COMMENT PARLER de DIEU AUX SCIENTIFIQUES ? par le Père François de Vorges
Serviam remercie vivement la Rédaction du journal FRANCE CATHOLIQUE de son très aimable accord de mise en ligne de cette intéressante conférence tenue en la Cathédrale de Senlis en Octobre 2003
------------------------------------------------------------------------------------I - Approche de la science moderne.
Il faut dabord distinguer science et scientisme. A partir du succès indéniable de la connaissance scientifique, en particulier par les progrès techniques quelle a engendrés dans tous les domaines, une mentalité scientiste sest développée. Elle pense que tout est possible, que tous les mystères de la vie et du monde seront dévoilés, que lhomme na plus besoin dune aide quelconque, en tout cas pas de celle de Dieu. La science, elle, est plus modeste.
Le mot science est ancien : il désignait le savoir. Nous le prenons ici au sens précis de la science moderne telle quelle sest développée à partir du 16° siècle. Elle a trois caractéristiques ; passage de lobservation à lexpérimentation, utilisation dun outil mathématique, essai de théorie globalisante sur le fonctionnement du monde. De plus, la recherche de la cause dun phénomène, à savoir un antécédent constant et inconditionné, exclut par méthode le recours à une cause transcendante, Dieu ou les anges, (allusion à la vision antique des anges mouvant les sphères célestes). Du point de vue de sa méthode et de sa recherche, la science est donc résolument athée, en ce sens quelle ne veut pas mettre Dieu dans ses conclusions. Le scientisme en a conclu abusivement que Dieu nest pas utile ou même quil nexiste pas. Tout notre propos va être de montrer que ces conclusions sont erronées et que la méthode scientifique laisse debout un pan entier et important de notre mode de connaissance.
Nous parlions plus haut du « désenchantement du monde ». Il sagit de lattitude par laquelle le monde qui nous entoure nest plus sacré, avec une divinité à chaque source ou à chaque orage. La recherche des lois de fonctionnement du monde a banni toute espèce de réalité invisible ou surnaturelle.
Ceci appelle deux remarques. Cette attitude est fille de la Révélation biblique qui nattribue aucune valeur surnaturelle aux astres, aux plantes, aux orages et aux sources. Elle prend au sérieux le commandement : « Emplissez la terre et soumettez-la ». Nous sommes ainsi obligés de purifier notre notion de Dieu, par exemple en refusant den faire le « bouche-trou » de nos ignorances.
En montant plus haut dans les niveaux de pensée, nous devons dire un mot du désir inné de trouver une vision globalisante du monde. La vision antique, héritée à la fois de la Bible et de Ptolémée, a cédé sous les coups de boutoir dune observation astronomique plus poussée. Elle a été remplacée par le système de Copernic, puis améliorée par le modèle mathématique de lattraction universelle mis au point par Newton. Létude de linfiniment petit a obligé à réviser ce modèle sous le nom de relativité. Quen conclure ? Que les premières théories étaient fausses, non ! Elles correspondaient à un niveau dapproximation dont la théorie suivante a du rendre compte. Contrairement aux systèmes philosophiques qui naissent par oppositions successives, les théories scientifiques veulent senglober mutuellement. Plus précisément, les résidus inexpliqués par une théorie vont être le tremplin dune théorie plus englobante.
Plus radicalement, il faut situer cette volonté de savoir dans un projet global. La recherche des causes et des lois de fonctionnement épuise-t-elle lapproche du monde ? Ny a-t-il pas la place pour un autre regard, une autre réflexion ? Autrefois, on disait simplement que la science soccupait du « comment » mais laissait de côté la question du « pourquoi ». On préfère maintenant poser les deux affirmations suivantes : la science face à lunivers, de linfiniment grand à linfiniment petit, du minéral au vivant, est face à un donné et cherche pour lui une loi de fonctionnement. Mais dire ce mot « donné » suppose quelquun qui donne, première approche dune réalité transcendante. On peut aussi poser la question du sens : le monde dans son infini variété a-t-il un sens ? Lêtre humain est ainsi fait que nous ne pouvons pas ne pas nous demander à quoi répond ce monde que nous contemplons ou que nous inventorions.
Un mouvement de pensée, né dans les années 1960 à Princeton, Pasadena et au Mont Palomar, comprenant des astronomes, physiciens et biologistes américains, a été connu par le livre de Raymond Ruyer, (Université de Nancy en 1974) sous le titre : La gnose de Princeton. Il montre que ces penseurs ont ouvert une autre avenue. Tout lUnivers témoigne dune richesse immense dinformation. Celle-ci une réalité qui est de lordre de lesprit, du projet, et presque de la conscience. Cette information va depuis lADN des cellules jusquà la dérive des astres, en passant par la propre conscience que nous en avons. Ces penseurs disent quil y a comme un « envers » des choses qui se laisse apercevoir, mais qui par définition ne peut être connu par lobservation objective. Il faut une pensée philosophique « qui a le droit de dépasser lactivité utilitaire de la science pour rechercher le sens du réel »(commentaire de Samuel Jauvert). Ils vont alors jusquà dire que lesprit constitue la matière et en est létoffe exclusive. Étonnante ouverture à la réalité spirituelle de la part de scientifiques qui veulent rester dans leur domaine.
Ceci nous autorise donc à dire que dans notre monde marqué par la culture scientifique, la question de Dieu nest pas close. Comme le publiait Didier DECOIN : « Le cadavre de Dieu bouge encore » !
II Du monde à Dieu
Notre recherche ne peut donc se faire dans le sens dune causalité homogène à celle que traque le savant, mais dans la recherche du sens. Trois pistes souvrent alors.
* Intelligence et intelligibilité du monde. Les savants, les chercheurs sont daccord pour dire que, malgré des dysfonctionnements (voir le cours ultérieur sur le problème du mal), notre monde possède une grande logique interne (anecdote du potache). Dans la ligne de la Gnose de Princeton, nous sommes fondés à reconnaître que ce monde est le fruit dune intelligence supérieure.
Il y a quand même une fausse piste dans laquelle la mentalité scientifique ségare volontiers : celle dun dieu intelligence, ou âme, du monde. Cétait la pensée des stoïciens de lAntiquité :
« Le dieu stoïcien, principe agent organisateur du cosmos, nest pas le dieu créateur et sauveur, limpassibilité divine nexclut pas la bonté ou la colère de Dieu, la sagesse divine, source dun monde bien ordonné, implique une providence particulière, soucieuse du bien de chacun, et qui soppose à la providence impersonnelle et déterministe du stoïcisme, ce qui va de pair avec une lutte contre lastrologie et la divination Si certains auteurs ont repris laffirmation stoïcienne dune communauté de nature entre lhomme, dautres soulignent linsuffisance de ce naturalisme par rapport à la création de lhomme à la ressemblance de Dieu »
(Jacqueline Lagrée, dans le Dictionnaire critique de théologie).
* Beauté. Il ne faut pas oublier une vision contemplative du monde qui en admire léquilibre et la beauté. Ce chemin rappelle aux scientifiques que lesthétique fait aussi partie de notre manière dappréhender le réel. Il a encore un grand poids dans la conscience contemporaine (anecdote du P. Loew). Il rejoint les pages bibliques de la Genèse, de la Sagesse et de saint Paul :
Et Dieu vit que cela était très bon. (Genèse 1,31)
Ils sont foncièrement insensés tous ces hommes qui en sont venus à ignorer Dieu : à partir de ce quils voient de bon, ils n'ont pas été capables de connaître celui qui est ; en examinant ses uvres ils n'ont pas reconnu l'Artisan. Mais c'est le feu, le vent, la brise légère, la ronde des astres, la violence des flots, ou les luminaires du ciel, gouverneurs du monde, qu'ils ont regardé comme des dieux. Sils les ont pris pour des dieux à cause de la beauté qui les a charmés, ils doivent savoir combien le maître de ces choses leur est supérieur, car lauteur même de la beauté est leur créateur. Car la grandeur et la beauté des créatures font, par analogie, découvrir leur auteur.
(Sagesse 13, 1 5)
Ce quon peut connaître de Dieu est clair pour tous les hommes, car Dieu lui-même le leur a montré clairement. Depuis la création du monde, les hommes avec leur intelligence, peuvent voir, à travers les uvres de Dieu , ce qui est invisible, sa puissance éternelle et sa divinité. (Romains 1,19-20)
Ce dernier texte sera repris par le concile Vatican I pour affirmer la possibilité de lesprit humain de connaître lexistence de Dieu, même sans la Révélation.
Au bout de ces deux premières pistes, nous nous approchons dun Dieu intelligent et source de beauté.
* La troisième piste est celle du sens. Que signifie pour nous le cosmos dans lequel nous sommes plongés et dont nous explorons sans fin le fonctionnement ? La finalité, comprise dans un sens immédiat, (Bernardin de Saint-Pierre, la prière du nègre !) laisse un goût de facilité et napporte pas de solution. Le hasard reste une réponse peu satisfaisante, (voir la pétition de principe qui est le vice de pensée du livre de Monod, Le hasard et la nécessité). Il vaut mieux sengager dans la piste du signe. Qui dit signe, dit une réalité qui a sa consistance en elle-même mais qui renvoie à autre chose, ou à quelquun dautre. Ces réalités créées ne sont-elles pas un signe qui nous est adressé ? Par qui, par quelquun qui veut se faire connaître.
Cette piste a le grand avantage de laisser le champ à linitiative libre de lesprit humain. Celui qui ne veut pas chercher se contentera du monde à utiliser sans aller plus loin. Puisquil sagit daller à la rencontre de quelquun, de celui qui fait signe, on peut prendre la réalité sans vouloir lui donner son poids de signe. Cela nous donne encore plus limage dun Dieu personnel mais qui ne veut pas forcer notre adhésion.
III Dieu créateur
La question des origines se pose à tous. Les scientifiques la posent de manière particulièrement aiguë dans la mesure où la chaîne causale est souvent temporelle : la poule et luf . ! Cette recherche pose le problème de lorigine de la vie, de lhomme et, finalement, de tout lunivers. Les réponses apportées dans ces différents domaines semblent en contradiction avec les textes bibliques sur le même sujet.
Que dit la recherche scientifique ? Pour la vie et lhomme, cest une théorie de lévolution qui actuellement rallie les suffrages, avec bien des problèmes : quel genre de mutation observe-t-on ? peut-on mettre lhomme, avec son intelligence et son ouverture spirituelle dans une suite homogène avec des animaux qui lui ressemblent assurément ? Pour lunivers, lobservation des nébuleuses, jointe à une application de leffet Doppler-Fizeau, guide vers la théorie du Big-Bang, qui nest pas universellement admise et qui ne résout pas on plus le problème de lorigine de cette boule de matière hyper-dense qui aurait éclatée. Nous sommes toujours conduits à la question du pourquoi de cette vie ou de cet univers.
Face à cela, quelle est laffirmation de la foi chrétienne ?
Au niveau biblique, nous avons appris, à nos dépens (affaire Galilée), à ne pas lire ces textes comme des reportages ou des leçons de choses. Ce sont des poèmes porteurs d affirmations théologiques.
Sur lhomme, la pensée biblique affirme que celui-ci a été voulu spécialement par Dieu, quil est placé dans le monde comme un être à part, gérant ou vice-roi de la création. Cela nous remet au cours de lan passé et nous éloigne de ce quon peut dire de Dieu.
Pour le monde, laffirmation est le refus de la divinisation des réalités cosmiques, les astres ne sont pas Dieu, pas plus que les forces de lorage dont la Bible fait portant grand usage pour souligner la force impétueuse de Dieu, pas plus que la nature ou la vie auxquelles nos contemporains accordent à juste titre une certaine transcendance. Tout dépend de la volonté de quelquun qui a fait sortir du néant toute chose. Cest le sens du dogme de la création. Dieu existe sans le monde. Notre monde nest pas une émanation de Dieu, ni une quelconque participation à sa nature ; il est tiré du néant, et non dune réalité préexistante, par sa seule volonté bienveillante. Il est situé dans le temps et non de toute éternité ; on peut dire cela autrement : notre monde a commencé, et le temps avec lui. Il faut en outre savoir que la réflexion sur la création a atteint sa précision au moment de la crise arienne : « Engendré, non pas créé ».
La chose la plus importante reste à dire : le problème de Dieu nest pas celui de lorigine du monde. Cest celui de son existence même. Être créé ne signifie pas avoir commencé, avoir été le fruit dune chiquenaude initiale, sans suite. Cela signifie dépendre à chaque instant de la volonté de celui qui fait exister. Dans le dialogue avec les scientifiques, on névitera donc pas une réflexion sur la contingence : ce qui existe a-t-il en lui-même sa raison dexister ?. Là encore, la liberté est de mise, je peux ne pas minterroger, mais je ne peux pas décréter que le problème nexiste pas, encore moins que Dieu nexiste pas.
Conclusion
Un certain visage de Dieu peut alors se dessiner dans ce dialogue avec la science. Négativement, il nest pas la cause homogène aux causes découvertes par la science (les philosophes diront quil est une cause première, qui ne fait pas nombre avec les causes secondes). Il nest pas la clé de voûte dune architecture du cosmos.
Il est quelquun, qui nous envoie un signal, quelquun qui a en lui-même sa raison dexister, quelquun débordant dintelligence et de beauté, qui se laisse découvrir par son uvre, mais qui ne sy réduit pas, quelquun dont la capacité daction dépasse notre entendement puisquil fait exister toute chose.
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