SERVITEUR ou AMI....
JEAN XV

Etre un serviteur ou être un ami : voilà le choix que nous offre Jésus aujourd’hui. Etre un serviteur c’est bien : c’est être dévoué, au service ; accomplir des tâches pas toujours gratifiantes ; c’est vivre dans l’humilité et l’obéissance. Et l’Evangile ne manque pas de ces figures de bons et loyaux serviteurs, que Jésus peut même louer comme celui qui fait fructifier les talents ; ou de ces militaires qui obéissent sans tergiverser aux ordres. Le serviteur est prêt à tout, surtout dans les sociétés traditionnelles où sa condition le rendait corvéable à merci. Il est inférieur à son maître qui lui dévoile au dernier moment ses plans, change ses directives. Il est placé dans une situation de subordination.
N’est-ce pas la place légitime du chrétien face à Jésus ? Dans l’Evangile, du reste, on l’appelle rabbi, maître pour bien signifier sa primauté sur les disciples ou sur les foules qui le suivent. Il est un maître de doctrine qui parle avec autorité. Il agit également avec autorité : ses miracles en témoignent. Comment dès lors, ne pas se situer face à lui comme un humble serviteur ? Ne pas se soumettre dans une attitude de profonde humilité ?
Et pourtant aujourd’hui, Jésus va plus loin : « Je ne vous appelle plus serviteurs car le serviteur ignore ce que veut faire son maître ; maintenant, je vous appelle mes amis car tout ce que j’ai appris de mon Père, je vous l’ai fait connaître ». C’est un tournant dans l’Evangile : le disciple est haussé au rang des amis de Jésus. Ils peuvent être assis les uns à côté des autres, comme ils le seront lors de la sainte Cène. Mieux : ce jour-là, Jésus renversera les rôles et se comportera en serviteur, en s’agenouillant devant ses disciples pour leur laver les pieds. L’ami n’hésite pas à se comporter librement en serviteur : c’est même là sa grandeur. Il manifeste ainsi tout l’amour qu’il porte à ses amis ; Il sera du reste prêt à donner sa vie pour eux.
Aussi st Thomas d’Aquin n’hésitera-t-il pas à affirmer que notre relation à Dieu est tissée d’amitié. Nous avons part au mystère d’amitié du Père et du Fils qui est l’Esprit d’amour. St Thomas commentera cet impératif de Jésus aujourd’hui donné : « Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés. Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis ». Pareil amour d’amitié devrait irriguer nos relations humaines. St Thomas propose également aux religieux de vivre les conseils évangéliques de pauvreté, chasteté et obéissance dans l’amitié. Quelles sont les qualités de cet amour d’amitié ? Elles se résument dans son caractère non possessif, souligne le P. Timothy Radcliffe. L’amour d’amitié n’est à confondre ni avec des affects, ni avec des émotions subjectives, affectives. Car il est totale dépossession de soi : l’ami doit seulement être prêt à donner sa vie pour les autres, comme nous le dit Jésus dans cette page d’Evangile. L’amour d’amitié ne retient rien pour lui, ne séduit pas, ne jalouse pas. Il laisse libre celui qui le donne comme celui qui le reçoit. Seule une juste distance peut éduquer progressivement à une telle liberté. C’est important dans la vie religieuse pour bien vivre le vœu de chasteté. C’est important dans la vie familiale pour éviter les pièges d’une amour réducteur, dominateur voire capricieux. Cette page d’Evangile nous invite à partager l’amour fraternel dans une égale amitié, dans une juste amitié qui se vit entre égaux, chacun pouvant dire comme Jésus : « je ne vous appelle plus serviteurs, mais amis ». L’amour parfois rétablit les chaînes d’un esclavage ; tandis que l’amitié les rompt en mettant chacun à égalité des autres. De même qu’il y a une égalité dans la Trinité entre le Père, le Fils et le Saint-Esprit, de même il y a une égalité entre nous, amis du Christ, frères et sœurs du Christ. Dans l’amour d’amitié, deux termes sont en tension : l’équilibre entre eux est toujours à chercher. Puisse l’Esprit Saint nous y aider !

Le 21 mai 2006,
P. Achille MESTRE mb


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