savoir la droite raison, et une autre norme, suprême et transcendante, qui est Dieu. L'homme rejoint la droite raison par la prudence, qui est la droite raison dans l'ordre de l'agir. Mais il rejoint Dieu par la charité. "
Alors que la conscience mouvait la prudence plus spécialement du côté de l'intelligence, la charité la conduit du côté de la volonté. En effet, " il est requis pour l'acte de la vertu qu'il soit droit - ce qui doit être assuré par l'information de la conscience - et qu'il soit volontaire. De même que le principe de l'acte volontaire est la volonté, ainsi le principe de l'acte droit est la raison. " Une chose est de concevoir la vérité de l'acte à accomplir, ou à ne pas accomplir, mais une autre est de le poser effectivement, ou de ne pas le poser, ce qui vaut pour tous les types de prudence, que ce soit la prudence monastique, personnelle à chacun dans le gouvernement de ses actes, la prudence politique, du chef, la prudence législative, fami-liale, militaire etc. De fait, il peut arriver que " les hommes tiennent la vérité captive dans les chaînes de l'injustice " (Rm 1/18), ce qui, dans le cas de la prudence, survient par une série d'obstacles que saint Thomas analyse minutieusement, mais aussi par la prudence feinte, ou la fausse prudence. Seule la volonté droite et libre peut amener l'agir humain à rejoindre la fin bonne perçue par la droite raison. C'est vrai pour la prudence naturelle acquise comme pour la prudence surnaturelle infuse.
Mais c'est surtout dans le lien avec cette dernière que la charité tient une place prépondérante, au point d'abord que, sans la charité, la vraie prudence est impossible : " Il faut reconnaître que le jugement avisé ne manque pas aux pécheurs, soit qu'ils l'emploient à l'oeuvre même de leur péché, soit qu'ils l'utilisent pour la réussite de leurs affaires humaines ; mais on ne peut pas dire qu'ils soient pleinement avisés à l'endroit de leur bien essentiel, puis-qu'ils s'en détournent au lieu de le poursuivre. C'est pourquoi la vraie prudence, celle qui ne veut que le bien et la réalisation du bien, n'habite pas en eux ; ils ont, au dire du Philosophe, un esprit naturellement industrieux qui peut servir au bien comme au mal ; ou encore ils possèdent cette astuce d'esprit qui ne s'emploie qu'à faire le mal et dont il a été dit plus haut qu'elle est la prudence de la chair, c'est-à-dire la falsification même de la prudence. " C'est donc ce point précis qui permet la distinction entre les fausses prudences, la prudence acquise et la prudence infuse, ainsi que l'articulation entre ces deux dernières : " La prudence acquise résulte de la répétition des actes ; elle demande donc du temps et de l'expérience, comme le dit Aristote. Elle ne peut donc exister chez les jeunes, ni dans l'habitus, ni dans l'acte. Mais la pru-dence gratuite résulte de l'infusion divine. C'est pourquoi, chez les enfants baptisés qui n'ont pas encore l'usage de la raison existe la prudence selon l'habitus, mais non selon l'acte, ce qui est aussi le cas des aliénés. Mais en ceux qui ont déjà l'usage de la raison, elle existe selon l'acte pour tout ce regarde aux choses nécessaires au salut ; mais par son exercice, elle croît en perfection, ce qui est le cas des autres vertus. " La nourriture solide est pour les hommes faits, dont le sens est exercé à discerner le bien et le mal. " (Heb 5/14) " Ainsi, note le P. Gardeil, " la vie surnaturelle ne saurait durer et s'étendre qu'au prix de l'intervention continuelle dans les actes de nos vertus infuses inférieures - donc les quatre vertus morales, par rapport aux vertus théologales - d'une faculté maîtresse, qui, sous la pression de la charité, les stimule et les dirige. " " Au sujet de la nature de la prudence, l'erreur que nous invite à commettre le langage courant, l'erreur qui est abominable à toute la tradition chrétienne, l'erreur la plus meurtrière est de la concevoir à l'état séparé, à part de la charité. On la considère alors comme une habileté cultivée et une astuce entretenue qui dirige tous les actes de façon à assurer un confort aussi plat qu'il est indestructible. "
C'est la charité enfin qui donne à la prudence un apport non négligeable pour la liberté de son exercice. La croissance de la charité doit en effet nourrir celle du don de conseil, lequel, selon saint Augustin, " convient aux miséricordieux ; car il n'y a qu'un seul remède pour se relever de tant d'iniquités, c'est d'accorder aux autres rémission et donation. " Et la miséri-corde convient particulièrement aux chefs, dont la prudence est la vertu principale, avec la jus-tice - quoiqu'à un degré subordonné -, dont on sait le lien avec la miséricorde. L'exercice de la prudence personnelle elle-même est régi par le point de vue de la charité, qui est d'aimer Dieu par-dessus tout. Dès lors, " le premier acte du gouvernement personnel de nous-mêmes est donc de bien voir les fins de la charité et de s'en pénétrer par une intention cordiale. La pru-dence, dit saint Thomas, s'origine à un appétit rectifié par la volonté des fins. Cette intention cordiale ne quitte jamais le prudent, elle est son point de repère constant et inébranlable, elle inspire toutes ses délibérations, ses choix, ses commandements. C'est le ressort fondamental de son travail, sa force vive et, pour tout dire, l'axe immobile, générateur de toutes ses démar-ches. " Ainsi, " la prudence chrétienne n'est pas la vertu qui organise l'existence au bain-marie, c'est la vertu qui permet de livrer aux flammes de la charité toutes les branches et toutes les brindilles ; de sorte que pas une ne réchappe de ce brasier divin. "
Délibérations, choix, commandements Le rapprochement de la prudence avec la sa-gesse, la providence, puis la conscience et la charité, nous permet d'appréhender les actes qui forment la prudence, à la charnière entre la spéculation intellectuelle et l'agir moral, " la plus humaine de toutes les vertus puisqu'elle remonte jusqu'aux principes généraux de l'action hu-maine pour en redescendre jusqu'au coeur même de leur application singulière, concrète et contingente. "2.Du conseil au commandement : la prudence à l'oeuvre
" Savoir réfléchir, savoir juger, savoir commander en vue des exigences de l'amour de Dieu, voilà toute la tactique du gouvernement personnel et surnaturel de nous-mêmes. " S'y ajoutent les exigences propres à chaque type de prudence dans son ordre particulier.
" A cette unique fin ultime, qui est de bien vivre tout entier, sont ordonnés différents actes selon des degrés successifs : le premier est le conseil, suivi du jugement, et finalement le précepte, qui touche immédiatement à la fin ultime, alors que les deux premiers en sont encore éloignés. Ils comportent cependant chacun une fin prochaine : le conseil a pour fonction d'inventorier les différentes alternatives, alors que le jugement décide de la certitude. " Pour ce faire, chacun des actes de la prudence bénéficie de l'aide de vertus connexes qui en facilitent la mise en oeuvre.2.1.Le conseil et la vérité de la prudence
Savoir réfléchir : c'est ici que la prudence touche de plus près à la sagesse. C'est ici également que la rectitude de la volonté et celle de l'appétit sensitif sont nécessaires au plus haut point. C'est ici enfin que la droiture de la conscience pour affronter la vérité - toute la vérité -, avec le respect confiant et la soumission de l'intelligence à la réalité - toute la réalité -, sans animosité ou parti-pris, prétention ou respect humain, pusillanimité ou amour-propre, s'avère particulièrement indispensable.
Il y faut l'intelligence pacifiée qui voit les choses comme elles sont, et non comme telle passion voudrait nous les faire voir. Il y faut encore l'expérience, et donc la mémoire. Prudent et sagace, le Docteur Angélique, qui s'y connaissait en la matière, n'omet pas ici de mentionner quatre procédés d'éducation de la mémoire prônés par Cicéron qui s'y connaissait égale-ment. Il convient ainsi de se former des images ou des comparaisons sensibles qui fixent mieux l'idée abstraite, d'organiser ses souvenirs en systèmes ordonnés, d'appliquer son affec-tueuse sollicitude à ce dont on veut se souvenir afin de conserver leur fraîcheur aux représenta-tions, et de fréquemment revenir sur ses souvenirs pour faciliter le travail de l'évocation qui devient alors plus spontanée. Le meilleur allié de l'expérience demeure bien l'âge, ce qui sup-pose chez les plus jeunes, qui peuvent aider les vieillards en d'autres domaines, l'intelligence de savoir recourir à leurs conseils : " La prudence est plus grande chez les vieillards, non seu-lement parce que leurs jugements ne sont plus troublés par les passions, mais encore parce qu'ils possèdent une longue expérience de la vie. " Il y faut de plus la sagacité pratique, une certaine ingéniosité faite de tact et de célérité de l'esprit guidés et stimulés par la charité, qui doit amener à viser juste et à discerner rapidement le meilleur, spécialement lorsque les circons-tances le réclament, puisqu'encore une fois, c'est la réalité, avec toutes ses composantes concrètes, quelquefois imprévisibles, qui donne sa matière au raisonnement entrepris. Reste que l'acte du conseil demande avant tout lenteur et pondération, sans lesquelles est impossible le rassemblement aussi complet que possible et le tri judicieux des informations nécessaires, le dépistage aussi des suggestions de l'imagination ou de la passion. Il y faut finalement la doci-lité sans laquelle nul ne peut profiter de l'expérience d'autrui, de ses conseils, ou de son sa-voir. De nouveau, saint Thomas insiste sur l'accueil fait aux avis des anciens. Il note enfin que cette docilité est tout aussi nécessaire à ceux qui ont charge de gouvernement, puisque, " dans la direction difficile et compliquée des actions humaines, il n'est personne qui puisse toujours et partout se suffire à lui-même. " Sous la monarchie dite absolue, c'est " en son Conseil ", toutes circonstances exposées, que le Roi décide de la marche des affaires et du gou-vernement des gens. Et combien d'épisodes de l'histoire ne montrent-ils pas comment l'entourage d'un souverain peut peser sur les décisions prises, quelles que soient la bonté ou la malice des uns et des autres. La très démocrate courtoisie qui entend régler l'administration de la chose publique par " instillation " d'une prudente participation féminine organisée par quo-tas s'imagine-t-elle réellement que les femmes ont attendu la libération valorisante du suffrage universel pour faire et défaire les Etats et les lois ?
Pour un chef, savoir réfléchir, c'est donc savoir s'entourer. Et pour tous, c'est savoir écouter. Quant au subordonné, comme être raisonnable pour autant qu'il lui est donné de l'être, il ne reste donc pas purement passif, mais participe à la prudence politique du chef en tant que subordonné, donc à son souci du bien commun en vue duquel il lui échoit d'oeuvrer pour sa part : " Les hommes, quand ils sont sujets et subordonnés, se plient sans doute au commandement des autres, mais ils s'y plient librement : ils participent à quelque chose de la prudence qui les dirige ; ils en acceptent la rectitude et, à cause de cela, s'astreignent à obéir à ceux qui leur commandent. Cette prudence du subordonné est assez caractéristique pour se distinguer des autres espèces de prudence ; on la nomme prudence politique. "
Pour soutenir le conseil dans sa délibération, l'eubulie, ou vertu du bon conseil , aide l'homme à se mouvoir dans ce monde du contingent, du multiple et du divers pour y appliquer une vérité - ou des vérités - objectives et universelles, et en déduire une vérité particulière et circonstancielle. Pour qui n'est pas un ange, et se méfie des écarts de sa raison, discursive et donc faillible, incarnée et donc sujette aux influences de la passion, l'appoint n'est pas négli-geable. Et pour qui sait qu'il ne côtoie pas des anges, mais des hommes, la magnanimité vient chasser la raideur dans la sollicitude à l'endroit du bien commun, ou de ce qu'il conçoit comme tel, et donne à celui qui en jouit d'être " confiant dans la mesure qui convient. "2.2.Le jugement et le réalisme de la prudence
Savoir juger : à ce deuxième acte se termine le travail de la raison spéculative. Dans ce domaine plus qu'en tout autre s'il se peut, le réalisme prime. Il ne s'agit certes pas de cette conception mercantile qui traduit réalisme par efficacité, comprise au sens matériel, pour mieux servir la prudence charnelle, quels que soient les intérêts poursuivis, économiques, militaires, politiques ou personnels de toutes manières. Le rejet " vertueux " de cet excès ne doit pas cependant amener à oublier qu'il est de l'ordre du jugement prudentiel d'exercer une utilité et une efficacité dans l'ordre pratique. Si la vertu, qui est en soi une force, comme son nom l'indique, et non une abstention, doit réguler tous les actes humains - et c'est le cas au plus haut chef de la prudence - " rien de ce qui est humain " ne doit lui être étranger. Ou, si l'on veut, on entendra par efficacité celle de la grâce - où Dieu seul est efficace - et celle de la vertu - qui permet à l'efficacité divine de se déployer sans obstacles. Ici, l'homme n'est pas tenu à la fin, mais aux moyens employés : " Les hommes combattent, et Dieu donne la victoire. " Qui dit vertu dit gratuité, mais celle-ci n'est pas plus parfaite pour être stérile.
Pour mener à bien ce jugement, l'homme prudent doit compter sur le secours du bon sens, à qui saint Thomas consacre un long article. Il s'agit de " la rectitude du jugement, non pas dans l'ordre de la spéculation, mais dans celui des actions pratiques qui relèvent, précisé-ment, du discernement de la prudence. " Or, " il y a bien des gens qui sont habiles à instituer délibération et conseil, à faire valoir diverses opportunités d'action et qui, en même temps, manquent de jugement et ne savent pas se prononcer quand il s'agit d'opter pour la meilleure opportunité. " En quoi consistent cette rectitude du jugement et ce bon sens ? Et voici la ma-gnifique réponse à la première objection : " quod vis cognoscitiva apprehendat rem aliquam secundum quod in se est ", il consiste en " ce que la puissance intellective appréhende la réalité selon ce qu'elle est en elle-même. " Elle doit donc réfracter la réalité comme un " miroir bien poli reproduit le visage exact des choses, tandis qu'un mauvais miroir déforme et tord en tout sens les figures qu'il reflète. " Dans ce domaine, la disposition naturelle - le don de Dieu - et l'entraînement - la réponse de l'homme - ont leurs parts respectives, mais la grâce, et spécialement l'aide du Saint-Esprit, ne peuvent faire défaut.
Quelle est la valeur de certitude du jugement prudentiel ? " Saint Thomas répond, après Aristote, qu'il est toujours vrai, sinon spéculativement, du moins pratiquement ; car s'il était pratiquement faux, ce jugement serait imprudent et procéderait non de la prudence, mais de l'imprudence. Et ce que l'on dit de sa vérité, il faut le dire de sa certitude, car il faut pour agir prudemment avoir la certitude pratique que l'acte qu'on va poser est moralement bon ; sinon, il y aurait imprudence à le poser. " La distinction entre certitude spéculative et certi-tude pratique tient au fait, comme le montre Aristote, que " la vérité spéculative est la confor-mité du jugement avec la chose jugée (conformitas intellectum ad rem), tandis que la vérité pra-tique prudentielle est la conformité du jugement avec l'intention droite (conformitas intellec-tum ad appetitum rectum). " Cela suppose donc, avec la rectification et l'éducation de la conscience, celles de l'appétit et de la volonté. A la différence du subjectivisme, cette possibi-lité de non-coïncidence entre la certitude spéculative et la certitude pratique vient de ce que le jugement prudentiel s'applique en matière contingente et singulière, dans la recherche hic et nunc du juste milieu, alors que l'intention droite des fins morales, qui reste dans le jugement spéculatif, concerne le nécessaire et l'universel. Plus concrètement, la certitude pratique sera fonction du tact de l'homme vertueux, ou de son absence : " Seul le vertueux peut donc porter ce jugement par inclination ou par sympathie là où le syllogisme universel et nécessaire ne peut pas descendre, dans le domaine des contingences individuelles toujours variables. Or c'est dans ce domaine qu'il faut agir sans confondre les fausses apparences de la vertu avec la vraie vertu, les faux diamants avec les vrais. "
Quant au rôle de l'intelligence elle-même dans l'établissement du jugement prudentiel, le Docteur Angélique n'aurait sans doute pas renié les pensées de Pascal sur l'esprit de finesse et l'esprit de géométrie : " Il y a donc deux sortes d'esprits : l'une, de pénétrer vivement et profondément les conséquences des principes, et c'est là l'esprit de justesse ; l'autre de com-prendre un grand nombre de principes sans les confondre, et c'est là l'esprit de géométrie. L'un est force et droiture d'esprit, l'autre est amplitude d'esprit. Or, l'un peut être sans l'autre, l'esprit pouvant être fort et étroit, et pouvant être aussi ample et faible.
Dans l'esprit de finesse, les principes sont dans l'usage commun et devant les yeux de tout le monde. On n'a que faire de tourner la tête ni de se faire violence. Il n'est question que d'avoir bonne vue, mais il faut l'avoir bonne ; car les principes sont si déliés et en si grand nombre, qu'il est presque impossible qu'il n'en échappe. Or, l'omission d'un principe mène à l'erreur : ainsi il faut avoir la vue bien nette pour voir tous les principes, et ensuite l'esprit juste pour ne pas raisonner faussement sur des principes connus. " Sans doute faut-il s'arrêter là, et re-prendre le cours à moins que : " D'où vient qu'un boiteux ne nous irrite pas, et un esprit boiteux nous irrite ? A cause qu'un boiteux reconnaît que nous allons droit, et qu'un esprit boiteux dit que c'est nous qui boitons ; sans cela nous en aurions pitié et non colère. "
Boiteux, l'esprit le devient à cause des idées fausses, ou sous l'empire des passions. Les premières " proviennent soit d'une surabondance d'imagination, quae de facili potest for-mare phantasmata, soit des préjugés d'éducation ou de l'influence du milieu, idola tribus, soit encore d'une science imparfaite et qui ne se rend pas compte de ce qui lui manque, soit enfin d'une pertinacité et d'un entêtement volontaires. " " Tous les chrétiens, continue le P. Gar-deil, se rendent-ils bien compte que le bon sens est une vertu ? " Les secondes interviennent plus particulièrement au moment de l'acte du jugement. La vertu qui peut contenir et diriger cette incessante circulation des mouvements passionnels, des craintes et des désirs, des ambi-tions et des irritations, des lourdes tristesses ou des optimismes légers, des élans velléitaires ou des dépressions inopinées, est la continence, non pas seulement entendue au sens paulinien de chasteté, mais " la possession de soi, qui a son siège dans une raison demeurée intacte et dans une volonté ferme, dominant de haut ce va-et-vient des mouvements passionnels, quand nos vertus acquises ou infuses ne se montrent pas à hauteur. " Il s'agit en quelque sorte de l'auriga passionarum : dans continence, il y a contenir, tenir ensemble. Cela ne peut être sans l'intelligence et la volonté, et celles-ci éclairées, guidées et soutenues par la sagesse - parce qu'il y faut d'abord la connaissance de soi, qui ne se trouve que dans le Christ Rédempteur -, la Providence - qui indique où aller, et comment -, la conscience - psychologique et morale -, et la charité qui seule peut animer l'ensemble justement. Ici, chacun a son quadrige, sa piste, mais la joie d'en bien tenir les rênes fait partie de celles dont le Christ nous assure que " nul ne pourra vous la ravir. " (Jo 16/22), si tant est qu'il " n'y a qu'une tristesse, c'est de n'être pas des saints. " Ainsi les passions, qui ne sont ni à adorer, ni à brûler, mais à purifier, éduquer et ordonner, chantent aussi la gloire de Dieu à leur place lorsqu'elles participent à l'élan ordonné de tout l'être, tenu en mains et unifié sous la guidance du St Esprit, lequel s'exprime aussi bien par ses instruments, parents, maîtres, directeurs spirituels, éducateurs, vers Celui qui est, et qui est Un, et unifiant.
" Si ton oeil est simple, ton corps tout entier aussi est lumineux ; mais dès qu'il est malade, ton corps aussi est ténébreux. Vois donc si la lumière qui est en toi n'est pas ténèbres ! Si donc ton corps tout entier est lumineux, sans aucune partie ténébreuse, il sera lumineux tout entier, comme lorsque la lampe t'illumine de son éclat. " (Lc 11/34-36)2.3.Le précepte et la liberté de la prudence
Savoir commander : c'est d'abord pour soi, comme la bonne charité (ou le jugement). L'acte du précepte, " qui concerne l'action à effectuer, est celui qui rentre le plus dans la fina-lité de la raison pratique, destinée à l'action. Par le fait même, il est son acte principal, et, en même temps, l'acte principal de la prudence. " En quelques lignes, saint Thomas profite de cette précision pour marquer la différence entre la prudence et l'art d'une part, entre la pru-dence véritable et sa corruption moderne en attentisme ou en prud'hommerie doucereuse et médiocre d'autre part : " Le signe - que l'acte principal de la prudence est le précepte - réside en ce que la perfection de l'art consiste dans le jugement, et non dans le précepte. C'est pour-quoi est réputé meilleur artisan celui qui se trompe volontairement dans son oeuvre, parce qu'il a alors un jugement juste, que celui qui se trompe involontairement, ce qui dénote un défaut de jugement. Il en est à l'inverse dans la prudence, comme le dit Aristote : est plus imprudent celui qui pèche volontairement, parce qu'il manque à l'acte principal de la prudence, qui est d'intimer un ordre, que celui qui pèche en ne le voulant pas. " En deux mots, le Docteur Angélique nous prémunit contre toutes les dégénérations de la prudence, que l'on peut, semble-t-il, ramener à deux groupes : celles qui transforment la prudence en art - l'acte du précepte est posé, mais il est vicié, et c'est l'habileté technique qui prime sur la conduite droite en vue de la fin ultime -, ou en prudence négative qui a pour fin ultime non plus l'art de bien vivre selon la droite raison, mais la tranquillité factice de celui qui règle son agir - ou plus souvent son inaction - sur la conservation d'un état béat, ou vivement souhaité comme tel, à défaut d'être heureux - et l'acte du précepte n'est pas posé, pourvu qu'il n'y ait pas de vagues. Ainsi, le dictionnaire Quillet (1974) définit-il la prudence comme la " vertu qui fait apercevoir et éviter les dangers et les fautes. " Encore est-elle demeurée une vertu dans le nom, alors qu'ailleurs elle devient une " attitude d'esprit ". " Qui n'a rencontré même de nos jours, un sage pratique, épicurien sans le savoir, modéré dans ses goûts, honnête sans grande ambition morale, se piquant de bien conduire sa vie ? Il se propose de tenir en santé son corps, son esprit et son âme, ne goûte que les plaisirs qui ne laissent pas de regrets, que les opinions qui n'agitent point, se garde de ses propres passions et esquive celles des autres. S'il ne se laisse pas tenter par les fonctions et les honneurs, c'est de peur de courir un risque ou d'être froissé dans une lutte. D'humeur libre, éclairé, plus ou moins ami de la science, il se contente des connaissances courantes. Sans trop s'inquiéter des problèmes métaphysiques, il a depuis longtemps placé Dieu si haut et si loin qu'il n'a rien à en espérer ni à en craindre. Quant à la vie future, il l'a pour ainsi dire effacée de son esprit et ne songe à la mort que pour s'y résigner un jour avec décence. Cependant il dispose sa vie avec une prudence timide, ne se répand au-dehors que dans l'amitié qui lui paraît sûre, où il jouit des sentiments qu'il inspire et de ceux qu'il éprouve. Son égoïsme qui est noble et qui voudrait être délicieux, a compris que la bienveillance est le charme de la vie, qu'on en soit l'objet ou qu'on l'accorde aux autres. "
Pour passer à l'acte vertueux, l'homme doit pratiquer la " sollicitude ", laquelle signifie " la rapide ingéniosité que l'on déploie pour agir. Et cela convient à la prudence, dont l'acte principal aboutit à la mise en éxécution de l'action décidée par le conseil et le jugement. Aussi, le Philosophe dit-il que, s'il faut prendre son temps pour instituer un conseil et bien juger, il importe, en revanche, une fois la décision prise, d'agir avec célérité. "
Si l'on met à part le cas de la négligence habituelle qui procède soit d'une conception erronée de la prudence, soit d'une malice qui feint l'acte prudentiel pour préserver un intérêt quelconque, les causes de l'indécision peuvent être multiples. Chez des personnes plus douées intellectuellement, mais non pourvues d'une volonté à la mesure de l'intelligence, elle peut provenir d'un souci exagéré d'examiner les coins et recoins des prémisses, avec les éventualités qu'elles portent en elles, et de vérifier une à une, avec toutes leurs ramifications, les multiples projections dans l'avenir des conséquences de l'acte à poser. Dans des situations difficiles, elle naît des contradictions mêmes qu'il faut affronter, lesquelles peuvent être compliquées de la surcharge de travail, d'une souffrance absorbante ou d'un projet concurrent qui occupe toute l'attention. En tant cependant qu'elle résulte d'un manque de sollicitude obligatoire, elle cons-titue un péché contre la prudence qui consiste à ne pas choisir - nec eligere - par suite de la paresse ou de la torpeur.
Du côté de la précipitation, à l'inverse, l'imprudence amène à se passer du nécessaire discernement prudentiel pour agir, à se " jeter dans l'action " faute de conseil. Ce peut être par impulsion de volonté mal contrôlée, et contrairement à ce qui se passe pour la négligence, une volonté plus exercée que l'intelligence engendre facilement la précipitation. Ce peut être encore la suite du manque de considération qui " amène la défaillance dans l'acte du jugement " . Ce peut être enfin sous l'effet des passions telles que la jalousie, la colère, et plus spécialement la luxure parce que son effet absorbant diminue, jusqu'à quelquefois " l'abolir, le jugement de la raison." , en même temps qu'elle ne permet pas la constance de la volonté ou la fermeté du caractère indispensables pour la juste et libre estimation de l'acte du précepte.
Aidé cependant de " la prévoyance qui saisit exactement ce qu'il convient de faire conformément à l'intention vertueuse, de la circonspection, c'est-à-dire de l'attention à tous les aspects de la situation, enfin d'une mise en garde avisée à l'endroit de tout ce qui pourrait entraver l'action " , le prudent " ne se laisse pas détourner de la résolution qui l'anime. Il possède la constance, cette vertu victorieuse qui donne de poursuivre la réalisation des vertus imperturbablement, sans se laisser maîtriser par les chocs en retour des passions du plaisir et en persévérant à l'encontre du découragement. " A la cîme de cette delectatio victrix, il goûte alors un bonheur vrai et plénier, fruit de l'unité et de la paix, qui est tranquillité de l'ordre.2.4.Le bonheur, fruit de la prudence
" La béatitude contemplative n'est rien d'autre que la parfaite contemplation de la vérité suprême. La béatitude active est l'acte de la prudence, par lequel l'homme se gouverne et gouverne les autres. " Revenons à Kant et sa morale de l'obligation : " Nous remarquons que plus une raison cultivée s'occupe de poursuivre la jouissance de la vie et du bonheur, plus l'homme s'éloigne du vrai contentement. Voilà pourquoi chez beaucoup, et chez ceux-là mêmes qui ont fait de l'usage de la raison la plus grande expérience, il se produit, pourvu qu'ils soient assez sincères pour l'avouer, un certain degré de misologie, c'est-à-dire de haine de la raison. " Terrible aveu, involontaire pour le coup, du laborieux disséqueur et reconstructeur de la raison humaine, ce jouet inutile. Il échappe sous la plume trempée dans le fiel de l'idéaliste déçu. Le ton change chez un thomiste : " Qu'il est beau, notre juste, ainsi équilibré, ainsi unifié dans l'élan solidaire de ses tendances multiples vers le bien que lui inspire la charité et que met au point la prudence ! Quel admirable spectacle ! Quelle splendeur divine ! On voudrait s'immobiliser dans cette vision et, comme autrefois saint Pierre, dresser des tentes sur ce Thabor. " Pour croire dans les possibilités de la raison et de la volonté humaines nourries par la grâce, il faut d'abord reconnaître leurs limites.
Le bonheur du prudent n'est pas possessif, mais capable d'étonnement et d'admiration, parce qu'il puise aux sources de la sagesse contemplative. Il n'est ni pusillanime, ni téméraire, mais confiant et assuré, parce qu'il sait qu'il dépend tout entier de la Providence, qui est toute prudence. Il n'est pas versatile, mais constant dans la crainte de Dieu, parce qu'il éprouve sa conscience aux exigences de la vérité. Il n'est pas égoïste, mais oblatif, parce qu'il ne peut se passer de la charité.
Il jouit de l'unité de l'organisme hiérarchisé conformément aux inspirations de la charité et aux commandements de la prudence. Il met cette liberté intérieure et cette autonomie spiri-tuelle acquises par soumission à Dieu au service joyeux de Celui dont il dépend tout entier, depuis l'être de nature jusqu'à l'agir surnaturel.
Ici, la loi du juste milieu, si essentielle à la vertu de prudence, qui dit proportion, har-monie et réalisme, constitue le socle dans lequel peut s'enraciner cette loi de l'excès qu'est la charité. Mais de quel juste milieu s'agit-il ? " Si vous avez à former des jeunes à la prudence, ne leur proposez pas ces exemples de prudence charnelle qui sont mis en poésie par le fameux fabuliste du XVIIè siècle. Proposez au contraire aux jeunes chrétiens à qui vous devez appren-dre la vraie prudence, celle qui nous vient de Jésus-Christ lui-même ; proposez-leur les exem-ples héroïques des saints, leur charité héroïque, leur humilité qui coule de source, leur abandon tranquille. Faites-leur saisir que la confiance en Dieu d'un saint François d'Assise est d'une prudence divine et ne peut être assimilée à l'insouciance de la cigale ; de même que la hardiesse de Jeanne d'Arc est sans imprudence et n'a rien à voir avec la témérité du chêne sous l'orage ; de même la contemplation de saint Dominique est la sagesse suprême et se situe à l'opposé de la paresse du rat enfermé dans son fromage. Montrez que l'on peut, que l'on doit être léger comme une Thérèse de l'Enfant-Jésus sans manquer de bon sens, et ascète comme le Curé d'Ars ou le Père de Foucauld sans manquer de réflexion ou d'équilibre. Bref, pour éduquer la prudence des enfants et des jeunes, ne commencez point par refroidir leurs aspirations à l'héroïsme, mettez plutôt ces êtres bondissants sur le chemin de la pureté de l'amour, et vous les mettrez ainsi sur le chemin de la prudence héroïque, la seule que le Seigneur nous ait révélée et dont il nous ait fait un précepte : soyez prudents commes des serpents et simples comme des colombes. (Mt 10/16) "
" La vraie prudence a deux yeux : l'un est fixé sur le but à atteindre, l'autre sur le risque à courir ; elle voit jusqu'au but, et c'est pourquoi elle sait affronter le risque. La fausse pru-dence est en quelque sorte éborgnée, elle n'a qu'un oeil braqué sur le risque, elle ne voit pas plus loin que le risque, et c'est pourquoi elle se refuse à le courir. Privée à la fois du sain regard qui voit le but et de la sainte tendance qui porte vers lui, elle n'a plus qu'un désir : celui d'échapper au risque à tout prix. [] Le chrétien n'échappe au risque de la croix que pour verser dans le risque de l'enfer. " " Montons à Jérusalem " : comment Notre-Seigneur était-Il prudent comme un serpent, simple comme une colombe devant Pilate ou Caïphe, parmi les acclamations de l'entrée dans Jérusalem ou les clameurs vengeresses de la foule qui voulait la mort de son Sauveur, devant les dérobades de Judas ou la compassion des femmes de Jéru-salem ? Mais encore, saint Jean Bosco et saint Théophane Vénard, sainte Thérèse d'Avila et sainte Jeanne d'Arc étaient-ils prudents ? La Vierge très prudente - c'est son premier titre en tant que Vierge, après ceux de la maternité, dans les litanies de Lorette -, qui est aussi Trône de la Sagesse, avait répondu : Ecce, et Fiat.
C'était déjà son Magnificat.Abbé Bruno Le Pivain, prêtre, Directeur de la revue Kephas