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---------------------------------- Ce n'est pas seulement parce qu'ils vivent une grande
partie de la journée loin de nous que nos adolescents
" nous échappent. C'est aussi parce
que leur esprit se meut dans une atmosphère différente
de celle que nous avons connue.
De notre temps, lorsqu'un garçon ou une fille émettait
des idées heurtant celles de ses parents, ceux-ci pouvaient
soit hausser les épaules en pensant: " J'ai été
jeune et excessif moi aussi; en vieillissant, mon enfant se rapprochera
de moi ", soit discuter, à armes égales, avec
leur fils ou leur fille.
Or, les raisons pour lesquelles le fossé entre générations
semble s'élargir est sans doute ce fait des différences
de niveau entre l'instruction des mères et celle de leurs
enfants. Et parce qu'elles sont moins instruites, les mères
ont souvent l'impression d'être intellectuellement inférieures
à leurs enfants, ce qui leur enlève leur confiance
en elles, au point qu'elles n'osent pas intervenir dans la formation
profonde de leurs adolescents. Et pourtant, ce qui fait la vraie
supériorité c'est, beaucoup plus que l'instruction,
la compréhension de la vie.
Plus que d'une mère savante, les adolescents ont besoin
d'une mère sage. Ce qui s'apprend dans les livres, ils
ont des maîtres pour le leur enseigner. Mais leur mère
peut les aider dans un autre domaine: celui où l'on réfléchit
sur la vie. Et cela, même si elle n'est pas instruite.
Les airs d'extase que prennent François et Nathalie quand
ils parlent des vedettes de la chanson étonnent, agacent
et troublent leur mère. Lorsqu'elle voit traîner
chez elle un de ces magazines somptueusement illustrés
qui " dévoilent " les " secrets "
du régime alimentaire, de l'horoscope, et de la vie amoureuse
des idoles de ses enfants, il lui semble manquer à son
devoir en ne protestant pas. Mais elle n'ose pas le faire, parce
qu'elle craint de n'être pas qualifiée pour parler
: elle n'a jamais fait de musique, ne connaît rien à
la poésie; ses enfants et leurs amis lui en imposent par
leur savoir .
Et pourtant, on peut être ignorante en littérature
autant qu'en musique et sentir qu'il n'y a dans tout cela, aucun
art, puisqu'il n'y a nulle beauté.
On peut être ignorante en économie politique et
en sociologie, et sentir qu'il y a derrière tout cela,
une exploitation commerciale de la clientèle massive que
représente la jeunesse. .
On peut être ignorante en psychologie et sentir que les
adolescents qui croient s'imposer et s'exprimer à travers
tout cela, manifestent au contraire, un grand désarroi:
sûrs d'eux-mêmes, ils n'éprouveraient pas
le besoin d'agir en foule.
Mais une mère sage qui comprend ces réalités
d'aujourd'hui comprend aussi qu'il lui faut accepter ses enfants
comme ils sont dans le monde tel qu'il est, avec tout ce qui
la déroute et lui déplaît.
Cette acceptation n'est ni une approbation, ni une démission,
mais seulement la condition première du dialogue. Car
il n'y a pas de dialogue sans acceptation des différences
.
Cela est si vrai, qu'une mère soucieuse du dialogue avec
ses enfants doit s'accepter elle-même, c'est-à-dire
ne pas renoncer d'avance à ce qu'elle est, à ce
qu'elle estime, à ce qu'elle aime. Consciente de ses limites,
mais en les acceptant, certaine de n'avoir pas toujours raison,
mais sûre également de représenter les valeurs
réelles (sinon éternelles), une mère se
sentira plus à l'aise pour confronter ces valeurs à
celles que représentent, ou prétendent représenter,
ses enfants.
EXEMPLE: A propos des engouements musicaux dont nous parlions
tout à l'heure, elle ne se dira pas : " Mes enfants
sont intoxiqués, c'est effrayant, mais je n'y peux rien.
" Elle se dira: " Il y a quelque chose que je ne comprends
pas dans l'intérêt que les enfants portent à
ces stupidités. Sans doute est-ce un langage qu'ils me
tiennent, sans le savoir ? "
Et elle n'aura pas peur d'aborder le sujet avec eux : "
Pour moi, tu sais, le succès de ce chanteur qui a toujours
l'air au bord de la crise de nerfs, c'est un peu surprenant.
Il faudrait que tu m'expliques pourquoi vous l'aimez tant. ..",
" Quand tu es allé à ce concert, est-ce que,
une fois seul dans la rue, tu t'es senti aussi content que lorsque
tu étais porté par la foule ? ", " Je
n'ai pas fait assez d'études pour comprendre les poèmes.
Il faudra que tu me montres ce qu'il y a de beau dans Étienne,
Étienne. "
Naturellement, la réponse
à de pareilles demandes peut être décevante,
très décevante. Mais même ceux qui ne répondront
que par des faux-fuyants entreverront que leur mère n'est
pas opposée par principe à leurs enthousiasmes.
Quant à ceux qui accepteront le dialogue, leur mère
découvrira, seule d'abord, avec eux ensuite, que dans
cette musique souvent violente ils cherchent une occasion de
se dépenser, que dans ces paroles incohérentes
ils cherchent à s'exprimer.
Vitalité mal utilisée, besoin d'amour mal orienté,
une mère qui découvre cela chez ses enfants se
trouve au cur de problèmes essentiels. Essentiels et qui
ne sont pas nouveaux. Ce qui est nouveau, c'est la forme que
prend aujourd'hui l'insatisfaction de la jeunesse, son ampleur.
Mais cette insatisfaction elle-même, c'est un appel à
des valeurs que, peut-être, nous avons mal représentées
, nous, les adultes (sans que cela soit toujours notre faute),
mais qui donnent un sens à notre vie.
Pour qu'elles puissent donner aussi un sens à la vie de
nos enfants, que faire, sinon, par un dialogue indéfiniment
recommencé, les leur faire entrevoir ?
Avec une fierté tranquille, dont ils souriront peut- être
mais dont ils ne seront pas fâchés car s'il est
un sentiment à la mode, c'est bien le respect de l'authenticité,
c'est-à-dire de la sincérité.
A une jeune fille qui venait de temps en temps me raconter ses
bêtises - parfois graves - je demandai un jour: "
Pourquoi est-ce à moi que tu racontes tout cela ? "
Elle répondit: " Parce que je sais que vous m'écouterez
et que vous n'approuverez pas. "
Elle voulait pouvoir se dire. Mais elle voulait aussi entendre
dire par une adulte ce que sa propre conscience devait lui murmurer.
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