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Des gourous dans les couvents !!! ??? ... la lettre du Père Daniel-Ange à la revue " La Vie "...

J’ai été douloureusement heurté par votre dossier au titre déjà provocateur : " Des gourous dans les couvents ". Dans le " Canard Enchaîné " à la limite, mais dans une revue qui se disait catholique, se dit encore " chrétienne " et se trouve dans presque toutes les églises paroissiales de France….

Entre autres raisons de mon désaccord, je soulignerai :

1°) Avez-vous mesuré la portée de vos accusations, les conséquences désastreuses d’une mise en grand public des faits que vous dénoncez dans le contexte socio-politique français actuel ? Le Christianisme y est une " religion discréditée " (R.Rémond). Il est marqué par ce que le Cardinal Billé, (à l’ouverture de la dernière Assemblée plénière de l’épiscopat à Lourdes) a justement stigmatisé comme relevant d’un anti-christianisme et non seulement d’un néo-anti-cléricalisme.

" Certains souhaitent utiliser la lutte anti-secte comme fusée porteuse d’une lutte anti-religieuse " (Mgr Vernette). La loi sur les sectes, adoptée le 22.06.2000 est inquiétante à plus d’un titre. Elle a été dénoncée par la Commission pour la liberté religieuse du Congrès Américain comme portant atteinte à celle-çi.
Déjà des évêques (Cardinaux Danneels et Billé) ont dû protester contre la mention en liste noire officielle (en Belgique comme en France) de mouvements ecclésiaux tels que le Renouveau, les Focolari ou des communautés telles que le Chemin Neuf. Les Communautés nouvelles sont donc déjà dans le colimateur de certaines instances gouvernementales . Vous semblez jouer leur jeu.
Car il suffit de quelques dénonciations publiques comme la vôtre pour qu’une communauté entière soit condamnée comme secte et supprimée. 2003 sera-t-il en France une récidive de … 1903 ? Après les communautés nouvelles, ce seront Carmélites, Clarisses, Bénédictins, etc…. En se tenant aux seuls critères de la loi, comment distinguer un Carmel et une secte. Dès 1994, Mgr Vernette attirait l’attention sur ce risque .
Dans ce contexte, dont vous êtes de par votre métier parfaitement conscients, votre dossier à charge peut donc avoir des répercussions dramatiques. .

2°) Il faut ici élargir la perspective, pour mieux saisir les tenants et les aboutissants de la situation actuelle. Au-delà des communautés religieuses ou non, c’est toute l’Église Catholique qui est en passe d’être stigmatisée comme sectaire, intolérante, manipulée par ce gourou séducteur de Jean-Paul II (certains lobbies n’hésitent pas à le faire). Elle sera passible bientôt du Tribunal pénal international qui pourra la condamner par exemple pour non admission des femmes au sacerdoce, etc… En France, sous peu, des Baptisés (de différentes Églises ou Confessions chrétiennes) seront inculpés sinon emprisonnés pour oser dire que la pratique de l’homosexualité, par exemple, ne correspond pas au plan d’amour de Dieu, etc… (loi sur l’homophobie).
Se pose sérieusement la question : y-a-t-il encore une vraie liberté d’expression, dès lors qu’on ose se démarquer du politiquement ou du religieusement correct ? On est alors taxé d’intolérance et condamné comme sectaire. Mais franchement de quel côté se trouve aujourd’hui l’intolérance, les dérives sectaires ? Une dérive totalitaire est ipso facto dérive sectaire . Tout comportement personnel ou communautaire ne correspondant pas à la norme politico-sociale imposée, est passible de marginalisation, si ce n’est de condamnation-à-mort sociale. Vous ne cadrez pas avec, vous menacez le soi-disant" consensus " : vous êtes dangereux pour la société, sinon pestiféré.
Notre société idéologiquement marquée par l’ultra-libéralisme immoral vire imperceptiblement au totalitarisme d’Etat : terrorisme intellectuel, pensée unique (proche du Parti unique des régimes totalitaires marxistes) agressivement ou surtout insidieusement imposés au peuple. Cela via les médias souvent manipulés, si ce n’est achetés, par certains lobbies dont les pressions ne sont pas proportionnels au nombre qu’ils représentent. Ces médias ne finissent-ils pas par jouer le rôle des tribunaux populaires à la Mao, livrant de pauvres suspects à la vindicte d’une populace déjà excitée. Condamnés avant toute enquête sérieuse, tout jugement serein, faisant fi de toute présomption d’innocence .
(Je pense aux accusations gravissimes colportées par votre confrère Golias sur tel prêtre Rwandais, accusé d’être génocidaire, ce dossier anticipant la Justice et pouvant l’influencer, risquant d’aboutir à rien de moins qu’une condamnation à mort.)

Ainsi des journaux ou émissions , sous prétexte de dénoncer des injustices, en créent d’autres, à force de vouloir prendre la place de la Justice et s’ériger en magistère, ne tolérant pas la contestation.
De grâce qu’une revue se disant chrétienne ne tombe pas dans ce panneau, pour ne pas encourir le risque que " le frère livre son frère ".

Et quand on ose prendre la défense des innocents ou protester contre ce totalitarisme intellectuel, votre voix – surtout celle des Pasteurs – est ridiculisée, sinon baillonnée . En régime soviétique, c’était : " Ferme-là, ou ce sera l’HP pour te rendre fou ". Ici, c’est : " cause toujours ! On s’en fout ! ". Dérision à la clé. L’arguement final : t’es déphasé !
J’ai voulu élargir un instant le débat, car dans l’espèce de psychose anti-sectes actuelle, vous ne semblez guère conscient des retentissements de votre dossier.

3°) Dérapages et graves erreurs sont bien sûr toujours possible dans des fondations ou communautés neuves qui n’ont pas encore l’acquis expérimental des années si ce n’est des siècles. Cela ne fait –il pas partie des risques de tout commencement ? Normal que ces réalités ecclésiales nouvelles passent par leurs crises d’adolescence. Les ados n’ont-ils pas droit à la gaffe ? Les têtes chercheuses, à la pointe de la recherche scientifique, n’ont-ils pas droit à l’erreur ? Ce n’est pas en les lynchant médiatiquement qu’on les aidera à vivre une lente maturation ecclésiale. C’est pourquoi j’insistais dans mon ouvrage cité sur l’importance qu’elles s’inspirent de l’expérience de la sagesse ancestrale des Ordes anciens, de même que celles-ci ont besoin d’être renouvelés et stimulées par la fraicheur juvénile des nouvelles pousses printanières.
Mais pour être honnête, il faut rajouter que rarissimes sont les communanautés plus anciennes, les congrégations " classiques " si ce n’est les Ordres séculaires qui n’ont jamais connu, ou ne connaissent pas encore aujourd’hui dérapages et faux pas, si ce n’est scandale.
Et l’on peut dire la même chose du clergé diocésain. Quel diocèse parfaitement indemne ?Chimiquement, pardon, ecclésiastiquement pur ? Et je parle avec l’expérience de plus de 50 ans de vie religieuse, prêchant des retraites dans une quarantaine de pays différents, lors d’innombrables retraites sacerdotales ou religieuses. Logiquement, vous devriez étendre votre dite " enquète " aux monastères, congrégations " classiques ". Oui, aujourd’hui Bethléem, demain le Carmel. Mais alors : " pour qui donc roulez-vous ? ".

4°) De deux choses l’une :
Si certains faits cités sont de l’ordre de la calomie, il est gravissime de les colporter. Car elle est si facile chez quelqu’un quittant un monastère, une communauté, " en claquant la porte ", l’amertume au cœur. Souvent chez un sujet à tendance mythomane ou parano Cela peut venir de parents incapables de comprendre l’appel de leur fils/fille.
Par contre, si d’autres faits, sont hélas parfaitement réels et fondés, alors c’est de l’ordre de la médisance, ce qui pour un chrétien est aussi de l’ordre du péché. (Et votre revue se dit " chrétienne "). Surtout avec les incalculables retentissements ainsi entraînés.

5°) Au cas où certains faits cités sont authentiques (ce que je ne cherche pas à nier), votre manière de les présenter induit la conclusion que toute la communauté en question connaît des dérives sectaires et donc que leurs fondateurs sont des gourous sinon des charlatans .
. Vous jetez de la boue sur des communautés entières, approuvées par la hiérarchie et vivant dans l’obéissance à celle-ci. Corollaire : la condamnation ipso facto non seulement de leurs fondateurs, mais de tous les autres membres (parfois des centaines) parfaitement innocents, et vivant magnifiquement et sans problème leur vie consacrée, dans une belle fidélité au Seigneur et à son Église, vécue dans l’humble quotidien.
(Encore un exemple : tels ces journaux qui, à l’occasion de procès récents, insinuent subrepticement que tous les prêtres sont pédophiles…).

6°) Parmi les communautés par vous incriminées :je connais Bethléem et de Saint Jean depuis leur fondation voici quelques 25 ans. Je tiens à attester de leur rayonnement incontestable, du bien immense qu’elles font – chacune dans leurs charismes respectifs -. Et cela, dans tous les pays où je les ai vu à l’œuvre (pour Saint Jean : au Mexique, Brésil, en Roumanie,Lituanie, Belgique etc…). Ayant eu la grâce de connaître personnellement et Sœur Marie et le Père Marie-Dominique, je puis certifier qu’ils n’ont rien de gourous. Je sais combien Jean-Paul II tient en haute estime ce dernier, le considérant comme un prophète de notre temps. Je fais confiance au discernement du Pape (plus qu’au vôtre !).Quant à Bethléem, avez-vous pensé à toutes les grâces déversées sur l’Eglise par leur prière silencieuse et cachée ?
(Qu’un fondateur ait une certaine " aura ", attire les jeunes, exerce une forte influence sur eux : cela est de tous les temps dans l’Église. Il n’y aurait aucun Ordre religieux sans l’impulsion donnée au départ par fondateurs/trices aux fortes personnalités. Il ne s’agit ni de manipulation, ni de séduction mais de simple rayonnement d’une présence qui ne s’impose pas par la contrainte, mais se propose par la simple intériorité d’une personne unie au Seigneur. Il en est ainsi, plus largement de tous les saints. Traiteriez-vous de gourou, Bernard , Catherine de Sienne, Jean Bosco, Mère Javouhey, Mère Térésa ? Et pourtant Dieu sait l’influence exercée par eux sur les jeunes de leur époque. Et que dire d’un Jean-Paul II ? Celui-çi a d’ailleurs lui-même souligné le rôle décisif joué par les fondateurs dans les nouveaux mouvements ecclésiaux et nouvelles communautés, dans son remarquable discours à la Pentecôte 98, lors du vaste rassemblement qu’il avait lui-même initié. : "le passage du charisme originaire au mouvement se produit grâce à la mystérieurse attraction qu’exerce le Fondateur sur tous ceux qui se laissent impliquer par son expérience spirituelle . "
Si nous n’offrons aux jeunes en quête désespérée de modèles et de repères ,aucun visage rayonnant, ne leur donnons aucun premier de cordée entraînant vers les cîmes, ou pire si, quand Dieu les donne, on les ridiculise, les taxant de manipulateurs- alors les jeunes n’auront plus que leurs idoles Hard-Rock, dont un grand nombre se suicide, provoquant le suicide de leurs groupies. Le Cardinal Gantin me disait un jour " l’Église n’a pas su offrir aux jeunes des entraineurs. Et c’est grave ! ".
Ici encore, je rejoins l’analyse d’un Gérard Leclerc : " Je me sens blessé par cette suspicion qui atteint des hommes et des femmes qui ont voué leur vie au Seigneur, en les jetant en pâture à une opinion publique qui ne retiendra que les " affaires " et ne saura rien de leur belle aventure apostolique et mystique, celle qui explique pourquoi, en un temps si court, des centaines de jeunes gens et jeunes filles ont rejoint le Père Marie Dominique Philippe et Mère Marie ".
Se glisserait-il ici quelque part ce stérilisant virus d’une mesquine jalousie ecclesiastique, au lieu d’une joyeuse action de grâces pour tous ces beaux jeunes se consacrant ainsi au Seigneur, au service de son Royaume même si bien sûr, des erreurs de discernement ont pu être faites , hélas .

7°) Quant à Génésareth, je pose la question: comme toutes les œuvres consacrées aux blessés, fragiles, laissés pour compte de notre société, est-il possible d’éviter tout risque de dérapage ? De l’œuvre d’un Abbé Pierre à celle d’un Guy Gilbert (en passant par le Pain de Vie de Pascal Pingault) : laquelle peut-elle se vanter d’être parfaitement indemne de tout dérapage ? Quand des hommes et des femmes prennent consciemment tous ces risques, pour se dévouer corps et âme, se donner inlassablement et jusqu’au bout aux pauvres et aux petits, aux marginaux , blessés de la vie que notre société engendre, des toxicomanes aux psychiquement fragilisés, de quel droit les condamner, au moindre dérapage ? Voulez-vous vraiment décourager tous ceux qui font courageusement quelque chose pour eux ? En vous lisant, plus d’un hésitera avant de prendre des risques. Alors qu’il faudrait au contraire , les conforter, les soutenir, d’autant plus que les risques encourus sont grands.

Faut-il laisser à la rue, livrer à la prostitution, à la toxicomanie, et finalement jeter en prison tous ceux pour qui il vaut mieux ne rien faire, et devant qui il vaut mieux rester tranquille dans son fauteuil à suivre sur le petit écran la courbe de violence galopante ? Et si dérapage il y a, ce n’est pas en les lynchant sur la place publique, que vous les aiderez. Il est si facile de jeter la première pierre, à la moindre bavure. Qu’il la jette, celui qui n’a rien à se reprocher !
Quand à la petite expérience de Nazareth j’admets qu’on puisse ne pas comprendre, mais comment ne pas s’émerveiller de cet essai de proposer à de jeunes enfants de Dieu de se donner à lui, malgré ou plutôt comme au dedansde leur dit handicap. Ils ne sont handicapés qu’aux yeux des hommes. Ce sont des adultes dans l’Esprit. Et l’Esprit est parfaitement libre de les appeler à ce propos de vie. Ils le font en parfait accord avec leurs familles et tuteurs, qui prennent en ce moment leur défense d’ailleurs . Pourquoi ne pas laisser à cette pousse fragile et si belle sa chance ? D’autant plus que trois évêques les suivent avec une attention paternelle. Faisons leur confiance, au lieu de les suspecter de manquer de vigilance.

8°) Je sais que votre intention –louable en soi- est d’aider les " victimes " et d’éviter les futurs dérapages… Mais est-ce vraiment la bonne manière ? Que les victimes aillent trouver les " supérieurs " et les évêques, de qui relèvent ces communautés. Que ceux-ci fassent une enquète objective et loyale, et prennent ensuite des mesures adhoc : c’est la voie normale et suffisante. Surtout lorsque cela vient de frères dans un même baptême de croyants dans le même Seigneur Jésus.

Pardonnez ma franchise. J’ai conscience que beaucoup de personnes, aussi choquées que moi, pourraient signer ces lignes. Je le fais donc en leur nom, et espère qu’en ce Carême, vous aurez l’humilité évangélique de demander pardon à ceux que vous avez gravement blessés, à ces communautés dont vous avez publiquement sali la réputation, auprès d’un grand nombre, et sans doute pour de longues années. Que Dieu vous pardonne ! Kyrie eleison !