Retour à la page de présentation
Serviam remercie vivement les éditions Nouvelle Cité de leur aimable accord de reproduction partielle de l'ouvrage "Humblement vôtre" édité en 1978.
Ce livre, présenté comme les "Illustrissimi " du Pape Jean-Paul ier, est un recueil de lettres à des personnages illustres publiées de 1971 à 1976 dans l'édition italienne du " Messager de Saint Antoine ", Il reste le document le plus précieux que le Cardinal Albino Luciani, Patriarche de Venise, nous ait laissé comme outil pastoral traitant -sous un humour désarmant- de sujets brûlant toujours d'actualité.
On peut le commander dans son intégralité ( 350 pages, F 75 hors frais de port ) :
auprès de son libraire habituel ou aux Editions Nouvelle Cité - 37 Avenue de la Marne F-92120 Montrouge.

-----------------------------------------------------------------

LETTRE à Sainte Thérèse de Lisieux - (Juin 1973)
La Joie Charité exquise

A Sainte Thérèse de Lisieux

Thérèse de l'Enfant-Jésus et de la Sainte-Face, sainte de l'Eglise catholique (1873-1897). Sa vie brève, sans faits extérieurs notables, fur pourtant riche d'intériorité, d'héroïsme et d'amour. Entrée au Carmel de Lisieux en 1888, elle y mourut de tuberculose quelques années plus tard en s'offrant à l'amour de Dieu. Son récit autobiographique, l'histoire d'une âme, a profondément influencé la spiritualité moderne.

Chère petite Thérèse,

J'avais dix-sept ans lorsque j'ai lu ton autobiographie. Elle me fit l'effet d'un coup de tonnerre. Tu l'avais appelée "Histoire printanière d'une petite fleur blanche" ; elle m'apparut l'histoire d'une barre d'acier, par la force de volonté, le courage et la décision qu'elle révélait. A partir du moment où tu as choisi le chemin de la consécration totale à Dieu, rien ne t'a arrêtée : ni la maladie, ni les oppositions extérieures, ni les nuages et les obscurités intérieures.

Je m'en souvins quand on m'envoya en sanatorium, à l'époque où la pénicilline et les antibiotiques n'avaient pas encore été inventés et que le malade avait devant lui la perspective d'une mort plus ou moins lointaine. J'eus honte d'éprouver de l'appréhension: "A vingt-trois ans, Thérèse, jusqu'alors pleine de santé, fut transportée de joie et d'espérance quand elle sentit monter de sa bouche la première hémoptysie, Non seulement, mais le mal s'étant atténué, elle obtint de terminer son carême sans dispense avec pour toute nourriture du pain sec et de l'eau ; et toi, tu te permets de trembler ? Tu es prêtre, secoue-toi, ne fais pas l'idiot !"

En te relisant à l'occasion du centenaire de ta naissance (1873-1973), je suis davantage frappé par la manière dont tu as aimé Dieu et le prochain. Saint Augustin avait écrit: "Nous allons vers Dieu non en marchant, mais en aimant ". Toi aussi tu appelles ton chemin la "voie de l'amour". Le Christ avait dit : "Nul ne peut venir à moi si le Père qui m'a envoyé ne l'attire". En harmonie parfaite avec ces paroles, tu t'es sentie comme "un pauvre petit oiseau couvert: seulement d'un léger duvet" ; en Dieu tu as vu l'aigle qui venait te chercher pour t'emporter sur ses propres ailes vers les hauteurs. Tu disais que la grâce de Dieu était un "ascenseur" qui te conduisait à Dieu rapidement et sans fatigue car tu étais "trop petite pour monter le raide escalier de la perfection". "Sans fatigue" sous un certain aspect - bien entendu - car sous un autre ...

Tu en es à tes derniers mois ; ton âme progresse dans une sorte de galerie obscure, tu ne vois plus rien de ce qui avant était clair. "La foi n'est plus un voile mais un mur." Les souffrances physiques te font avouer : "Si je n'avais pas eu la foi, je me serais donné la mort ". Malgré tout, tu continues par la force de ta volonté à dire au Seigneur que tu l'aimes: "Je chante le bonheur du ciel, l'éternelle possession de Dieu, je n'en ressens aucune joie, car je chante simplement ce que je veux croire". Tes dernières paroles furent : "Mon Dieu ... je vous aime !"

Tu t'étais offerte comme victime à l'amour. Pourtant cela ne t'empêchait pas de jouir des choses bonnes et belles : avant ta dernière maladie tu as peint avec joie, tu écrivais des poésies et des petits drames sacrés. dont tu jouais toi-même certains rôles avec talent et finesse. Au cours de la dernière maladie, dans un moment d'amélioration, tu demandes des éclairs au chocolat. Tu n'avais pas peur de tes imperfections elles-mêmes, ni de t'être parfois endormie de fatigue pendant la méditation ("les enfants plaisent à leur mère même lorsqu'ils dorment !")

Par amour du prochain, tu t'efforçais de rendre de menus services, utiles mais inaperçus, et de préférer le cas échéant les personnes qui t'ennuyaient et avec qui tu avais le moins d'affinités. Derrière leur visage peu sympathique tu cherchais le visage très sympathique du Christ. Et on ne se rendait pas compte de cet effort et de cette recherche : "Autant elle est mystique à la chapelle et au travail, écrivait ta prieure, autant à la récréation elle est drôle et pleine de trouvailles, au point de nous faire éclater de rire".

Ces quelques lignes sont bien loin de contenir totalement ton message aux chrétiens. Elles peuvent indiquer cependant quelques orientations utiles.

On n'épouse le vrai amour de Dieu qu'en prenant une ferme résolution, et au besoin en la renouvelant. L'indécis Enée de Métastase, qui "plongé dans la confusion et le doute funeste, ne part ni ne reste", n'avait pas l'étoffe d'un véritable ami de Dieu. Ton compatriote le maréchal Foch, l'avait peut-être, lui qui télégraphiait pendant la bataille de la Marne: "Le centre de l'armée cède, l'aile gauche bat la retraite, mais moi j'attaque tout de même !" Un peu de combativité et d'amour du risque ne gâte rien dans l'amour du Seigneur. Tu l'avais toi : ce n'est pas pour rien que tu sentais en Jeanne d'Arc une "soeur d'armes".

Dans l'Elixir d'amour de Donizetti, il suffit à l'amoureux Némorino une "larme furtive" sur les cils d'Adina pour le rassurer et le rendre heureux. Dieu ne se contente pas de larmes furtives. Une larme extérieure lui plaît si elle correspond à une décision intime de la volonté. Et il aime nos actions si elles correspondent à un amour intérieur. Le jeûne rituel avait clairement fait des ravages sur le visage des pharisiens, mais leurs mines défaites ne plaisaient pas au Christ, parce que leurs coeurs étaient loin de Dieu. Toi, Thérèse, tu as écrit : "L'amour ne doit pas consister en des sentiments mais en des oeuvres". Tu as pourtant ajouté : "Dieu n'a pas besoin de nos oeuvres, mais seulement de notre amour". Bravo !

Avec Dieu, on peut aimer un tas d'autres choses. A une condition toutefois : que rien ne soit aimé contre Dieu, ou plus que lui ou autant que lui. L'amour de Dieu ne doit pas être exclusif, mais premier. Jacob tomba amoureux de Rachel : pour elle, il dut travailler gratuitement pendant sept ans qui lui parurent quelques jours tant il l'aimait et Dieu ne trouva rien à redire, au contraire il l'approuva et le bénit. Asperger d'eau bénite tous les amours de ce monde est une autre paire de manches. Malheureusement certains théologiens à la remorque de Freud, Kinsey et Marcuse, croient devoir encenser la "nouvelle morale sexuelle". Les chrétiens feraient mieux de ne pas s'occuper d'eux s'ils veulent éviter la confusion et la désagrégation, et d'écouter le Magistère de l'Eglise qui jouit d'une assistance spéciale pour conserver intacte la doctrine du Christ et pour l'adapter convenablement aux temps nouveaux.

Chercher le visage du Christ dans celui du prochain est l'unique garantie du sérieux et de l'amour au-delà des antipathies, des idéologies et de la simple philanthropie. Le vieil archevêque Perini raconte: " Un jeune homme frappe un soir à la porte d'une maison ; il est sur son trente-et-un, oeillet à la boutonnière, mais le coeur qui bat : comment la jeune fille et ses parents accueilleront-ils la demande en mariage qu'il vient faire en tremblant ? La jeune fille en personne lui ouvre. Un clin d'oeil, le plaisir évident de la demoiselle (il manque la "larme furtive") le rassurent, son coeur se dilate. Il entre, voit la mère qui lui paraît extrêmement sympathique, il serait même tenté de l'embrasser. II a déjà rencontré cent fois le père, mais ce soir il est transforme par une lumière spéciale. Et quand arrivent les frères ce sont embrassades et saluts chaleureux. Et Perini se demande ce qui arrive à ce jeune homme. Que signifient tous ces amours poussés à l'improviste comme des champignons ? Réponse : il ne s'agit pas d'amours au pluriel, mais d'un seul amour : le jeune homme aime la jeune fille et il étend son amour à toute la famille. Morale.: celui qui aime le Christ pour de bon ne peut par refuser d'aimer les hommes qui sont la famille du Christ. Même s'ils sont laids, méchants et ennuyeux, l'amour doit les transfigurer un peu.

Un amour sans prétention. C'est généralement le seul à notre disposition. Je n'ai jamais eu la chance de me jeter dans les eaux tumultueuses pour sauver un noyé ; mais souvent on m'a demandé de prêter quelque chose, d'écrire une lettre, de donner de modestes et faciles indications. Je n'ai jamais rencontré de chiens enragés sur mon chemin; mais souvent des mouches et des moustiques ; je n'ai jamais reçu de bastonnades de la part de persécuteurs, mais souvent j'ai été dérangé par des cris dans la rue, le volume excessif de la télévision ou le bruit que font certains convives en mangeant la soupe. Aider comme on peut, ne pas se mettre en colère, être compréhensif, garder le calme et le sourire (autant que possible !) c'est, dans ces occasions, aimer le prochain sans rhétorique mais d'une façon pratique.

Le Christ excellait dans ce type de charité. Quelle patience devant les disputes des Apôtres ! II ne manque pas une occasion d'encourager et de complimenter :"Chez personne, en Israël, je n'ai trouvé une telle foi" dit-il du Centurion et de la Cananéenne. Aux Apôtres : "Vous êtes, vous, ceux qui ont tenu bon avec moi dans mes épreuves". Un jour il demande à Pierre de bien vouloir le prendre dans sa barque. "Seigneur de toute courtoisie", selon l'expression de Dante. Il savait se mettre dans la peau des autres et souffrir avec eux. Il ne faisait pas que pardonner ; il défendait et protégeait les pécheurs comme Zachée, l'adultère, Marie-Madeleine, Au Carmel de Lisieux, Thérèse, tu as suivi son exemple ; nous devrons l'imiter aussi dans le monde.

Carnegie raconte qu'une femme prépara à ses hommes - mari et fils - une table bien mise et fleurie, mais avec une poignée de foin dans chaque assiette, - Comment, du foin aujourd'hui ? - Oh ! non, je vous apporte tout de suite le repas. Mais laissez-moi vous dire une chose : depuis des années je fais la cuisine pour vous, je tâche de varier le menu, un jour du riz, un autre du pot-au-feu, un autre encore du rôti ou bien du ragoût. Jamais vous n'avez dit : "C'est bon",,, "tu nous gâtes". Dites un mot. s'il vous plaît, je ne suis pas de marbre ! On ne peut pas travailler sans marque de reconnaissance, sans encouragement, seulement pour le roi de Prusse !

La charité sociale peut aussi être sans prétention. Il y a une grève juste : peut-être me dérange-t-elle alors qu'elle ne concerne pas mes propres intérêts. Accepter le dérangement, ne pas grogner, se sentir solidaire avec les grévistes qui luttent pour la défense de leurs droits, c'est aussi de la charité chrétienne, peu remarquée, mais pas moins exquise pour cela.

Une joie pénétrée d'amour chrétien. On la sent déjà dans le chant des anges à Béthléem. Elle fait partie de l'Evangile qui est la "nouvelle joyeuse". Elle caractérise les grands saints : "Un saint triste est un triste saint" jugeait Thérèse d'Avila. "Ici, ajoutait Dominique Savio, on se sanctifie dans la joie." La joie peut devenir charité exquise si elle est donnée aux autres, comme justement tu le faisais, Thérèse, dans les récréations du Carmel de Lisieux.

L'irlandais de la légende, mort a l'improviste, se rendait au tribunal divin avec des semelles de plomb : le bilan de sa vie lui apparaissait plutôt maigre. Il y avait la queue devant lui ; il se mit à écouter et regarder. Après avoir consulté un grand registre, le Christ dit au premier: "J'ai eu faim et tu m'as donné à manger. Mes félicitations ! Bienvenue au Paradis !" Au second : "J'ai eu soif et tu m'as donné à boire". Au troisième : "J'étais en prison et tu m'as visité" et ainsi de suite. Pour chacun de ceux qui étaient admis au paradis, l'irlandais faisait un examen de conscience qui le plongeait dans l'angoisse : il n'avait donné ni à manger, ni à boire, il n'avait visité aucun prisonnier ni soigné de malade. Quand vint son tour, il tremblait en regardant le Christ qui compulsait son registre. Mais voici que le Christ lève les yeux et dit : "II n'y a pas grand chose, mais quelque chose tout de même: j'étais triste, découragé, abattu, et tu es venu me raconter des histoires pour me faire rire et me remonter le moral. Paradis !" C'est une boutade, d'accord, mais elle dit bien qu'il ne faut négliger ni sous-estimer aucune forme de charité.

Thérèse, ton amour de Dieu (et du prochain pour lui) a été vraiment digne de Dieu. Le nôtre doit lui ressembler : flamme d'amour qui fait feu de tout ce qui est beau et grand en nous et renonce à tout ce qui est rebelle ; victoire qui nous porte comme un cadeau jusqu'au près de Dieu.

Retour à la page de présentation