Au travers des lignes qui suivent, Serviam reproduit le texte d'une très belle conférence, - malheureusement d'une étonnante actualité - que le professeur Lejeune, avait donnée le 16 juin 1977, au sujet de l'euthanasie, dans laquelle il rappelait l'étroite parenté liant " les tueurs de l'aube " et les " tueurs du crépuscule " dans leur combat pour imposer légalement la culture de mort.
Serviam remercie vivement la Fondation Jérôme Lejeune et le Centre de Formation à l'Action Civique et culturelle, de l'avoir autorisée à mettre en ligne ce remarquable document
-----------------------------------------------------------------------Professeur Jérôme LEJEUNE
D'abord, ne pas nuire : résumé le plus simple de l'acte de tout médecin (1)
Ensuite, " soigner ".
Ce n'est qu'après avoir fait sien le"primum non noce" que le médecin va pouvoir prodiguer ses soins au malade et tenter de le guérir.
Prenons l'exemple de la noyade. La personne qui s'est noyée semble morte, et il s'agit apparemment d'une mort " constante et définitive " comme on le dit dans le jargon médical. Or il se trouve que l'on ranime de très nombreux noyés, alors qu'ils n'ont aucune activité électrique, aucune activité cardiaque, aucune activité respiratoire décelable. On peut souvent les ramener à une vie entièrement normale, sans aucune séquelle, si la non-circulation n'a pas duré trop longtemps.
L'importance du "primum non noce" apparaît immédiatement. Si le médecin porte un faux diagnostic en affirmant que la personne est sûrement morte, il lui porte un grave préjudice parce qu'on peut encore peut-être la ranimer; et il doit donc commencer à la soigner, même s'il n'est pas sûr de la sauver.Une personne est encore vivante tant que son cerveau vit
Il devient donc nécessaire de se rendrecompte du moment de la mort, du moment où le médecin peut la définir constante et définitive. Dans le même temps, il faut discerner à partir de quel moment il serait inopportun de donner des soins. Les deux choses sont intimement liées et il est indispensable de se référer toujours au bon sens. Un médecin serait coupable de ne pas donner des soins tant qu'une personne est en danger, fussent-ils dérisoires, voire inutiles. La non-assistance à personne en danger est d'ailleurs réprimée par la loi. Reste à définir ce qu'est une personne en danger. Une personne ne peut être en danger que tant qu'elle est encore vivante. Une fois morte, c'est un cadavre.
Toute la discussion va donc être de savoir à partir de quel moment le sujet duquel nous avons à nous occuper, j'entends dans la phase terminale de son existence, que ce soit pour raison d'accident ou de maladie, est encore une personne ou n'est plus qu'un cadavre.
Les critères de la mort sont relativement aisés à ramener à un seul critère qui est la mort cérébrale. Personne, je crois, ne discuterait pour considérer qu'un sujet dont le coeur bat encore et dont toutes les fonctions sont en excellent état, mais dont la tête vient d'être écrasée par un marteau-pilon, aplatie comme une galette, est mort. Or, si la colonne cervicale n'a pas été prise dans l'accident, il est parfaitement possible d'avoir des battements du coeur, de respirer pendant un temps assez long.
Autrement dit, il est possible, pour un physiologiste, d'admettre que la majorité du volume et du poids qui composait la personne est encore vivante. Or, on est en face d'un cadavre. C'est un peu l'état dans lequel se trouvait John Kennedy au moment de son accident : sa cervelle était répandue sur les coussins de la voiture mais son coeur a continué à battre pendant plus d'une heure après son transfert à l'hôpital. Il continuait donc à vivre physiologiquement bien que n'ayant pratiquement plus de cervelle.
A l'inverse, prenons l'exemple d'une décollation. Au moment où la tête va tomber dans le panier, supposons que l'on recueille la tête du supplicié et qu'on la branche immédiatement dans une machine à circulation, personne n'admettrait que cette tête maintenue en survie ne soit pas vivante. Et, théoriquement tout au moins, il serait possible d'avoir un cerveau totalement isolé du corps et une personne continuant à penser exactement comme si elle était vivante.En résumé, on peut donc affirmer qu'il est sûr que la personne est encore vivante tant que son cerveau vit; tandis que lorsque le cerveau est mort ,nous sommes raisonnablement certains qu'il ne reste qu'un cadavre.
Comment peut-on le savoir ? Et comment peut-on réellement savoir où en est la vie cérébrale du malade que nous avons devant nous ?
Les comas prolongés constituent, à vrai dire, une grande partie des arguments des euthanasistes. Ils prétendent que les progrès de la médecine sont tels qu'ils conduisent à prolonger les comas au point qu'en définitive on maintiendrait en vie des personnes qui sont déjà mortes. Si cela était vrai, si la personne était déjà morte, il n'y aurait aucune difficulté éthique à tourner le bouton.
Mais lorsqu'on examine ce qui se passe dans les comas, on s'aperçoit que le jugement n'est pas aussi facile, tout au moins ex abrupto.
Il y a des comas prolongés qui sont certainement liés à une atteinte cérébrale, mais sûrement pas à une mort cérébrale.Je vais vous citer un cas qui a été autrefois étudié par Lermitte. Il s'agit du cas d'une femme qui, à la suite d'un accident, est tombée dans un coma profond. Elle n'avait aucun mouvement, respirait spontanément mais ne pouvait répondre à aucune question, à aucune sollicitation. Cependant, à deux reprises, une infirmière constate que la patiente a arraché sa perfusion, ce qui semblait impossible.
Les neurologues se sont alors penchés sur elle et ils se sont aperçus qu'effectivement, elle avait quelques mouvements des bras, rares, mais d'une certaine amplitude, qui lui permettaient de bouger cinq ou six centimètres seulement, très lentement. L'un des neurologues a fait preuve d'une très longue patience et de beaucoup d'ingéniosité, et il a constaté que la personne entendait. Il lui a parlé, cela a été très long, et ilsont fini par convenir d'un code : elle levait la main une fois pour dire oui et deux fois pour dire non. C'était extrêmement pénible car elle sortait épuisée de ces quelques mouvements, mais le neurologue a pu vérifier qu'elle se souvenait parfaitement de son nom ainsi que de celui de ses enfants, et qu'elle savait très bien à quelle date elle avait eu son accident.
Autrement dit, cette personne qui était dans une paralysie presque totale, et dont seule une toute petite partie de ses zones motrices et sensorielles n'était pas tout à fait détruite (celle qui faisait la motricité d'un de ses bras), cette personne était cependant capable non seulement de répondre mais aussi de raisonner (il a réussi, par exemple, à lui faire faire du calcul mental).Ce genre de coma prouve que, par le seul examen neurologique, si soigneux soit-il, très souvent nous ne savons pas affirmer avec certitude que tout le système cérébral est devenu non fonctionnel.
On a donc cherché d'autres critères, parmi lesquels l'électro-ancéphalogramme. On place des électrodes sur le crâne du sujet, on capte les quelques signaux électriques qui sont émis du fait de l'activité de toutes les cellules cérébrales et, finalement, on regarde un stylet se déplacer sur le papier. Lorsque l'électro-ancéphalogramme est plat, on dit que l'individu est mort, c'est-à-dire qu'il n'y a plus d'activité cérébrale du tout. Ceci est vrai en ce sens que, effectivement, un cadavre n'a aucune activité électrique.
Dans les faits cependant, il faut savoir qu'une personne bien vivante peut passer par une période de silence électrique prolongée. C'est le cas, par exemple, lorsque l'on pratique une opération à coeur ouvert. Pour se faire, on recourre chez l'adulte, à un cocktail de drogues qui diminuent les réactions de l'organisme, une machine pompant le sang à la place du coeur pendant que celui-ci est ouvert. Pour le jeune enfant, on peut utiliser un système beaucoup plus simple qui consiste à refroidir le corps au-dessous de 250 (parfois jusqu'à 150). Au dessous de 250, il s'établit un silence électrique total, l'électro-ancéphalogramme est totalement plat. Pendant ce temps, on peut parfaitement pomper le coeur, les vaisseaux qui en sortent, et priver le cerveau de toute circulation. A l'issue de l'opération, lorsque l'on réchauffe l'enfant et qu'il se réveille, il est présent comme vivant, n'a rien oublié, retrouve toutes ses facultés intellectuelles.Autrement dit, on enseigne que dans un état artificiel d'hypothermie et en utilisant certaines drogues, on peut anéantir totalement toute activité électrique cérébrale en préservant l'ensemble des possibilités de la personne de revenir à un usage normal de son système nerveux.
Le cas est encore plus étrange avec les comas barbituriques, c'est-à-dire dans le cas de personnes qui se sont suicidées au gardénal ou au véronal. Pendant le coma barbiturique, la personne peut présenter un silence électrique complet et cependant se réveiller sans aucune séquelle au bout de deux et jusqu'à dix jours, c'est à-dire un temps qui, si le sujet n'avait pas pris des barbituriques, serait considéré comme définissant depuis fort longtemps sa mort, mort constante et définitive au sens où l'entendent les médecins, c'est-à-dire que nulle réanimation n'est plus possible.
Ces exemples montrent bien que si le critère neurologique est le plus important, il n'est pas total, pas plus que le critère électrique.
Le seul critère serait en fait de regarder dans quel état est le cerveau. Toutes les histoires dont on peut entendre parler, racontant que la médecine était capable d'entretenir pendant des années, aux frais des contribuables, des cadavres dans un état de " bonne conservation ", ne sont pas vraies.
On sait à présent en effet que seuls les comas qui laissent une intégrité très importante du cerveau peuvent " survivre ". Lorsqu'un coma entraîne une mort cérébrale, rien ne peut empêcher le cadavre de se décomposer au bout de quelques jours. Autrement dit, la seule erreur des médecins trop pédants serait de se tromper de quelques jours sur la date du décès.
Mais l'idée qu'ils entretiennent pendant longtemps des cadavres à grands renforts de technologie, de tubes et de machines, est une idée fausse, car si le cerveau est lésé définitivement, et donc, si la personne est morte, le corps, lui, ne peut pas être maintenu en survie longtemps. Nous n'avons pas d'explication très claire à cela, mais nous savons qu'il en va de même pour les organes; et tous les spécialistes qui font des transplantations d'organes s'accordent à dire que ces derniers doivent être pris frais car on ne peut guère les conserver plus de quelques jours afin qu'ils soient réellement efficaces au moment de la transplantation.En conclusion, quelles que soient les techniques qu'on emploie, on ne peut maintenir l'organisme en survie dès lors qu'il a perdu ce qui faitson unité, ce qui intègre toutes ses fonctions, le système nerveux central. On peut au pire en maintenir des morceaux, tel un fragment qu'on aurait mis dans un tube et qu'on cultiverait comme des cellules. Mais ces cellules ne sont qu'une part de l'organisme et ne ressemblent en rien à ce qu'était le substrat dans lequel pouvait évoluer la personne sur l'organisme duquel ont été prélevé ces cellules.
La mort, abandon de l'espérance
Le fait que nous puissions obtenir une survivance, pas indéfinie, mais très prolongée, des cellules du corps, tout à fait en dehors de la personne, permet donc une définition extrêmement formelle de la mort : la mort, c'est l'abandon de l'espérance.
En effet, quand nous avons un fragment de tissu d'un individu et que nous voulons le conserver, deux possibilités s'offrent à nous: l'une est de continuer à le cultiver, c'est-à-dire de le maintenir à bonne température, dans un milieu judicieusement calculé, pour que les cellules s'y trouvent bien et se multiplient.
L'autre possibilité consiste à geler les cellules. Pour cela, on met un produit qui empêche l'eau de cristalliser, puis on descend les cellules progressivement, très lentement, à une température de plus en plus basse, jusqu'à les amener, en général, à la température de -180°.
Ce faisant, on obtient une suspension totale de toute vibration des molécules, de tout ce qui constitue la matière des cellules. Mais ce qui importe, c'est qu'en réchauffant tout doucement les cellules, sans les voir altérées d'aucune manière. Cette technique se pratique couramment en laboratoire. Au moment où les cellules sont au froid, froid qui approche le zéro absolu, il est sûr qu'il n'y a aucun échange, aucun mouvement, aucune activité, aucune vibration.
Bien entendu, elles ne se reproduisent pas, n'ont aucun métabolisme, c'est-àdire qu'elles ne digèrent rien, ne produisent rien. Et cependant, aucun biologiste ne dirait que ces cellules sont mortes pour l'unique raison qu'il est possible de les faire revivre. A contrario, si cette opération est mal menée, si les règles garantissant l'intégrité de la cellule n'ont pas été respectées, on peut considérer qu'il s'agit de cadavres de cellules congelés car, quoi que l'on fasse, on ne pourra les faire revivre.Ceci est très éclairant car cela montre que la définition la plus stricte, la plus scientifique, la plus empirique en même temps, la plus opérationnelle de la mort, est simplement l'abandon de l'espérance. C'est en effet seulement au moment où on arrive à la conviction qu'il serait absurde d'espérer une vie encore possible que la mort est décrétée.
Cependant, la définition de la mort n'est pas du tout suffisante en vue de traiter de la fin de l'existence. Elle règle définitivement, il est vrai, l'argument qui consiste à dire que les médecins qui débranchent un respirateur sont des euthanasistes et tuent leur patient. Cette affirmation, bien sûr, est absolument fausse.
En effet, les médecins, les réanimateurs, les neurologues honnêtes, ne tournent le bouton que quand le patient est mort. Ils utilisent d'ailleurs une expression extrêmement simple : " tant qu'il est là je fais marcher la machine, et quand il est parti, je l'arrête ".
Ce qui est à la fois hautement technique et de simple bon sens, car il serait tout à fait contraire à la médecine de vouloir prolonger l'apparence d'un cadavre.
Mais en définitive, dans la campagne de l'euthanasie, ce n'est pas tellement sur la liquidation des patients qu'on discute, mais plutôt sur les soins à leur donner ou à ne pas leur donner. Et le débat porte finalement sur la façon dont il faudrait laisser mourir les gens, ou accélerer leur trépas.
Il faut d'abord se demander s'il est sage de toujours agir, et de toujours tout faire. On peut se poser cette question aux deux extrémités de l'existence.C'est l'exemple d'un enfant qui naît atteint d'une maladie très grave, a priori inguérissable en l'état actuel des connaissances médicales : est-il sage de l'aider à survivre ? Prenons le cas d'un handicap associé tel qu'un enfant atteint de trisomie 21 qui a, en même temps, une anomalie de l'oesophage: son tube digestif ne se continue pas et par conséquent il ne peut pas s'alimenter. Est-il sage de l'opérer pour cette anomalie ? Certains disent que ce n'est pas la peine car, de toutes façons, même si on le guérit de son anomalie du tube digestif, il restera débile mental. On le laisse donc mourir.
Ceci ne se serait pas passé avant les lois sur l'avortement, mais maintenant qu'on a le droit d'avorter, on est moins regardant.Cette façon de faire est barbare, absolument indigne de nos médecines, car nous n'avons pas à nous demander quelle vie aura notre patient. S'il fallait se demander quel quotient intellectuel resterait à l'accidenté de la route qui se trouve dans le coma, il est clair qu'on n'en sauverait pas beaucoup, parce que personne ne peut dire avec certitude que le blessé va récupérer entièrement. Certains sujets deviennent des débiles mentaux manifestes, complets, après un accident de la route, mais il serait absolument criminel de la part d'un médecin de juger inutile d'opérer tel ou tel au motif qu'il ne sait pas ce qu'il va advenir de son patient.
En fait, la question ne se pose pas lorsq u'il s'agit d'une malformation que nous savons guérir. En revanche, lorsq u'il s'agit d'une malformation incompatible avec la vie, il serait probablement stupide et injuste d'essayer de faire quelque chose, simplement parce qu'on a envie de faire quelque chose.
Et, par exemple, devant un enfant qui naît anencéphale, c'est-à-dire sans cerveau, il me semblerait absolument absurde de le mettre sous respirateur sous prétexte que si on ne l'y met pas il va cesser de respirer dans quelques minutes. Ce serait absurde car on sait, avec une certitude, humaine bien sûr mais profondément raisonnable dans ce cas, qu'il n'est pas possible que l'intervention modifie son destin plus de quelques heures et sans que cela ne soit en rien profitable au patient.
Ce type d'abstention cependant doit être extrêmement pondéré et ne doit avoir trait qu'à l'impossibilité où nous sommes de rendre utile le geste que l'on effectue réellement. C'est cette impossibilité qu'il faut apprécier, de façon scientifique, c'est-à-dire en tenant compte des progrès que réalise la recherche médicale.Cela apparait bien à travers l'exemple des enfants prématurés. Il y a environ quinze ans, des enfants prématurés étaient mis en couveuse et l'on s'est aperçu qu'une grande quantité d'entre eux devenaient aveugles (c'était dans les premiers moments où l'on commençait à pouvoir maintenir en vie les petits prématurés et les amener finalement à une vie tout à fait normale et autosuffisante).
Certains ont alors dit que c'était parce qu'ils étaient prématurés que ces enfants devenaient aveugles et que l'on devrait par conséquent cesser de les réanimer. Dans l'esprit d'un euthanasiste rationaliste, humaniste, cela paraissait assez convaincant.La situation est restée très obscure pendant de longues années jusqu'à ce que l'on constate que ce qui rendait aveugle les enfants n'était pas le fait qu'ils fussent prématurés (car les petits prématurés qui naissaient dans les campagnes et qui n'étaient pas mis dans des couveuses, lorsqu'ils survivaient n'étaient pas aveugles), mais l'oxygène qu'on leur donnait pour les aider à respirer. Cet oxygène pur leur abîmait totalement la rétine et le cristallin et les rendait aveugles.
A l'heure actuelle, les prématurés ne deviennent plus aveugles et on peut parfaitement les amener jusqu'à la date normale de naissance sans aucune séquelle. C'était l'erreur de la médecine qui provoquait cette catastrophe.Devant l'approche de la mort, en fait, le mieux est de demander conseil à ceux qui savent. Ceux qui savent sont ceux qui s'occupent des mourants et qui les soignent. Se développent des institutions qui se sont dévouées aux mourants, des hospices qui ne sont pas faits pour soigner les gens, mais pour les aider à mourir.
Lorsqu'un malade souffre abominablement, certains prétendent qu'il vaudrait mieux l'achever, qu'il vaudrait mieux pour lui qu'il meure. Quand on a vu ce qui se passe dans les derniers moments de la vie, dans les jours, les semaines, ou même dans les heures qui précèdent le moment où la personne va entrer en agonie, on s'aperçoit que ce dont ont besoin les malades, c'est de soins médicaux intelligents, c'est-à-dire qu'on ne leur impose pas des remèdes qui soient pires que le mal.
Ils désirent que l'on soulage leurs douleurs et non que l'on s'attache à combattre une maladie qui a déjà gagné. Et c'est là un grand savoir faire, un grand art médical que de savoir que certaines interventions chirurgicales, qui paraîtraient s'imposer, ne sont peut-être pas raisonnables. Il faut se méfier de l'usage exagéré de la technologie, d'un usage exagéré qui ne serait plus adapté à la situation.
Cela ne veut pas dire que les vrais médecins abandonnent la partie; cela veut dire au contraire qu'il y a un moment où l'on sait que le malade va entrer dans la voie de la mort et, qu'à ce momentlà, le devoir du médecin est d'abord de l'en tirer s'il le peut, puis, s'il sait que ce n'est pas possible, de lui permettre de passer ce cap.La façon dont on soigne les patients, les petits soins que l'on peut leur prodiguer, par exemple qu'il n'y ait pas un pli sous le drap qui fait un peu mai aux fesses, paraissent ridicules quand on voit une personne qui souffre dans les sueurs de l'agonie. Mais si vous avez eu un jour de la fièvre et que vous déliriez, peut-être vous souvenez-vous que ces petits soins étaient quelque chose d'infiniment précieux, parce que c'était la seule chose qu'on pouvait faire pour vous. Passer un linge fraissur un visage n'est jamais passé pour un acte qui réanime une personne, mais celui qui, une fois dans sa vie, s'est trouvé dans une situation où il sentait que la vie pouvait lui échapper, sait que le moindre de ces gestes est vraiment un soulagement prodigieux parce que c'est le seul que l'on puisse encore apporter.
Pour conclure, il est remarquable de constater que ceux qui se sont penchés sur l'art des soins pendant les derniers moments de la vie étaient des chrétiens. Ce n'est pas surprenant et cela remonte à l'antiquité même du christianisme.
Et l'on constate un paradoxe apparent, à savoir que ce sont les matérialistes, ceux qui ne croient qu'à la matière, et qui imaginent qu'après la mort il n'y a que le trou, qui voudraient hâter un processus qu'ils ne peuvent pas empêcher.Au contraire, ceux qui croient à la vie éternelle, qui non seulement y croient, mais considèrent que c'est leur aspiration la plus importante, respectent avec le plus grand scrupule, non seulement la vie de leurs semblables, mais la leur-même. Il n'y a là aucune contradiction. Les Grecs disaient autrefois des chrétiens qu'ils n'avaient pas peur de la mort. Cela rejoint la définition empirique de la mort, qui est très exactement l'abandon de l'espérance. ~3
Professeur Jérôme LEJEUNE
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