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Réflexions autour des derniers instants
Les hommes, les lois et la médecine au porche de la mort

( Reproduction aimablement autorisée par le Centre de Formation à l'Action Civique et Culturelle selon le Droit Naturel et Chrétien )
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Le temps arrive où les hommes porteront un regard nouveau sur la mort.
Les uns dresseront, face aux dangers de l'euthanasie, les murailles solides de la loi, entoureront les derniers instants de la vie d'une humaine mais ferme protection. Ils ne confieront ni à la conscience des hommes, ni à la justice des institutions le poids des mises à mort, fussent-elles délivrances.

D'autres engageront l'homme dans une voie nouvelle, traceront pour la société des lignes tendues par le progrès vers un ordre meilleur. Leur politique aura la teinte des tableaux merveilleux aux paysages colorés de promesses : l'euthanasie sera leur plus grande conquête.

Mais déjà le vent annoncé prend naissance. Les journalistes viennent jusque dans les hôpitaux, au lit des mourants, découvrent à la lumière du jour ces instants que la pudeur voilait d'obscurité paisible. Les souffrances cachées sont exposées en témoignage de deuil, les regards détournés sont traités de coupables.
Leur plume libérée fait écho aux agonies jusque là silencieuses, et dresse publiquement slogans et images vivantes en nouveaux symboles médiatiques.
Dans les esprits se mêlent les sentiments de pitié, de compassion, mais aussi d'inquiétude face à l'incroyable revendication, et les liens fragiles qui les relient à la raison semblent ne pas résister à l'horreur des faits. Au contact de la souffrance et de la mort le conseil est maladroit, la morale malvenue. La solitude du mourant, la détresse dans la voix commandent l'obéissance irréfléchie... mais, libéré du jugement, le sentimentalisme est dangereux.

On ne s'affranchit jamais des lumières de la raison sans se perdre. La forte énergie du sentiment et la généreuse intention du coeur égarent l'homme lorsque se voile le soleil de l'intelligence.
La philosophie lie et relie toutes choses, enracine le contingent dans l'essentiel et éclaire la politique par les valeurs immuables de l'humanité.
Vie, mort, souffrances et liberté sont les racines qui mêlent leurs sens mystérieux aux derniers instants d'une vie d'homme. Ce qui était bon-sens perd son évidence quand la vie perd sa saveur et devient amère; il faudra alors chercher l'invisible au delà du visible et l'universel dans l'individuel.
Ces grands principes, guides lointains mais solides, protègent les hommes et les sociétés des dangers de l'inconnu. Ce sont eux qui tracent la large voie du comportement individuel de la politique et de la médecine.C'est sur eux que s'appuient les lourdes décisions des médecins.
La médecine doit aller jusqu'au bout de sa vocation, répandre sur chaque blessure le baume qu'apportent les sciences et les techniques au service de l'homme.

Les habitudes et traditions médicales ont exclu l'euthanasie du champ des instruments du médecin; l'éthique retient encore aujourd'hui la main de ceux qui suppriment volontairement la vie, elle entoure le malade d'une forte protection et l'assure que tout l'effort médical se portera pour la vie, quelle qu'elle soit, et contre la mort, quelle qu'elle puisse être.
Mais sous le masque de la sagesse se cache parfois ce qui n'est qu'habitude; la peur prend l'habit flatteur de la résistance et de la médecine, en croyant se protéger, s'enferme. Si porter la mort à ceux qui ne peuvent plus porter la vie ne s'oppose pas au métier de médecin, alors bientôt se réuniront sous ce même nom tout ce que séparaient des contraintes séculaires.

Les frémissements médiatiques annoncent la tempête politique.

Au milieu de la grande agitation, gardons les solides repères que fixe l'expérience des civilisations. Demandons à l'Histoire son enseignement.

Le cheminement de l'Homme entre vie, mort, souffrance et liberté

Dans ses expressions merveilleuses, le bon sens populaire transmet la culture vivante d'une civilisation. "L'euthanasie ? Mais pourquoi vouloir mourir quand on a encore la vie '".

Dans la bouche d'un vieux paysan, ces mots spontanés résument toute l'histoire d'une philosophie qui, de Socrate au Christ a lentement élevé la vie humaine au rang de trésor et entouré la mort de respect sacré.
La France puise profond par ses racines spirituelles dans le triple héritage grec, romain et judaïque. Le fil continu des générations nourrit encore aujourd'hui notre pensée de cette sève judéo-chrétienne chargée de l'esprit des philosophes et du sang des martyrs. "Notre vieux Paris jamais ne rompit avec Rome. Rome, d'Athènes en fleurs a récolté le fruit".

L'évolution des sociétés nous fait oublier la dure condition des hommes de l'antiquité. L'Athénien n'a, pour se protéger, que des lois et les remparts de sa cité. Il en est le débiteur et son intérêt personnel se soumet à l'intérêt collectif : avant même d'être homme, il est citoyen. La vie humaine vaut autant qu'elle apporte à la société.
Mesurés à l'échelle sociale, l'homme vaut plus que la femme, le fort plus que le faible et l'enfant n'est qu'un adulte imparfait. Le philosophe est au sommet de cette pyramide qui a pour base le peuple et qui ne laisse aucune place à l'homme "inutile".
Sur le socle imaginaire de l'Homme idéal, Platon a bâti en idée une république parfaite dont la mécanique des institutions ne supporte pas la défaillance du rouage humain. La cité, qui "laisse mourir ceux dont le corps est malformé" ne connaît ni la charité ni l'espérance.
Mais comment espérer, quand le ciel renvoie à l'homme qui lève la tête, les images incohérentes d'un panthéisme ridicule. Les dieux sauvages étouffent la pensée humaine et brisent l'élan du philosophe vers la Vérité.
Pourtant l'homme sage, bon et juste existe en Grèce : son enseignement dissipe l'obscurité qui entourait l'humanité d'inconnu. En même temps qu'il avance vers la lumière en affirmant l'existence d'un Dieu personnel, il rassure les hommes inquiets en leur promettant que la mort ne doit pas être crainte par ceux qui ont pratiqué le bien.
Comme le soleil couchant, qui jette ses derniers rayons sur Socrate buvant la cigüe, laisse l'ombre envahir la prison athénienne mais promet un jour nouveau après la nuit, la mort dissout le corps, mais ouvre l'âme, libérée de la matière, sur l'éternité. La raison désincarnée arrache l'homme à la terre; Socrate quitte le monde sans douleur et ouvre le premier la voie dont il avait tracé l'itinéraire. Son exemple donne aux hommes la force de vaincre la mort et prépare le terreau où germera, comme une graine attendue, l'espérance chrétienne.

Rome, patrie du droit, civilisation de l'organisation politique, expose à l'humanité le douloureux spectacle d'une décadence où les pratiques barbares se substituent aux justes institutions. Infanticide et même euthanasie furent souvent pratiques courantes dans l'antiquité païenne.

La civilisation juive a placé Dieu au centre de la question sociale. Vie privée et vie publique sont guidées par les lois divines du décalogue qui posent des barrières infranchissables pour la morale et la politique. Le cinquième commandement est le plus solide rempart jamais dressé en protection autour de la vie humaine; c'est lui qui est encore inscrit profondément au coeur de nos consciences. Un respect sacré remplit l'humanité devant la loi qui en a soutenu l'édification, une inquiétude sourde retient l'homme civilisé d'enfreindre le précepte millénaire.

Mais déjà est dressée près de Jérusalem la croix qui rassemblera l'humanité : elle condense tout l'effort humain, résume le passé et annonce l'avenir.

"Il allait hériter d'un monde déjà fait
Et pourtant il allait tout entier le refaire.
Il allait déborder de la cause à l'effet
Comme un fleuve déborde et gagne une autre terre".

La vie d'un seul homme, offerte en sacrifice, trace le sillon où germe l'espérance et où s'engagent les hommes à la suite des promesses d'éternité. Le païen n'avait, pour éclairer son avenir obscurci de mortalité, que la froide lumière d'une raison inaccessible à la commune intelligence, ou l'exemple incertain de Socrate; mais le plus petit chrétien qui se réfugie sous la croix a vaincu la mort. La souffrance tenait l'homme en esclavage par les chaînes que les efforts surhumains de la raison arrivaient parfois à faire oublier, mais jamais à rompre.
Les épicuriens désespérés se perdaient dans les champs du plaisir, cueillant avidement les moindres fleurs charnelles aussi belles qu'éphémères : leur course perdue d'avance contre le temps et son lot de douleurs s'achevait dans le suicide.
Les stoïciens héroïques s'arrachaient aux plus doux plaisirs de la vie, détruisant en eux la moindre fibre sensible comme source de souffrance.

Mais depuis ce jour, élevées sur le socle de la foi et de l'espérance, les civilisations ne cesseront de proclamer que l'homme vaut plus que la douleur. Le long pèlerinage chrétien a commencé, la cohorte des saints ajoutera les offrandes admirables qui élèveront l'âme humaine au plus proche du divin.
Penseurs et philosophes, enrichis d'une révélation vers laquelle tendaient sans pouvoir l'atteindre les cultures antiques, développent et éclaircissent les nouveaux principes sur lesquels se fonde l'organisation sociale des nations évangélisées, véritable armature autour de laquelle se façonne la politique.
L'interrogation essentielle de l'homme qui se regarde et se demande qui il est, trouve une réponse au VIIIè siècle dans la ville de Francfort où se réunit un concile. Si, comme le soutient Aristote, l'intelligence fait l'homme, alors les hommes valent autant qu'ils sont intelligents et on ne peut songer à l'égalité; au contraire, la définition retenue par le concile fait "de tout l'homme un souverain, car il est à l'image de Dieu". Les barrières physiques et intellectuelles sont abattues, l'homme est homme avant d'être normal ou anormal, riche ou puissant.
L'homme n'est pas grand par sa beauté, sa force ou son intelligence, mais à cause de son âme. La constatation de cette essence divine renverse l'ordre social : la société est au service de l'homme et non l'homme au service de la société.
Droits sacrés mais aussi terribles devoirs découlent de ce couronnement qui rend l'homme tout puissant, mais lui interdit ce qui n'est pas digne d'un souverain : le suicide et l'euthanasie sont indignes d'un roi, on ne peut donc les encourager.

"Homme couronné ! Dieu t'a donné tous les droits, sauf celui de briser ton sceptre".
Les siècles passent en Occident, le temps qui s'écoule verse toujours le même esprit dans les mêmes institutions, et tandis que chaque génération "recueille et sème l'éternelle fleur du passé", une nouvelle doctrine germe dans la pensée des philosophes des Lumières, dont les fruits seront amenés à remplacer ceux de la chrétienté.
La fleur fanée du passé est rejetée, l'arbre millénaire déraciné, et sur les ruines des traditions un ordre nouveau est reconstruit.
La cité révolutionnaire a chassé Dieu de ses murs, les autorités tyranniques et les idoles sont abattues : l'homme n'a plus ni Dieu ni maître.

On ne pleure pas le fils infidèle mais on chante l'esclave affranchi d'un nouveau regard né du libéralisme philosophique. En substitution à la morale, on pose comme seule limite à la liberté des hommes le respect de l'ordre social.
Menée jusqu'au bout, cette doctrine permettra à certains de dire : "Suicidez-vous, mais pas après vingt-deux heures, le coup de fusil réveillerait les voisins". Mais de leurs mains à présent libres, les hommes vont forger le terrible instrument qu'empoigneront les dictatures modernes pour rétablir le plus sordide des esclavages. Détruisant le tabernacle inviolable où l'Eglise prudente avait placé la souveraineté humaine, l'homme se confie tout entier aux assemblées populaires : sa souveraineté réside dans la nation.

Le germe totalitaire est né; il insinuera le pouvoir des régimes barbares jusqu'à l'intimité de la vie privée, violant les droits essentiels de l'homme.

Le nazisme mettra la médecine au service du pouvoir et l'individu au service de la science. Sous l'hypocrite douceur de la pitié se camouflent les lois qui serviront à supprimer malades coûteux et opposants gênants. L'économie et l'idéologie triomphent de l'homme. La race vaut plus que l'individu.

Fils de Marx, petit fils de Rousseau, le communisme soviétique pratique couramment le sacrifice de l'individu pour la communauté entière. Le prolétaire doit tout donner à la société, parfois jusqu'à sa propre vie.

Voilà l'héritage spirituel que nous fait parvenir le fil de la pensée humaine, comme un écheveau dont les brins se mêlent et se déchirent.

La médecine en échec

Le malade agonisant qui, dans sa solitude demande la mort, devient le centre d'une étrange comédie : autour du lit éclairé par les projecteurs médiatiques se pressent et se disputent moralistes clamant leurs condamnations et militants revendiquant le droit à la mort. Mais ni les uns ni les autres ne connaissent la misère des hommes : ils ignorent le chemin de croix terrible qui a lentement dégradé le corps du malade, pour finalement avoir raison de ses forces.
Dans ces instants où la vie échappe au malade, face à ceux qui veulent s'approprier ses douleurs par des slogans, le médecin reste l'allié le plus fidèle du mourant.

Mais comment arrive-t-on à la demande d'euthanasie ?
Il n'y a pas de démarche d'euthanasie sans, au départ, un échec du médecin : quand le malade s'adresse à lui pour lui demander la mort, c'est une condamnation du médecin et de la médecine tout entière que prononce le malade.
Le médecin qui n'a pas su calmer les multiples souffrances du malade angoissé, ses inquiétudes et son désespoir, le médecin dont le patient est vaincu par la douleur et la détresse, nul plus que lui ne ressent avec autant de gravité l'impression d'échec terrible que laisse cette demande. Hommes d'expérience et de psychologie, les médecins connaissent l'évolution des malades vers la mort : pente douce menant à la bonne mort ou terrible agonie des morts effroyables, quel que soit le chemin à parcourir, le médecin accompagne son patient pour le renforcer dans les moments difficiles. Mais quand le combat est perdu et que la souffrance a dépassé les forces du malade, si le médecin devient inutile, il ne peut plus servir qu'à une chose : donner la mort.

Echec de la médecine tout entière, de la science, de ses techniques et de ses hommes lorsque la seule douleur parvient à dépasser le pouvoir de ce gigantesque effort humain. Des siècles de progrès et d'inventions échouent contre le roc inébranlable de la douleur.
Echec lorsque se rompent les liens familiaux. Ces liens puissants, qui de leur seule force retiennent parfois un homme à la vie, laissent en se brisant le malade abandonné à sa solitude.
Moins vive est la douleur d'un mourant quand la chambre d'hôpital est partagée par un être cher. Mais pourquoi se battre pour vivre si personne ne vous aime ?
Si la lente évolution des civilisations a progressivement permis à l'homme de surmonter la mort, puis la douleur, alors c'est l'ensemble du progrès humain qui est remis en cause lorsque la société avoue son impuissance à accompagner les malades jusqu'à la mort.

A quoi juge-t-on la culture d'une civilisation, la valeur d'un terreau social, sinon par leur force de vie, par leur capacité à aider les hommes face à la souffrance et la mort ?
Alors on comprend mieux que l'atmosphère matérialiste d'un siècle, "qui n'a su créer ni temple, ni tombeau", fasse naître un problème étroitement lié aux angoisses de la mort.
Et lorsqu'on favorise l'euthanasie, c'est aussi le suicide que l'on favorise; mais qui ne connaît pas la terrible sensation d'échec que laisse un suicide à tous ceux qui en ont vécu un de manière rapprochée ?
"Oubliez les morts glorieuses, seules demeurent les morts honteuses".
Sans porter un jugement sur l'homme qui demande la mort et sans revendiquer le droit au suicide, voilà le triste constat qui s'impose.

Quel échec social met à jour chaque patient qui demande la mort ? Quel constat effrayant de ratage jette aux yeux de la société entière celui qui, affaibli par la douleur, avoue que ni sa famille, ni son médecin, ni le climat social, ni le terreau culturel n'ont suffi à maintenir en lui la flamme vacillante du goût de la vie. Souvenons-nous avant tout que le patient est une victime, et lorsqu'il refuse la vie, une lourde responsabilité pèse sur tous ceux qui ont mené à un tel échec.

L'euthanasie sans les mensonges

Parmi les nobles causes au service de l'homme souffrant, la revendication du droit à l'euthanasie semble pour certains essentielle.
Mais sous son apparence généreuse, cette solution au problème humain cache bien des réalités moins glorieuses.
Il y a deux attitudes possibles pour un médecin face à un malade souffrant atrocement :
- soit, comme les médecins le pratiquent, on injecte au patient un antalgique à très fortes doses, sachant bien que les effets secondaires provoqueront la mort à petit feu.

- soit, comme le revendiquent les partisans de l'euthanasie, on injecte un produit toxique, qui tue en quelques minutes.
Donc, en apparence, les conséquences pour le malade sont à terme les mêmes. Mais alors, si seul l'intérêt du malade est en jeu, pourquoi réclamer à tout prix le droit d'utiliser un produit qui tue mais qui n'a en définitive pas d'avantage par rapport aux antalgiques ?
Voulons-nous la mort douce ou la mort provoquée ?
Dans ce mélange de mort et de délivrance que contient le produit ambigû, voulons-nous la mort ou la délivrance ? Calmer les douleurs ou permettre le suicide ?

Puisque l'effet médical est le même, alors c'est que l'euthanasie n'est pas un problème médical, mais un problème idéologique.D'ailleurs, pourquoi y aurait-il tant de violents affrontements d'idées autour d'une infirmière penchée sur le lit d'un mourant ?
L'erreur serait de ne pas voir que la violence des débats dépasse de loin les divergences entre écoles médicales; au contraire, ces deux attitudes sont les branches séparées de deux conceptions philosophiques contradictoires.
Le combat pour la légalisation de l'euthanasie devient alors un combat pour une idéologie au détriment de la médecine dont on se sert en l'opposant au malade, créant ainsi une division scandaleuse. Car la médecine n'existe que pour le malade et par conséquent toute médecine qui s'opposerait au malade ne serait plus une médecine.
Le mensonge vient aussi de tous ceux qui militent en faveur de l'euthanasie pour des raisons financières. Ce sont les grands responsables de l'économie qui, ne pouvant afficher les vraies raisons de leur position, utilisent la générosité et la pitié des hommes.
La raison de l'argent est inavouable publiquement : elle se cache derrière toutes sortes d'arguments d'autant plus utilisés que les hommes y sont sensibles.

Le mensonge vient aussi de tous les partisans de l'euthanasie qui travaillent à l'ombre de leurs cercles intellectuels... Le mensonge élève d'artificielles montagnes, crée de faux problèmes qu'il ne résout jamais. Le mensonge naît aussi dans cette oreille qui écoute la demande du malade. La personne écrasée par les trop lourdes souffrances que rien ne peut calmer ne distingue plus comme dernier sentier pour échapper aux terribles douleurs que celui de la mort. Pourtant elle ne veut pas la mort, elle veut simplement la paix. La douleur trouble le jugement du malade comme celui de l'enfant blessé qui veut que l'on coupe son bras car son bras lui fait mal.
Le médecin n'a pas l'automatisme du robot : humain autant que les patients qu'il soigne, il connaît bien l'homme, ses attentes et ses craintes. Il sait que le "Faites-moi mourir !" du malade signifie : "Apaisez mes souffrances !". Remonter de la plainte à la cause lui donne le puissant rôle d'interprète auprès de ceux qui ne connaissent pas le langage de l'organisme. Le médecin qui tue son malade parce que son malade le lui a demandé n'est pas un médecin, sa responsabilité est celle d'un criminel.

La tentation de l'euthanasie

La médecine est une lutte contre la maladie; la justice est une lutte contre l'erreur; l'amour est une lutte contre l'indifférence. L'euthanasie est la défaite de la médecine, de l'amour et de la justice face à toutes les facilités.
La tentation de l'homme aux prises avec la souffrance est d'abandonner la lutte pour la vie. La douleur a un tel pouvoir qu'elle force parfois le malade à ne plus désirer qu'une chose : la mort. Cette tentation est fréquente chez des patients gravement atteints, mais une fois que ces patients l'ont vaincue, ils reconnaissent qu'ils ont bien fait de ne pas y céder et ils remercient leur médecin de les y avoir aidés.
La tentation vient aussi de la famille. Tous les médecins apprennent à être vigilants face aux intérêts parfois douteux des héritiers.
Mais parfois aussi tout simplement face au dégoût et à la pitié des membres de la famille qui ne supportent pas l'ambiance angoissante de l'hôpital et qui souffrent parfois plus que le malade lui-même. Ils ne souhaitent plus qu'une chose : que tout cela se termine.
Le médecin aussi est tiraillé de toutes parts dans ces sombres moments. Le juste milieu entre euthanasie et acharnement thérapeutique est la ligne droite à suivre, mais souvent difficile à tenir.
Le malade est un souci pour le médecin, son agonie pèse moralement lourd sur sa conscience, il n'est déchargé que lorsque le malade a définitivement rendu l'âme.
L'excès inverse est aussi tentant : les jours de sursis gagnés à force d'acharnement thérapeutique ouvrent au scientifique un court mais vivant champ d'expérience et donnent au médecin l'illusion de dominer la mort. Acharnement thérapeutique et euthanasie ne sont finalement que les deux fruits vénéneux d'un même arbre qui se développe sur une fausse conception de la mort.

La vie est un trésor, la mort un événement naturel, ce sont les deux évidences que nous enseigne notre courte vie d'homme et qui nous gardent de tous les excès. La loi est très large, elle laisse une entière liberté au jugement du médecin dans sa relation avec le malade.
A l'heure où les déséquilibres financiers remettent en cause le fonctionnement du système de santé, la tentation économique risque de peser lourd dans la balance. Un homme coûte aussi cher à la société après l'âge de soixante-cinq ans qu'il a coûté tout au long de sa vie. Comment ne pas voir les immenses bienfaits qui découleraient des économies apportées par une loi sur l'euthanasie ?
La marche vers le progrès est entravée par la cohorte retardataire des vieillards et des anormaux. La tentation eugénique, dont la pratique passe par l'euthanasie, revient éternellement dans les esprits.Il serait temps que s'effacent généreusement les générations du passé pour laisser prospérer les générations porteuses d'espérance. Voilà la grande tentation sociale !
Celle de l'Etat, enfin, n'est-elle pas de s'octroyer plus de pouvoir qu'il ne lui en revient de droit ? Or, l'Etat, n'est pas maître des hommes et des vies. Il en est le serviteur, puissant certes, mais inférieur. Cette faiblesse inhérente à l'Etat, cette impuissance qui fait qu'il ne contrôle ni la naissance, ni le mariage, ni la mort des hommes, est insupportable à ceux qui considèrent que tout homme tire sa liberté de l'Etat.
Mais si ces tentations naissent à différents niveaux, elles trouvent en chaque homme une voix de bon sens qui lui dit que l'homme ne peut voler la vie à l'homme, pas plus qu'il ne peut lui voler la mort.

L'impossible euthanasie

Le "non possumus" du médecin tient simplement à l'incompatibilité de la tâche de soignant et de tueur. Dans l'esprit des gens aussi bien que dans le coeur du médecin se heurtent trop violemment les courants que l'on mêle mais qui ne veulent pas se confondre; celui qui guérit ne peut pas être celui qui tue.
La confiance du malade pour le médecin doit être absolue et ne supporte pas le doute. Peut-être est-ce la cause de l'impopularité de l'euthanasie dans la société.
Mais au fond, l'Etat non plus ne peut pas institutionnaliser un permis de tuer multiplié à tous les médecins de France. Un tel droit donnerait aux médecins un pouvoir incalculable sur le reste de la population, et cela à l'heure où même la justice ne peut plus recourir à la peine de mort.

L'état actuel de la législation est simple : l'euthanasie est poursuivie comme homicide volontaire. Quelle loi expliquera les innombrables précautions à prendre pour une telle pratique ? Comment prévoir tous les cas et s'assurer de son respect ?
La loi sera contournable, et donc contournée. Pour en éviter les dramatiques excès qui ne manqueront pas d'en naître, un contrôle étatique sera installé et la médecine devenue folle sera envahie par le pouvoir tentaculaire de l'Etat.
Enfin l'ordre social ne résistera pas à cette révolution sans précédent. On le sait, maintenant que la courte expérience de certains pays d'Europe en ont montré la folie suicidaire.

Ainsi, on sait actuellement que les lois favorisant l'euthanasie aux Pays-Bas ont provoqué des mouvements d'émigration de retraités ayant perdu confiance dans la médecine de leur pays. Aux Pays-Bas encore, il y a eu, en six mois de légalisation de l'euthanasie, pour des motifs prétendument exceptionnels, 1.225 cas d'euthanasie officielle. Dans ce même pays, une femme de trente ans, ayant perdu deux enfants dans un accident de voiture, a été tuée par un psychiatre qu'elle était allée voir, désespérée, après le drame.
Vraiment, l'euthanasie est un mauvais rêve, et un rêve impossible.

Sans la muraille des cyprès

"Sans la muraille des cyprès que nos jardiniers, laboureurs, vignerons, plantent d'un bout à l'autre de leur plaine battue des vents, qu'est-ce qu'y deviendraient les myrtes et les roses, les souches et les blés, l'herbage des prairies et tout le petit peuple des fraisiers, des oignons, des aulx, des piments ?".
Le paysan répète en accord avec l'histoire l'évidence première de la condition humaine : l'homme, infiniment précieux, est terriblement fragile.
Perpétuellement soumis aux violences intérieures et extérieures, il ne maintient le fil de la vie qu'en se protégeant des multiples tentations de faiblesse, de haine et de mort.
La loi n'est plus alors un obstacle à la liberté des hommes, mais le plus précieux des remparts, la plus humaine muraille au service de l'homme. Son apparente rigidité ne doit tromper personne : une brèche dans une digue qui retient tant de forces ennemies ne manquerait pas de noyer l'homme.
Personne ne veut réellement entrer dans une société où les médecins tuent leurs malades parce qu'ils n'arrivent pas à les guérir.

Protéger la vie, protéger l'homme jusqu'au bout pour qu'il vainque définitivement la souffrance et la mort.
Surtout ne pas détruire le fragile lien de confiance absolue qui rassure les malades auprès de leur médecin.
Ne pas donner à la médecine un pouvoir qu'elle ne veut pas et qui la détruirait.
Redire à tous ceux qui font notre culture, notre politique et nos lois que nous avons besoin de leur puissante protection pour vivre dans nos plus difficiles moments.
Que ces moments soient défendus comme un trésor.

Ne plus jamais parler d'euthanasie.

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