( Reproduction aimablement autorisée
par le Centre de Formation à l'Action Civique et Culturelle
selon le Droit Naturel et Chrétien )
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Le temps arrive où les hommes porteront
un regard nouveau sur la mort.
Les
uns dresseront, face aux dangers de l'euthanasie, les murailles
solides de la loi, entoureront les derniers instants de la vie
d'une humaine mais ferme protection. Ils ne confieront ni à
la conscience des hommes, ni à la justice des institutions
le poids des mises à mort, fussent-elles délivrances.
D'autres engageront l'homme dans une voie nouvelle, traceront pour la société des lignes tendues par le progrès vers un ordre meilleur. Leur politique aura la teinte des tableaux merveilleux aux paysages colorés de promesses : l'euthanasie sera leur plus grande conquête.
Mais déjà le vent annoncé
prend naissance. Les journalistes viennent jusque dans les hôpitaux,
au lit des mourants, découvrent à la lumière
du jour ces instants que la pudeur voilait d'obscurité
paisible. Les souffrances cachées sont exposées
en témoignage de deuil, les regards détournés
sont traités de coupables.
Leur plume libérée fait écho
aux agonies jusque là silencieuses, et dresse publiquement
slogans et images vivantes en nouveaux symboles médiatiques.
Dans les esprits se mêlent
les sentiments de pitié, de compassion, mais aussi d'inquiétude
face à l'incroyable revendication, et les liens fragiles
qui les relient à la raison semblent ne pas résister
à l'horreur des faits. Au contact de la souffrance et de
la mort le conseil est maladroit, la morale malvenue. La solitude
du mourant, la détresse dans la voix commandent l'obéissance
irréfléchie... mais, libéré du jugement,
le sentimentalisme est dangereux.
On ne s'affranchit jamais des lumières
de la raison sans se perdre. La forte énergie du sentiment
et la généreuse intention du coeur égarent
l'homme lorsque se voile le soleil de l'intelligence.
La philosophie lie et relie toutes
choses, enracine le contingent dans l'essentiel et éclaire
la politique par les valeurs immuables de l'humanité.
Vie, mort, souffrances et liberté
sont les racines qui mêlent leurs sens mystérieux
aux derniers instants d'une vie d'homme. Ce qui était bon-sens
perd son évidence quand la vie perd sa saveur et devient
amère; il faudra alors chercher l'invisible au delà
du visible et l'universel dans l'individuel.
Ces grands principes, guides lointains mais solides,
protègent les hommes et les sociétés des
dangers de l'inconnu. Ce sont eux qui tracent la large voie du
comportement individuel de la politique et de la médecine.C'est
sur eux que s'appuient les lourdes décisions des médecins.
La médecine doit aller
jusqu'au bout de sa vocation, répandre sur chaque blessure
le baume qu'apportent les sciences et les techniques au service
de l'homme.
Les habitudes et traditions médicales
ont exclu l'euthanasie du champ des instruments du médecin;
l'éthique retient encore aujourd'hui la main de ceux qui
suppriment volontairement la vie, elle entoure le malade d'une
forte protection et l'assure que tout l'effort médical
se portera pour la vie, quelle qu'elle soit, et contre la mort,
quelle qu'elle puisse être.
Mais sous le masque de la sagesse se cache parfois
ce qui n'est qu'habitude; la peur prend l'habit flatteur de la
résistance et de la médecine, en croyant se protéger,
s'enferme. Si porter la mort à ceux qui ne peuvent plus
porter la vie ne s'oppose pas au métier de médecin,
alors bientôt se réuniront sous ce même nom
tout ce que séparaient des contraintes séculaires.
Les frémissements médiatiques annoncent la tempête politique.
Au milieu de la grande agitation, gardons les solides repères que fixe l'expérience des civilisations. Demandons à l'Histoire son enseignement.
Le cheminement de l'Homme entre vie, mort, souffrance et liberté
Dans ses expressions merveilleuses, le bon sens populaire transmet la culture vivante d'une civilisation. "L'euthanasie ? Mais pourquoi vouloir mourir quand on a encore la vie '".
Dans la bouche d'un vieux paysan, ces
mots spontanés résument toute l'histoire d'une philosophie
qui, de Socrate au Christ a lentement élevé la vie
humaine au rang de trésor et entouré la mort de
respect sacré.
La
France puise profond par ses racines spirituelles dans le triple
héritage grec, romain et judaïque. Le fil continu
des générations nourrit encore aujourd'hui notre
pensée de cette sève judéo-chrétienne
chargée de l'esprit des philosophes et du sang des martyrs.
"Notre vieux Paris jamais ne rompit
avec Rome. Rome, d'Athènes en fleurs a récolté
le fruit".
L'évolution des sociétés
nous fait oublier la dure condition des hommes de l'antiquité.
L'Athénien n'a, pour se protéger, que des lois et
les remparts de sa cité. Il en est le débiteur et
son intérêt personnel se soumet à l'intérêt
collectif : avant même d'être homme, il est citoyen.
La vie humaine vaut autant qu'elle apporte à la société.
Mesurés à l'échelle
sociale, l'homme vaut plus que la femme, le fort plus que le faible
et l'enfant n'est qu'un adulte imparfait. Le philosophe est au
sommet de cette pyramide qui a pour base le peuple et qui ne laisse
aucune place à l'homme "inutile".
Sur le socle imaginaire de l'Homme
idéal, Platon a bâti en idée une république
parfaite dont la mécanique des institutions ne supporte
pas la défaillance du rouage humain. La cité, qui
"laisse mourir ceux dont le corps est malformé"
ne connaît ni la charité ni l'espérance.
Mais comment espérer,
quand le ciel renvoie à l'homme qui lève la tête,
les images incohérentes d'un panthéisme ridicule.
Les dieux sauvages étouffent la pensée humaine et
brisent l'élan du philosophe vers la Vérité.
Pourtant l'homme sage, bon et
juste existe en Grèce : son enseignement dissipe l'obscurité
qui entourait l'humanité d'inconnu. En même temps
qu'il avance vers la lumière en affirmant l'existence d'un
Dieu personnel, il rassure les hommes inquiets en leur promettant
que la mort ne doit pas être crainte par ceux qui ont pratiqué
le bien.
Comme le soleil
couchant, qui jette ses derniers rayons sur Socrate buvant la
cigüe, laisse l'ombre envahir la prison athénienne
mais promet un jour nouveau après la nuit, la mort dissout
le corps, mais ouvre l'âme, libérée de la
matière, sur l'éternité. La
raison désincarnée arrache l'homme à la terre;
Socrate quitte le monde sans douleur et ouvre le premier la voie
dont il avait tracé l'itinéraire. Son exemple donne
aux hommes la force de vaincre la mort et prépare le terreau
où germera, comme une graine attendue, l'espérance
chrétienne.
Rome, patrie du droit, civilisation de l'organisation politique, expose à l'humanité le douloureux spectacle d'une décadence où les pratiques barbares se substituent aux justes institutions. Infanticide et même euthanasie furent souvent pratiques courantes dans l'antiquité païenne.
La civilisation juive a placé Dieu au centre de la question sociale. Vie privée et vie publique sont guidées par les lois divines du décalogue qui posent des barrières infranchissables pour la morale et la politique. Le cinquième commandement est le plus solide rempart jamais dressé en protection autour de la vie humaine; c'est lui qui est encore inscrit profondément au coeur de nos consciences. Un respect sacré remplit l'humanité devant la loi qui en a soutenu l'édification, une inquiétude sourde retient l'homme civilisé d'enfreindre le précepte millénaire.
Mais déjà est dressée près de Jérusalem la croix qui rassemblera l'humanité : elle condense tout l'effort humain, résume le passé et annonce l'avenir.
La vie d'un seul homme, offerte en sacrifice,
trace le sillon où germe l'espérance et où
s'engagent les hommes à la suite des promesses d'éternité.
Le païen n'avait, pour éclairer
son avenir obscurci de mortalité, que la froide lumière
d'une raison inaccessible à la commune intelligence, ou
l'exemple incertain de Socrate; mais le plus petit chrétien
qui se réfugie sous la croix a vaincu la mort. La souffrance tenait l'homme en esclavage par
les chaînes que les efforts surhumains de la raison arrivaient
parfois à faire oublier, mais jamais à rompre.
Les épicuriens désespérés
se perdaient dans les champs du plaisir, cueillant avidement les
moindres fleurs charnelles aussi belles qu'éphémères
: leur course perdue d'avance contre le temps et son lot de douleurs
s'achevait dans le suicide.
Les
stoïciens héroïques s'arrachaient aux plus doux
plaisirs de la vie, détruisant en eux la moindre fibre
sensible comme source de souffrance.
Mais depuis ce jour, élevées
sur le socle de la foi et de l'espérance, les civilisations
ne cesseront de proclamer que l'homme vaut plus que la douleur.
Le long pèlerinage chrétien
a commencé, la cohorte des saints ajoutera les offrandes
admirables qui élèveront l'âme humaine au
plus proche du divin.
Penseurs
et philosophes, enrichis d'une révélation vers laquelle
tendaient sans pouvoir l'atteindre les cultures antiques, développent
et éclaircissent les nouveaux principes sur lesquels se
fonde l'organisation sociale des nations évangélisées,
véritable armature autour de laquelle se façonne
la politique.
L'interrogation
essentielle de l'homme qui se regarde et se demande qui il est,
trouve une réponse au VIIIè siècle dans la
ville de Francfort où se réunit un concile. Si,
comme le soutient Aristote, l'intelligence fait l'homme, alors
les hommes valent autant qu'ils sont intelligents et on ne peut
songer à l'égalité; au contraire, la définition
retenue par le concile fait "de tout l'homme un souverain,
car il est à l'image de Dieu". Les barrières
physiques et intellectuelles sont abattues, l'homme est homme
avant d'être normal ou anormal, riche ou puissant.
L'homme n'est pas grand par sa
beauté, sa force ou son intelligence, mais à cause
de son âme. La constatation
de cette essence divine renverse l'ordre social : la société
est au service de l'homme et non l'homme au service de la société.
Droits sacrés mais aussi
terribles devoirs découlent de ce couronnement qui rend
l'homme tout puissant, mais lui interdit ce qui n'est pas digne
d'un souverain : le suicide et l'euthanasie sont indignes d'un
roi, on ne peut donc les encourager.
"Homme couronné ! Dieu t'a
donné tous les droits, sauf celui de briser ton sceptre".
Les siècles passent en
Occident, le temps qui s'écoule verse toujours le même
esprit dans les mêmes institutions, et tandis que chaque
génération "recueille et sème l'éternelle
fleur du passé", une nouvelle doctrine germe dans
la pensée des philosophes des Lumières, dont les
fruits seront amenés à remplacer ceux de la chrétienté.
La fleur fanée du passé
est rejetée, l'arbre millénaire déraciné,
et sur les ruines des traditions un ordre nouveau est reconstruit.
La cité révolutionnaire
a chassé Dieu de ses murs, les autorités tyranniques
et les idoles sont abattues : l'homme n'a plus ni Dieu ni maître.
On ne pleure pas le fils infidèle
mais on chante l'esclave affranchi d'un nouveau regard né
du libéralisme philosophique. En substitution à
la morale, on pose comme seule limite à la liberté
des hommes le respect de l'ordre social.
Menée jusqu'au bout, cette doctrine permettra
à certains de dire : "Suicidez-vous, mais pas après
vingt-deux heures, le coup de fusil réveillerait les voisins".
Mais de leurs mains à présent
libres, les hommes vont forger le terrible instrument qu'empoigneront
les dictatures modernes pour rétablir le plus sordide des
esclavages. Détruisant le tabernacle
inviolable où l'Eglise prudente avait placé la souveraineté
humaine, l'homme se confie tout entier aux assemblées populaires
: sa souveraineté réside dans la nation.
Le germe totalitaire est né; il insinuera le pouvoir des régimes barbares jusqu'à l'intimité de la vie privée, violant les droits essentiels de l'homme.
Le nazisme mettra la médecine au service du pouvoir et l'individu au service de la science. Sous l'hypocrite douceur de la pitié se camouflent les lois qui serviront à supprimer malades coûteux et opposants gênants. L'économie et l'idéologie triomphent de l'homme. La race vaut plus que l'individu.
Fils de Marx, petit fils de Rousseau, le communisme soviétique pratique couramment le sacrifice de l'individu pour la communauté entière. Le prolétaire doit tout donner à la société, parfois jusqu'à sa propre vie.
Voilà l'héritage spirituel que nous fait parvenir le fil de la pensée humaine, comme un écheveau dont les brins se mêlent et se déchirent.
La médecine en échec
Le malade agonisant qui, dans sa solitude
demande la mort, devient le centre d'une étrange comédie
: autour du lit éclairé par les projecteurs médiatiques
se pressent et se disputent moralistes clamant leurs condamnations
et militants revendiquant le droit à la mort. Mais ni les uns ni les autres ne connaissent la
misère des hommes : ils ignorent le chemin de croix terrible
qui a lentement dégradé le corps du malade, pour
finalement avoir raison de ses forces.
Dans ces instants où la vie échappe
au malade, face à ceux qui veulent s'approprier ses douleurs
par des slogans, le médecin reste l'allié le plus
fidèle du mourant.
Mais comment arrive-t-on à la demande
d'euthanasie ?
Il n'y
a pas de démarche d'euthanasie sans, au départ,
un échec du médecin : quand le malade s'adresse
à lui pour lui demander la mort, c'est une condamnation
du médecin et de la médecine tout entière
que prononce le malade.
Le
médecin qui n'a pas su calmer les multiples souffrances
du malade angoissé, ses inquiétudes et son désespoir,
le médecin dont le patient est vaincu par la douleur et
la détresse, nul plus que lui ne ressent avec autant de
gravité l'impression d'échec terrible que laisse
cette demande. Hommes d'expérience
et de psychologie, les médecins connaissent l'évolution
des malades vers la mort : pente douce menant à la bonne
mort ou terrible agonie des morts effroyables, quel que soit le
chemin à parcourir, le médecin accompagne son patient
pour le renforcer dans les moments difficiles. Mais quand le combat
est perdu et que la souffrance a dépassé les forces
du malade, si le médecin devient inutile, il ne peut plus
servir qu'à une chose : donner la mort.
Echec de la médecine tout entière,
de la science, de ses techniques et de ses hommes lorsque la seule
douleur parvient à dépasser le pouvoir de ce gigantesque
effort humain. Des siècles de progrès et d'inventions
échouent contre le roc inébranlable de la douleur.
Echec lorsque se rompent les
liens familiaux. Ces liens puissants, qui de leur seule force
retiennent parfois un homme à la vie, laissent en se brisant
le malade abandonné à sa solitude.
Moins vive est la douleur d'un mourant quand la
chambre d'hôpital est partagée par un être
cher. Mais pourquoi se battre pour vivre si personne ne vous aime
?
Si la lente évolution
des civilisations a progressivement permis à l'homme de
surmonter la mort, puis la douleur, alors c'est l'ensemble du
progrès humain qui est remis en cause lorsque la société
avoue son impuissance à accompagner les malades jusqu'à
la mort.
A quoi juge-t-on la culture d'une civilisation,
la valeur d'un terreau social, sinon par leur force de vie, par
leur capacité à aider les hommes face à la
souffrance et la mort ?
Alors
on comprend mieux que l'atmosphère matérialiste
d'un siècle, "qui n'a su créer ni temple, ni
tombeau", fasse naître un problème étroitement
lié aux angoisses de la mort.
Et lorsqu'on favorise l'euthanasie, c'est aussi
le suicide que l'on favorise; mais qui ne connaît pas la
terrible sensation d'échec que laisse un suicide à
tous ceux qui en ont vécu un de manière rapprochée
?
"Oubliez les
morts glorieuses, seules demeurent les morts honteuses".
Sans porter un jugement sur l'homme
qui demande la mort et sans revendiquer le droit au suicide, voilà
le triste constat qui s'impose.
Quel échec social met à jour chaque patient qui demande la mort ? Quel constat effrayant de ratage jette aux yeux de la société entière celui qui, affaibli par la douleur, avoue que ni sa famille, ni son médecin, ni le climat social, ni le terreau culturel n'ont suffi à maintenir en lui la flamme vacillante du goût de la vie. Souvenons-nous avant tout que le patient est une victime, et lorsqu'il refuse la vie, une lourde responsabilité pèse sur tous ceux qui ont mené à un tel échec.
L'euthanasie sans les mensonges
Parmi les nobles causes au service de
l'homme souffrant, la revendication du droit à l'euthanasie
semble pour certains essentielle.
Mais sous son apparence généreuse,
cette solution au problème humain cache bien des réalités
moins glorieuses.
Il
y a deux attitudes possibles pour un médecin face à
un malade souffrant atrocement :
-
soit, comme les médecins le pratiquent, on injecte au patient
un antalgique à très fortes doses, sachant bien
que les effets secondaires provoqueront la mort à petit
feu.
- soit, comme le revendiquent les partisans
de l'euthanasie, on injecte un produit toxique, qui tue en quelques
minutes.
Donc, en apparence,
les conséquences pour le malade sont à terme les
mêmes. Mais alors, si seul l'intérêt du malade
est en jeu, pourquoi réclamer à tout prix le droit
d'utiliser un produit qui tue mais qui n'a en définitive
pas d'avantage par rapport aux antalgiques ?
Voulons-nous la mort douce ou la mort provoquée
?
Dans ce mélange
de mort et de délivrance que contient le produit ambigû,
voulons-nous la mort ou la délivrance ? Calmer les douleurs
ou permettre le suicide ?
Puisque l'effet médical est le
même, alors c'est que l'euthanasie n'est pas un problème
médical, mais un problème idéologique.D'ailleurs,
pourquoi y aurait-il tant de violents affrontements d'idées
autour d'une infirmière penchée sur le lit d'un
mourant ?
L'erreur
serait de ne pas voir que la violence des débats dépasse
de loin les divergences entre écoles médicales;
au contraire, ces deux attitudes sont les branches séparées
de deux conceptions philosophiques contradictoires.
Le combat pour la légalisation
de l'euthanasie devient alors un combat pour une idéologie
au détriment de la médecine dont on se sert en l'opposant
au malade, créant ainsi une division scandaleuse. Car la
médecine n'existe que pour le malade et par conséquent
toute médecine qui s'opposerait au malade ne serait plus
une médecine.
Le
mensonge vient aussi de tous ceux qui militent en faveur de l'euthanasie
pour des raisons financières. Ce sont les grands responsables
de l'économie qui, ne pouvant afficher les vraies raisons
de leur position, utilisent la générosité
et la pitié des hommes.
La
raison de l'argent est inavouable publiquement : elle se cache
derrière toutes sortes d'arguments d'autant plus utilisés
que les hommes y sont sensibles.
Le mensonge vient aussi de tous les partisans
de l'euthanasie qui travaillent à l'ombre de leurs cercles
intellectuels... Le mensonge élève d'artificielles
montagnes, crée de faux problèmes qu'il ne résout
jamais. Le mensonge naît aussi
dans cette oreille qui écoute la demande du malade. La
personne écrasée par les trop lourdes souffrances
que rien ne peut calmer ne distingue plus comme dernier sentier
pour échapper aux terribles douleurs que celui de la mort.
Pourtant elle ne veut pas la mort, elle veut
simplement la paix. La douleur trouble le jugement du malade comme
celui de l'enfant blessé qui veut que l'on coupe son bras
car son bras lui fait mal.
Le
médecin n'a pas l'automatisme du robot : humain autant
que les patients qu'il soigne, il connaît bien l'homme,
ses attentes et ses craintes. Il sait
que le "Faites-moi mourir !" du malade signifie : "Apaisez
mes souffrances !". Remonter de la plainte à la cause
lui donne le puissant rôle d'interprète auprès
de ceux qui ne connaissent pas le langage de l'organisme.
Le médecin qui tue son malade parce
que son malade le lui a demandé n'est pas un médecin,
sa responsabilité est celle d'un criminel.
La tentation de l'euthanasie
La médecine est une lutte contre
la maladie; la justice est une lutte contre l'erreur; l'amour
est une lutte contre l'indifférence. L'euthanasie
est la défaite de la médecine, de l'amour et de
la justice face à toutes les facilités.
La tentation de l'homme aux prises
avec la souffrance est d'abandonner la lutte pour la vie. La douleur
a un tel pouvoir qu'elle force parfois le malade à ne plus
désirer qu'une chose : la mort. Cette tentation est fréquente
chez des patients gravement atteints, mais une fois que ces patients
l'ont vaincue, ils reconnaissent qu'ils ont bien fait de ne pas
y céder et ils remercient leur médecin de les y
avoir aidés.
La
tentation vient aussi de la famille. Tous les médecins
apprennent à être vigilants face aux intérêts
parfois douteux des héritiers.
Mais parfois aussi tout simplement face au dégoût
et à la pitié des membres de la famille qui ne supportent
pas l'ambiance angoissante de l'hôpital et qui souffrent
parfois plus que le malade lui-même. Ils ne souhaitent plus
qu'une chose : que tout cela se termine.
Le médecin aussi est tiraillé de
toutes parts dans ces sombres moments. Le juste milieu entre euthanasie
et acharnement thérapeutique est la ligne droite à
suivre, mais souvent difficile à tenir.
Le malade est un souci pour le médecin,
son agonie pèse moralement lourd sur sa conscience, il
n'est déchargé que lorsque le malade a définitivement
rendu l'âme.
L'excès
inverse est aussi tentant : les jours de sursis gagnés
à force d'acharnement thérapeutique ouvrent au scientifique
un court mais vivant champ d'expérience et donnent au médecin
l'illusion de dominer la mort. Acharnement
thérapeutique et euthanasie ne sont finalement que les
deux fruits vénéneux d'un même arbre qui se
développe sur une fausse conception de la mort.
La vie est un trésor, la mort un
événement naturel, ce sont les deux évidences
que nous enseigne notre courte vie d'homme et qui nous gardent
de tous les excès. La loi est très large, elle laisse
une entière liberté au jugement du médecin
dans sa relation avec le malade.
A
l'heure où les déséquilibres financiers remettent
en cause le fonctionnement du système de santé,
la tentation économique risque de peser lourd dans la balance.
Un homme coûte aussi cher à
la société après l'âge de soixante-cinq
ans qu'il a coûté tout au long de sa vie.
Comment ne pas voir les immenses bienfaits
qui découleraient des économies apportées
par une loi sur l'euthanasie ?
La
marche vers le progrès est entravée par la cohorte
retardataire des vieillards et des anormaux. La tentation eugénique,
dont la pratique passe par l'euthanasie, revient éternellement
dans les esprits.Il serait temps que s'effacent généreusement
les générations du passé pour laisser prospérer
les générations porteuses d'espérance. Voilà
la grande tentation sociale !
Celle
de l'Etat, enfin, n'est-elle pas de s'octroyer plus de pouvoir
qu'il ne lui en revient de droit ? Or,
l'Etat, n'est pas maître des hommes et des vies. Il en est
le serviteur, puissant certes, mais inférieur. Cette faiblesse
inhérente à l'Etat, cette impuissance qui fait qu'il
ne contrôle ni la naissance, ni le mariage, ni la mort des
hommes, est insupportable à ceux qui considèrent
que tout homme tire sa liberté de l'Etat.
Mais si ces tentations naissent à différents
niveaux, elles trouvent en chaque homme une voix de bon sens qui
lui dit que l'homme ne peut voler la vie à l'homme, pas
plus qu'il ne peut lui voler la mort.
L'impossible euthanasie
Le "non possumus" du médecin
tient simplement à l'incompatibilité de la tâche
de soignant et de tueur. Dans l'esprit des gens aussi bien que
dans le coeur du médecin se heurtent trop violemment les
courants que l'on mêle mais qui ne veulent pas se confondre;
celui qui guérit ne peut pas être celui qui tue.
La confiance du malade pour le
médecin doit être absolue et ne supporte pas le doute.
Peut-être est-ce la cause de l'impopularité de l'euthanasie
dans la société.
Mais
au fond, l'Etat non plus ne peut pas institutionnaliser un permis
de tuer multiplié à tous les médecins de
France. Un tel droit donnerait aux médecins un pouvoir
incalculable sur le reste de la population, et cela à l'heure
où même la justice ne peut plus recourir à
la peine de mort.
L'état actuel de la législation
est simple : l'euthanasie est poursuivie comme homicide volontaire.
Quelle loi expliquera les innombrables précautions à
prendre pour une telle pratique ? Comment prévoir tous
les cas et s'assurer de son respect ?
La loi sera contournable, et donc contournée.
Pour en éviter les dramatiques excès qui ne manqueront
pas d'en naître, un contrôle étatique sera
installé et la médecine devenue folle sera envahie
par le pouvoir tentaculaire de l'Etat.
Enfin l'ordre social ne résistera pas à
cette révolution sans précédent. On le sait,
maintenant que la courte expérience de certains pays d'Europe
en ont montré la folie suicidaire.
Ainsi, on sait actuellement que les lois
favorisant l'euthanasie aux Pays-Bas ont provoqué des mouvements
d'émigration de retraités ayant perdu confiance
dans la médecine de leur pays. Aux
Pays-Bas encore, il y a eu, en six mois de légalisation
de l'euthanasie, pour des motifs prétendument exceptionnels,
1.225 cas d'euthanasie officielle. Dans
ce même pays, une femme de trente ans, ayant perdu deux
enfants dans un accident de voiture, a été tuée
par un psychiatre qu'elle était allée voir, désespérée,
après le drame.
Vraiment,
l'euthanasie est un mauvais rêve, et un rêve impossible.
Sans la muraille des cyprès
"Sans la muraille des cyprès
que nos jardiniers, laboureurs, vignerons, plantent d'un bout
à l'autre de leur plaine battue des vents, qu'est-ce qu'y
deviendraient les myrtes et les roses, les souches et les blés,
l'herbage des prairies et tout le petit peuple des fraisiers,
des oignons, des aulx, des piments ?".
Le paysan répète en accord avec
l'histoire l'évidence première de la condition humaine
: l'homme, infiniment précieux, est terriblement fragile.
Perpétuellement soumis
aux violences intérieures et extérieures, il ne
maintient le fil de la vie qu'en se protégeant des multiples
tentations de faiblesse, de haine et de mort.
La loi n'est plus alors un obstacle à la
liberté des hommes, mais le plus précieux des remparts,
la plus humaine muraille au service de l'homme. Son apparente
rigidité ne doit tromper personne : une brèche dans
une digue qui retient tant de forces ennemies ne manquerait pas
de noyer l'homme.
Personne
ne veut réellement entrer dans une société
où les médecins tuent leurs malades parce qu'ils
n'arrivent pas à les guérir.
Protéger la vie, protéger
l'homme jusqu'au bout pour qu'il vainque définitivement
la souffrance et la mort.
Surtout
ne pas détruire le fragile lien de confiance absolue qui
rassure les malades auprès de leur médecin.
Ne pas donner à la médecine
un pouvoir qu'elle ne veut pas et qui la détruirait.
Redire à tous ceux qui
font notre culture, notre politique et nos lois que nous avons
besoin de leur puissante protection pour vivre dans nos plus difficiles
moments.
Que ces moments
soient défendus comme un trésor.
Ne plus jamais parler d'euthanasie.