Retour à la page d'accueil Retour à la page de présentation
La lettre du Capitaine Colas des Francs : l'explusion des Chartreux en avril 1903
Lettre écrite le Il juillet 1930 par le capitaine lionel Colas des Francs au Professeur Westrup, de Copenhague, qui résida, pour quelques jours seulement dans la Grande Chartreuse alors scandaleusement transformée en auberge.
Le Capitaine Colas des Francs est décédé le 27 décembre 1934 ; à ses obsèques les autorités religieuses et civiles du département de l'Isère étaient présentes en très grand nombre et Son Excellence Mgr Caillot, évêque de Grenoble, donna l'absoute.
_______________________________
Monsieur le Professeur,
En arrivant sous les murs de la Grande Charteuse, vous ne saviez certainement pas quels souvenirs ils portaient d'un passé, hélas trop récent, puisque ma génération l'a vécu. Je vous dois un court récit de ce drame abominable.
C'était en 1903. Il y a dans l'histoire de tous les pays des moments où un pouvoir tyrannique met au service du mal sa puissance de gouvernement.
La France vivait une de ces heures que d'autres ont rachetées depuis. Les ministres s'appelaient Combes et André. Celui-ci faisait régner dans toute l'année le système de la délation, en vue de l'universelle oppression des consciences chrétiennes.
J'étais Capitaine de Dragons, Monsieur le Professeur, et j'étais chrétien.
Or, un matin, à Chambéry, où nous tenions garnison, nous recevons l'ordre, au rapport, de tenir deux escadrons, chevaux sellés, prêts à partir pour une destination inconnue. Hélas ! Nous la devinions : depuis un mois déjà, on parlait du prochain siège de la Grande Chartreuse. Et, c'était nous, c'était moi, officier français, c'étaient mes hommes que j'aimais j'aimais tant, paysans du Dauphiné et pour plusieurs de Chartreuse même, qui allions avec nos chevaux et nos armes, conduire cette horrible opération.
Quel drame, Monsieur, dans nos consciences, quel dilemme ! ... Obéir, quelle douleur ! Désobéir, quel exemple ! Nous cherchions, nous imaginions de pauvres solutions, comme celle du troupier qui se fait porter malade... Non cela n'était pas digne de nous. Que faire ?
Enfin, un soir, à 6 heures, le 28 avril 1903, l'ordre de marche arriva: direction Saint Laurent du Pont, où nous trouverions les ordres. Impossible de se tromper. C'était bien cela.
Longue étape et morne route dans la nuit où, par ordre, et par honte, nous nous dissimulions.
Vers minuit, nous quittions Saint Laurent du Pont. Voici l'entrée du désert, le torrent des rochers abrupts. Douleur, douleur 1 Que de fois étions-nous partis là haut, sous le ciel clair, joyeux, insouciants, attirés par la paix bénie du monastère.
Mais aujourd'hui, nous montions comme des voleurs. Que faire; que faire ! Les pensées tournoient dans ma tête. Halte ! Une barricade : des sapins abattus, branches enchevêtrées. Les dragons mettent pied à terre. On tâche de se dépêtrer; on remet les troncs parallèles à la
pente: c'est la guerre.
Nous passons.
Voici le Pont Saint Bruno. Nouveau barrage : arbres, rochers, nouvelles manoeuvres.
Nous enfonçons maintenant par endroit dans la neige.
Qu'allons nous trouver là-haut ? Comment résoudre le dilemme ?
Enfin, nous voici sous les grands murs de la Chartreuse, ceux qui vous abritent maintenant Monsieur le Professeur, ceux dont les assises ont huit cent ans. C'est la forteresse de la prière et de la paix que nous venons assiéger pour préparer vos pitoyables vacances d'aujourd'hui. Le barrage maintenant n'est plus de sapins, mais d'hommes. Des hommes, des Français comme nous, défendant contre nous une cause que nous savonsjuste et sainte.
Nous tachons de leur expliquer que nous ne sommes pas là pour notre plaisir... Ils crient " Vivent les dragons " !!
Nous passons et prenons position devant la grande porte. Maintenant il faut dégager largement pour que les magistrats puissent faire leur besogne. Nous repoussons la foule par les chevaux.
Voilà, entourés de gendarmes, les trois landaus du parquet passant à la lueur des torches, sous les clameurs indignées de la foule, et sous notre protection. Il y a des remous, des poussées, des reculs, des coups, des cris, des chants ; tout un tumulte de foule, de guerre, de haine et de désespoir dans cette solitude pacifique.
Nos chevaux s'impatientent et ruent ...
Des coups sourds; c'est la porte du Monastère que les sapeurs du 4è Génie enfoncent à coups de hache. Les coups me font tressaillir. Non, ce n'est pas pour entendre et protéger cela que je me suis fait soldat. Et cependant, pour le maintien de l'armée qui peut-être, devra protéger mon pays de l'invasion, je continue à obéir. La porte est enfoncée. Les minutes, combien ? je ne sais, mais longues, immenses s'écoulent. Enfin un cortège nouveau apparaît dans la porte: ce sont les robes blanches des Chartreux, entourés de gendarmes. Une émotion immense m'étreint Je fais mettre sabre au clair, puis sabre en main pour rendre les honneurs à ceux que la servitude militaire m'a contraint de venir expulser.
Et nous demeurons là, en double haie, immobiles sur nos chevaux, la tête courbée sous l'obéissance, sous la honte, mais aussi sous la bénédiction de ceux qui défilent entre nous. Minutes inouies où à travers nos propres larmes, j'ai vu pleurer mes officiers et mes dragons.
On n'oublie pas ces choses, Monsieur le Professeur.
Cependant, ma résolution était prise. A la première étape, à Entre-deux-Guiers, tandis que mes hommes accablés d'émotion et de fatigue dormaient dans le coin d'une grange, je rédigeais ma lettre de démission. Pour le maintien de l'armée française, j'avais obéi ; pour la libération de ma conscience, je devais briser ma carrière et mon épée.Alors, à la sortie du tunnel des Echelles, j'arrêtais la colonne, j'assemblais mes hommes autour de moi.
J'aimais mes hommes, Monsieur le Professeur ; je leur expliquai ce que je venais de faire, pourquoije l'avais fait etje leur dis "Adieu".
Puis lesjours passèrent et lajustice demeurait muette.
Un jour cependant l'orage éclata sur le monde, dévastant les nations et les familles. La mienne ne fut pas épargnée. J'avais obéi: des millions de français obéirent. Seuls les exploiteurs de la politique qui ont osé vous inviter ces jours derniers, s'enfuirent à l'arrière front pour les tranchées de Grenoble, d'où, dès 1916, ils préparaient vos vacances de 1930, en haine de leurs concitoyens chartreux. Pendant ce temps, Monsieur le Professeur, le 17 mars 1916, au Cabaret Rouge, sous Verdun, mon fils mourrait pour la France. L'épée que le père avait brisée dans les larmes en 1903, le fils la reforgeait dans le sang du sacrifice suprême et victorieux.
J'étais frappé, j'étais récompensé, j'étais vengé par sa mort et par celle de tant de ses compagnons tombés en Français et en Chrétiens ; il préparait déjà la résurrection de la Pologne, le retour de l'Alsace-Lorraine à la France, du Schleswig au Danemark et, croyez-le bien Monsieur le Professeur, de la Chartreuse aux Chartreux.
Je vous devais, n'est-il pas vrai, le récit du drame de 1903 et de la torture qu'il imposa à ma conscience. Il brisa ma carrière, mais il me permit de laisser derrière moi l'honneur. Pensez au vôtre, Monsieur le Professeur, il est engagé maintenant dans ce drame.
Quand vous traverserez la cour de la Chartreuse, songez aux dragons de 1903 qui sont là, immobiles et obéissants, la tête baissée, pleurant de honte, tandis que défilent devant eux, comme des malfaiteurs, les blancs disciples de Jésus-Christ. Vous, Monsieur le Professeur, vous êtes libre: il faut vous en aller.
Voulez-vous être avec les crocheteurs d'hier, avec la force contre l'esprit ? Voulez-vous pousser à bout ceux qui ne désirent que vous recevoir dans une hospitalité unanime, en saluant votre belle nation ?
Craignez, Monsieur le Professeur, la colère des consciences blessées. Des soldats de 1914, vivants ou morts, vous ont dit leur parole ; je donne celle des soldats de 1903: en souvenir d'eux allez-vous en.
Veuillez agréer, Monsieur le Professeur, avec mon salut pour le peuple danois, l'expression de mes sentiments douloureux, mais pleins d'espoir en votre loyauté.
------------
Capitaine Lionel Colas des Francs
Ancien Commandant du 3è Escadron du 4è, Dragon de Chambéry,
Chevalier de la Légion d'honneur, rue Voltaire à Grenoble.
Retour à la page d'accueil Retour à la page de présentation