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    "Bienheureux les pauvres en esprit, car le royaume de Dieu leur appartient"

    Le Seigneur n'a pas dit (du moins dans Saint Matthieu) : "Bienheureux les pauvres". Il a précisé : "Bienheureux les pauvres en esprit" car il y a des pauvres très malheureux : ceux précisément qui, s'ils sont pauvres de bien, ne sont pas "pauvres en esprit" : en esprit, ils sont riches de tout ce qu'ils n'ont pas, hargneux à l'égard de ceux qu'ils convoitent ; ils ne sont pas heureux et, de ce fait, ils sont encore moins "bienheureux". Car le Seigneur ne peut bénir des sentiments si contraires à l'évangile, même si ces sentiments sont motivés par une grande misère. Même si, celle-ci explique ceux-là.

    A contrario, l'on peut être riche de biens et pauvre en esprit. C'est le cas d'un saint Louis, qui  portait un cilice sous son hermine, qui marchait pieds nus sous l'enveloppe de ses souliers de vair, qui mettait de l'eau dans ses sauces pour les affadir : il était pauvre d'esprit au milieu de ses richesses ; il ne prenait d'elles que ce qui était nécessaire à son prestige de roi ; il rejetait le reste, dans le secret de sa vie et celui de son coeur.

    Le riche, qui à l'instar de saint Louis, est pauvre en esprit, c'est celui que ne dépense pour lui-même que ce qui est nécessaire à sa subsistance, au maintien de son rang social, au bon fonctionnement de ses affaires, le reste appartenant  à Dieu, et qui le dépense pour le bien physique et moral des pauvres qui l'entourent :
    les affamés de pain,

    les affamés d'amour,
    les affamés de Dieu.

    Le chrétien qui veut être "pauvre en esprit" doit longuement hésiter à dépenser pour lui-même : voir s'il peut faire avec ce qu'il a, en ce qui concerne le vêtement ; être frugal, en ce qui concerne le boire et le manger, être simple dans le décor de sa vie. Mais par contre, il doit être simple pour les autres, ne pas hésiter à faire un cadeau, à donner un pourboire, à ouvrir sa maison, sa table et son coeur.

    Il sera "pauvre en esprit" s'il n'hésite pas à retenir à goûter, ou même à déjeuner, non seulement ses proches, cela va de soi, mais l'ami venu demander un service, le voisin venu signaler une fuite d'au, l'ouvrier, le livreur, le démarcheur et (pourquoi pas ?) le témoin de Jéhovah venu pour tenter de le convertir.
    Et si, pour avoir l'invitation facile, pour avoir toujours de quoi offrir et pour pouvoir retenir à déjeuner au dernier moment, il est nécessaire d'avoir des réserves dans le congélateur, eh bien, qu'il n'hésite pas à faire la dépense du congélateur : celle-ci contribue à l'accueil du prochain, elle est donc au service du Seigneur, elle entre dans l'esprit de pauvreté.


    Mais la béatitude de la pauvreté en esprit ne concerne pas seulement les biens matériels, elle englobe aussi les biens spirituels et surnaturels. Le "pauvre en esprit", d'une part n'utilisera pas son intelligence, sa culture, sa science, son savoir-faire pour son seul profit personnel, son seul agrément. Il devra les mettre au service de Dieu d'abord (connaître sa religion, en apprendre la doctrine, méditer les écritures), au service du prochain ensuite, en mettant sa compétence à la disposition des plus pauvres et des plus démunis pour les aider.

    Etre "pauvre en esprit" cela veut dire aussi qu'on est humble, que l'on sait reconnaître que tous nos dons nous viennent du Seigneur, que nous n'avons pas à nous en enorgueillir et, à nous permettre de mépriser, en raison de ces dons mêmes, ceux qui ne les ont pas, leur en faire grief, nous irriter et nous impatienter contre eux. Cela veut dire que, comme pour les biens matériels, nous ne devons pas y être attachés, tenir mordicus à notre opinion ou rechercher l'approbation des hommes, leur estime, leur admiration, leur amitié. Nous ne devons pas avoir "d'amour-propre d'auteur", nous glorifier d'avoir dit ou écrit une bonne chose ni éprouver de l'amertume, si l'on attribue celle-ci à un autre qu'à nous-mêmes. Si nous sommes "pauvres en esprit", nous n'avons rien en propre, tout appartient à Dieu.

    De même pour les "dons spirituels" : nous ne devons ni les rechercher, ni les désirer ; nous devons savoir aimer Dieu dans le dépouillement total, pour Lui seul et non pour ses dons.

    Le chrétien a enfin "l'esprit de pauvreté" lorsqu'il n'emploie son temps pour lui seul que dans les limites du nécessaire, pour assurer sa subsistance, pour refaire ses forces, pour entretenir sa santé et son esprit, pour se délasser d'un travail pénible (mais le surplus appartient à Dieu). Il emploiera ce temps pour sa louange et pour sa gloire, en prière et service du prochain.
    En affirmant aux "pauvres en esprit" que "le royaume de Dieu leur appartient", le Seigneur emploie le présent pour que nous comprenions bien que, dès lors que nous sommes "bien pauvres" et bien détachés de toutes les richesses de ce monde, nous pouvons posséder "le royaume" dès ici-bas, dans nos cúurs. Nous vivons dans la paix, nous n'avons pas d'inquiétude, on ne peut rien nous prendre, nous avons déjà tout donné !

    Bien s^rr, cela paraît un idéal inaccessible, mais c'est précisément dans la mesure ou nous nous en rapprocherons que nous serons de plus en plus heureux, au point qu'insensiblement, nous passerons du bonheur terrestre à celui qui n'a pas de fin.
    V.A.

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