INDEPENDANCE et LIBERTE...
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(Cette "chronique" est plus spécialement réservée aux élèves de Terminales, qui étudient le thème de la liberté dans leur programme de philosophie)"Mes parents ne me laissent pas assez de liberté ..." ."Je veux être libre pour faire ce que je veux ..."
Le plus souvent, quand on évoque la liberté, c'est souvent la réponse que vous me donnez. Mais il faut savoir qu'il y a souvent confusion entre les deux termes de liberté et d'indépendance, comme nous allons le voir.
Car l'indépendance et la liberté sont deux concepts totalement différents. Aussi devons-nous, pour bien comprendre cela, essayer de savoir ce qu'elles sont réellement l'une et l'autre, dans leur signification profonde.Par exemple, cela signifierai qu'être libre serait : dépenser mon argent comme je l'entends, user de mon temps sans en rendre compte à personne, ou encore peut-être, user de mon corps comme bon me semble ... Finalement, ce qui est exprimé là peut-être résumé ainsi : " Je suis libre si je ne dépend de personne".
Or, ces réflexions n'expriment simplement d'un désir d'indépendance, notamment à l'égard de l'entourage immédiat (parents, amis, professeurs...), mais il ne s'agit nullement de liberté.
En effet, nous parlons ici d'indépendance à l'égard de ce qui est considéré comme des contraintes, matérielles ou morales, mais supprimer ces contraintes n'est pas donner la liberté.
Lorsque l'on dit à prisonnier : "je vous rends la liberté, cela veut bien dire qu'on lui supprime des contraintes. Et on emploie à tort ce mot de liberté, en disant que le prisonnier est libre. Enlever les contraintes n'est pas donner la liberté. Car nous verrons ensuite que la liberté est une réalité qui se situe au-dedans de nous même et que personne ne peut nous l'enlever.Nous venons d'évoquer les contraintes. L'indépendance que l'on revendique peut également être une indépendance à l'égard des personnes. Vous dites "mes parents ne me laissent pas libre". Il faudrait plus justement dire : mes parents ne me retirent pas assez de contraintes, ou m'obligent à faire des choses que je n'ai pas envie de faire. Mais ce n'est pas encore complètement du domaine de la liberté.
Il faut bien réaliser que nous vivons en société (famille, école, milieu professionnel, ville, pays, etc. ...) et que cette vie implique nécessairement un certain nombre de règles, et une nécessaire dépendance les uns des autres et réciproquement.
Il existe en effet des rapports de dépendances entre les personnes à l'intérieur de la famille, de l'entreprise, de la cité, de la société dans laquelle on vit. On est dépendant de celui qui vous nourrit, qui vous loge, qui vous donne un salaire, qui établit la loi, etc...
Les différentes activités humaines sont reliées entre elles par le jeux des dépendances mutuelles. C'est aussi tout ce qui fait la richesse des relations humaines, quand cette dépendance est reconnue, acceptée, non par contrainte, mais par intelligence et amour.
Ainsi, un être humain qui ne raisonnerait que dans des termes de contraintes par rapport aux relations dont il est l'objet ou l'acteur, ne pourrait jamais trouver son épanouissement ni son bonheur, parce qu'il n'accepterait pas non plus la place et le rôle qui est le sien dans la vie, pour ceux qui l'entourent.**** Il faut donc se demander maintenant : qu'est-ce que la liberté ? D'où vient-elle ? A quoi sert-elle ? Donc, finalement, sommes-nous libres, et pourquoi ? Ce sont là des questions essentiellement philosophiques puisqu'elles touchent profondément au sens même de notre vie. Et il est difficile d'expliquer vraiment ce qu'est la liberté sans faire appel à un minimum de notions philosophiques et à quelques grands maîtres.
Il y a plusieurs approches dans les réponses que l'on pourra apporter, comme il y a plusieurs niveaux de liberté. Ainsi, le Père Marie-Dominique Philippe (1) distingue par exemple, la liberté de l'artiste, celle qui orient notre activité artistique et qui a sa source dans l'intelligence, de la liberté qui s'applique à notre activité éthique, morale, et qui a pour source l'amour.
Autre exemple : en posant des actes qui débouchent sur le choix d'un métier, j'exerce une liberté différente de celle qu'exprime l'acte de choisir un ami.
Ainsi, on peut comprendre que la liberté nous permet d'orienter nos actes et nos choix vers quelque chose que nous désirons. La liberté implique donc toujours un désir, une attirance, un amour, une orientation vers une fin (finalité), vers un bien. Qu'il s'agisse d'un bien matériel, d'une personne humaine, ou du Bien Souverain, il faut nécessairement, pour être libre, une attirance et une orientation vers une fin.
Car c'est le désir que je peux avoir pour une chose ou une personne qui va orienter mes actes en vue de posséder cette chose ou le cur de cette personne, et cela fera mon bonheur. C'est ainsi que l'on peut dire que "la liberté est un moyen pour atteindre notre bien, c'est-à-dire notre bonheur : la raison d'être de la liberté, c'est en réalité le bonheur de l'homme." (2)Le bonheur aussi a des degrés divers : il peut y avoir des "petits bonheur", comme déguster un gâteau, aller voir un bon film... D'autres bonheurs peuvent aussi nous attirer : avoir une belle voiture, un métier qui nous plaît, la richesse, la gloire ... Mais aucun de ces biens n'est vraiment durable ni ne peut nous apporter un bonheur durable (quand on a "tout", on désire toujours plus ...). Or, justement, nous aspirons réellement à un bonheur durable, nous voulons être heureux, toujours. Mais " l'homme est un être fini qui désire un bonheur infini ... et la liberté n'est donnée à l'homme que comme un moyen d'atteindre le Bien qui le rendra heureux durablement et en vérité : ce Bien Suprême n'est autre que Dieu Lui-même"(2). C'est un écho à ces mots célèbres de Saint Augustin : "Tu nous a fait pour Toi, Seigneur, et notre coeur est sans repos tant qu'il ne repose en Toi".
Au coeur de ce problème de la liberté, nous trouvons bien la notion de finalité, c'est à dire ce qui oriente nos actes et toute notre vie. Si nous voulons simplifier, on peut dire que la liberté est la possibilité de choisir notre plus grand bien.
Et pour bien comprendre ce qu'est la liberté, on ne peut la dissocier ni de la notion de choix, ni de la notion de finalité. C'est pourquoi "pour que la liberté puisse naître, il faut avoir suffisamment de recul à l'égard des biens qui s'offrent à nous" et "il faut que l'intelligence puisse estimer, juger de la relativité de certains biens, par rapport à un bien plus grand ou au Bien Suprême qui est Dieu". Il faut donc "nécessairement un jugement d'estimation à l'égard de la relativité de mes biens et de mes activités". (3). Ainsi, "ma liberté augmente dans la mesure où ma volonté se porte vers un bien plus grand, où je suis capable d'activités plus parfaites. (...) Autrement dit, si j'opte pour l'amour du Bien Souverain, nécessairement ma capacité de liberté augmente, parce que par rapport à l'amour de ce Bien Souverain, tous les autres biens se relativisent. Alors que si j'opte pour un bien humain, la richesse par exemple, tous les autres biens doivent lui être relatifs, subordonnés, si vous préférez, et dans ce cas, les biens spirituels deviennent relatifs (second par rapport) à un bien matériel. Mon esprit devient alors esclave de ce bien."(id.)
Nous voyons bien ici combien les notions de liberté et de volonté sont également indissociables. Il nous faut encore approfondir :
"Si j'oriente ma vie vers une finalité transcendante qui me dépasse (le Bien Suprême, Dieu), l'amour que j'ai pour ce bien relativise une quantité d'autres biens et ma liberté augmente... Il se creuse en moi, en fonction même de cet amour, une capacité plus grande de liberté. (...) Au contraire, si je suis attiré par un bien immédiat, un bien inférieur à moi, je vais me diminuer en recherchant ce bien et, progressivement, ma capacité de liberté va diminuer. Elle diminue parce que s'imposent à moi les moyens absolument nécessaires à l'obtention de ce bien immédiat."(3).
On peut prendre facilement des exemples d'application dans les phénomènes de dépendances : tabac, alcool, drogue, mais aussi dans le domaine du plaisir, de la jalousie, de la concupiscence...La liberté est donc ce qui nous permet d'orienter nos choix de vie vers ce que nous souhaitons être notre bonheur. Si notre bonheur, éternel, est de partager la vie de Dieu, notre liberté doit constamment nous permettre de poser des actes en vue d'obtenir cette vie en Dieu.
Nous pouvons mieux comprendre maintenant pourquoi l'homme a été créé libre par un Dieu d'Amour.
Car ce Dieu d'Amour ne désire qu'une chose, c'est que je l'aime, que tout homme puisse répondre à Son Amour. Or on ne peut aimer par contrainte, on ne peut obliger personne à aimer. Si vous obligez quelqu'un à vous aimer sous la contrainte, il ne pourra pas vous aimer vraiment : il sera votre esclave, et non votre ami. Il n'y a de véritable amour que libre. Dieu n'a pas voulu faire de nous ses esclaves, mais des personnes humaines qui puissent répondre librement à son amour, l'aimer en retour et partager ainsi Sa Vie d'Amour.
Parce que l'homme est libre, il peut choisir, s'engager, se donner. Il est libre d'aimer ou peut refuser d'aimer. Dieu a pris le risque de notre liberté pour nous offrir la joie d'aimer et d'être aimé. Et Il respecte infiniment notre liberté parce qu'Il nous aime infiniment. "La joie de Dieu, c'est que nous soyons capables de choisir, de ce choix qu'implique une connaissance, au-delà de laquelle est un amour très profond, spirituel (celui que St Thomas appelle l'amour d'amitié) qui est un amour parfait."(3).**** Il nous faut terminer en parlant d'une liberté bien particulière qui est la liberté chrétienne.
Elle nous vient de l'Esprit Saint. "L'Esprit Saint nous rend libres de cette liberté spécifique, et nous sommes libres dans la mesure où nous sommes chrétiens. ... Cette liberté du chrétien est de plus en plus intérieure... C'est la liberté qui vient de ce que j'ai opté pour le Christ, et que je me considère comme lié à Lui (en faisant oeuvre commune avec Lui)... Donc, c'est dans l'amour que j'ai pour le Christ, et par Lui, pour le Père, dans l'Eprit-Saint, que je suis libre... Plus nous aimons le Christ, plus nous sommes libres, parce que cet amour à l'égard du Christ nous fait mieux comprendre la relativité des autres biens. (...) On retrouve là, la liberté suprême qui est toute entière ordonnée à l'amour et qui permet à l'amour d'être entièrement lui-même (... Nous rejoignons bien ici l'aspiration la plus profonde de la liberté de choix : quand on aime beaucoup quelqu'un, on le choisit librement et cet acte libre de choix est tout entier ordonné à l'amour le plus grand".
C'est vrai dans le mariage, c'est vrai pour l'amour de Dieu.
Par amour, on choisit librement de devenir dépendant de l'objet de notre amour : dépendant de la personne aimée, dans l'amitié ou le mariage ; dépendant de Dieu, et c'est l'amour que nous montrent les saints.
C'est ainsi que l'on pourrait conclure : "la liberté se mesure, non à ce qu'elle prend, en l'enlevant nécessairement aux autres, mais à ce qu'elle donne. Le don de soi lui apporte son ultime perfection. L'âme de la liberté es la générosité. C'est pourquoi le saint (...) la répand autour de lui. La liberté, en effet, ne conquiert pas sans le concours des autres. Elle suppose le lien de l'amour. Il faudrait aimer avant de faire ce que l'on veut." (4).Odile
(1) Père Marie-Dominique Philippe, dominicain, fondateur de la Congrégation St Jean, philosophe et théologien, auteurs de très nombreux ouvrages et conférences. Je me suis inspirée de son livre "Liberté, Vérité, Amour" (Ed. Fayard/98)
(2) Hervé Pasqua, docteur en philosophie, Doyen de l'Institut Universitaire St Melaine de Rennes - extraits de sa conférence sur la Liberté - (Nantes / février 98)
(3) citations tirées de "Liberté, Vérité, Amour"du R.P. M.D. Philippe, op.
(4) Pr. H. Pasqua.
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