Paix sur la terre aux
hommes que Dieu aime
1.
Telle est l'annonce des anges qui, il y a 2 000 ans, accompagna
la naissance de Jésus Christ (cf. Lc 2, 14) et que nous
entendrons retentir joyeusement au cours de la sainte nuit de
Noël, quand le grand Jubilé sera ouvert solennellement.
Ce message d'espérance qui arrive à la grotte de
Bethléem, nous voulons le proposer encore une fois au début
du nouveau Millénaire : Dieu aime tous les hommes et toutes
les femmes de la terre et il leur donne l'espérance d'une
ère nouvelle, d'une ère de paix. Son amour, révélé
en plénitude dans son Fils qui s'est fait chair, est le
fondement de la paix universelle. Accueilli au plus profond du
cur, il réconcilie chacun avec Dieu et avec lui-même,
il renouvelle les rapports des hommes entre eux et il suscite
la soif de fraternité qui est capable d'éloigner
la tentation de la violence et de la guerre.
Le grand Jubilé est inséparablement lié à
ce message d'amour et de réconciliation, qui traduit les
aspirations les plus profondes de l'humanité de notre temps.
2. Dans la perspective d'une année aussi riche de signification,
je renouvelle cordialement à tous mes vux de paix. À
tous, je dis que la paix est possible. Il faut l'implorer comme
un don de Dieu, mais il faut aussi la construire jour après
jour, avec son aide, par les uvres de la justice et de l'amour.
Certes, nombreux et complexes sont les problèmes qui rendent
ardu et souvent décourageant le chemin vers la paix, mais
celle-ci est une exigence profondément enracinée
dans le cur de tout homme. La volonté de la rechercher
ne doit donc pas s'affaiblir. Cette recherche doit se fonder sur
la conscience que, tout en étant marquée par le
péché, par la haine et par la violence, l'humanité
est appelée par Dieu à former une unique famille.
Il nous faut reconnaître et favoriser ce dessein divin en
promouvant la recherche de relations harmonieuses entre les personnes
et entre les peuples, dans une culture partagée d'ouverture
au Transcendant, de promotion de l'homme, de respect de la nature.
Tel est le message de Noël, tel est le message du Jubilé,
tel est mon souhait au début d'un nouveau Millénaire.
Avec la guerre, c'est
l'humanité qui perd
3. Au cours du siècle que nous laissons derrière
nous, l'humanité a été durement éprouvée
par une interminable et horrible suite de guerres, de conflits,
de génocides, de " purifications ethniques ",
qui ont causé d'indicibles souffrances : des millions et
des millions de victimes, des familles et des villes détruites,
des marées de réfugiés, la misère,
la faim, les maladies, le sous-développement, la perte
de ressources immenses. À la racine de tant de souffrances,
il y a une logique d'oppression, nourrie par le désir de
dominer et d'exploiter les autres, par des idéologies de
puissance ou d'utopie totalitaire, par des nationalismes insensés
ou de vieilles haines tribales. Il a parfois été
nécessaire d'opposer une résistance armée
à la violence brutale et systématique, qui allait
jusqu'à vouloir l'extermination totale ou l'asservissement
de peuples entiers et de régions entières.
Le xxe siècle nous laisse surtout en héritage un
avertissement : les guerres sont souvent causes d'autres guerres,
car elles nourrissent des haines profondes, elles créent
des situations d'injustice et elles foulent au pied la dignité
et les droits des personnes. D'une façon générale,
elles ne résolvent aucunement les problèmes pour
lesquels elles sont menées et donc, en plus de provoquer
des dommages épouvantables, elles s'avèrent également
inutiles. Avec la guerre, c'est l'humanité qui perd. Ce
n'est que dans la paix et avec la paix que l'on peut garantir
le respect de la dignité de la personne humaine et de ses
droits inaliénables.1
4. Face au scénario de guerre du xxe siècle, l'honneur
de l'humanité a été sauvé par ceux
qui ont parlé et qui ont travaillé au nom de la
paix.
Il faut ici rappeler les innombrables personnes qui ont contribué
à l'affirmation des droits humains et à leur proclamation
solennelle, à la défaite des totalitarismes, à
la fin du colonialisme, au développement de la démocratie,
à la création de grands organismes internationaux.
Des exemples lumineux et prophétiques nous ont été
fournis par ceux qui ont fondé leurs choix de vie sur la
valeur de la non-violence. Par leur témoignage de cohérence
et de fidélité, qui a souvent été
jusqu'au martyre, ils ont écrit des pages splendides et
riches d'enseignement.
Parmi ceux qui ont uvré au nom de la paix, il ne faut pas
oublier les hommes et les femmes dont l'engagement a rendu possibles
de grands progrès dans tous les domaines de la science
et de la technique, permettant de vaincre de terribles maladies,
d'améliorer et de prolonger la vie.
Je ne puis omettre de mentionner mes prédécesseurs
eux-mêmes, de vénérée mémoire,
qui ont guidé l'Eglise du xxe siècle. Par leur enseignement
élevé et leur activité inlassable, ils ont
orienté l'Eglise vers la promotion d'une culture de paix.
On peut considérer comme un emblème de cette activité
multiforme l'heureuse et clairvoyante intuition de Paul VI qui,
le 8 décembre 1967, institua la Journée mondiale
de la Paix. Année après année, elle s'est
affermie comme une expérience féconde de réflexion
et de projets communs.
La vocation à
être une unique famille
5. Paix sur la terre aux hommes,
que Dieu aime ! Le souhait évangélique nous
suggère une question angoissée : le siècle
qui commence sera-t-il sous le signe de la paix et d'une fraternité
retrouvée entre les hommes et les peuples ? Nous ne pouvons
certes pas prévoir l'avenir. Mais nous pouvons établir
un principe exigeant : il y aura la paix dans la mesure où
toute l'humanité saura redécouvrir sa vocation originelle
à être une unique famille, où la dignité
et les droits des personnes " Quels que soient leur état,
leur race ou leur religion "; soient affirmés comme
antérieurs et prééminents par rapport à
toute différenciation et à toute spécification.
Le contexte mondial actuel, marqué par les dynamismes de
la mondialisation, peut recevoir de cette prise de conscience
son âme, son sens et son orientation. Un tel processus n'est
pas exempt de risques, mais on y trouve des occasions extraordinaires
et prometteuses de faire précisément de l'humanité
une seule famille, fondée sur les valeurs de justice, d'équité
et de solidarité.
6. Il faut pour cela opérer un retournement de perspective
: ce qui doit prévaloir sur toute autre chose, ce n'est
plus le bien particulier d'une communauté politique, ethnique
ou culturelle, mais le bien de l'humanité. La poursuite
du bien commun d'une communauté politique particulière
ne peut être opposée au bien commun de l'humanité
entière, bien qui s'exprime dans la reconnaissance
et le respect des droits de l'homme, ratifiés par la Déclaration
universelle des Droits de l'Homme de 1948. Il faut donc dépasser
les conceptions et les pratiques, souvent conditionnées
et déterminées par de puissants intérêts
économiques, qui subordonnent toute valeur au donné
jugé absolu de la nation et de l'État. Les divisions
et les différenciations politiques, culturelles et institutionnelles
selon lesquelles s'articule et s'organise l'humanité sont,
dans cette perspective, légitimes dans la mesure où
elles s'harmonisent avec l'appartenance à la famille humaine
et avec les exigences éthiques et juridiques qui en résultent.
Les crimes contre
l'humanité
7. Du principe énoncé
découle une conséquence d'une portée immense
: celui qui lèse les droits humains lèse la conscience
humaine en tant que telle, lèse l'humanité elle-même.
Le devoir de protéger ces droits transcende donc les frontières
géographiques et politiques à l'intérieur
desquelles ils sont violés. Les crimes contre l'humanité
ne peuvent pas être considérés comme des affaires
internes d'un pays. L'institution déjà réalisée
d'un Tribunal pénal international appelé à
les juger, en quelque lieu et de quelque manière qu'ils
se produisent, est un pas important dans ce sens. Nous devons
rendre grâce à Dieu du fait que continue à
croître dans la conscience des peuples et des nations la
conviction que les droits humains n'ont pas de frontières
parce qu'ils sont universels et indivisibles.
8. De nos jours, les guerres entre Etats sont allées en
diminuant. Ce fait, réconfortant en lui-même, voit
toutefois sa portée fortement réduite si l'on considère
les conflits armés qui ont lieu à l'intérieur
des Etats. Ces conflits sont malheureusement très nombreux,
présents pratiquement dans tous les continents et souvent
très violents. Ils ont la plupart du temps de lointains
motifs historiques de nature ethnique, tribale ou même religieuse,
auxquels s'ajoutent maintenant d'autres raisons de nature idéologique,
sociale et économique.
Ces conflits internes, pour lesquels on fait en général
un usage impressionnant d'armes de petit calibre ou d'armes dites
" légères "; mais en réalité
extrêmement meurtrières, ont souvent de graves conséquences
qui s'étendent au-delà des frontières de
l'État, impliquant des intérêts et des responsabilités
extérieurs. Il est vrai qu'en raison de leur haut degré
de complexité il est très difficile de bien saisir
et d'évaluer les causes et les intérêts en
jeu ; toutefois une donnée ressort d'une manière
incontournable : les conséquences les plus dramatiques
de ces conflits sont supportées par les populations
civiles, notamment parce que, en pratique, on n'observe pas
les lois communes ni même les lois de la guerre. Loin d'être
protégés, les civils constituent souvent le premier
objectif des forces opposées, quand ils ne sont pas entraînés
directement eux-mêmes dans des actions armées, selon
une spirale perverse qui fait d'eux à la fois des victimes
et des bourreaux d'autres civils.
Il y a eu et il continue d'y avoir de trop nombreux et de trop
horribles scénarios dans lesquels des enfants, des femmes,
des vieillards, sans défense, nullement coupables, deviennent
contre leur gré les victimes désignées des
conflits qui ensanglantent notre époque ; ces conflits
sont vraiment trop nombreux pour que nous ne comprenions pas qu'est
arrivée l'heure de changer de route, avec détermination
et avec un sens aigu des responsabilités.
Le droit à
l'assistance humanitaire
9. En tout cas, face à
des situations aussi dramatiques que complexes, il faut affirmer,
contre toutes les prétendues " raisons "; de
la guerre, la valeur prééminente du droit humanitaire
et donc le devoir de garantir le droit à l'assistance humanitaire
des populations éprouvées et des réfugiés.
La reconnaissance et la mise en uvre de ces droits ne doivent
pas être soumises à des intérêts de
l'une ou l'autre des parties en conflit. Un devoir s'impose au
contraire : identifier tous les moyens, institutionnels ou non,
qui peuvent concrétiser au mieux les finalités humanitaires.
La légitimation morale et politique de ces droits réside
en effet dans le principe selon lequel le bien de la personne
humaine passe avant tout et transcende toute institution humaine.
10. Je veux ici réaffirmer ma conviction profonde que,
face aux conflits armés modernes, l'instrument de la négociation
entre les parties, aidée par des interventions de médiation
et de pacification réalisées par des organismes
internationaux et régionaux, est de la plus grande
importance, tant pour prévenir les conflits eux-mêmes
que pour les faire cesser lorsqu'ils ont éclaté,
en rétablissant la paix grâce à une composition
équitable des droits et des intérêts en cause.
Cette conviction sur le rôle positif d'organismes de médiation
et de pacification doit s'étendre aux organisations humanitaires
non gouvernementales et aux organisations religieuses qui, dans
la discrétion et sans calculs, promeuvent la paix entre
les différents groupes, aident à vaincre les vieilles
rancunes, à réconcilier les ennemis et à
ouvrir la route d'un avenir nouveau et commun. Tandis que je rends
hommage à leur noble dévouement à la cause
de la paix, je veux dire avec émotion combien j'apprécie
le sacrifice de tous ceux qui ont donné leur vie pour que
d'autres puissent vivre ; pour eux, je fais monter ma prière
vers Dieu et j'invite les croyants à faire de même.
L' " ingérence
humanitaire "
11. Evidemment, quand les populations
civiles risquent de succomber sous les coups d'un injuste agresseur
et que les efforts de la politique et les instruments de défense
non violente n'ont eu aucun résultat, il est légitime,
et c'est même un devoir, de recourir à des initiatives
concrètes pour désarmer l'agresseur. Toutefois,
ces initiatives doivent être limitées dans le temps,
avoir des objectifs précis, être mises en uvre dans
le plein respect du droit international, être garanties
par une autorité reconnue au niveau supranational et, en
toute hypothèse, n'être jamais laissées à
la pure logique des armes.
Il faudra pour cela faire l'usage le plus complet et le meilleur
possible de ce que prévoit la Charte des Nations unies,
déterminant ultérieurement des instruments et des
modalités efficaces d'intervention, dans le cadre de la
légalité internationale. À ce propos, l'Organisation
des Nations unies doit elle-même offrir à tous les
Etats membres une égale possibilité de participer
aux décisions, en dépassant les privilèges
et les discriminations qui affaiblissent son rôle et sa
crédibilité.
12. Ici s'ouvre un domaine de réflexion et de délibération
nouveau tant pour la politique que pour le droit, domaine auquel
nous souhaitons tous que l'on s'applique avec passion et avec
sagesse. Il est nécessaire, et cela ne peut plus attendre,
de procéder à un renouvellement du droit international
et des institutions internationales qui ait pour point de
départ et pour critère fondamental d'organisation
la primauté du bien de l'humanité et de la personne
humaine sur toute autre chose. Ce renouvellement s'avère
encore plus urgent quand nous considérons le paradoxe de
la guerre de notre époque, tel qu'il est apparu lors des
récents conflits, dans lesquels à une sécurité
maximum pour les armées correspondaient des conditions
de danger déconcertantes pour les populations civiles.
Dans aucun type de conflit il n'est légitime de méconnaître
le droit des populations civiles à la sécurité.
Au-delà des perspectives juridiques et institutionnelles,
il reste un devoir fondamental pour tous les hommes et toutes
les femmes de bonne volonté, appelés eux aussi à
s'engager pour la paix : éduquer à la paix, développer
des structures de paix et des instruments de non-violence, faire
tous les efforts possibles pour amener ceux qui sont en conflit
à la table des négociations.
La paix dans la solidarité
13. " Paix sur la terre
aux hommes, que Dieu aime ! "; De la problématique
de la guerre, l'attention se porte naturellement sur un autre
élément, qui lui est étroitement lié
: la question de la solidarité. Le devoir très
noble et exigeant de la paix, inscrit dans la vocation de l'humanité
à être et à se reconnaître comme une
famille, trouve l'un de ses points d'appui dans le principe de
la destination universelle des biens de la terre, principe qui
ne retire rien à la légitimité de la propriété
privée, mais qui en élargit la conception et la
gestion à son indispensable fonction sociale en faveur
du bien commun, spécialement des membres les plus défavorisés
de la société.
Malheureusement ce principe fondamental n'est guère observé,
comme le montre le fossé qui persiste et qui s'élargit
entre le Nord, toujours plus saturé de biens et de ressources,
et composé d'un nombre croissant de personnes âgées,
et le Sud, où se concentre désormais une large majorité
des jeunes générations, sans perspectives assurées
d'un développement social, culturel et économique.
Personne n'a l'illusion de croire que la simple absence de guerre
soit synonyme de paix durable, comme on pourrait le souhaiter.
Il n'y a pas de paix véritable si elle ne s'accompagne
pas d'équité, de vérité, de justice
et de solidarité. Est voué à l'échec
tout projet qui tend à séparer deux droits indivisibles
et interdépendants : le droit à la paix et le droit
à un développement intégral et solidaire.
" Les injustices, les inégalités excessives
d'ordre économique ou social, l'envie, la méfiance
et l'orgueil qui sévissent entre les hommes et les nations,
menacent sans cesse la paix et causent les guerres. Tout ce qui
est fait pour vaincre ces désordres contribue à
édifier la paix et à éviter la guerre ";.
14. Alors que s'ouvre un nouveau siècle, il est une question
qui, plus que toute autre, interpelle notre conscience humaine
et chrétienne : la pauvreté de milliards d'hommes
et de femmes. Elle est rendue plus dramatique encore par la
conscience que la plupart des problèmes économiques
de notre temps ne dépendent pas du manque de ressources,
mais du fait que les structures économiques, sociales et
culturelles d'aujourd'hui ont du mal à prendre en compte
les exigences d'un développement authentique.
À juste titre, les pauvres, ceux des pays en voie de développement
comme ceux des pays riches et prospères, " revendiquent
le droit d'avoir leur part des biens matériels et de mettre
à profit leur capacité de travail afin de créer
un monde plus juste et plus prospère pour tous. Le progrès
des pauvres est une grande chance pour la croissance morale, culturelle
et même économique de toute l'humanité ";.
Nous portons attention aux pauvres, non comme à un problème,
mais comme à des personnes qui peuvent devenir sujets et
protagonistes d'un avenir nouveau et plus humain pour tous.
Urgence de repenser l'économie
15. Dans cette perspective, il faut
s'interroger aussi sur la difficulté croissante que ressentent
aujourd'hui, face aux problèmes qui surgissent dans le
domaine de la pauvreté, de la paix, de l'écologie,
de l'avenir des jeunes, nombre de spécialistes et d'agents
économiques lorsqu'ils réfléchissent sur
le rôle du marché, sur l'envahissement du facteur
monétaire et financier, sur l'écart entre l'économique
et le social, et sur d'autres thèmes semblables de l'activité
économique.
C'est le moment, peut-être, d'une nouvelle et profonde
réflexion sur le sens de l'économie et de ses finalités.
Il semble urgent, à ce propos, de reconsidérer la
conception même du bien-être, pour qu'elle ne soit
pas dominée par une étroite perspective utilitariste,
laissant un espace tout à fait marginal et résiduel
à des valeurs comme la solidarité et l'altruisme.
16. Je voudrais inviter ici les spécialistes de la science
économique et les acteurs mêmes de ce secteur, comme
aussi les responsables politiques, à prendre acte qu'il
est urgent que la pratique économique et les politiques
correspondantes visent au bien de tout homme et de tout l'homme.
C'est une exigence non seulement de l'éthique mais aussi
d'une saine économie. L'expérience semble confirmer
en effet que la réussite économique dépend
toujours plus du fait que l'on valorise les personnes et leurs
capacités, que l'on favorise la participation, que l'on
exploite de mieux en mieux les connaissances et les informations,
et que l'on développe la solidarité.
Il s'agit de valeurs qui, loin d'être étrangères
à la science et à l'agir économiques, contribuent
à en faire une science et une pratique intégralement
" humaines ";. Une économie qui ne considère
pas la dimension morale et qui n'a pas le souci de servir le bien
de la personne " de toute personne et de toute la personne
"; ne peut de soi s'appeler " économie ";,
comprise dans le sens d'une gestion rationnelle et bénéfique
de la richesse matérielle.
Quels modèles
de développement ?
17. Du fait que l'humanité,
pourtant appelée à ne constituer qu'une seule famille,
est encore dramatiquement divisée en deux par la pauvreté
" au début du xxie siècle, plus d'un milliard
quatre cents millions de personnes vivent dans une situation d'extrême
pauvreté ";, il faut de toute urgence reconsidérer
les modèles qui inspirent les choix du développement.
À cet égard, on devra mieux harmoniser les exigences
légitimes de l'efficacité économique avec
celles de la participation politique et de la justice sociale,
sans retomber dans les erreurs idéologiques commises au
xxe siècle.
Concrètement, cela signifie placer sous le signe de la
solidarité les rapports d'interdépendances économiques,
politiques et sociales, que les processus de mondialisation en
cours ont tendance à accroître.
De tels processus exigent de repenser la coopération
internationale, en termes de nouvelle culture de solidarité.
Considérée comme ferment de paix, la coopération
ne peut pas se réduire à l'aide et à l'assistance,
surtout quand on envisage en retour de tirer profit des ressources
mises à disposition. Au contraire, elle doit exprimer un
engagement concret et tangible de solidarité qui vise à
faire des pauvres les acteurs de leur développement et
qui permette au plus grand nombre possible de personnes d'exercer,
dans les circonstances économiques et politiques concrètes
dans lesquelles elles vivent, la créativité propre
à la personne humaine, d'où dépend aussi
la richesse des nations.
Il faut en particulier trouver des solutions définitives
au vieux problème de la dette internationale des pays pauvres,
en garantissant en même temps les financements nécessaires
à la lutte contre la faim, la malnutrition, les maladies,
l'analphabétisme et la détérioration de l'environnement.
18. Aujourd'hui plus que par le passé, il est d'une urgente
nécessité de faire mieux prendre conscience des
valeurs morales universelles pour affronter les problèmes
du présent, dont le point commun est la dimension planétaire
qu'ils revêtent progressivement. La promotion de la paix
et des droits humains, le règlement des conflits armés,
internes et externes aux États, la protection des minorités
ethniques et celle des migrants, la sauvegarde de l'environnement,
la bataille contre de terribles maladies, la lutte contre les
trafiquants de drogue et d'armes, et contre la corruption politique
et économique, sont des questions qu'aucune nation aujourd'hui
n'est en mesure de résoudre toute seule. Ces questions
concernent la communauté humaine tout entière et
doivent donc être abordées et résolues par
une action commune.
Il faut prendre les moyens pour discuter, dans un langage compréhensible
et commun, des problèmes posés par l'avenir de l'homme.
Le fondement de ce dialogue est la loi morale universelle inscrite
dans le cur de l'homme. En suivant cette "grammaire ";
de l'esprit, la communauté humaine peut affronter les problèmes
de la convivialité et se tourner vers l'avenir dans le
respect du dessein de Dieu.
De la rencontre entre la foi et la raison, entre le sens religieux
et le sens moral, découle une contribution décisive
en faveur du dialogue et de la collaboration entre les peuples,
entre les cultures et les religions.
Jésus, don de
la paix
19. " Paix sur la terre
aux hommes, que Dieu aime ! "; Dans le contexte du grand
Jubilé, les chrétiens du monde entier sont appelés
à faire solennellement mémoire de l'Incarnation.
En écoutant de nouveau l'Annonce des anges dans le ciel
de Bethléem (cf. Lc 2,14), ils en font mémoire en
prenant conscience que Jésus " est notre paix ";
(Ep 2,14), qu'il est le don de la paix pour tous les hommes. Ses
premières paroles aux disciples après la Résurrection
ont été : " Paix à vous "; (Jn
20,19.21.26). Il est venu pour unir ce qui était divisé,
pour détruire le péché et la haine, réveillant
dans l'humanité la vocation à l'unité et
à la fraternité. C'est pourquoi il est " le
principe et le modèle de cette humanité rénovée,
pénétrée d'amour fraternel, de sincérité,
d'esprit pacifique, à laquelle tous aspirent ";.
20. En cette année jubilaire, l'Eglise, dans le souvenir
très vif de son Seigneur, veut confirmer sa vocation et
sa mission d'être dans le Christ " sacrement ";,
c'est-à-dire signe et instrument de paix dans le monde
et pour le monde. Pour elle, remplir sa mission évangélisatrice,
c'est travailler pour la paix. " Ainsi l'Église, unique
troupeau de Dieu, comme un signe levé à la vue des
nations, mettant au service de tout le genre humain l'Évangile
de la paix, accomplit dans l'espérance son pèlerinage
vers le terme qui est la patrie céleste ";.
L'engagement à édifier la paix et la justice n'est
donc pas secondaire pour les catholiques mais essentiel, et il
est à accomplir dans un esprit d'ouverture aux frères
des autres Églises et Communautés ecclésiales,
aux croyants des autres religions, aux hommes et aux femmes de
bonne volonté, avec lesquels ils partagent la même
préoccupation de paix et de fraternité.
S'engager généreusement
pour la paix
21. C'est un motif d'espérance
de constater que, malgré de nombreux et graves obstacles,
des initiatives et des projets de paix continuent à se
développer chaque jour, grâce à la collaboration
généreuse de beaucoup de personnes. La paix est
un édifice toujours en construction. Concourent à
son édification :
- Les parents qui, en famille, vivent la paix, en sont les témoins
et y éduquent leurs enfants ;
- Les professeurs qui savent transmettre les valeurs authentiques,
présentes dans toutes les sphères du savoir et dans
le patrimoine historique et culturel de l'humanité ;
- Les hommes et les femmes du monde du travail mobilisés
pour étendre le combat séculaire en faveur de la
dignité du travail à toutes les nouvelles situations
qui, au niveau international, réclament la justice et la
solidarité ;
- Les gouvernants qui mettent au centre de leur action politique
et de celle de leurs pays une détermination ferme et assurée
en faveur de la paix et de la justice ;
- Ceux qui, dans les Organisations internationales, uvrent, souvent
avec peu de moyens, en première ligne, là où
le fait d'être " artisans de paix "; entraîne
aussi des risques pour leur sécurité personnelle
;
- Les membres des Organisations non gouvernementales qui, tant
par la réflexion que par l'action, dans diverses parties
du monde et dans les situations les plus variées, se dévouent
pour prévenir et résoudre les conflits ;
- Les croyants qui, convaincus que la foi authentique n'engendre
jamais la guerre ni la violence, favorisent, par le dialogue cuménique
et inter-religieux, la cause de la paix et de l'amour.
22. Je pense particulièrement à vous, chers jeunes,
qui faites l'expérience toute spéciale du bienfait
de la vie et qui avez le devoir de ne pas la gaspiller. À
l'école et à l'université, dans le cadre
du travail, dans le temps libre ou dans le sport, dans tout ce
que vous faites, laissez-vous constamment guider par cette pensée
: la paix en vous et autour de vous, la paix toujours, la paix
avec tous, la paix pour tous.
Aux jeunes qui ont malheureusement connu la tragique expérience
de la guerre et qui éprouvent la haine et le ressentiment,
je dis en suppliant : faites votre possible pour retrouver le
chemin de la réconciliation et du pardon. C'est une route
difficile, mais c'est l'unique moyen qui vous permettra de regarder
l'avenir avec espérance pour vous, pour vos enfants, pour
votre pays et pour l'humanité entière.
J'aurai l'occasion de reprendre ce dialogue avec vous, chers jeunes,
quand nous nous rencontrerons à Rome, au mois d'août
prochain, pour la Journée jubilaire qui vous est consacrée.
Dans l'un de ses derniers discours, le Pape Jean XXIII s'adressa
encore une fois " aux hommes de bonne volonté ";
pour les inviter à s'engager dans un programme de paix
fondé sur l'" évangile de l'obéissance
à Dieu, de la miséricorde, du pardon ";. Et
il ajoutait : " Alors, sans nul doute, le flambeau lumineux
de la paix poursuivra son chemin, allumant la joie et versant
la lumière et la grâce au coeur des hommes sur toute
la surface de la terre, leur faisant découvrir, par-delà
toutes les frontières, des visages de frères, des
visages d'amis ";.
Puissiez-vous, jeunes de l'An 2000, découvrir et faire
découvrir des visages de frères et des visages d'amis
!
En cette Année jubilaire, au cours de laquelle l'Église
s'engagera à prier pour la paix par des supplications spéciales,
nous nous tournons avec une dévotion filiale vers la Mère
de Jésus en l'invoquant comme Reine de la Paix, pour qu'elle
accorde avec largesse les dons de sa bonté maternelle et
qu'elle aide tout le genre humain à devenir une seule famille,
dans la solidarité et dans la paix.
Du Vatican, le 8 décembre de l'an 1999.