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Oser être soi-même

Serviam remercie vivement les Editions du Sarment de leur aimable accord de reproduction des lignes qui suivent, extraites du remarquable ouvrage de Marie Madeleine Martinie : " Communiquer en famille "

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Ce n'est pas seulement parce qu'ils vivent une grande partie de la journée loin de nous que nos adolescents " nous échappent.
C'est aussi parce que leur esprit se meut dans une atmosphère différente de celle que nous avons connue.
De notre temps, lorsqu'un garçon ou une fille émettait des idées heurtant celles de ses parents, ceux-ci pouvaient soit hausser les épaules en pensant: " J'ai été jeune et excessif moi aussi; en vieillissant, mon enfant se rapprochera de moi ", soit discuter, à armes égales, avec leur fils ou leur fille.
Or, les raisons pour lesquelles le fossé entre générations semble s'élargir est sans doute ce fait des différences de niveau entre l'instruction des mères et celle de leurs enfants. Et parce qu'elles sont moins instruites, les mères ont souvent l'impression d'être intellectuellement inférieures à leurs enfants, ce qui leur enlève leur confiance en elles, au point qu'elles n'osent pas intervenir dans la formation profonde de leurs adolescents. Et pourtant, ce qui fait la vraie supériorité c'est, beaucoup plus que l'instruction, la compréhension de la vie.
Plus que d'une mère savante, les adolescents ont besoin d'une mère sage. Ce qui s'apprend dans les livres, ils ont des maîtres pour le leur enseigner. Mais leur mère peut les aider dans un autre domaine: celui où l'on réfléchit sur la vie. Et cela, même si elle n'est pas instruite.
Les airs d'extase que prennent François et Nathalie quand ils parlent des vedettes de la chanson étonnent, agacent et troublent leur mère. Lorsqu'elle voit traîner chez elle un de ces magazines somptueusement illustrés qui " dévoilent " les " secrets " du régime alimentaire, de l'horoscope, et de la vie amoureuse des idoles de ses enfants, il lui semble manquer à son devoir en ne protestant pas. Mais elle n'ose pas le faire, parce qu'elle craint de n'être pas qualifiée pour parler : elle n'a jamais fait de musique, ne connaît rien à la poésie; ses enfants et leurs amis lui en imposent par leur savoir .
Et pourtant, on peut être ignorante en littérature autant qu'en musique et sentir qu'il n'y a dans tout cela, aucun art, puisqu'il n'y a nulle beauté.
On peut être ignorante en économie politique et en sociologie, et sentir qu'il y a derrière tout cela, une exploitation commerciale de la clientèle massive que représente la jeunesse. .
On peut être ignorante en psychologie et sentir que les adolescents qui croient s'imposer et s'exprimer à travers tout cela, manifestent au contraire, un grand désarroi: sûrs d'eux-mêmes, ils n'éprouveraient pas le besoin d'agir en foule.
Mais une mère sage qui comprend ces réalités d'aujourd'hui comprend aussi qu'il lui faut accepter ses enfants comme ils sont dans le monde tel qu'il est, avec tout ce qui la déroute et lui déplaît.
Cette acceptation n'est ni une approbation, ni une démission, mais seulement la condition première du dialogue. Car il n'y a pas de dialogue sans acceptation des différences .
Cela est si vrai, qu'une mère soucieuse du dialogue avec ses enfants doit s'accepter elle-même, c'est-à-dire ne pas renoncer d'avance à ce qu'elle est, à ce qu'elle estime, à ce qu'elle aime. Consciente de ses limites, mais en les acceptant, certaine de n'avoir pas toujours raison, mais sûre également de représenter les valeurs réelles (sinon éternelles), une mère se sentira plus à l'aise pour confronter ces valeurs à celles que représentent, ou prétendent représenter, ses enfants.
EXEMPLE: A propos des engouements musicaux dont nous parlions tout à l'heure, elle ne se dira pas : " Mes enfants sont intoxiqués, c'est effrayant, mais je n'y peux rien. " Elle se dira: " Il y a quelque chose que je ne comprends pas dans l'intérêt que les enfants portent à ces stupidités. Sans doute est-ce un langage qu'ils me tiennent, sans le savoir ? "
Et elle n'aura pas peur d'aborder le sujet avec eux : " Pour moi, tu sais, le succès de ce chanteur qui a toujours l'air au bord de la crise de nerfs, c'est un peu surprenant. Il faudrait que tu m'expliques pourquoi vous l'aimez tant. ..", " Quand tu es allé à ce concert, est-ce que, une fois seul dans la rue, tu t'es senti aussi content que lorsque tu étais porté par la foule ? ", " Je n'ai pas fait assez d'études pour comprendre les poèmes. Il faudra que tu me montres ce qu'il y a de beau dans Étienne, Étienne. "

Naturellement, la réponse à de pareilles demandes peut être décevante, très décevante. Mais même ceux qui ne répondront que par des faux-fuyants entreverront que leur mère n'est pas opposée par principe à leurs enthousiasmes.
Quant à ceux qui accepteront le dialogue, leur mère découvrira, seule d'abord, avec eux ensuite, que dans cette musique souvent violente ils cherchent une occasion de se dépenser, que dans ces paroles incohérentes ils cherchent à s'exprimer.
Vitalité mal utilisée, besoin d'amour mal orienté, une mère qui découvre cela chez ses enfants se trouve au cur de problèmes essentiels. Essentiels et qui ne sont pas nouveaux. Ce qui est nouveau, c'est la forme que prend aujourd'hui l'insatisfaction de la jeunesse, son ampleur. Mais cette insatisfaction elle-même, c'est un appel à des valeurs que, peut-être, nous avons mal représentées , nous, les adultes (sans que cela soit toujours notre faute), mais qui donnent un sens à notre vie.
Pour qu'elles puissent donner aussi un sens à la vie de nos enfants, que faire, sinon, par un dialogue indéfiniment recommencé, les leur faire entrevoir ?
Avec une fierté tranquille, dont ils souriront peut- être mais dont ils ne seront pas fâchés car s'il est un sentiment à la mode, c'est bien le respect de l'authenticité, c'est-à-dire de la sincérité.
A une jeune fille qui venait de temps en temps me raconter ses bêtises - parfois graves - je demandai un jour: " Pourquoi est-ce à moi que tu racontes tout cela ? " Elle répondit: " Parce que je sais que vous m'écouterez et que vous n'approuverez pas. "
Elle voulait pouvoir se dire. Mais elle voulait aussi entendre dire par une adulte ce que sa propre conscience devait lui murmurer.

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