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Dans la seconde moitié du siècle dernier, "L'anneau d'Or" , "Les Cahiers sur l'oraison", "La Lettre Mensuelle des Equipes Notre Dame", "Offertoire" ont été des publications d'un extraordinaire rayonnement qui faisaient le lien entre les aspirations des ménages et la pensée de l'Eglise. Le Père Caffarel y a écrit ses plus belles pages.

Serviam remercie vivement ses ayants droit d'avoir aimablement autorisé la reproduction d'extraits de son remarquable ouvrage "Propos sur l'amour et la grâce", paru aux éditions du Feu Nouveau en juillet 1966. Certes, ces écrits datent un peu et il n'est pas interdit de penser que l'auteur - si méticuleux qu'il était - aurait sans doute modifié telle ou telle forme de son discours pour mieux toucher les coeurs d'aujourd'hui. Il reste que le fond est lumineux et conserve toute son actualité...

Propos sur l'amour et la grâce

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Vos enfants, les aimez-vous ?

Ces foyers qui ont découvert avec enthousiasme les grandeurs chrétiennes de l'amour conjugal et qui s'efforcent de les vivre, vont-ils faire faillite en matière d'éducation ?
Dieu me garde de jouer au prophète de malheur. Je ne suis pourtant pas sans quelque inquiétude. Coup sur coup j'ai appris qu'un garçon de quinze ans a tenté de se suicider, qu'un étudiant à peine plus âgé a renié sa foi pour adhérer à une secte des moins recommandables, qu'une jeune fille épouse un divorcé. Et tous les trois, de familles profondément chrétiennes.
Alerté par ces cas douloureux, je viens vous demander - je l'ai peut-être trop différé : Aimez-vous vraiment vos enfants ?

Je vous surprends ? Je vous scandalise ? Cette question vous paraît un blasphème. L'amour paternel, l'amour maternel plus encore, mais n'est-ce pas le sentiment le plus naturel, le plus spontané, le plus universel, le moins atteint par le péché originel ! Même chez les êtres déchus, même chez les animaux... Eh oui, c'est bien entendu, et ça servira jusqu'à la fin du monde de thème de discours pour prix de vertu. Et les parents seront dispensés de se poser cette petite question : aimé-je vraiment mes enfants ? Et jamais prêtre n'entendra père ou mère s'accuser en confession de ne pas aimer, ou de mal aimer ses enfants.
Ils sont si sûrs d'aimer leurs enfants, les parents. Mais je n'arrive pas à partager leur belle assurance. Leur amour, parfois chez les meilleurs, me paraît terriblement simpliste, frustre, instinctif. Quand ils s'examinent, ils se posent des questions si sommaires : "Me suis-je impatienté, ai-je été bon avec eux ? Ne "Ne manquent-ils de rien - ce qui veut dire : ont-ils vêtements chauds et nourriture convenable, reçoivent-ils une bonne instruction... ?"
C'est vrai, rien de tout cela ne manque à l'enfant. Et cependant, souvent en son coeur la déception grandit ; déception, mot bien faible pour exprimer ce sentiment désespéré de frustration intime. Car il perçoit bien - non pas nécessairement dans sa conscience claire - que ses parents ne l'aiment pas pour lui-même mais pour eux-mêmes, non comme une personne autonome mais comme leur prolongement, un peu comme l'élégante aime sa main, dont elle prend grand soin. Etonnez-vous qu'un beau jour, il en ait assez et se révolte. Les parents, surpris, gémiront, crieront à l'ingratitude. Ou peut-être comprendront-ils, mais trop tard, que leur enfant n'a manqué de rien... sauf de l'essentiel ; d'un amour vrai. Car aimer l'enfant, ce n'est pas d'abord le choyer, le combler, c'est le comprendre, faire éclore sa personnalité.

Vous êtes chrétiens. Ce n'est donc pas seulement d'aimer vos enfants qu'il importe, mais de les aimer chrétiennement. Et c'est là autre chose que de leur enseigner quelques vertus, quelques pratiques religieuses, une douce piété précoce.
Il faut comprendre et les aider à comprendre l'appel du Christ sur eux. Les aider à devenir des chrétiens adultes, qui répondront à cet appel par le don joyeux de leur jeune liberté conquise, et qui s'engageront dans la grande aventure de la vie, bien décidés à ne pas lâcher la table des valeurs de leur Maître. Cette table des valeurs qui contredit si carrément celle du monde dans lequel il vivent, c'est dès leur jeune âge qu'il faut leur en donner l'estime et leur en inculquer les maximes majeures : "Celui qui veut être mon disciple, qu'il prenne sa croix chaque jour et qu'il me suive". "Qui aime son père et sa mère plus que moi n'est pas digne de moi". "Prenez garde de ne pas exercer votre justice devant les hommes pour être admirés par eux". "Aimez vos ennemis afin d'être les vrais fils de votre Père". "Cherchez d'abord le Royaume de Dieu, le reste vous sera donné par surcroît".
Mais comment voulez-vous que vos enfants acquièrent l'intelligence de ces grands impératifs évangéliques, qu'ils admettent que la recherche du Royaume doit passer d'abord, s'ils vous voient hantés d'abord par leur réussite humaine : succès au bachot, situation confortable, beau mariage, considération sociale ? ... Ils sont singulièrement lucides, les adolescents !
Vous ne les aiderez efficacement à devenir ces vrais disciples du Christ que si vous les aimez à la manière du Christ.
Avant de choisir ses disciples, avant de leur confier une mission, aux heures graves, l'Ecriture nous dit que le Christ se retirait dans la montagne où il passait toute la nuit dans l'intimité du Père. Et vous ?... Priez-vous vraiment pour vos enfants ? Quand tous les moyens humains font défaut, votre pière se fait-elle pressante, tenance, acharnée - combat avec Dieu comme Jacob, pour lui arracher de haute lutte les secours nécessaires ? Et dans la vie quotidienne, priez-vous pour eux, de cette prière qui consiste à les mettre, si je puis dire, sous le faisceau lumineux du regard de Dieu, afin des les bien comprendre pour les mieux aider, pour les mieux aimer ?
La prière engendre l'amour et l'amour, le sacrifice. "Il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu'on aime". Allez-vous jusqu'à ce plus grand amour, pour faire croître dans la grâce ceux que vous avez engendrés à la vie ? Si peu de chrétiens aiment leurs enfants jusqu'à faire pénitence pour eux ! Et cependant, comment prétendre avoir tout fait tant qu'on ne peut en toute vérité dire comme saint Paul : "J'achève en ma chair ce qui manque à la Passion du Christ pour son Corps qui est l'Eglise"... pour les membres de son Corps, qui sont mes enfants.

 
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