Le samedi 27 novembre 1999 à la Sorbonne
(paris), SE le Cardinal Joseph Ratzinger, Préfet de la
congrégation pour la Doctrine de la Foi, a prononcé
une conférence mettant en valeur l'apport décisif
du Christianisme à deux mille ans de civilisation, dans
ses différentes composantes philosophiques, éthiques,
artistiques...
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Au terme du second millénaire, le Christianisme se trouve,
précisément dans le domaine de son extension originelle,
en Europe, dans une crise profonde, qui repose sur la crise de
sa prétention à la vérité.
Cette
crise a une double dimension : tout d'abord se pose toujours plus
la question de savoir s'il est juste, au fond, d'appliquer la
notion de vérité à la religion, en d'autres
termes s'il est donné à l'homme de connaître
la vérité proprement dite sur Dieu et les choses
divines. L'homme contemporain se retrouve bien mieux dans la parabole
bouddhiste de l'éléphant et des aveugles : un roi
dans le Nord de l'Inde aurait un jour réuni en un lieu
tous les habitants aveugles de la ville. Puis il fit passer devant
les assistants un éléphant. Il laissa les uns toucher
la tête, en disant : c'est ça un éléphant.
D'autres purent toucher l'oreille ou la défense, la trompe,
la patte, le derrière, les poils de la queue. Là-dessus
le roi demanda à chacun : comment c'est, un éléphant
? Et selon la partie qu'ils avaient touchée, ils répondaient
: C'est comme une corbeille tressée... c'est comme un pot...
c'est comme la barre d'une charrue... c'est comme un entrepôt...
c'est comme un pilastre... c'est comme un mortier... c'est comme
un balai... Là-dessus - continue la parabole - ils se mirent
à se disputer, et en criant, au divertissement du roi.
La querelle des religions apparaît aux hommes
d'aujourd'hui comme cette querelle des aveugles-nés. Car
face aux secrets du divin nous sommes, semble-t-il, nés
aveugles.
Le Christianisme ne se trouve en aucune
manière pour la pensée contemporaine dans une position
plus positive que les autres - au contraire, avec sa prétention
à la vérité, il semble être particulièrement
aveugle face à la limite de toute notre connaissance du
divin, caractérisée par un fanatisme particulièrement
insensé, qui prend incorrigiblement pour le tout le bout
touché par l'expérience personnelle.
Ce scepticisme tout à fait général
à l'égard de la prétention à la vérité
en matière de religion est encore étayé par
les questions que la science moderne a soulevées vis-à-vis
des origines et des objets de la sphère chrétienne.
La théorie de l'évolution semble avoir surclassé
la doctrine de la création, les connaissances concernant
l'origine de l'homme surclassé la doctrine du péché
originel ; l'exégèse critique relativise la figure
de Jésus et met des points d'interrogation vis-à-vis
de sa conscience de Fils ; l'origine de l'Eglise en Jésus
apparaît douteuse, et ainsi de suite.
La
fin de la métaphysique a rendu problématique le
fondement philosophique du Christianisme, les méthodes
historiques modernes ont mis ses bases historiques dans une lumière
ambigue. Aussi est-il facile de réduire les contenus chrétiens
à un discours symbolique, de ne leur attribuer aucune vérité
plus haute que les mythes de l'histoire des religions - de les
regarder comme un mode d'expérience religieuse qui aurait
à se placer humblement à côté d'autres.
En ce sens on peut encore - à ce qui semble
- continuer à rester chrétien ; on se sert toujours
des expressions du Christianisme, dont la prétention, bien
sûr, est transformée de fond en comble : la vérité
qui avait été pour l'homme une force obligatoire
et une promesse fiable, devient désormais une expression
culturelle de la sensibilité religieuse générale,
expression qui serait, nous lasse-t-on entendre, le produit des
aléas de notre origine européenne.
La prétention à la vérité
Ernst Troeltsch, au début de ce siècle,
a formulé philosophiquement et théologiquement ce
retrait intérieur du Christianisme par rapport à
sa prétention universelle originelle, qui ne pouvait se
fonder que sur la prétention à la vérité.
Il était arrivé à la conviction que les cultures
sont insurpassables et que la religion est liée aux cultures.
Le Christianisme est alors seulement le côté du visage
de Dieu tourné vers l'Europe.
Les particularités
individuelles des cercles culturels et raciaux et les particularités
de leurs grandes formations religieuses d'ensemble acquièrent
le rang d'une instance ultime : Qui veut donc oser faire ici des
comparaisons de valeurs réellement décisives. Cela,
seul pourrait le faire Dieu lui-même, lui qui est à
l'origine de ces différences. Un aveugle-né sait
qu'il n'est pas né pour être aveugle et dès
lors il ne cessera de s'interroger sur le pourquoi de sa cécité
et sur le moyen d'en sortir.
De façon seulement
apparente l'homme s'est résigné au verdict d'être
né aveugle face à la seule réalité
qui compte en dernière instance dans notre vie. La tentative
titanesque de prendre possession du monde entier, de tirer de
notre vie et pour notre vie tout ce qui est possible, montre tout
autant que les éclats d'un culte fait d'extase, de transgression
et de destruction de soi, que l'homme ne se contente pas de ce
jugement. Car s'il ne sait pas d'où il vient et pourquoi
il existe, n'est-il pas en tout son être une créature
manquée ? L'adieu apparemment définitif à
la vérité sur Dieu et sur l'essence de notre moi,
l'apparent contentement de ne plus devoir nous occuper de cela,
trompe.
L'homme ne peut se résigner à
être et rester pour l'essentiel un aveugle-né. L'adieu
à la vérité ne peut jamais être définitif.
Les choses étant ainsi, il est nécessaire
de poser à nouveau la question démodée de
la vérité du Christianisme, si superflue et insoluble
puisse-t-elle paraître à beaucoup.
Mais
comment ? Sans aucun doute, la théologie chrétienne
va devoir examiner soigneusement, sans crainte de s'exposer, les
diverses instances qui ont été élevées
contre la prétention du Christianisme à la vérité
dans le domaine de la philosophie, des sciences naturelles, de
l'histoire naturelle. Mais d'autre part il faut aussi qu'elle
cherche à acquérir une vision d'ensemble de la question
concernant l'essence véritable du Christianisme, sa position
dans l'histoire des religions et son lieu dans l'existence humaine.
Je voudrais faire un pas dans cette direction, en
mettant en lumière la question de savoir comment, dans
ses origines, le Christianisme lui-même a vu sa prétention
dans le cosmos des religions.
A ma connaissance il n'existe aucun texte
de l'Antiquité chrétienne qui jette sur cette question
autant de lumière que la discussion d'Augustin avec la
philosophie religieuse du plus érudit des romains Marcus
Terrentius Varron (116 - 27 av. J.C.).
Varron partageait
l'image stoïcienne de Dieu et du monde ; il définit
Dieu comme animam motu ac ratione mundum gubernantem (comme
l'âme qui dirige le monde par le mouvement et la raison
), en d'autres termes : comme l'âme du monde que les Grecs
appellent le cosmos : hunc ipsum mundum esse deum. Cette
âme du monde, il est vrai, ne reçoit pas de culte.
Elle n'est pas l'objet de religio. En d'autres termes :
vérité et religion, connaissance rationnelle et
ordre cultuel se situent sur deux plans totalement différents.
L'ordre cultuel, le monde concret de la religion,
n'appartient pas à l'ordre de la res, de la réalité
comme telle, mais à celle des mores - des coutumes.
Ce ne sont pas les dieux qui ont créé
l'Etat, c'est l'Etat qui a établi les dieux dont la vénération
est essentielle pour l'ordre de l'Etat et le bon comportement
des citoyens.
La religion est dans son essence
un phénomène politique. Varron distingue ainsi trois
sortes de théologie entendant par théologie la ratio,
quae de diis explicatur - la compréhension et l'explication
du divin, pourrions-nous traduire. Telles sont la theologia
mythica, la theologia civilis et la theologia naturalis.
Au moyen de quatre définitions il explicite
ensuite ce qu'il faut entendre par ces théologies.
La première définition se rapporte aux
trois théologiens rangés sous ces trois théologies
: les théologiens de la théologie mythique sont
les poètes, parce qu'ils ont composé des chants
sur les dieux et sont ainsi des chantres de la divinité.
Les théologiens de la théologie physique (naturelle)
sont les philosophes, c'est-à-dire les érudits,
les penseurs, qui, allant au-delà des habitudes, s'interrogent
sur la réalité, sur la vérité ; les
théologiens de la théologie civile sont les peuples
qui ont choisi de ne pas s'allier aux philosophes (à la
vérité), mais aux poètes, à leurs
visions poétiques, à leurs images et figures.
La deuxième définition concerne le lieu
de la réalité sous lequel est rangée la théologie
en question. Ici à la théologie mythique correspond
le théâtre qui avait tout à fait un rang religieux,
cultuel ; selon l'opinion régnante, les spectacles ont
été institués à Rome sur ordre des
dieux.
A la théologie politique correspond
la urbs, mais l'espace de la théologie naturelle
serait le cosmos.
La troisième définition
désigne le contenu des trois théologies : la théologie
mythique aurait pour contenu les fables sur les dieux, créées
par les poètes ; la théologie d'Etat le culte ;
la théologie naturelle répondrait à la question
de savoir qui sont les dieux.
Il vaut la peine
d'écouter ici plus exactement : si - comme chez Héraclite
- ils sont faits de feu ou - comme chez Pythagore - de nombres,
ou - comme chez Epicure - d'atomes, et d'autres choses encore
que les oreilles peuvent supporter plus facilement à l'intérieur
des murs de l'école qu'au dehors, sur la place publique.
Il ressort tout à fait clairement ici que cette
théologie naturelle est une démythologisation ou
mieux : une rationalité, qui voit, de son regard critique,
les dessous de l'apparence mythique et décompose celle-ci
au moyen des sciences naturelles.
Culte et connaissance
se séparent complètement l'un de l'autre. Le culte
reste nécessaire pour autant qu'il est affaire d'utilité
politique ; la connaissance a un effet destructeur sur la religion
et ne devrait dès lors pas être mise sur la place
publique.
Finalement il y a encore la quatrième
définition : quelle sorte de réalité constituent
les diverses théologies ?
La réponse
de Varron est la suivante : la théologie naturelle s'occupe
de la nature des dieux (qui en fait n'existent pas), les deux
autres théologies traitent des divina instituta hominum
- des institutions divines des hommes. Or par là toute
la différence se réduit à celle entre la
physique en son sens antique et la religion cultuelle de
l'autre côté.
La théologie
civile n'a finalement aucun dieu, seulement la "religion"
; la "théologie naturelle" n'a pas de religion,
mais seulement une divinité.
Non, elle ne
peut avoir aucune religion, parce qu'il n'est pas possible d'adresser
religieusement la parole à son dieu : feu, nombres, atomes.
Ainsi religio (terme désignant essentiellement le culte)
et réalité, la connaissance rationnelle du réel,
se situent comme deux sphères séparées, l'une
à côté de l'autre.
La religio
ne tire pas sa justification de la réalité du divin,
mais de sa fonction politique. C'est une institution dont l'Etat
a besoin pour son existence.
Indubitablement nous
nous trouvons ici devant une phase tardive de la religion, dans
laquelle la naïveté du monde religieux est brisée
et sa décomposition est dès lors amorcée.
Mais le lien essentiel de la religion avec la communauté
de l'Etat n'en pénètre pas moins beaucoup plus en
profondeur.
Le culte est en dernière instance
un ordre positif qui comme tel ne doit pas être mesuré
à la question de la vérité. Tandis que Varron,
en son temps où la fonction politique était toujours
suffisamment forte pour la justifier comme telle, pouvait encore
défendre le culte motivé politiquement à
partir d'une conception plutôt crue de la rationalité
et de l'absence de vérité, le néoplatinisme
cherchera bientôt une autre issue à la crise, un
moyen sur lequel l'empereur Julien se basera ensuite dans son
effort pour rétablir la religion romaine d'Etat : ce que
disent les poètes, ce sont des images que l'on ne doit
pas entendre de façon physique ; mais ce sont néanmoins
des images qui expriment l'inexprimable pour tous ces hommes auxquels
la voie royale de l'union mystique est barrée.
Bien
que les images ne soient pas vraies comme telles, elles n'en sont
pas moins maintenant justifiées comme des approches de
ce qui doit nécessairement demeurer pour toujours inexprimable.
La connaissance, base de la foi chrétienne
Par là nous avons anticipé.
En effet, la position néoplatonicienne est, de sa part,
déjà une réaction contre la prise de position
chrétienne face à la question de la fondation chrétienne
du culte et de la foi qui en est à la base, de la topographie
de cette foi dans la typologie des religions. Retournons donc
à Augustin.
Où situe-t-il le Christianisme
dans la triade des religions chez Varron ? L'étonnant est
que sans l'ombre d'une hésitation il attribue sa place
au Christianisme dans le domaine de la théologie physique,
dans le domaine de la rationalité philosophique.
Il
se trouve par là en parfaite continuité avec les
théologiens antérieurs du Christianisme, les Apologètes
du IIe siècle, et même, avec Paul et sa topographie
de la réalité chrétienne dans le premier
chapitre de la lettre aux Romains : une topographie qui, de son
côté, se base sur la théologie vétéro-testamentaire
de la sagesse et remonte, au-delà de celle-ci, jusqu'aux
Psaumes et à leurs railleries à l'égard des
dieux.
Le Christianisme a, dans cette perspective,
ses précurseurs et sa préparation intérieure
dans la rationalité philosophique, et non dans les religions.
Le Christianisme n'est point basé, d'après
Augustin et d'après la Tradition biblique, selon lui normative,
sur des images et des pressentiments mythiques, dont la justification
se trouve finalement dans leur utilité politique, mais
il vise au contraire la sphère divine que peut percevoir
l'analyse rationnelle de la réalité.
En
d'autres termes : Augustin identifie le monothéisme biblique
aux vues philosophiques sur le fondement du monde qui se sont
formées, selon des variations diverses, dans la philosophie
antique. C'est ce qui est entendu quand le Christianisme, depuis
l'aréopage de saint Paul, se présente avec la prétention
d'être la religio vera.
Cela veut
dire : la foi chrétienne ne se base pas sur la poésie
et la politique, ces deux grandes sources de la religion ; elle
se base sur la connaissance.
Elle vénère
cet Etre qui se trouve au fondement de tout ce qui existe, le
Dieu véritable.
Dans le Christianisme, la
rationalité est devenue religion et non plus son adversaire.
Etant donné cela, étant donné que le Christianisme
s'est compris comme la victoire de la démythologisation,
la victoire de la connaissance et avec elle de la vérité,
il devait nécessairement se considérer comme universel
et être amené à tous les peuples : non pas
comme une religion spécifique qui en réprime d'autres,
non pas par une sorte d'impérialisme religieux, mais plutôt
comme la vérité qui rend superflue l'apparence.
Et c'est justement pour cela que dans la vaste tolérance
des polythéismes, il doit nécessairement apparaître
comme intolérable, et même comme ennemi de la religion,
comme athéisme. Il ne s'en tenait pas à la relativité
et à la convertibilité des images, il dérangeait
de la sorte surtout l'utilité politique des religions et
mettait ainsi en péril les fondements de l'Etat, dans lequel
il ne voulait pas être une religion parmi les autres, mais
la victoire de l'intelligence sur le monde des religions.
D'autre part, se rattache aussi à
cette topographie de la sphère chrétienne dans le
cosmos de la religion et de la philosophie la force de pénétration
du Christianisme. Déjà avant le début de
la mission chrétienne, des cercles cultivés de l'Antiquité
avaient cherché dans la figure de l'homme qui craint Dieu
une alliance avec la foi judaïque.
Celle-ci
leur apparaissait comme une figure religieuse du monothéisme
philosophique correspondant aux exigences de la raison en même
temps qu'au besoin religieux de l'homme.
A ce besoin,
la philosophie seule ne pouvait répondre : on ne prie pas
un dieu simplement pensé. Dans cette alliance avec la Synagogue,
il y avait encore un reste insatisfaisant : le non-Juif ne pouvait
jamais en effet être qu'un associé sans arriver à
une totale appartenance. Cette chaîne, la figure du Christ,
dans le Christianisme, ainsi que Paul l'interpréta, la
rompait.
Désormais le monothéisme
religieux du Judaïsme était devenu universel et par
là l'unité entre pensée et foi, la religio
vera, était devenue accessible à tous.
Justin
le philosophe, Justin le martyr ( 167) peut servir de figure symptomatique
de cet accès au Christianisme : il avait étudié
toutes les philosophies et reconnu finalement dans le Christianisme
la vera philosophia. En devenant chrétien, il n'avait
pas, selon sa propre conviction, renié la philosophie,
mais était alors seulement devenu vraiment philosophe.
La conviction que le Christianisme est une philosophie,
la philosophie parfaite, celle qui a pu pénétrer
jusqu'à la vérité, demeura en vigueur longtemps
encore après l'époque patristique. Elle est présente
au XIVe siècle dans la théologie byzantine chez
Nicolas Cabasilas de façon encore tout à fait normale.
Certes, on n'entendait pas seulement par là la philosophie
comme une discipline académique de nature purement théorique,
mais aussi et surtout, au plan pratique, comme l'art de vivre
et mourir justement, un art qui ne peut cependant réussir
qu'à la lumière de la vérité.
Les liens à la métaphysique et à l'histoire, principes fondamentaux
La jonction de la rationalité et
de la foi, qui se réalisa dans le développement
de la mission chrétienne et dans l'édification de
la théologie chrétienne, amena bien sûr également
dans l'image philosophique de Dieu des correctifs décisifs,
dont deux doivent être surtout nommés.
Le
premier consiste en ce que le Dieu auquel croient les chrétiens
et qu'ils vénèrent, à la différence
des dieux mythiques et politiques est véritablement natura
Deus ; en cela il satisfait aux exigences de la rationalité
philosophique.
Mais en même temps vaut l'autre
aspect : non tamen omnis natura est Deus - tout ce qui
est nature n'est pas Dieu.
Dieu est Dieu par nature,
mais la nature comme telle n'est pas Dieu. Il se produit une séparation
entre la nature universelle et l' être qui la fonde, qui
lui donne son origine.
Seulement alors la physique
et la métaphysique arrivent à une claire distinction
l'une de l'autre. Seul le véritable Dieu que nous pouvons
reconnaître par la pensée dans la nature, est objet
de prière. Mais il est plus que la nature. Il la précède,
et elle est sa créature.
A cette séparation
entre la nature et Dieu s'adjoint une seconde découverte,
encore plus décisive : le dieu, la nature, l'âme
du monde ou quelque nom qu'on lui donnât, on n'avait pas
pu le prier ; il n'était pas un dieu religieux.
Or
maintenant, et c'est ce que dit déjà la foi de l'Ancien
Testament et plus encore celle du Nouveau Testament, ce dieu qui
précède la nature s'est tourné vers les hommes.
C'est précisément parce qu'il n'est
pas simplement la nature, qu'il n'est pas un dieu silencieux.
Il est entré dans l'histoire, il est venu à la rencontre
de l'homme, et c'est pourquoi l'homme peut maintenant le rencontrer.
Il peut se lier à Dieu parce que Dieu s'est
lié à l'homme. Les deux dimensions de la religion,
qui se séparaient toujours l'une de l'autre, la nature
en son règne éternel et le besoin de salut de l'homme
souffrant et luttant, sont reliées l'une à l'autre.
La rationalité peut devenir religion, parce
que le dieu de la rationalité est lui-même entré
dans la religion. L'élément revendiquant finalement
la foi, la Parole historique de Dieu, n'est-il pas en effet le
présupposé pour que la religion puisse se tourner
désormais vers le Dieu philosophique, qui n'est pas un
Dieu purement philosophique et qui néanmoins ne répugne
pas à la connaissance de la philosophie, mais l'assume
?
Ici se manifeste une chose étonnante :
les deux principes fondamentaux apparemment contraires du Christianisme
: le lien à la métaphysique et le lien à
l'histoire, se conditionnent et se rapportent l'un à l'autre
; ils constituent ensemble l'apologie du Christianisme en tant
que religio vera.
Si en conséquence on peut dire que
la victoire du Christianisme sur les religions païennes fut
au fond rendue possible par sa prétention à l'intelligibilité,
il faut ajouter qu'un deuxième motif de même importance
y est lié. Il consiste d'abord, pour le dire de façon
tout à fait générale, dans le sérieux
moral du Christianisme, caractéristique que, du reste,
Paul déjà avait également mis en rapport
avec la rationalité de la foi chrétienne : ce que
vise au fond la loi, les exigences essentielles, mises en lumière
par la foi chrétienne, du Dieu unique eu égard à
la vie de l'homme, satisfait aux exigences du coeur de l'homme,
de chaque homme, en sorte que, lorsque cette loi se présente
à lui, il la reconnaît comme le Bien.
Elle
correspond à ce qui est bon par nature (Rm 2, 14s). L'allusion
à la morale stoïcienne, à son interprétation
éthique de la nature, est ici aussi manifeste que dans
d'autres textes pauliniens, par exemple dans la lettre aux Philippiens
: Tout ce qu'il y a de vrai, de noble, de juste, de pur, d'aimable,
d'honorable, tout ce qu'il peut y avoir de bon dans la vertu et
la louange humaines, voilà ce qui doit vous préoccuper
(Ph 4, 8). Ainsi l'unité fondamentale (encore que critique)
avec la rationalité philosophique, présente dans
la notion de Dieu, se confirme et se concrétise dès
lors dans l'unité, elle aussi critique, avec la morale
philosophique.
De même que dans le domaine
du religieux le Christianisme dépasssait les limites de
la sagesse de la philosophie d'école par le fait précisément
que le Dieu pensé se laissait rencontrer comme un Dieu
vivant, ainsi il y avait ici aussi un dépassement de la
théorie éthique en une praxis morale, vécue
et concrétisée de façon communautaire, dans
laquelle la perspective philosophique était transcendée
et transposée dans l'action réelle, en particulier
par la concentration de toute la morale sur le double commandement
de l'amour de Dieu et du prochain.
Le Christianisme,
pourrait-on dire en simplifiant, convainquait par le lien de la
foi avec la raison et par l'orientation de l'action vers la Caritas,
le soin charitable des souffrants, des pauvres et des faibles,
par delà toutes les limites de condition. Que ceci fût
la force du Christianisme, on peut certainement le voir le plus
clairement à la façon dont l'empereur Julien essaya
de rétablir, sous une forme rénovée, le paganisme.
Lui, le Pontifex maximus de la religion rétablie
des antiques dieux, se mit à instituer, ce qui n'avait
pas existé jusque-là, une hiérarchie païenne,
faite de prêtres et de métropolites. Les prêtres
devaient être des exemples de moralité ; ils devaient
s'adonner à l'amour de Dieu (la divinité suprême
par delà les dieux) et du prochain. Ils étaient
obligés de poser des actes de charité à l'égard
des pauvres, il ne leur était plus permis de lire les comédies
laxistes et les romans érotiques, et ils devaient prêcher
aux jours de fête sur un argument philosophique pour instruire
et former le peuple.
Teresio Bosco dit avec droit
à ce sujet que l'empereur cherchait de cette façon,
en réalité, non point à rétablir le
paganisme mais à le christianiser - en une synthèse,
forcée en direction du culte des dieux, entre la rationalité
et la religion.
La synthèse entre la raison, la foi et la vie
En jetant un coup d'oeil en arrière,
nous pouvons dire que la force qui transforma le Christianisme
en une religion mondiale, consista dans sa synthèse entre
raison, foi et vie ; c'est précisément cette synthèse
qui est exprimée en abrégé dans le mot de
religio vera.
D'autant plus s'impose la
question : pourquoi cette synthèse ne convainc-t-elle plus
aujourd'hui, pourquoi la rationalité et le Christianisme
sont-ils au contraire considérés aujourd'hui comme
contradictoires et même exclusifs l'un par rapport à
l'autre ?
Qu'est-ce qui a changé dans la
rationalité, qu'est-ce qui a changé dans le Christianisme,
pour qu'il en soit ainsi ?
Autrefois le néoplatonisme,
en particulier Porphyre, avait opposé à la synthèse
chrétienne une autre interprétation du rapport entre
philosophie et religion, une interprétation qui se comprenait
comme une refondation philosophique de la religion des dieux.
C'est sur elle qu'avait édifié Julien et qu'il avait
échoué.
Mais aujourd'hui c'est justement
cette autre manière d'harmoniser la religion et la rationalité,
qui semble s'imposer comme la forme de religiosité adaptée
à la conscience moderne.
Porphyre formule
ainsi sa première idée fondamentale : latet omne
verum - la vérité est cachée.
Rappelons-nous
la parabole de l'éléphant, qui est exactement déterminée
par cette idée dans laquelle le bouddhisme et le néoplatonisme
se rencontrent.
Selon elle, il n'y a pas de certitude
sur la vérité, sur Dieu, mais seulement des opinions.
Dans la crise de Rome au IVe siècle tardif,
le sénateur Symmaque - image spéculaire de Varron
et de sa théorie de la religion - a ramené la conception
néoplatonicienne à des formules simples et pragmatiques,
que nous pouvons trouver dans son discours tenu en 384 devant
l'empereur Valentinien II, en défense du paganisme et en
faveur du rétablissement de la déesse Victoria dans
le sénat romain.
Je cite seulement la phrase
décisive, devenue célèbre : C'est la même
chose que tous vénèrent, c'est une unique chose
que nous pensons, ce sont les mêmes étoiles que nous
contemplons, le ciel au-dessus de nous est unique, c'est le même
monde qui nous enveloppe ; qu'importent les espèces variées
de sagesse par lesquelles chacun cherche la vérité.
On ne peut parvenir par une unique voie à un mystère
aussi grand.
Tel est exactement ce que dit aujourd'hui
la rationalité : la vérité en tant que telle,
nous ne la connaissons pas ; dans des images les plus diverses,
c'est au fond la même chose que nous visons. Un mystère
aussi grand, le divin, ne peut être réduit à
une seule figure qui exclue toutes les autres - à une voie
qui obligerait tout le monde. Il y a beaucoup de voies, il y a
beaucoup d'images, toutes reflètent quelque chose du tout
et aucune n'est elle-m ême le tout.
L'ethos
de la tolérance appartient à qui reconnaît
en chacune un bout de vérité, à qui ne place
le sien plus haut que celui de l'autre et qui s'insère
paisiblement dans la symphonie polymorphe de l'éternel
Inaccessible.
Celui-ci en effet se voile dans des
symboles, mais ces symboles n'en paraissent pas moins être
notre unique possibilité de parvenir d'une certaine manière
à la divinité.
La prétention du Christianisme d'être
la religio vera serait donc dépassée par
le progrès de la rationalité
Est-il
forcé d'abaisser le niveau de sa prétention et de
s'insérer dans la vision néoplatonicienne ou bouddhiste
ou hindoue de la vérité et du symbole, de se contenter
- comme Troeltsch l'avait proposé - de montrer de la face
de Dieu le côté tourné vers les européens
?
Faut-il peut- être même faire un
pas de plus que Troeltsch, qui considérait encore le Christianisme
comme la religion adaptée à l'Europe, tenant compte
du fait qu'aujourd'hui l'Europe elle-même doute qu'elle
soit adaptée ?
Telle est la véritable
question à laquelle l'Eglise et la théologie doivent
faire face aujourd'hui.
Toutes les crises à
l'intérieur du Christianisme que nous observons de nos
jours, ne reposent que tout à fait secondairement sur des
problèmes institutionnels.
Les problèmes
d'institutions comme de personnes dans l'Eglise dérivent
finalement de cette question et du poids énorme qu'elle
possède.
Personne ne s'attendra à
ce que cette provocation fondamentale au terme du second millénaire
chrétien trouve, même de loin, une réponse
définitive dans une conférence.
Elle
ne peut absolument pas trouver de réponse purement théorique,
de même que la religion, en tant qu'attitude ultime de l'homme,
n'est jamais seulement de la théorie. Elle exige cette
combinaison de connaissance et d'action, qui a fondé la
force de conviction du Christianisme des Pères.
Cela ne signifie en aucune manière
que l'on puisse se dérober aux exigences intellectuelles
du problème en renvoyant à la nécessité
de la praxis.
Je chercherai seulement pour
finir à ouvrir une perspective qui pourrait montrer la
direction. Nous avions vu que l'unité relationnelle, entre
rationalité et foi, à laquelle finalement Thomas
d'Aquin avait donné une forme systématique, a été
déchirée moins par le développement de la
foi que plutôt par les nouveaux progrès de la rationalité.
Comme étapes de cette séparation mutuelle
on pourrait nommer Descartes, Spinoza, Kant.
La
nouvelle synthèse englobante que tente Hegel ne rend pas
à la foi son lieu philosophique, mais elle essaie de transposer
celle-ci en raison et de l'abolir comme foi.
A
cette absoluité de l'esprit, Marx oppose l'unicité
de la matière ; la philosophie doit dès lors être
complètement ramenée à la science exacte.
Seule la connaissance scientifique exacte vaut encore le nom de
connaissance. L'idée du divin est ainsi congédiée.
La prophétie d'Auguste Comte qu'un jour il y aura une physique
de l'homme et que les grandes questions jusqu'ici laissées
à la métaphysique devraient être à
l'avenir traitées aussi positivement que tout ce qui est
déjà aujourd'hui science positive, a laissé
en notre siècle, dans les sciences humaines un écho
impressionnant.
La séparation opérée
par la pensée chrétienne entre la physique et la
métaphysique est toujours plus abandonnée.
Tout
doit de nouveau devenir de la physique. Toujours plus, la théorie
de l'évolution s'est cristallisée comme la voie
pour faire disparaître définitivement la métaphysique,
pour rendre superflue l' hypothèse de Dieu (Laplace) et
formuler une explication du monde strictement scientifique.
Une théorie de l'évolution expliquant
de façon englobante l'ensemble de tout le réel est
devenue une sorte de philosophie première qui représente
pour ainsi dire le fondement véritable de la compréhension
rationnelle du monde.
Toute tentative pour mettre
en jeu des causes différentes de celles qu'élabore
une telle théorie positive, toute tentative de métaphysique
doit apparaître comme une rechute en deçà
de la raison, comme une baisse de niveau par rapport à
la prétention universelle de la science
Aussi
l'idée chrétienne de Dieu est-elle nécessairement
considérée comme non scientifique. A cette idée
ne correspond plus aucune theologia physica : l'unique
theologia naturalis est, dans cette vision, la doctrine
de l'évolution et celle-ci ne connaît précisément
pas de Dieu, ni de Créateur dans le sens du Christianisme
(du judaïsme et de l'islam), ni d'âme du monde ou de
dynamisme intérieur dans le sens de la Stoa. Eventuellement,
on pourrait, dans le sens du Bouddhisme, considérer le
monde tout entier comme une apparence et le néant comme
le véritable réel, et justifier en ce sens les formes
mystiques de religion qui ne sont pas, à tout moins, en
concurrence directe avec la raison.
La rationalité du Christianisme
Le dernier mot est-il par là prononcé
? La raison et le Christianisme sont-ils de la sorte définitivement
séparés l'un de l'autre ?
En tout
état de cause, aucun chemin ne passe à côté
de la discussion sur la portée de la doctrine de l'évolution
comme philosophie première et sur l'exclusivité
de la méthode positive comme unique mode de science et
de rationalité. Cette discussion doit donc être entreprise
par l'une et l'autre parties avec sérénité
et dans la disponibilité à écouter, ce qui
n'est arrivé jusqu'ici que dans une faible mesure.
Personne ne pourra mettre sérieusement en doute
les preuves scientifiques des processus micro-évolutifs.
R. Junker et S. Scherer disent à ce propos
dans leur manuel critique (kritisches Lesebuch) sur l'évolution
: De tels événements (les processus micro-évolutifs)
sont bien connus à partir des processus naturels de variation
et de formation.
Leur examen au moyen de la biologie
de l'évolution amena à des connaissances significatives
concernant la capacité géniale d'adaptation des
systèmes vivants.
Ils disent en ce sens
que l'on peut caractériser à bon droit la recherche
des origines comme la discipline royale de la biologie. Ce n'est
donc pas à cela que se réfère la question
qu'un croyant se posera face à la raison moderne, mais
à l'extension d'une philosophia universalis qui veut devenir
une explication générale du réel et tend
à ne plus laisser aucun autre niveau de la pensée.
Dans la doctrine elle-m ême de l'évolution,
le problème se signale lors du passage de la micro à
la macro-évolution, passage au sujet duquel Szamarthy et
Maynard Smith, l'un et l'autre partisans convaincus d'une théorie
englobante de l'évolution, admettent eux-m êmes :
Il n'y a pas de motif théorique qui laisserait penser que
des lignes évolutives croissent en complexité avec
le temps ; il n'y a pas non plus de preuves empiriques que cela
se produise.
La question qu'il faut poser ici,
va à vrai dire plus en profondeur : il s'agit de savoir
si la doctrine de l'évolution peut se présenter
comme une théorie universelle de tout le réel, au
delà de laquelle des questions ultérieures sur l'origine
et la nature des choses ne sont plus permises ni m ême nécessaires,
ou si de telles questions dernières ne dépassent
pas au fond le domaine de la recherche ouverte aux sciences naturelles.
Je voudrais poser la question de façon encore
plus concrète. Tout est-il dit avec un type de réponses
tel que nous le trouvons par exemple chez Popper dans la formulation
suivante : La vie comme nous la connaissons consiste en des "corps"
physiques (mieux des processus et des structures), qui résolvent
des problèmes.
C'est ce que les différentes
espèces ont "appris" par la sélection
naturelle, c'est-à-dire par la méthode de reproduction
plus variation ; une méthode qui, de son côté,
fut apprise selon la même méthode. C'est une régression,
mais elle n'est pas infinie... En fin de compte il en va d'une
alternative qui ne se laisse plus résoudre simplement par
les sciences naturelles ni non plus au fond par la philosophie.
Il en va de la question de savoir si la raison ou le rationnel
se trouve ou non au commencement de toutes les choses et à
leur fondement.
Il en va de la question de savoir
si le réel a surgi sur la base du hasard et de la nécessité
(ou, avec Popper, suivant Butler, du luck et cunning
[heureux hasard et prévision]), et donc de ce qui est sans
raison, si, en d'autres termes, la raison est un produit latéral
accidentel de l'irrationnel et est finalement aussi insignifiant
dans l'océan de l'irrationnel, ou si reste vrai ce qui
constitue la conviction fondamentale de la foi chrétienne
et de sa philosophie : In principio erat Verbum - au commencement
de toutes les choses il y a la force créatrice de la raison.
La foi chrétienne est aujourd'hui comme hier
l'option pour la priorité de la raison et du rationnel.
Cette question ultime ne peut plus, comme il a été
dit, être résolue au moyen d'arguments tirés
des sciences naturelles, et la pensée philosophique elle-même
se heurte ici à ses limites. En ce sens on ne peut fournir
de preuve dernière de l'option chrétienne fondamentale.
Mais la raison peut-elle finalement, sans se renier elle-même,
renoncer à la priorité du rationnel sur l'irrationnel,
à l'existence originelle du Logos ? Le modèle herméneutique
offert par Popper, qui revient sous diverses formes dans d'autres
présentations de la philosophie première montre
que la raison ne peut s'empêcher de penser l'irrationnel
selon sa mesure, et donc rationnellement (résoudre des
problèmes, élaborer des méthodes !), rétablissant
par là implicitement le primat précisément
contesté de la raison.
Par son option en
faveur du primat de la raison, le Christianisme demeure aujourd'hui
encore rationalité et je pense qu'une rationalité
qui se débarrasse de cette option devrait signifier, contrairement
aux apparences, non point une évolution mais une involution
de la rationalité.
Nous avions vu auparavant que dans la conception
de l'Antiquité chrétienne, les notions de nature,
homme, Dieu, éthos et religion étaient indissolublement
imbriquées l'une dans l'autre et que cette imbrication
avait précisément aidé le Christianisme à
voir clair dans la crise des dieux et dans la crise de l'antique
rationalité.
L'orientation de la religion
vers une vision rationnelle du réel en tant que tel, l'ethos
comme partie de cette vision, et son application concrète
sous le primat de l'amour s'associèrent l'un à l'autre.
Le primat du logos et le primat de l'amour se révélèrent
comme identiques.
Le logos n'apparut pas seulement
comme raison mathématique à la base de toutes les
choses, mais comme amour créateur jusqu'au point de devenir
compassion à l'égard de la créature.
La dimension cosmique de la religion qui, dans la
puissance de l' être, vénère le Créateur,
et sa dimension existentielle, la question de la rédemption,
se compénétrèrent et devinrent un unique
problème.
De fait, une explication du réel
qui ne peut fonder également de faÁon sensée
et compréhensive un ethos, doit rester nécessairement
insuffisante. Or c'est un fait que la théorie de l'évolution,
là où elle se risque à s'élargir en
philosophia universalis, tente de refonder également
l'ethos sur la base de l'évolution.
Mais
cet ethos de l'évolution, qui trouve inéluctablement
sa notion clé dans le modèle de la sélection,
et donc dans la lutte pour la survie, dans la victoire du plus
fort, dans l'adaptation réussie, n'a à offrir que
peu de consolations. Là m ême où l'on cherche
à l'embellir de diverses manières, il demeure finalement
un ethos cruel. L'effort pour distiller le rationnel à
partir d'une réalité en elle-m ême insensée,
échoue ici clairement à vue d'oeil. Tout cela sert
bien peu pour ce dont nous avons besoin : une éthique de
la paix universelle, de l'amour pratique du prochain et du nécessaire
dépassement du bien individuel.
La tentative pour redonner, en cette crise de l'humanité, un sens compréhensif à la notion de Christianisme comme religio vera, doit pour ainsi dire miser pareillement sur l'orthopraxie et sur l'orthodoxie. Son contenu devra consister, au plus profond, aujourd'hui - à vrai dire comme autrefois - en ce que l'amour et la raison coÔncident en tant que piliers fondamentaux proprement dits du réel : la raison véritable est l'amour et l'amour est la raison véritable. Dans leur unité, ils sont le fondement véritable et le but de tout le réel.