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Serviam, Catholiques en ligne, remercie vivement la rédaction du journal " La France catholique " de son très aimable accord de reproduction de cette conférence donnée par le père de Vorges en la cathédrale de Senlis, le 9 février 2004.
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Comment dire à notre monde moderne que Dieu nous parle ?


Un mot qui revient sans cesse dans notre bouche et dans notre liturgie est celui de Parole de Dieu. Nous voudrions explorer le sens de ce mot.

I– Problématique

* Objection à ras du sol : si Dieu n’a pas de corps, comment peut-il parler ? Si on admet qu’il y a un médiateur, on tombe sur la deuxième objection.
* Celui qui parle au nom de Dieu, comment a-t-il cette certitude ? et nous, comment pouvons-nous savoir qu’il parle au nom de Dieu ? N’est-ce pas une illusion, un dialogue avec lui-même qu’il présente comme venant de Dieu ?
* Les sciences du langage (qui parle ? d’où parle-t-il ? les structures des langues, la clôture du langage…) n’ont-elles pas démonétisées ce concept d’une Parole unique quia retenti dans l’histoire et que la Bible nous donne dans un « emballage » très situé historiquement ?

II– Données bibliques

La Bible atteste massivement sa qualité de Parole de Dieu.


Après avoir, à maintes reprises et sous maintes formes, parlé jadis aux Pères
par les prophètes, Dieu, en ces jours qui sont les derniers, nous a parlé par le
ils, qu'il a établi héritier de toutes choses, par qui aussi il a fait les siècles.
(Hébreux 1,1)


Ceci est confirmé par les nombreux : « Parole du Seigneur », ou «  Ainsi parle le Seigneur », ou encore : «  Oracle de Seigneur » qui jalonnent les différents livres de la Bible.
On peut également souligner la conscience que les Israélites avaient que la Loi, charte de l’Alliance, était parole de Dieu, lorsqu’ils répondirent à Josué :


C’est le Seigneur notre Dieu que nous servirons, c’est à sa voix que nous obéirons.
(24,24)


Cette identification de la Loi et de la Parole est constante dans les prophètes :


Car de Sion viendra le Loi et de Jérusalem la parole de Dieu.
(Isaïe 2,3)


C’est même le fondement de la vocation prophétique. Ne dit-on pas du jeune Samuel que de son temps : « Il était rare que le Seigneur parlât, les visions n’étaient pas fréquentes… » et que lui même : « Il ne connaissait pas encore le Seigneur et la parole du Seigneur ne lui avait pas encore été révélée » (1 Samuel 3,1 et 7) ?

Cette présence primordiale de la Parole de Dieu va se manifester dans la vie du Peuple de l’Alliance par des lectures solennelles de la Loi lors d’événements importants comme la redécouverte du rouleau de la Loi (le Deutéronome ?) sous Josias en 622 (2 Rois 23) ou le retour de l’Exil (Néhémie 8,8).
Les textes de prière qui soulignent la beauté et l’importance de la Loi comme Parole de Dieu sont nombreux : par exemple le psaume 18, 8-15, le psaume 118, long éloge de la Loi, où le mot de parole est mis en parallèle dans chaque strophe avec commandements, loi, justice, volontés, témoignage, promesse, préceptes et jugements.
Enfin, le Deutéronome encourage le croyant à méditer cette parole, et même à la porter sur lui (phylactères) : « La parole est tout près de toi, elle est dans ta bouche et dans ton cœur pour que tu la mettes en pratique » (30,14).
Enfin, le respect de cette parole de Dieu contenues dans ce livre saint est souligné par la fin de l’Apocalypse :


Et qui oserait retrancher aux paroles de ce livre prophétique, Dieu retranchera son lot de l'arbre de Vie et de la Cité sainte, décrits dans ce livre!
(22,19)


Une mise au point s’impose pour comparer cette affirmation Dieu parle avec les oracles que l’on trouve dans tant d’autres religions. La différence est double. Ailleurs, les oracles sont des réponses demandées à la divinité par l’intermédiaire d’un prêtre, d’un voyant, d’une voyante (la Pythie de Delphes ou la Sibille de Cumes). Ceci n’est pas absent de la Bible : David qui demande conseil à Nathan pour bâtir ou non le Temple (1 Samuel 7), Sédécias qui s’inquiète auprès de Jérémie de l’issue du siège de Jérusalem (Jérémie 38). Mais cette forme va disparaître. La seconde différence, plus radicale, est que ces paroles de Dieu, d’une part, sont inscrites dans une histoire, parce qu’elles font constamment référence à l’Alliance, elles ont donc une cohérence qui va s’affirmer tout au long des quelques 9 ou 10 siècles que va durer la mise par écrit de la Bible, d’autre part, elles procèdent d’une initiative divine, une parole est adressée , au prophète, parfois, il en est saisi. C’est Dieu qui parle à son peuple pour lui faire connaître sa volontés, son dessein de salut et finalement l’envoi de son Fils.

III – Les présupposés

Affirmer que Dieu parle implique un certains nombres de présupposés.

Du côté de Dieu, nous avons affaire à un Dieu qui soit capable de parler. C’est la lutte perpétuelle contre l’idolâtrie : « Leurs idoles ne sont qu’or ou argent, elles ont une bouche et ne parlent pas.. » (Psaume 115,5). Il faut donc avoir la conception d’un Dieu personnel, quelqu’un qui, comme nous, peut s’adresser à un interlocuteur. Ce Dieu de l’Alliance qui nous parle est aussi capable d’initiative : il choisit, il appelle, il parle, il agit. Le fondement ultime de cette possibilité d’une parole de Dieu à l’homme sera la révélation en Jésus de l’existence d’une parole en Dieu, une parole substantielle, celle que saint Jean nomme le Verbe, celui qui : « s’est fait chair et a habité parmi nous » (1,14)

Nous pouvons enrichir cela par une réflexion sur le verbe « parler ». Il s’agit de s’adresser à quelqu’un, d’une part dans le but de communiquer, une nouvelle, une confidence, un ordre, un état d’âme…Là nous sommes dans l’articulation d’un discours. Mais il y a aussi le fait de savoir que quelqu’un s’intéresse à nous, exemple de la lettre d’un amoureux ou d’un ami.

Il y a également des présupposés du côté de l’homme. Dire que Dieu nous parle suppose que nous soyons réceptifs, capables d’écouter, de comprendre, que Dieu ne nous soit pas étranger à tel point que rien de ce qu’il dit ne puisse nous atteindre. Il y a aussi la primauté de la parole sur l’écrit : « Schema, Israël ». Il y a enfin le rôle de l’écoute et de la mémorisation.


IV - Parole de Dieu – paroles des hommes

1° fausse piste : la Bible serait parole de Dieu parce qu’elle serait totalement originale et qu’on ne trouverait rien de semblable ailleurs.

Contre-exemples : la stèle Hammourabi au Louvre
                            Les lettres de saint Paul et les comparaisons antiques.

Il faut donc admettre qu’il y a eu influence des civilisations environnantes, non seulement dans le style, mais aussi dans le contenu. C’est là le point délicat. Il semble que la Bible admette ce qui vient des autres civilisations dans la mesure où cela est en harmonie avec l’Alliance. Une sorte de discernement. Exemples : le poème de la création et l’épopée de Gilgamesh, avec le problème de la mort, l’utilisation de la fable des membres et de l’estomac par saint Paul.

2° fausse piste : la Bible aurait été dictée ligne par ligne, mot par mot dans l’oreille, ou le cerveau de l’écrivain sacré ( cf les contre exemple du Coran ou du livre de Mormon).
Dans ce cas comment expliquer que les livres soient si différents, avec chacun leur style ?
La réponse est la théologie de l’inspiration. Celle-ci est présentée succinctement dans la constitution dogmatique Dei Verbum, du concile Vatican II.


Ce qui a été divinement révélé, et ce qui est contenu et exposé dans la sainte Ecriture, a été consigné sous l’inspiration du Saint Esprit…..ils ont Dieu pour auteur, et ont été transmis comme tels à l’Église elle-même. Pour la rédaction des livres saints, Dieu a choisi des hommes ; il les a employés en leur laissant l’usage des leurs facultés et de toutes leurs ressources pour que, lui-même agissant en eux et par eux, il transmettent par écrit, en auteurs véritables, tout ce qu’ils voulaient, et cela seulement.
(§ 11)


Nous avons souligné le mot auteur qui revient à deux reprises, pour Dieu et pour l’écrivain sacré. Pour celui-ci, il est fondamental de lui reconnaître toutes les facultés humaines d’un auteur : travail des sources, son expérience ou une tradition, mise en forme avec ses préoccupations qui apparaissent souvent dans le plan (ex des évangiles), style propre, manière de rendre des propos qui ne sont pas les siens mais qu’il exprime avec ses mots…. Affirmer en même temps que Dieu est l’auteur souligne que Dieu ne fait pas nombre avec l’auteur humain, pas plus que la cause première ne fait nombre avec les causes secondes : on peut dire en vérité que c’est l’arrosage qui fait pousser les plantes, mais aussi le jardinier et le Dieu créateur.


Les paroles de Dieu, exprimées en des langues humaines, se sont faites semblables au langage humain, tout comme autrefois le Verbe du Père éternel, ayant pris chair de la faiblesse humaine, s’est fait semblable aux hommes.


3° fausse piste : les écrits de la Bible sont tellement situés dans le temps qu’il faut les réinterpréter. Mais on court le risque de les diluer dans un relativisme complet. C’est le problème actuel de l’herméneutique. On désigne par là la science de l’interprétation. Jusqu’où peut-on aller dans cette voie ?
N’y a-t-il pas eu interprétation, c’est-à-dire passage d’un langage à un autre, hébraïque ou grec, dès la rédaction des évangiles ? Le témoignage des Apôtres n’a-t-il pas été intériorisé par les témoins suivants et redonné dans leur propre culture ? On ne peut le nier. Mais est-ce pour autant qu’il faille complètement perdre un noyau central qui est celui dont Dieu veut informer les hommes et dont nous avons besoin ?
L’une des clés pour résoudre ce problème très actuel sera d’accepter le contexte historique de le Révélation, sans y diluer celle-ci. D’autre part, chaque génération a jalonné cette interprétation (c’est le dogme) et nous sommes héritiers de ces repères que nous avons à redire dans notre mode de pensée.
De plus, il faut maintenir, sous peine d’invalider toute notion de culture, que ce qui a été vécu par nos prédécesseurs peut nous être communiqué, même avec les différences de références linguistiques ou sociales.
Négativement, les difficultés actuelles sur un point de foi (par ex : la résurrection) ne sont pas plus grandes pour nous que pour les contemporains de Jésus (cf Paul à l’Aréopage).
Ceci prendra du relief en analysant le concept biblique de Vérité « émet », qui n’est pas seulement un contenu de pensée mais la fidélité au mouvement de Dieu vers nous, fidélité inventive pour resté attacher à cette intervention de Dieu dans note histoire.

V – La Révélation

Les réflexions précédentes vont nous aider à mieux saisir ce qu’on doit mettre sous le mot de Révélation. La constitution conciliaire citée plus haut commence par un chapitre de première importance sur ce sujet.


Il a plu à Dieu, dans sa bonté et dans sa sagesse, de se révéler lui-même et de faire connaître le mystère de sa volonté : par le Christ, Verbe fait chair, les hommes ont, dans le saint Esprit, accès auprès du Père, et deviennent participants de la nature divine. Ainsi par cette révélation provenant de l’immensité de sa charité, Dieu, qui est invisible, s’adresse aux hommes comme à des amis, et converse avec eux pour les inviter à entrer en communion avec lui et les recevoir en cette communion.
Cette économie (= déroulement) de la révélation se fait par des actions et des paroles si étroitement liées entre elles, que les œuvres accomplies par Dieu dans l’histoire du salut rendent évidentes et corroborent la doctrine et l’ensemble des choses signifiées par les paroles, et que les paroles proclamant les œuvres et font découvrir le mystère qui s’y trouve contenu.
Mais la vérité profonde aussi bien sur Dieu que sur le salut de l’homme, c’est par cette révélation qu’elle resplendit à nos yeux dans le Christ, qui est à la fois le médiateur et la plénitude de la révélation tout entière.
(§ 2)


On abandonne ici la seule définition notionnelle de la Révélation : « parole de Dieu aux hommes ». La Révélation est d’abord le Christ, Parole de Dieu faite chair, qui envoie son Esprit. D’autre part, cette Révélation est placée dans l’histoire du salut. C’est le sens du mot économie dans le texte. Il s’agit de l’ensemble des dispositions historiques de la Bible. Par là est mis en valeur le lien entre les événements et la parole. De plus, ce texte souligne le but de la révélation qui n’est pas seulement de nous instruire mais de nous mettre en communion avec Dieu.

Enfin, ce chapitre, qui n’avait pas été prévu dans les schémas préparatoires, apporte un lumière nouvelle et décisive dans le vieux débat entre catholiques et protestants sur la transmission de la Révélation : Ecriture ou Tradition. Un premier équilibre avait été trouvé par le concile de Trente dans sa 4° session, en 1546 :


Le saint concile…vénère avec le même sentiment de piété et le même respect tous les livres, tant de l’Ancien que du Nouveau Testament, puisque Dieu est l’unique auteur de l’un et de l’autre, ainsi que les traditions concernant soit la foi soit les mœurs, comme venant de la bouche même du Christ ou dictées par le saint Esprit et conservées dans l’Église par une succession continue.


Vatican II va donc plus loin en situant la Révélation dans le Christ seul. C’est lui qui est au centre, qui est présent tout entier dans la Tradition aussi bien que dans l’Ecriture. Le cas est particulièrement clair pour le NT, puisque la mise par écrit n’est intervenu qu’après la prédication. Le cardinal de Lubac résume cela en disant que la Tradition est en amont et au cœur des Livres saints, il précise même que ces deux sources sont peut-être distinctes pour le travail théologique, mais pas pour la foi qui est enracinement dans le Christ.

Conclusion

Dieu se met à notre portée en employant un langage d’homme, mais il reste Dieu qui agit par des intermédiaires dont il respecte le fonctionnement propre. Les progrès de la psychologie ou des sciences du langage n’aboliront jamais l’expérience unique de l’ écrivain sacré qui se sait mandaté par Dieu, pas plus que la réalité unique et jamais épuisé du Verbe de Dieu qui parle en Jésus-Christ.


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