Cette question a été posée
sur le site Serviam... Nous pensons bien faire en reproduisant
cet extrait ( Chapitre 43 ) du livre "la prière de
toutes les heures" par Pierre Charles, s.j. (Desclée
de Brouwer - 1955)
IN LAUDEM DEI, POUR LOUER DIEU
On m'a répété depuis longtemps; que j'étais
créé pour louer Dieu, que la gloire de Dieu était
l'unique fin mon être, et chaque fois que je me suis mis
en retraite pour méditer le nécessaire j'ai rencontré
cette première et solennelle affirmation.
Elle
est incontestable, et l'Église l'a plusieurs fois sanctionnée
; elle l'a même définie au Concile Vatican I : le
monde dont je suis et moi avec lui nous n'avons émergé
que pour la gloire de Dieu - ad Dei gloriam et le nier
c'est devenir anathème.
Puisque la vérité est telle, nous devons pouvoir nous en nourrir et elle doit pouvoir équilibrer toute notre conduite. Il nous suffit de la bien comprendre. Qu'est-ce que cette gloire de Dieu dont on nous parle ? Si nous la considérons suivant le mode purement humain et fini, nous en arriverons facilement à croire que l'honneur de Dieu, c'est tout ce qu'il reçoit des créatures, tout le bruit que nous faisons autour de son nom et de son oeuvre et de ses tributs. Et nous conclurons pratiquement que l'action la plus parfaite c'est de donner au Tout-Puissant, de nous livrer à lui, d'amplifier son Être par notre action, et de chanter par le monde d'infatigables Sanctus.
Mon Dieu pendant longtemps j'ai vécu dans cette illusion, dans cette vérité incomplète ; j'ai cru que vous étiez une sorte de potentat créant des êtres pour tirer d'eux un avantage ; j'ai cru que vous servir était une obligation imposée du dehors à ma nature qui, de par sa loi spontanée, tendait à son propre bien ; et j'ai entrevu un antagonisme entre vos exigences et les miennes, entre votre service et ma grandeur, entre votre gloire et mon avantage. je reconnaissais que vous aviez le droit de nous traiter à votre guise, mais ce droit me semblait d'une application bien rude, et je n'arrivais pas à réconcilier dans la pratique de ma prière le Dieu de la philosophie qui a tout créé pour lui et pour sa gloire, et le Dieu de mon Credo qui s'est incarné et qui est mort pour nous et pour notre salut - propter nos et propter nostram, salutem.
Et cependant votre Église inspirée m'avait donné les mots de lumière et les doctrines sans confusion, et ]e n'ai qu'à reprendre les enseignements conciliaires pour échapper aux théories moroses des jansénistes et aux rêveries inconstantes des adorateurs de l'humanité. Oui, vous nous avez faits pour votre gloire, et c'est ce qui nous explique, et c'est ce que nous devons comprendre et sanctionner de toute l'énergie de notre vouloir libre. Oui, depuis le moindre geste jusqu'aux décisions les plus formidables, c'est la gloire de Dieu seule qui doit être notre fin, mais cette fin ne nous mène pas à l'anéantissement et ne supprime nullement notre valeur. Il ne s'agit pas pour nous de nous détruire mais de nous parfaire, non de nous diminuer mais de nous épanouir et de devenir pleinement ce que nous sommes.
Car la gloire de Dieu ne consiste pas à recevoir de nous quelque chose qui l'enrichirait elle consiste à nous donner de quoi n'être plus le néant ; la gloire de Dieu n'est pas faite de nos offrandes, mais de ses dons et de nos offrandes, dans la mesure exacte où ces offrandes sont ses propres présents. - Coronas tua dona. - La gloire du soleil, ce n'est pas autre chose que d'éclairer la nuit, de faire fondre la neige et mûrir la moisson ; la gloire de la vérité, c'est de se communiquer aux esprits en les rendant semblable à ce qu'elle est ; la gloire de la tempête, c'est de communiquer sa frénésie à la forêt ou à la mer ; la gloire Dieu, c'est de rendre toutes choses divines en leur communiquant l'être et la grâce. Dieu n'a pas voulu augmenter sa béatitude ni acquérir des perfections nouvelles - toutes pensées absurdes et blasphématoires ; mais sa gloire était de rendre manifeste sa perfection en comblant de biens sa créature. C'est le recevoir qui est donc l'acte parfait et qui en même temps réalise le voeu le plus profond de mon être. Si bien que sa gloire et ma félicité sont non pas deux termes entre lesquels un choix meurtrier s'imposerait, mais la cause et l'effet, le principe et la conséquence, l'origine et le résultat, dans une même et indivisible opération. Il est impossible que ma félicité consiste en autre chose qu'à recevoir Dieu en plénitude et à me posséder par lui et en lui ; et il est impossible que la gloire de Dieu dans la création consiste en autre chose qu'à se donner. Car si Dieu ne se donne, rien ni personne ne peut le contraindre et je ne suis que parce qu'il s'est donné comme cause première de mon être - je suis incessamment le terme d'une action divine et je ne suis rien d'autre.
Ne pas rendre gloire à Dieu, c'est
donc lui refuser l'entrée en soi ; c'est se 'barricader
dans son égoïsme, et, comme les ténèbres,
ne pas vouloir comprendre la lumière.
In laudem Dei. - La louange extérieure n'a un sens
que si elle exprime cet abandon total au Dieu envahissant. je
savais bien que tout au fond de moi-même son idée
et mon vouloir devaient ne faire qu'un, puisque ma nature c'est
son idée divine réalisée et que mon vouloir
le plus primordial, c'est celui de cette nature.
je n'ai pas à choisir entre Dieu et moi puisque je ne puis me trouver qu'en lui ; j'ai à choisir entre le moi docile et vrai qui librement coïncide avec toute ma nature et rend ainsi gloire à Dieu, et le moi chétif, absurde et contradictoire, qui se divise d'avec lui-même et se détruit dans la mesure de ses moyens en refusant de recevoir Dieu.
Mon être est une chose très sainte ; je n'en dirai pas de mal, comme ces quiétistes qui s'imaginaient que l'anéantissement était le plus beau des hommages. je comprendrai que rien n'est plus grand que de recevoir Dieu, et que dans mon bonheur il n'y a pas d'égoïsme dès que ce bonheur, étant conforme à ma nature, est l'expression même de la volonté et de la gloire divines en moi. Mon Dieu, nous sommes beaucoup plus un que je ne pensais, puisque je ne suis rien pour moi-même sinon par vous.