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La Revue Tu es Petrus, bulletin des amis de la Fraternité Saint-Pierre, publie régulièrement des articles fort intéressants... Serviam est très reconnaissant à la Fraternité St Pierre d'avoir bien voulu autoriser la mise en ligne de l'article qui suit.
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La drogue face au jugement de la conscience
En écrivant " La Blanche ", Serge Dalens, l'auteur de la saga du Prince Eric, voulait non seulement alerter et faire réfléchir ses jeunes lecteurs sur le problème de la drogue, mais aussi s'adresser à leurs parents et éducateurs.
Le sujet est vaste, aussi vaste que peut l'être la planète
Dès que l'on aborde en effet un cas concret de recours aux stupéfiants, il apparaît nécessaire de parler de tel produit particulier, plutôt que de la drogue en général. Discuter avec le drogué pour découvrir les causes de son comportement est également indispensable : toute prise de drogue en effet est un S.O.S. maladroit . Mais pour aider quelqu'un, il faut avoir soi-même compris de quoi il s'agit.
Les réflexions qui suivent se proposent de fournir quelques points de repère, en situant la drogue dans notre vie avec Dieu, qui n'est autre que notre vie tout court, déployée dans toute sa noblesse.
Qu'est-ce qu'une drogue ?
Les définitions que l'on trouve sont parfois très orientées ; ou alors elles ne sont pas exploitables : il en est ainsi de l'Encyclopédie Universalis qui se dispense de définition, du Quid qui donne une définition pharmacologique ; quant aux dictionnaires ils se contentent de synonymes...
La drogue peut être définie comme étant " une substance provocant chez l'individu le passage transitoire à un état secondaire de conscience ou de perception, entraînant ou risquant d'entraîner une dépendance physique ou psychologique à cette substance ".
On distingue généralement trois types de drogues :
-tranquillisantes
- excitantes
- hallucinogènes
Qu'elles soient " naturelles " ou " de synthèse " ne change rien à l'affaire. Quant à les dire " dures " ou " douces ", la distinction nous semble fallacieuse, puisque ces deux termes ne désignent rien d'autre qu'un mode de désintoxication ...
La dépendance
Immédiatement, le terme " dépendance " nous alerte car il signifie une perte de liberté, un renoncement à la souveraineté personnelle.
Dieu qui a donné à l'homme sa liberté et la respecte jusque dans la propension de celui-ci à l'offenser parfois gravement, qui attend de nous un acte de foi libre et un amour spontané, ne saurait se réjouir de notre aliénation
Le drogué reconnaît facilement sa dépendance physique, mais plus difficilement sa dépendance psychologique. La dépendance psychologique consiste dans le réflexe d'user de telle ou telle substance ; elle tire sa source de la répétition des actes. Selon les drogues, la dépendance physique sera ou ne sera pas immédiate, mais la dépendance psychologique guettera toujours. Ainsi, le fumeur de tabac ressentira à la fois une dépendance physique (pour les vrais fumeurs) et, avec un peu d'honnêteté, sa dépendance psychologique (le fameux " geste "). Le fumeur de cannabis (sous toutes ses formes) ne ressentira couramment qu'une dépendance psychologique. Signalons au passage notre refus de classer le tabac parmi les drogues. Nous ne trouvons pas en effet dans son usage quelque passage à un état secondaire ; il en va tout autrement du cannabis. Quant à l'alcool, la notion de seuil entre en jeu.
Pour juger de la gravité morale d'une dépendance, il faut faire appel au bon sens.Voici quelques critères :
- la dépendance est-elle importante?
- quelles étaient notre connaissance et notre intention quand nous avons accepté de la subir?
Hors cas de masochisme, cela se réduit habituellement à bien peu ; et si cela ne réjouit pas Dieu, on ne peut pas dire que cela l'offense. Prononçons donc un non-lieu
L'état secondaire
Voilà qui est bien plus préoccupant. Les jeunes y sont peut-être moins sensibles, et pour cause : c'est plaisant ...
Quand on use d'une drogue, en effet, on ne fait qu'accepter la dépendance, à regret, tandis qu'on recherche l'état secondaire. Or, c'est l'état secondaire voulu pour le plaisir qui est mauvais. C'est le rechercher qui signale que le drogué a un problème, même très léger.
Quelqu'un qui se saoûle pour le plaisir, même de façon occasionnelle (il n'est donc pas alors un drogué), pose un acte mauvais, parce qu'il entre dans un état secondaire, un état possible de notre nature, mais non voulu comme état normal par Dieu, et ce, sans motif suffisant.
Que reste-t-il alors de la dignité humaine voulue par le créateur ?
Si Dieu avait voulu que nous ayons d'autres perceptions, il nous les aurait données. Si Dieu avait voulu que nous ayons d'autres états de conscience que la veille ou le sommeil, il nous les aurait donnés. Telle est la donnée de fond. Pour aller contre cet ordre naturel, il faut une raison convenable.
L'état secondaire est lui aussi une atteinte à notre liberté. Moralement, on peut certes renoncer à sa liberté, mais il faut pour cela des raisons proportionnées à l'étendue de la privation de notre liberté.L'usage de drogues
" Je suis infirmière en milieu hospitalier : j'administre régulièrement des injections de morphine à des cancéreux. Mon comportement est-il répréhensible moralement ? ".
Loin de nous cette idée. Il est grand temps de nous remettre en mémoire ce qu'est une drogue. Et il va nous falloir maintenant parler brièvement de l'usage de substances précises. Distinguons auparavant l'usage privé (se droguer) de l'usage thérapeutique (anesthésie, soins palliatifs, etc).
- l'usage "privé" habituel : se droguer.
On entend par " se droguer " ce que le sens commun entend : avoir recours à la drogue de façon régulière, pour fuir une réalité ou rejoindre un paradis artificiel.
D'un point de vue moral, " se droguer est toujours illicite, parce que c'est renoncer, de manière injustifiée et irrationnelle, à penser, à vouloir, et à agir en personnes libres" . On voit mal en effet comment ces motifs peuvent justifier une telle auto-mutilation de son état normal et de sa liberté, bref, de son statut d'homme. En guise de rappel, disons que le Souverain Pontife dénonce ainsi les risques inhérents à toute prise de drogue : les conduites de dépendance, l'atténuation de la conscience, l'aliénation de la volonté et de la liberté personnelles .
- l'usage "privé" occasionnel, sporadique.
L'acte est mauvais, parce qu'ici aussi l'intention est mauvaise et a priori gravement disproportionnée. On ne se " satellise " pas pour le plaisir sans faire offense à Dieu. Mais le manque de connaissance et l'intention du sujet, ainsi que les circonstances concrètes entourant l'acte, peuvent atténuer la gravité de la faute devant Dieu. En aucun cas l'acte ne pourra être rendu bon ou moralement indifférent.
Mentionnons de plus que les effets ressentis, même obscurément, nous seront imputables. Or on ne fume pas de substance " banale " comme le shit sans consentir à une accoutumance au moins psychologique. Il est d'ailleurs prouvé que si tous les fumeurs ne se piqueront pas, tous ceux qui se piquent ont malheureusement commencé par une petite " fumette "
- l'usage thérapeutique : la règle de l'ultime recours.
Extérieurement, l'acte est celui d'une prise de drogue ; et pourtant, moralement, il ne peut être qualifié comme mauvais. Ce que l'on recherche ici n'est plus le plaisir, mais le soulagement d'une souffrance. Nous ne parlons que du cas extrême, celui de l'état secondaire provoqué chez le patient. Il s'agit d'un cas d'amputation temporaire de la conscience ou de la perception.
Sur le plan médical, cette amputation d'un malade ne peut se justifier que pour des motifs proportionnés : sauver la personne elle-même. Elle ne se justifie aussi que selon des circonstances extrêmes : elle s'impose alors comme dernier recours et seul moyen dont on dispose, après avoir recueilli l'autorisation du patient d'agir ainsi. La hiérarchie des biens, qui guide alors notre action, doit nous rappeler que le bien suprême est Dieu. Aussi, dans le cas d'une maladie sans issue, on peut recourir aux soins palliatifs, même s'ils privent le sujet de conscience. L'administration du sacrement de pénitence peut alors préalablement être proposée.
Mettons-nous maintenant à la place du malade
Nous devons accepter les calmants proposés (même s'ils induisent un état secondaire) si nous risquons de " mourir de nos blessures ", c'est-à-dire d'épuiser nos résistances physiques et nerveuses.
Nous pouvons les accepter, que notre maladie soit mortelle (cas typique des soins palliatifs) ou non, si les douleurs justifient le passage à un état second (risque de tentative de suicide, de révolte contre Dieu).
Mais nous pouvons aussi librement et courageusement les refuser si nous désirons rester conscients et unir nos souffrances à celles du Christ en croix pour le salut du genre humain (même si cela rapproche d'une mort certaine).
Laissons le dernier mot à la Charte des personnels de la santé : "l'appréciation du caractère illicite de la drogue n'est pas un jugement de condamnation du drogué (...) La désintoxication est une intervention intégralement humaine, qui a pour sens de "donner un sens plénier et définitif à l'existence" et de restituer ainsi au drogué "la confiance en soi et une salutaire estime de lui-même" qui lui fassent retrouver la joie de vivre".
Abbé Arnaud SPRIET