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Serviam remercie vivement les éditions Nouvelle Cité de leur aimable accord de reproduction partielle de l'ouvrage "Humblement vôtre" édité en 1978.
Ce livre, présenté comme les "Illustrissimi " du Pape Jean-Paul ier, est un recueil de lettres à des personnages illustres publiées de 1971 à 1976 dans l'édition italienne du " Messager de Saint Antoine ", Il reste le document le plus précieux que le Cardinal Albino Luciani, Patriarche de Venise, nous ait laissé comme outil pastoral traitant -sous un humour désarmant- de sujets brûlant toujours d'actualité.
On peut le commander dans son intégralité ( 350 pages, F 75 hors frais de port ) :
auprès de son libraire habituel ou aux Editions Nouvelle Cité - 37 Avenue de la Marne F-92120 Montrouge.

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LA LETTRE au ROI DAVID


Requiescat a l'orgueil
Illustre souverain mais aussi musicien et poète !
Les gens vous voient sous mille aspects divers. Les artistes, depuis des siècles, vous présentent soit en train de jouer de la cithare, soit sur un trône le sceptre à la main, soit encore dans la grotte d'Engaddi alors que vous coupez le manteau de Saül.
Les jeunes aiment votre combat avec Goliath et vos entreprises de chef de bande hardi et généreux. La liturgie vous célèbre surtout comme l'ancêtre du Christ.
La Bible présente les différentes composantes de votre personnalité : poète et musicien ; brillant officier ; roi avisé, impliqué - hélas ! pas toujours à son avantage - dans des histoires de femmes et des intrigues de harem avec les tragédies familiales qui en découlent ; et malgré tout ami de Dieu grâce à une piété extraordinaire qui vous maintient toujours conscient de votre petitesse devant lui.

Cette dernière caractéristique m'est particulièrement sympathique et je suis heureux quand je la rencontre par exemple dans le bref psaume 130 que vous avez composé.
Vous dites dans ce psaume : Seigneur, mon coeur est sans orgueil. Je cherche à vous suivre, mais je dois, malheureusement, me limiter à prier : Seigneur, je désire que mon coeur ne courre pas après des pensées d'orgueil !... Trop peu pour un évêque ! direz-vous.
Je le sais, mais pour être franc, j'ai cent fois suivi les funérailles de mon orgueil, m'illusionnant de l'avoir laissé à deux mètres sous terre à force de requiescat, et cent fois je l'ai vu réapparaître plus vif qu'avant : j'ai senti que les critiques me déplaisaient encore, qu'inversement les louanges me plaisaient et que je me préoccupais du jugement des autres à mon égard.
Quand on me fait un compliment, j'ai besoin de me comparer à l'ânon qui portait le Christ le jour des Rameaux.
Et je me dis : si en entendant les applaudissements de la foule, il s'était enorgueilli et si - âne qu'il était - il s'était mis à remercier à droite et à gauche avec des révérences de prima donna, comme il aurait fait rire ! Ne sois pas aussi ridicule !...
Quand viennent les critiques, j'ai besoin en revanche de me mettre dans la situation du Frère Christophe de Manzoni qui, objet de risées et de moqueries, reste calme en se disant : " Frère, souviens-toi que tu n'es pas ici pour toi ! ".
Dans un autre contexte le même frère Christophe " reculant de deux pas, la main posée sur la hanche, lève la gauche, pointe l'index sur don Rodrigue " et " le dévisage de ses deux yeux embrasés ".
Ce geste plaît immensément aux chrétiens modernes, qui réclament des prophéties, des dénonciations éclatantes, des yeux embrasés et des éclairs à la Napoléon.
Moi je préfère ce que vous avez écrit, roi David : " mes yeux ne sont pas hautains ". Je voudrais pouvoir m'approcher des sentiments de François de Sales qui écrivait : " Si un ennemi me crevait l'oeil droit, je serais capable de lui sourire avec le gauche et s'il me crevait les deux yeux, il me resterait toujours le coeur pour l'aimer. "
Vous continuez dans votre psaume : " Je ne poursuis pas de grands desseins ou des exploits qui me dépassent ". C'est une position d'âme très noble si j'en crois ce que disait don Abbondio : " Les hommes sont ainsi faits : ils veulent toujours monter, toujours monter ".
Malheureusement, je crains que don Abbondio n'ait raison : nous cherchons à rejoindre nos supérieurs, à rabaisser nos égaux, et à approfondir l'écart avec nos inférieurs.
Nous cherchons à nous distinguer, à nous élever à force de marques de reconnaissances, d'avancements et de promotions. Rien de mal, tant qu'il s'agit de saine émulation, de désirs modérés et raisonnables qui stimulent le travail et la recherche.
Mais si cela devient une sorte de maladie ?
Si pour avancer, nous marchons sur les autres à coup d'injustices et de dénigrements ? Si pour mieux faire notre chemin, nous nous regroupons en " meute " sous les prétextes les plus spécieux, mais en réalité pour couper la route à d'autres meutes, aux dents longues, elles aussi ?
Et pour obtenir quelles satisfactions finalement ? Les dignités font un certain effet de loin et un tout autre de près, quand on les a reçues. Jacopone da Todi, poète comme vous, mais bien plus fou, l'a très bien exprimé. Quand il sut que Frère Pierre de Morone avait été élu pape, il écrivit :
" Que feras-tu, Pierre de Morone ?...
Si tu n'es pas bon au fleuret
Tu chanteras mauvais couplet,
Si tu ne sais pas bien l'escrime
Tu chanteras mauvaise rime ! "
Je me le dis souvent, au milieu des préoccupations de mon travail d'évêque. " Maintenant, mon vieux, tu es en train de chanter le mauvais couplet de Jacopone ! ". Mais vous l'avez dit dans le psaume 51 " contre les mauvaises langues ". A vous entendre elles sont comme " un rasoir aiguisé " qui, à la place de la barbe, entaille la bonne renommée.
C'est vrai. Mais le rasoir passé, bientôt la barbe repousse toute seule et plus drue. L'honneur brisé et la réputation ébréchée repoussent aussi. C'est pourquoi il peut parfois être plus sage de se taire, d'avoir patience : peu à peu tout se remet en place.
Être optimiste, malgré tout. C'est cela que vous entendez en écrivant : " Comme une enfant sevré au bras de sa mère... mon âme est en moi ". La confiance en Dieu doit être l'axe de nos pensées et de nos actions.
A bien y penser, en effet, les personnages principaux de notre vie sont deux : Dieu et nous. En les regardant, nous verrons toujours de la bonté en Dieu et de la misère en nous.
Nous verrons la bonté divine bien disposée à l'égard de notre misère et notre misère objet de la bonté divine. Les jugements des hommes doivent être laissés sur la touche, ils ne guérissent pas une conscience coupable pas plus qu'ils ne peuvent blesser une conscience droite.
Votre optimisme explose en cri joyeux à la fin du petit psaume : " Je m'abandonne Seigneur, dès maintenant et pour toujours ".
En vous lisant vous ne me semblez pas du tout un peureux, mais un brave, un fort qui vide son coeur de la confiance en lui-même pour le remplir de la confiance en Dieu et de sa force.
L'humilité - en d'autres termes - va de pair avec la grandeur d'âme. Être bons est une chose grande et belle, mais difficile et ardue. Pour que le coeur n'aspire pas à de grandes choses d'une manière exagérée, voici l'humilité ; pour qu'il ne prenne pas peur devant les difficultés, voici la grandeur d'âme.
Je pense à saint Paul : le mépris, les coups, les pressions ne dépriment pas ce grand coeur ; les extases, les révélations, les applaudissements n'exaltent pas cet humble.
Humble quand il écrit : " Je suis le plus petit de tous les apôtres ". Grand coeur et prêt à tout quand il affirme : " Je peux tout en celui qui me donne la force ". Humble quand il le faut il sait être fier : " Ils sont hébreux ? moi aussi... Ils sont ministres du Christ ? Je parle en fou, je le suis plus qu'eux ! " Il se met au-dessous de tous, mais si le devoir l'exige, il ne se laisse pas plier par rien ni personne.
Les vagues poussent le bateau qui le portent contre les rochers ; les vipères mordent ; les païens, les juifs, les faux chrétiens le chassent et le persécutent ; il est battu avec des verges et mis en prison, on le fait mourir chaque jour, on croit l'avoir épouvanté, anéanti, et lui bondit frais comme une rose et nous assure : non angustiamur, je ne suis pas désespéré, et puis il se met debout et lance le défi de la certitude chrétienne : " Je suis sûr que ni la mort, ni la vie... ni le présent, ni le futur, ni hauteur, ni profondeur, ni une autre créature ne pourrait me séparer de l'amour de Dieu qui est dans le Christ Jésus ".
C'est l'aboutissement de l'humilité chrétienne. Elle ne débouche pas dans la pusillanimité, mais dans le courage, dans le travail entreprenant et dans l'abandon en Dieu.
Février 1972.

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