Retour à la documentation Serviam, Catholiques en ligne remercie vivement le Père de Parcevaux pour son aimable autorisation de mise en ligne de cette étude qui répond à plusieurs interrogations de nos correspondants...
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La question de la connaissance humaine du Christ est une question difficile et complexe, en débat aujourd'hui, bien qu'on trouve un certain nombre d'affirmations claires de l'Eglise à ce sujet.
Déjà en 553, le Pape Vigile répondait aux erreurs du Nestorianisme en affirmant ; Si quelquun dit que lunique Jésus Christ, vrai Fils de Dieu et vrai Fils dhomme, était dans lignorance de lavenir ou du jour du jugement dernier, et quil na pu savoir que ce que la divinité habitant en lui comme dans quelquun dautre lui révélait, quil soit anathème. (DZ 419) . Autrement dit, le Christ na pas uniquement en lui la même connaissance que tout homme ; la réalité unique et particulière, le moins quon puisse dire, de lunion hypostatique, rejaillit sur sa connaissance humaine, cest-à-dire sur sa manière humaine de connaître, bien quelle demeure pleinement et parfaitement humaine.
Nous pouvons développer cela en fonction du problème particulier que pose dans lEvangile la question de lignorance du fils à propos du jour du jugement ; (cf. Mc 13,32) en lan 600, le Pape Grégoire le Grand répond au patriarche dAlexandrie sur cette question en affirmant tout dabord , sappuyant sur Augustin, que cette ignorance doit être rapporté non au Fils considéré comme tête, mais considéré en son corps que nous sommes , et encore ; que cela doit être rapproché des endroits où Dieu parle parfois dans sa Parole de façon humaine (cf. DZ 474). Il ajoute ensuite ;
Doù on peut comprendre ceci plus subtilement en disant que le Fils unique incarné, fait pour nous homme parfait, a connu le jour et lheure du jugement dans la nature humaine, et ne la pourtant pas connu de par la nature humaine. Ce quil a donc connu en elle, il ne la pas connu par elle, car cest par la puissance de sa divinité que le Dieu fait homme a connu le jour et lheure du jugement
Cest pourquoi la science quil navait pas de par la nature humaine, qui le faisait créature avec les anges, il a refusé de (ou plutôt nié ; denegavit) lavoir avec les anges qui sont des créatures. Le Dieu homme connaît donc le jour et lheure du jugement, mais précisément parce que Dieu est homme. (DZ 475)
Le fils connaît bien dans sa nature humaine le jour du jugement, mais uniquement du fait de sa nature divine, et de telle sorte quaucune autre créature y compris les anges ne le connaît. Il y a quelque chose dabsolument unique dans la connaissance humaine du Christ, et du fait de sa nature divine.
Pour bien insister, le Pape continue : La chose est des plus claires, car quiconque nest pas nestorien ne peut nullement être agnoète. le nestorianisme refusait la réalité profonde de lunion des natures dans le Christ, jusquà pouvoir dire que le Verbe de Dieu a souffert ; être agnoète, cest par trop séparer la connaissance humaine de la divine, et partant, les deux natures, et donc être nestorien, ce contre quoi sest déterminé le concile dEphèse en 431. Mais continuons ; En effet, celui qui confesse que la Sagesse de Dieu elle-même sest incarnée, comment va-t-il pouvoir dire quil y a quelque chose quignore la Sagesse de Dieu ? Il est écrit : Au commencement était le Verbe, et le Verbe était Dieu. Tout a été fait par lui (Jn 1, 1-3) . Si cest tout , cest sans aucun doute aussi le jour et lheure du jugement. Qui donc est assez fou pour oser dire que le Verbe du Père a fait ce quil ignorait ? Il est écrit encore : Jésus sachant que le Père avait tout remis entre ses mains (Jn 13, 3). Si cest tout , cest manifestement aussi le jour et lheure du jugement. Qui donc est assez sot pour dire que le Fils a reçu dans ses mains ce quil ne connaît pas ? (DZ 476) Est donc affirmé ici que le Christ na ignoré rien de ce qui correspondait à sa mission et à ses uvres, ce qui paraît être de bon sens pour le croyant.
En 1907, la question revient sur le tapis, et le St Office , en condamnant des erreurs modernistes, affirme que Jésus parlait bien en vue denseigner quil était le messie et quil a eu toujours conscience de sa dignité messianique (cf. DZ 3428 ;3435) A noter quà cette occasion, est bien affirmé la cohérence entre le sens des Ecritures et lenseignement sur la conscience et la science infaillible de Jésus-Christ (DZ 3432)
Pourtant, lorsquil sagit de parler de la science humaine et en particulier de la vision béatifique, la question apparaît plus complexe ; il nous faut citer tout le décret du St Office ;
Question : Peut-on enseigner en toute sûreté les propositions suivantes ?
3645
1. Il nest pas sûr quil y avait dans lâme du Christ, pendant quil vivait parmi les hommes, la science que possèdent les bienheureux dans la vision.
3646
2. On ne peut déclarer certaine lopinion qui affirme que lâme du Christ na rien ignoré, mais que, dès les débuts, elle a connu toutes choses dans le Verbe, passées, présentes et futures, cest à dire tout ce que Dieu connaît par la science de vision.
3647
3. La doctrine de certains modernes sur la science limitée de lâme du Christ nest pas moins recevable dans les écoles catholiques que lopinion des Anciens sur sa science universelle ;
Réponse (confirmée par le souverain pontife le 6 juin) : Non
Nous remarquons quil ne sagit pas ici directement de condamnation, mais de rejeter lenseignement de certaines affirmations ; cependant, si nous ne pouvons pas enseigner avec certitude qu il nest pas sûr quil y avait dans lâme du Christ, pendant quil vivait parmi les hommes, la science que possèdent les bienheureux dans la vision. , il y a une indication forte qui va dans le sens de la certitude.
Selon St Thomas dAquin, il nous faut distinguer trois niveau de la connaissance humaine du Christ ; la science acquise (par lexpérience), la science infuse ou intuitive par laquelle le Christ connaît les choses dans leur nature propre et dans la limite de lesprit humain, et la science de vision. (cf ST III,9) Cest le niveau de la science de vision, pour laquelle T dA. reconnaît la réalité de la vision qui est celle des bienheureux dans le ciel (vision béatifique), qui fait le plus difficulté aujourdhui. (cf ST III,34,4 et 46,8)
Une nouvelle réflexion s'est fait jour en effet autour de la notion de conscience, notion complexe et multiforme mise en avant par la philosophie des lumières, à partir de Descartes (cf. le "je pense" qui conduit au "je pense que je pense"). Mais nous ne pouvons réduire la question de la connaissance à celle de la conscience (encore faudrait-il savoir ce que nous disons vraiment lorsque nous parlons de conscience); autrement dit, si le Christ a eu connaissance humaine parfaite, cela ne veut pas dire pour autant qu'il a eu de façon identique conscience humaine. On peut se faire une petite idée de cette différence à partir de l'expérience mystique, dans laquelle il y a bien souvent absence de prise de conscience sur le moment, et qui allie les contraires (cf. texte de JP II cité à la fin). Nous pourrions citer ici deux affirmations de Thérèse de lEnfant-Jésus recueillies à la fin de sa vie, dans les derniers entretiens ; ce nest pas la peine que cela paraisse (mourir dAmour), pourvu que ce soit à mettre en lien avec ; Notre Seigneur est mort dAmour sur la Croix et voyez quelle a été son agonie ! (CJ 4-7-2 et 15-7-1) Il y a donc différence nette entre le savoir que nous pourrions nommer connaissance profonde, au niveau de lexpérience dune relation, dordre mystique et spirituelle, et la conscience au niveau psychologique de ce savoir. Dautre part, la conscience est associée à lunicité irréductible de lexpérience personnelle de chacun ; la conscience humaine du Christ, plus encore que celle de quiconque, gardera à jamais une part impénétrable pour nous, car nous ne sommes pas Dieu par nature, et encore moins le Verbe Incarné.
Au niveau de la science humaine, la commission théologique internationale s'est penchée sur la question et a remis une conclusion assez minimaliste, prouvant qu'il y avait encore beaucoup de divergences sur le sujet, en affirmant grosso modo qu'il fallait tenir au minimum que le Christ a eu connaissance humaine de tout ce qui était nécessaire à sa mission; il faut comprendre sa filiation divine, le mouvement de sa Passion-Résurrection, son oeuvre de salut... Dire cela ne fait pourtant pas du Christ un "visionnaire" au sens psychologique du terme, et ne l'empêche ni d'être un homme comme nous jusqu'au bout, ni de souffrir jusqu'au sentiment d'abandon.
C'est bien ce que dit JPII dans l'encyclique Novo Millenio Ineunte ; La tradition théologique n'a pas manqué de se demander comment Jésus pouvait vivre en même temps l'union profonde avec son Père, qui est par nature source de joie et de béatitude, et l'agonie jusqu'au cri de l'abandon. La présence simultanée de ces deux éléments apparemment inconciliables est en réalité enracinée dans la profondeur insondable de 1union hypostatique. (27) Face à ce mystère, conjointement à la recherche théologique, une aide sérieuse peut nous venir du grand patrimoine qu'est la théologie vécue des Saints. Ceux-ci nous offrent des indications précieuses qui permettent daccueillir plus facilement l'intuition de la foi, et cela en fonction des lumières particulières que certains d'entre eux ont reçues de l'Esprit Saint, ou même à travers l'expérience qu'ils ont faite de ces états terribles d'épreuve que la tradition mystique appelle nuit obscure . Bien souvent, les saints ont vécu quelque chose de semblable à l'expérience de Jésus sur la Croix, dans un mélange paradoxal de béatitude et de douleur. (NMI n°26-27)
Cest en regardant la réalité et la profondeur de lunion hypostatique (une personne en deux natures) que nous pouvons comprendre quen Jésus-Christ, il peut y avoir simultanément béatitude due à la connaissance profonde de lUnion avec son Père et agonie jusquau cri de labandon ; cest en regardant ce lien profond des deux natures en une seule personne, que nous pouvons dire que connaissance humaine et connaissance divine du Christ sont profondément unies, de même que nous le disons pour les deux volontés, qui veulent ensemble une même chose. (il faudrait sans doute approfondir ce point, en réf à Théo de lagonie du Christ du P. FM Léthel, notamment annexe II et à une théorie de la connaissance).
Pourtant, le Pape lui-même admet la possibilité dune progression dans la prise de Conscience que le Christ a de sa filiation, sans pour autant nier quelle existât dès le début de lincarnation ; après avoir affirmé que sans aucun doute, Jésus avait conscience de son origine , selon le témoignage des Ecritures, et ceci dans sa période de maturité, il mentionne une progression de la conscience humaine de son mystère ; Sur la conscience qu'il a de lui-même, Jésus na aucun doute : Le Père est en moi et moi dans le Père (Jn I0,38).
S'il est permis de penser que, dans la condition humaine dans laquelle il grandissait en sagesse, en taille et en grâce (Lc 2,52), progressait aussi la conscience humaine de son mystère jusqu'à l'expression plénière de son humanité glorifiée, il ne fait pas de doute que Jésus, dans son existence historique, avait déjà conscience de son identité de Fils de Dieu. Jean le souligne, allant jusqu'à affirmer qu'en définitive il fut rejeté et condamné à cause de cela : on cherchait en effet à le tuer car, non seulement il violait le repos du sabbat, mais encore il disait que Dieu était son propre Père, et il se faisait l'égal de Dieu , (Jn 5,I8). (NMI 24)
Cest au nom de la réalité de lunion hypostatique quil nous faut unir connaissance divine et humaine du Christ, tout en respectant le caractère pleinement humain de cette dernière. Nous pouvons conclure à laffirmation constante de la Tradition de lEglise dun lien entre connaissance divine et humaine du Christ, jusquà affirmer une certaine actualisation de la vision béatifique dans le Christ. Nous avons montré avec lencyclique de Jean-Paul II comment cette vision pouvait ne pas lempêcher de vivre et de souffrir tout comme nous.
Yannig de Parcevaux, prêtre.
Poissy, le 14 novembre 2002
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