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Serviam remercie vivement la revue Kephas pour son aimable accord de reproduction de cet interview paru dans son numéro d'été 2005

L'Eglise dans 10ans... Entretien avec le Cardinal Barbarin

Monseigneur, fait-il bon d’être évêque aujourd’hui, dans un pays en mutation, dans une culture pleine de paradoxes : avide de surnaturel mais où la place du christianisme tend à diminuer ? Etes-vous un évêque heureux ?

Quand j’ai été nommé évêque de Moulins, je me suis senti bien peu préparé à cette mission. Je n’avais jamais collaboré avec un évêque ni participé à un conseil épiscopal. De plus, je rentrai de Madagascar où j’avais été envoyé comme prêtre Fidei Donum pendant quatre ans ; j’étais assez déconnecté de ce qui se passait en France. J’ai donc eu peur au début …, mais je m’y suis fait. Et, en 2002, lorsque le Saint Père m’a transféré de Moulins à Lyon, j’avais déjà un brin d’expérience, une petite idée de ce qu’est la mission d’un évêque.

Le contexte dans lequel nous vivons, la situation actuelle de l’Eglise dans la société, tout cela ne m’impressionne pas outre mesure. Comme tout chrétien, je suis un homme de mon époque, et en même temps en décalage. Je vis profondément ce passage de l’Epître à Diognète où il est écrit des chrétiens : « Toute terre étrangère [leur] est une patrie et toute patrie [leur] est une terre étrangère. » Lorsque je me promène dans les rues de Lyon et que je vois certaines affiches publicitaires, je me dis : « Quelle horreur ! » et je baisse les yeux. J’ai l’impression de ne pas être chez moi, et de vivre sur une terre étrangère. Et en même temps, c’est mon pays, le plus beau du monde évidemment ! A mon retour de Madagascar, j’ai réalisé à quel point j’y étais attaché.

La société actuelle est bien sûr marquée par la déchristianisation, la chute des effectifs au catéchisme, dans les séminaires et les noviciats… Pour ma part, j’ai été élevé dans une famille chrétienne, mais mon père a grandi dans une famille incroyante. Aussi ai-je été assez vite confronté à l’incroyance, celle de mes grands parents d’abord, puis celle de mon premier ministère à Alfortville en 1976-78, où il était fréquent de voir un seul enfant par classe venir au catéchisme. Aujourd’hui les gens sont effrayés de constater cela, mais je n’ai rien connu d’autre que cette situation.

Quand on me présente l’image de l’Archevêque de Lyon, prince de l’Eglise, en évoquant par exemple la figure du cardinal Gerlier il y a cinquante ans, cela ne me fait ni chaud ni froid. D’abord, parce que je n’ai aucune idée de ce qu’est un « prince de l’Eglise ». J’essaye simplement d’accomplir ma vocation aujourd’hui.

Que le nombre ne soit pas notre critère principal ! J’ai grandi en terre musulmane, au Maroc, au début de l’indépendance. Nous étions une petite minorité de chrétiens. Bien sûr, je suis impressionné par le Mexique avec ses 95 % de catholiques. Mais ce n’est pas sans risque : on voit que le cléricalisme n’est jamais bien loin quand l’Eglise vit des succès apparents ou numériques. Peut-on être humble et joyeux, serviteur des autres, quand on est en position de force ? Oui, bien sûr, c’est une exigence de l’Evangile. Je souhaite cependant que, lorsque l’Eglise va bien, elle ne devienne pas orgueilleuse ; et quand elle va mal, parce qu’elle souffre d’anémie ou qu’elle prend des mauvais coups, elle ne se décourage pas.

Nous allons parler de l’Eglise telle qu’elle pourra être dans 10 ans. Les administrations de l’Etat planifient leurs grandes orientations sur une durée d’environ 15 ans. Il semble que l’Eglise ait du mal à se projeter si loin. Une telle durée avec les inévitables bouleversements que l’on peut imaginer semble même faire peur aux hommes d’Eglise qui, au nom quelque fois de l’Espérance, se limitent à une perspective de très court terme, 3 ou 5 ans maximum. Pourquoi tant de peurs à réfléchir sur l’Eglise de 2015 ?

Je ne pense pas que ce soit une peur. L’Eglise n’est évidemment pas une société comme les autres où les choses se planifient et se programment. Dans l’armée ou dans l’éducation, on peut, comme on le veut, réduire le nombre des postes, et donc le nombre des admis aux concours… Avec les candidats au sacerdoce, au diaconat ou à la vie religieuse, on ne peut pas faire de même. Supposons que l’année prochaine cinquante garçons veuillent entrer au séminaire, je ne vais pas les jeter dehors ! Aujourd’hui, c’est ce qui se passe au Bénin, à Madagascar (ou au Vietnam, mais là, l’Etat impose un numérus clausus dans les séminaires), et j’encourage les évêques de ces pays à former plus de prêtres qu’ils n’en ont besoin. Ils seront peut-être les évangélisateurs de l’Asie, comme il y a un siècle, les nombreuses vocations religieuses et sacerdotales de France ont évangélisé l’Afrique ou l’Amérique latine.

Mais vous savez que vous n’en aurez pas cinquante.

Oui, c’est vrai pour l’année prochaine, mais dans dix ans, qui sait ? Les gens qui programment ont déjà déterminé l’avenir. Ils savent que dans dix ans les vocations seront revenues ou, à l’inverse, qu’il n’y aura plus de prêtres, et ils veulent réorganiser les paroisses en conséquence. Mais ce n’est pas possible, parce que nous ne savons pas ce que sera la situation de l’Eglise dans dix ans. Elle avance selon la logique de la grâce, et non comme une entreprise. Et l’intelligence de notre travail ou notre prétendue lucidité doivent faire place à l’imprévisible de la foi. Par ailleurs, ce regard sur le futur est parfois un manque de courage par rapport au présent. Je pense qu’il faut s’occuper du présent.

Par exemple, aujourd’hui on organise de grandes discussions sur des thèmes importants, comme celui du rapport de l’Eglise à la société, la laïcité… La Conférence des Evêques à Lourdes est revenue, en novembre dernier, de nombreuses fois sur la loi de 1905, alors qu’on a très peu abordé des réalités toutes simples comme la prière et la vie sacramentelle, tout ce qui “ fortifie l’homme intérieur ”, comme dit Saint Paul (Eph. 3, 16). Il faudrait une parole claire des évêques pour montrer qu’une des caractéristiques de la vie chrétienne est la sanctification du jour du Seigneur, le dimanche, l’Eucharistie. Pour moi, c’est un scandale. On discute de programmations qui ne changeront rien au cours des choses, et on ne fait pas ce que l’on doit faire aujourd’hui : dire aux gens que la prière est la respiration quotidienne. Je sais bien que dès le réveil, il y a la radio, la cafetière et la douche, et que bien peu de monde prie le matin. Eh bien, arrêtons la radio, mettons-nous à genoux et faisons le signe de la croix… Car Dieu doit être le premier servi chez les chrétiens, comme il l’est chez tous les vrais croyants. Je discutais l’autre jour avec le Grand Rabbin : il me disait qu’il commençait sa journée par la prière.

On ne dit pas assez ces choses essentielles, qui sont indépendantes des statistiques d’une vie chrétienne mesurée à l’aune de la quantité. Notre mission aujourd’hui, c’est de rappeler l’importance de l’ancrage spirituel et théologal pour que notre témoignage chrétien puisse avoir tout son rayonnement social. Aux jeunes que j’ai rencontrés à Fourvière, le 8 décembre, en la fête de l’Immaculée Conception - qui est aussi à Lyon la fête des Lumières -, je leur ai demandé de se confesser avant Noël. L’ont-ils fait ? Je ne le sais pas. Il me revenait seulement, dans ma mission de pasteur, de lancer cet appel.

Lors de la visite ad limina, j’ai posé au pape une grave question à propos des prêtres, en particulier des jeunes prêtres qui quittent le sacerdoce ou qui, par peur, vont dans des communautés nouvelles. J’ai demandé : « Est-ce de notre faute ? Est-ce que la formation est mauvaise ? » Nous avons besoin d’aide. Je savais bien que le pape n’allait pas répondre immédiatement, mais cela m’a valu un abondant courrier. 80% de ceux qui m’ont écrit savaient la réponse. Ils m’ont dit : « Vous êtes complètement aveugle. » La suite de leur propos se divisait exactement en deux : la moitié me montrait que le manque de vocations et de prêtres s’expliquait par l’insuffisance de la formation – spirituelle, intellectuelle, humaine – au séminaire ; et l’autre moitié m’expliquait que, si nous n’avions plus personne, c’est parce que nous refusions obstinément, et par servilité à l’égard de Rome, le mariage des prêtres, l’ordination des femmes, etc… Ceux là, ils savent ! Ils ont la solution. Qu’ils soient archevêque de Lyon, et ce sera merveilleux !

La difficulté à envisager l’avenir – 10 ans ce n’est pas très long – ne révèle-t-elle pas une peur de poser un constat lucide sur l’état de l’Eglise aujourd’hui ?

L’Eglise réfléchit bien évidemment à l’avenir ! Par exemple, à Lyon, nous sommes en train de faire de grandes réformes, dans l’immobilier, l’organisation des services, la communication… Même si l’archevêque de Lyon habite depuis cent ans à Fourvière, il peut déménager ! Après, vient la réforme du séminaire. C’est une urgence de donner un signe clair pour que les jeunes qui veulent devenir prêtres aient confiance dans leurs diocèses. Moyennant quoi, j’espère que dans les vingt-cinq prochaines années, nous pourrons reconstituer un clergé jeune, nombreux ou réduit je ne sais pas, mais heureux, fraternel, enraciné spirituellement et pastoralement. Non pas dans un esprit de réaction systématique par rapport à ce qui se faisait avant, ni dans un conservatisme qui ne voudrait rien changer.

Il faut se réformer énergiquement selon deux directions : un amour authentique pour le monde tel qu’il est aujourd’hui, et un solide enracinement dans le Christ. Avec les évêques de la Province, nous y travaillons. L’an dernier, nous avons ouvert une année de propédeutique ; un groupe réfléchit sur ce que doit être le séminaire dans les années à venir. J’ai déjà regroupé le séminaire universitaire et le séminaire Saint Irénée. L’année prochaine, il y aura des changements dans l’équipe du séminaire. C’est un travail de longue haleine, dont les fruits ne sont ni prévisibles, ni programmables. Mais j’espère qu’un certain nombre de jeunes, réconfortés, viendront frapper à la porte. Le clergé d’aujourd’hui – soixante-dix ans d’âge moyen – souffre. Les plus anciens ont été très « chahutés » : c’est la génération à laquelle on a mis et enlevé la soutane, qui a connu les petits séminaires, les fermetures et regroupements des grands séminaires, la guerre d’Algérie, le communisme, mai 68, la chute du mur de Berlin… Ils ont tout eu : le latin, l’anti-latin… Ils ont vraiment été bousculés par l’histoire ! Et pourtant, ils sont toujours là, fidèles. Ils font le catéchisme, visitent les malades, les personnes âgées. Je les admire ! Ils accueillent leurs jeunes frères, ces nouveaux prêtres qui ont repris le col romain et parfois la soutane, alors qu’il y a trente ans on proclamait qu’il fallait abandonner tout cela !

On sent un effort dans l’Eglise, à la Conférence des Evêques par exemple, pour rénover et alléger les structures. Mais cela semble difficile : le texte sur la catéchèse, un sujet fondamental, resté en chantier l’automne dernier, révèle encore bien des blocages. Comment vous-même envisagez-vous la collégialité dans la Conférence des évêques ?

La Conférence des Evêques de France est en train de se réorganiser. On s’est rendu compte qu’il n’y avait plus beaucoup de collégialité : un évêque seul accompagnait ou présidait, d’une manière un peu honorifique, une commission ou un bureau, mais ne partageait pas réellement cette charge pastorale avec ses frères évêques. De sorte que certains services fonctionnaient comme des directions nationales. On retrouve le même genre de phénomène dans les diocèses : il n’est pas rare qu’on ait décrété que la première communion devait avoir lieu à onze ans ! Si une telle décision est compréhensible dans des paroisses ou des secteurs peu pratiquants, elle ne peut pas devenir un principe absolu : les parents ont grâce d’état pour se rendre compte que leur enfant de sept ans est prêt à communier. Ils en parlent naturellement avec leur curé, et on prépare l’enfant. Ce n’est pas un privilège, mais une attention à chacun, à la diversité des cheminements.

Pour le baptême des enfants, de deux à sept ans, pour la célébration de la messe à des funérailles, il est utile d’avoir des indications pastorales, mais sans rigidité. Sinon, les conflits se multiplient. On comprend bien que l’on ne puisse plus célébrer l’Eucharistie à chaque enterrement, mais de là à interdire systématiquement la messe lors des obsèques… Cela conduit à des situations absurdes où un prêtre se voit refuser le droit de célébrer la messe pour l’enterrement de sa mère ! Non, il faut trouver une harmonie pastorale, avec des indications, tout en laissant la liberté. Difficile pour nos esprits cartésiens !

A la Conférence des évêques, nous avons décidé de tout reprendre à partir de la collégialité. Le collège des évêques fait ensuite appel à des personnes compétentes en tel ou tel domaine : la liturgie, le droit canon, les questions financières, etc. Nous cherchons une nouvelle manière de travailler ensemble.

Essayons, si vous le voulez, d’imaginer ce que sera l’Eglise dans 10 ans. Le tissu paroissial n’existera plus ou existera différemment. Par quoi le remplacer, et comment mettez-vous en œuvre dès aujourd’hui ces solutions de remplacement ?

Dans le diocèse de Lyon, on peut prendre l’exemple du Roannais : il y avait 180 paroisses, il y en a désormais 15. Pour 150 000 habitants, c’est bien. Les paroisses vont de 4000 à 20 000 habitants, c’est vivable. Certes, le curé qui a 6000 habitants et neuf clochers fait beaucoup de voiture. Mais en regroupant les fidèles autour d’une messe, le samedi soir, qui tourne dans les villages, et une messe, le dimanche matin, à heure fixe dans le chef-lieu de canton, les gens s’y retrouvent.

Cela c’est pour aujourd’hui, mais est ce que dans dix ans ce système sera viable dans le diocèse de Lyon ?

Je pense qu’il faut travailler à ce qu’on appelle les « pôles forts », non pas regrouper encore les paroisses mais réunir ensemble deux ou trois prêtres, pour qu’on les voie vivre comme des frères, étudier, prier, chacun ayant son secteur d’apostolat, sans travailler soixante heures par semaine ! Qu’ils sachent se limiter, car la demande est sans fin et le prêtre souffre de toujours dire non. Il y a bien sûr des moments prenants qu’ils ne peuvent pas manquer, comme les fêtes, la visite des cimetières à la Toussaint…

Au sujet du nombre de prêtres, le journal La Croix a publié une étude sur le nombre de prêtres de moins de 55 ans en 2014. Outre le cas singulier de Toulon dont le nombre de prêtres ne diminue pas (il aura en 2014 autant de prêtres que Lyon) et qu’il faut essayer d’expliquer, certains diocèses s’en tirent moins mal que d’autres : Paris, Versailles, Perpignan ne perdent qu’un tiers de leurs effectifs, tandis que Besançon, Poitiers, Quimper, Rennes, Auch perdent 80 ou 90% de leurs prêtres de moins de 55 ans. Comment interpréter ces contrastes dans la diminution du nombre de prêtres ? Et comment enrayer cette diminution des vocations ?

Le diocèse de Toulon, dès Mgr Barthe (avant Mgr Madec et Mgr Rey), a eu une politique d’ouverture. Il a d’abord accueilli des communautés nouvelles, puis a ouvert le séminaire du diocèse. Quand Mgr Madec a quitté le diocèse, il y avait plus de prêtres qu’il n’en avait trouvé en arrivant. (ndlr : nommé en 1983 Il a été très critiqué… Mais aujourd’hui un séminariste qui entre au séminaire de la Castille sait qu’il entre dans une institution solide.

Quand je suis arrivé à Moulins, il y avait sept séminaristes. J’ai ouvert une maison pour eux à Paris. C’était risqué, car deux ans avant que je n’arrive, il n’y avait qu’un seul séminariste. Qui pouvait dire qu’on n’allait pas retrouver un tel chiffre ? Quand je suis parti, ils étaient douze. Cela fait une ou deux ordinations par an, ce qui permettra au diocèse de Moulins de tenir le choc. Pourvu que ce mouvement continue…

Dans le diocèse de Cahors qui compte 125 000 habitants, il y a douze jeunes prêtres, tous très dynamiques, qui tiennent les postes clefs, cela suffit. C’est une belle promesse de renouveau.

A Lyon, il y avait soixante-quinze séminaristes à la mort du Cardinal Decourtray. Dix ans après, il n’y en a plus que vingt. Pourquoi ? Sans doute les vocations sont-elles moins nombreuses qu’autrefois. Mais dans ce cas, on serait passé de soixante quinze à cinquante ou à quarante, mais pas à vingt ! Cela montre que la confiance a été entamée. La situation particulière du diocèse, où trois archevêques sont morts successivement, a un peu désorienté des jeunes qui sont allés à Paris ou dans des communautés nouvelles. Restaurer la confiance est évidemment plus difficile, mais c’est une de mes priorités.

Il y a certes une véritable chute des vocations, mais dans l’ensemble de la France je pense que si chacun se ressaisit, au lieu d’ordonner cent prêtres par an, ce qui est très insuffisant, on devrait arriver à en ordonner deux cents ou cinq cents, et alors on pourrait répondre aux besoins des fidèles, d’une manière différente, mais sans angoisse pour l’avenir.

On n’arrivera sans doute pas à endiguer le raz de marée matérialiste, l’offensive d’une culture qui prône le mariage homosexuel, le clonage… tout cela va à une vitesse folle. Nous ne sommes pas chargés de sauver une civilisation. Déjà, dans l’histoire, un saint Ambroise ou un saint Augustin n’ont pas réussi à enrayer la chute de l’Empire romain. C’est pour expliquer cela à ceux qui ne le comprenaient pas qu’Augustin a écrit la Cité de Dieu où il distingue l’ordre spirituel de l’ordre social et politique. Alors que faire ? Chacun aujourd’hui doit se rappeler sa vocation première : l’appel universel à la sainteté sur lequel le Concile Vatican II insiste tant, la famille, la vie sociale …

Est-ce que dans l’Eglise d’aujourd’hui, la difficulté du dialogue entre les générations – en particulier entre les jeunes qui se posent la question de la vocation et les prêtres âgés -, liée à des repères et des références culturelles très différents, n’est pas un obstacle pour un jeune qui voudrait entrer au séminaire ?

Que les jeunes aient peur d’un presbyterium en moyenne âgé, cela se comprend. C’est vrai que nos querelles sur le catéchisme, par exemple, peuvent leur paraître surannées. Je me souviens des séminaristes de Moulins qui me disaient : « De toute façon, vous serez bien obligés de changer quand il n’y aura plus personne, et si vous ne le faites pas maintenant par conviction, vous le ferez dans cinq ans par nécessité ! »

Le poids des communautés nouvelles va grandissant. Elles suscitent parfois méfiance et inquiétude. Il y a d’une part la vieille rivalité entre réguliers et séculiers qui remonte au fond des âges, mais à laquelle s’ajoute aujourd’hui une opposition plus fondamentale : ces communautés nouvelles sont presque toutes nées en marge des sphères ecclésiastiques, parfois même en opposition avec la « pastorale d’ensemble ». Comment faire travailler ensemble les uns et les autres ?

Bien sûr il y a des rivalités : entre les générations, les différents ordres, les réguliers et les séculiers… C’est humain. Quand un prêtre diocésain voit un jeune entrer dans une congrégation religieuse, il est parfois déçu, il aimerait bien voir ce jeune suivre ses propres traces. Mais notre critère unique doit être l’accomplissement de la volonté de Dieu.

Dans les communautés nouvelles, il y a un peu de tout. Certaines - comme les Foyers de charité par exemple - ne sont plus tellement nouvelles. Surtout quand le fondateur est mort, elles sont déjà passées du charisme à l’institution, et on espère qu’elles vont garder tout leur élan spirituel et missionnaire d’origine. Le Chemin neuf a trente ans d’existence. Il est devenu un véritable ordre religieux, doublé de la Communion du Chemin neuf, avec un statut canonique clair et reconnu. L’Emmanuel est une communauté nouvelle. Dans le diocèse de Lyon, beaucoup de séminaristes sont membres de cette communauté. Trois évêques viennent de l’Emmanuel et la communauté a vraiment pris aussi sa place dans le paysage ecclésial français.

Les sœurs de Bethléem, dont la fondatrice est morte il y a cinq ans déjà, semblent, par leur stabilité et leur vie de silence et de louange, être déjà entrées dans la grande famille cartusienne. Dans la Congrégation Saint-Jean, le fondateur, le Père Marie-Dominique Philippe, est encore vivant, mais il n’est plus le supérieur général depuis plusieurs années déjà. La transition et l’internationalisation se vivent progressivement.

On ne peut pas parler indistinctement des communautés nouvelles. Chacune a une histoire, un développement, une participation à la vie de l’Eglise qui lui est propre. Certaines restent fragiles et incertaines. Dans le diocèse de Lyon, l’une d’elles vient de se dissoudre, et j’ai pris la décision d’en arrêter une autre. Certaines entrent dans une vraie période de réforme interne.

Ces forces de renouveau ont attiré du monde et un peu bousculé les habitudes. Certains se sont alors, parfois, sentis jugés. Vous savez, souvent les mouvements de renouveau réveillent l’Eglise et sont ensuite bien absorbés. J’espère que certains prêtres issus de ces communautés seront appelés à l’épiscopat. C’est un bon moyen de travailler à la communion. Il n’y a pas deux Eglises, une qui décline et l’autre qui surgit. Il n’y en a qu’une, et elle est semper reformanda, toujours à réformer.

Souvenez-vous de François d’Assise qu’on appelait le « pazzo », le fou ! Aujourd’hui les grâces franciscaines sont entrées dans le peuple de Dieu : le chemin de la Croix, la crèche… Tout cela nous vient d’un « fou de Dieu » qui a réveillé l’Eglise avec l’Evangile, au début du XIIIe siècle.

L’Eglise des années 70, empêtrée dans le rationalisme, flirtant avec le marxisme, a vu réapparaître, au début en ses marges, puis au cœur de sa vie, la louange, l’adoration, des signes extérieurs comme l’encens. L’année dernière, j’ai nommé responsable de la pastorale sacramentelle de mon diocèse un prêtre de l’Emmanuel. Certains peut-être ont craint qu’il n’impose les chants et la liturgie de l’Emmanuel à tout le diocèse… Mais c’est un homme qui a le sens des responsabilités qui lui sont confiées.

Que restera-t-il du caractère catholique des écoles libres dans 10 ans ? Faut-il envisager d’autres formes à la transmission de la foi à l’école ou d’autre formes d’écoles catholiques ?

Vous y tenez à ces « dix ans » ! J’espère que vos questions ne sont pas dictées par l’angoisse. Il y a des écoles qui sont profondément catholiques, tandis que d’autres n’en ont plus que le nom. A quoi cela tient-il ? A la direction diocésaine, au chef d’établissement, aux assistants en pastorale, au corps professoral, aux parents, bref à la foi et au dynamisme missionnaire du peuple chrétien tout entier. Si chacun, à son niveau, prend ses responsabilités, je suis sûr que cela s’améliorera. L’école est d’abord une institution d’éducation avec des caractéristiques propres. C’est comme une famille : les unes sont très catholiques, d’autres le sont moins. Chacune vit cette spécificité selon des modalités qui lui sont propres. Cela donne alors une grande variété. Certaines écoles sont un peu endormies ; d’autres, inhibées par le discours sur la laïcité, n’osent plus trop proposer la foi à cause de je ne sais quelles peurs. Respecter les incroyants ou les jeunes d’une autre religion qui sont accueillis dans un établissement catholique n’empêche pas, grâce à Dieu - et les exemples sont nombreux -, d’y donner une formation chrétienne solide et profonde.

Que pensez-vous du dernier livre de Nicolas Sarkozy : La République, les religions, l’Espérance ?

J’apprécie tout particulièrement sa liberté de ton et sa vision globale de l’homme qui n’est pas amputée de sa dimension spirituelle. Il prend la mesure de l’importance de la question religieuse. Il conçoit que la religion appartient à la vie en société et pour lui, la laïcité n’est pas comme l’éradication du religieux, mais le respect des convictions de chacun, le droit pour tous les citoyens d'exercer sa religion. Je pense que c’est une position honnête.

Monsieur Sarkozy écrit : « L’Eglise doit s’adapter, trouver de nouvelles formes d’expression et de transmission de son espérance, peut-être remettre en cause certaines de ses habitudes. (…) Ce qui est inquiétant, c’est lorsque la peur de l’avenir traduit en réalité un déficit de foi. Une religion frileuse et inquiète, repliée sur elle même, n’attire pas, ne rayonne plus » (p. 55). Cette réflexion vous semble-t-elle juste ? Le christianisme en France est-il devenu frileux ?

On a sans doute mal vécu la chute terrible des cinquante dernières années. Pourquoi ? Est-ce un orgueil blessé ? A Lyon, par exemple, dans les années cinquante, le Cardinal Gerlier ordonnait cinquante prêtres tous les ans. Aujourd’hui, en 2005, je n’ordonnerai aucun prêtre diocésain. Quand ça va très bien, il ne faudrait jamais être triomphaliste ; et quand ça va mal, ne jamais se décourager. Notre vocation est de servir ; les résultats sont entre les mains de Dieu. Ce n’est pas le travail qui manque pour évangéliser notre monde. Nous nous y attelons, sans frilosité.

Nicolas Sarkosy écrit encore : « Les lieux de culte doivent se trouver là où résident les Français. Or ceux-ci ont déserté la campagne pour les villes. La France profonde c’est maintenant la France des banlieues. (…) Que les ministres du culte aillent à la rencontre des êtres humains ! » (p. 129). L’Eglise catholique n’a-t-elle pas été frileuse sur ce projet missionnaire des banlieues ?

Je suis moi-même un prêtre de la banlieue de Paris, puisque je suis originaire du diocèse de Créteil. A Alfortville, quand j’ai été ordonné prêtre il y a vingt-sept ans, il n’y avait plus déjà que 1,5 % de pratiquants réguliers. Aujourd’hui, on a quelquefois l’air de s’étonner de cette situation. Je suis persuadé que la banlieue est un lieu majeur de la vie de la société actuelle. Des prêtres y travaillent en collaboration avec des laïcs responsables et des diacres. Ces équipes donnent de beaux témoignages, mais on aimerait voir cette vitalité partout …

Quels sont les structures, les institutions, les mouvements, les réalités qui dans 10 ans auront disparu de la vie de l’Eglise ?

Je ne sais pas. On pouvait penser, il y a quinze ou vingt ans, que la JOC s’effondrerait et, en fait, on voit qu’elle est pleine de vitalité à Lyon ; tandis que la JIC et le JEC sont quasiment mourantes. Quand j’étais lycéen, rien qu’au lycée de Saint Maur, on comptait vingt-cinq équipes de JEC ! Vingt ans plus tard, il n’en restait qu’une dans toute la région parisienne. Regardez le MEJ, il a vécu une chute libre entre 1990 et 2000. A Lyon, il est quasiment inexistant, mais je sens qu’il redémarre, que les jeunes responsables « ont le feu ». Pour moi, c’est un peu mystérieux et toute projection reste hasardeuse...

Quelles seraient les trois priorités pour l’Eglise en France aujourd’hui ?

J’en ai donné trois à mon diocèse. Si je les juge bonnes pour le diocèse de Lyon, on me permettra de les considérer comme telles pour l’Eglise de France.

D’abord, partir de la Parole de Dieu. C’est une des intuitions de Vatican II, mais la Constitution Dei Verbum a été bien peu lue et étudiée. Notre foi jaillit de cette Parole vivante. Enseigner la foi est la première nécessité, on ne peut pas se contenter d’une initiation des enfants. Il faut donner une vraie culture religieuse aux adolescents. Pourquoi ne le fait-on pas davantage ? Nous savons maintenant que les jeunes aiment ces catéchèses, ces commentaires de l’Ecriture, et les attendent. Il faut nous y mettre résolument.

Ensuite, fortifier l’homme intérieur (Eph 3, 16). Les sollicitations externes sont tellement omniprésentes (télévision, radio, affiches…), et souvent intéressantes, attirantes. Il faut donc livrer une grande bataille pour résister à cette pression, pour garder notre être attaché à Dieu d‘abord. Les commandements de Dieu sont dans l’ordre : en premier Dieu, puis nos familles, puis la vie avec les autres…

Enfin la liberté pastorale. Laissez à chacun sa responsabilité. Les jeunes prêtres, les jeunes laïcs qui s’engagent dans nos communautés et y prennent des responsabilités ne réagissent pas comme ceux qui les ont précédés. C’est ainsi, et c’est classique. Je crois qu’il faut laisser chaque génération apporter son génie propre au service de la mission. Cette liberté pastorale fait peur à certains, qui ont quelquefois du mal à comprendre la variété des méthodes pastorales ou catéchétiques, par exemple. A une époque on a voulu, au moyen des services diocésains de catéchèse et de pastorale, un peu trop uniformiser sous prétexte d’unité diocésaine. Mais les gens bougent, déménagent d’un diocèse à l’autre et souvent même d’un pays à l’autre. La diversité dans l’Eglise les réjouit plus qu’elle ne les effraie.
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