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Ne pas se troubler à la vue de ses fautes...
La tristesse qui est selon Dieu, dit saint Paul, produit la pénitence pour le salut ; la tristesse du monde produit la mort. La tristesse peut donc être bonne ou mauvaise, selon les dispositions qu'elle suscite en nous. Il est vrai qu'elle en provoque plus de mauvaises que de bonnes, car les bonnes ne sont que deux : miséricorde et pénitence ; mais les mauvaises six : angoisse, paresse, indignation, jalousie, envie et impatience ; ce qui fait dire au Sage : La tristesse en tue beaucoup et il n'y a point de profit en elle, parce que, pour deux bons ruisseaux qui proviennent de la source de tristesse, il y en a six qui sont mauvais.Aussi le démon fait-il tous ses efforts pour engendrer cette mauvaise tristesse, et, afin de réussir à décourager l'âme et à la désespérer, il essaie d'abord de la troubler. Ici encore, il n'y a pas grand peine à suggérer des prétextes. Ne faut-il pas s'affliger d'avoir offensé la Majesté souveraine, d'avoir outragé la beauté infinie, et blessé le coeur du plus tendre des pères ? O, oui, certes, va nous répondre saint François de Sales, il faut s'en attrister, mais d'un véritable repentir, et non d'une douleur chagrine, de dépit et d'indignation. Or, le véritable repentir, comme tout sentiment inspiré par le bon Esprit, est calme, non in commotione Dominus... Là où commencent l'inquiétude et le trouble, la bonne tristesse fait place à la mauvaise.
´La mauvaise tristesse, reprend notre saint, trouble l'âme, la remplit d'inquiétude, donne des craintes désordonnées, dégoûte de l'oraison, assoupit et accable le cerveau, prive l'âme de conseil, de résolution, de jugement et de courage, et abat les forces. Bref, elle est comme un dur hiver qui fauche toute la beauté de la terre, et engourdit les animaux ; car elle ôte toute suavité àl'âme, et la rend presque paralytique et toutes ses facultés impuissantes.
A ces symptômes, combien d'âmes reconnaîtront le trouble dont elles se sont laissé saisir après leurs fautes, et les ravages qu'il leur a causés ! On avait commencé avec ferveur, et l'on s'était résolument élancé à la suite du Maître sur le chemin du devoir, sur les rudes pentes du Calvaire. Une chute survient, et voilàle trouble ! On se relève cependant, le repentir, l'absolution sacramentelle ont tout réparé. N'importe ! On se regarde, on s'examine avec anxiété, on compte ses blessures à peine cicatrisées, on les sonde avec effroi, on les envenime, pour vouloir les panser avec dépit et impatience, ´ rien ne conserve plus nos tares que l'inquiétude et l'empressement de les ôter.
Et pendant ce temps, le pas se ralentit. On ne court plus, on marche à peine, on se traîne, mécontent de soi et presque de Dieu lui-même, sans confiance dans la prière, sans autre disposition que la peur dans la réception des sacrements, jusqu'à ce qu'une circonstance spéciale, une confession exceptionnellement soignée, une retraite viennent rendre à cette âme, pour un moment, l'élan du début. Mais, peu après ce renouvellement, si l'on reste sous l'impression de trouble, de nouvelles chutes, ou simplement le souvenir des fautes passées ramèneront un redoublement de découragement ; à la course succèdera derechef le petit pas, et Dieu veuille qu'à force d'hésitations et de lenteurs, on ne finisse pas par tomber dans une torpeur quasi sans remède.Qu'est-ce donc, pauvres âmes, qui est venu ainsi paralyser vos efforts ? Vous couriez bien : qui vous a arrêtées ? demande l'Apôtre. Si vous ne vous étiez point inquiétée au premier faux pas, mais que tout doucement vous aviez repris votre coeur entre vos mains, vous ne seriez pas tombée ànouveau.
Et voilà pourquoi le bon saint multiplie ses conseils, afin de communiquer aux autres la ´ très désirable paix qui est la très chère, la très fidèle et perpétuelle hôtesse de son coeur . Voilà pourquoi il recommande instamment le calme, la patience, d'abord avec soi-même.
Ne nous troublons point de nos imperfections. Gardez-vous des empressements et des inquiétudes ; car rien ne nous empêche davantage de cheminer vers la perfection.
Qu'est-ce qui fait que les oiseaux et autres animaux demeurent pris dans les filets, sinon qu'y étant entrés, ils se débattent et remuent d'une façon désordonnée pour en sortir rapidement et, ce faisant, ils s'empêtrent d'autant plus ? Ö tant tombés dans les filets de quelques imperfections, nous n'en sortirons pas par l'inquiétude ; au contraire, nous nous empêtrerons davantage.
Il faut souffrir avec patience le retard de notre perfection, faisant toujours ce que nous pouvons pour avancer, et de bon coeur.
Attendons donc avec patience notre progrès, et au lieu de nous inquiéter d'en avoir si peu fait par le passé, tâchons avec diligence d'en faire plus à l'avenir.
Ne nous inquiétons point de nous voir toujours novices en l'exercice des vertus ; car, au monastère de la vie dévote, chacun s'estime toujours novice, et toute la vie y est destinée à la preuve, n'y ayant point de plus évidente marque d'être non seulement novice, mais digne d'expulsion et de réprobation, que de penser et se tenir pour profès. Car, selon la règle de cet ordre-là, non la solennité mais l'accomplissement des voeux rend les novices profès. Or, les voeux ne sont jamais accomplis tandis qu'il y a quelque chose à faire pour les observer ; et l'obligation de servir Dieu et progresser...
Voire, me dira quelqu'un, si je connais que c'est par ma faute que mon progrès dans les vertus est retardé, comment pourrai-je m'empêcher de m'en attrister et m'en inquiéter ?
J'ai dit ceci dans l'Introduction à la vie dévote, mais je le redis volontiers, parce que ce n'est jamais assez dit : il faut s'attrister des fautes commises, d'un repentir fort, calme, constant, tranquille, mais ni turbulent, ni inquiet, ni découragé.
On le voit par les citations qui précèdent, et on le verra mieux encore dans celles qui suivent : le calme, la patience avec soi même, le saint docteur ne les recommande pas seulement aux âmes justes et innocentes, mais encore et surtout à celles qui ont eu le malheur de faire des fautes.
S'il vous arrive quelquefois de vous impatienter, ne vous troublez point, mais remettez-vous rapidement et avec douceur.
Vous vous préoccupez trop des emportements de votre amour propre, qui sont sans doute fréquents, mais qui ne seront jamais dangereux, si tranquillement, sans vous inquiéter de leur importunité, ni vous étonner de leur nombre, vous dites : Non ! Marchez simplement, ne désirez pas autant le repos de l'esprit, et vous en aurez davantage.
Ayez patience avec tous, mais principalement avec vous-même : je veux dire que vous ne vous troubliez point de vos imperfections, et que vous ayez toujours le courage de vous en relever. Je suis bien aise que vous recommenciez tous les jours : il n'y a point de meilleur moyen pour bien achever la vie spirituelle, que de toujours recommencer, et ne jamais penser avoir assez fait.
On peut mortifier la chair, mais pas au point d'éviter toute rébellion. Notre attention sera souvent interrompue par des distractions, et ainsi pour le reste. Et faut-il pour cela s'inquiéter, se troubler, s'affliger ? Non pas, certes.
Ne vous fâchez point, ni ne vous étonnez point de voir encore vivre en votre âme toutes les imperfections que vous m'avez racontées : non, je vous en supplie ; car bien qu'il faille les rejeter et détester pour s'en amender, il ne faut pas s'en affliger d'une affliction fâcheuse, mais d'une affliction courageuse et tranquille qui engendre un propos serein et solide de se corriger.
Faut-il fuir le mal, il faut que ce soit paisiblement, sans nous troubler ; car autrement, en fuyant, nous pourrions tomber, et donner loisir à l'ennemi de nous tuer. Même la pénitence, il faut la faire paisiblement. Voici, disait ce pénitent, que ma très amère amertume est en paix (Is 38, 17).
Le péché seul doit nous déplaire et fâcher ; et au bout de ce déplaisir du péché, encore faut-il que la joie et la consolation sainte y soient attachées.
Qui n'est qu'àDieu ne se contriste jamais, sinon d'avoir offensé Dieu ; mais sa tristesse est comme assise sur une profonde, tranquille et paisible humilité et soumission, après quoi on se relève en la bonté divine, par une douce et parfaite confiance, sans chagrin ni dépit.
En somme, ne vous fâchez point, ou, au moins, ne vous troublez point d'avoir été troublée, ne vous ébranlez point d'avoir été ébranlée, ne vous inquiétez point d'avoir été inquiétée par ces passions fâcheuses ; mais reprenez votre coeur et remettez-le doucement entre les mains de Notre-Seigneur. Tournant tant que vous pourrez votre coeur àla paix envers vous-même, bien que vous vous sachiez misérable.
Toutes les fois que vous trouverez votre coeur amer ne faites tout simplement que le prendre du bout des doigts et non à pleines poignées, c'est-à dire brusquement. Il faut avoir patience avec soi-même, et flatter son coeur en l'encourageant ; quand il est bien excité, il le faut tenir comme un cheval en bride, fermement, sans le laisser courir après ses sentiments.
Ayez un grand soin de ne point vous troubler lorsque vous aurez fait quelque faute, mais humiliez vous dès que possible devant Dieu, et que ce soit d'une humilité douce et amoureuse qui vous porte à la confiance de recourir immédiatement à sa bonté. Quand il vous arrivera de faire des fautes, quelles qu'elles soient, demandez-en pardon tout doucement à Notre-Seigneur, en lui disant que vous êtes sûre qu'il vous aime bien et qu'il vous pardonnera. Et cela toujours simplement et doucement.