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Serviam remercie vivement les éditions Nouvelle Cité de leur aimable accord de reproduction partielle de l'ouvrage "Humblement vôtre" édité en 1978.
Ce livre, présenté comme les "Illustrissimi " du Pape Jean-Paul ier, est un recueil de lettres à des personnages illustres publiées de 1971 à 1976 dans l'édition italienne du " Messager de Saint Antoine ", Il reste le document le plus précieux que le Cardinal Albino Luciani, Patriarche de Venise, nous ait laissé comme outil pastoral traitant -sous un humour désarmant- de sujets brûlant toujours d'actualité.
On peut le commander dans son intégralité ( 350 pages, F 75 hors frais de port ) :
auprès de son libraire habituel ou aux Editions Nouvelle Cité - 37 Avenue de la Marne F-92120 Montrouge.

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A Charles Dickens
LE COMMENCEMENT DE LA FIN

Cher Dickens,

Je suis un évêque qui a pris l'étrange engagement d'écrire chaque mois (la première lettre a été publiée dans le numéro de mai 1971) pour le Messager de Saint Antoine une lettre à un personnage illustre. Pressé par le temps, à l'approche de Noël, je ne savais qui choisir. Mais voilà que je remarque dans un journal une réclame (en français dans le texte) pour vos célèbres contes de Noël. Je me suis tout de suite dit : je les ai lus quand j'étais enfant, ils m'ont plu immensément parce qu'ils étaient débordants d'amour des pauvres et d'un sens de réhabilitation sociale, chauds de fantaisie et d'humanité ; c'est donc à Dickens que j'écrirai. Et me voici en train de vous déranger.

J'ai rappelé plus haut votre amour des pauvres. Vous l'avez ressenti et exprimé magnifiquement parce que c'est parmi eux que vous avez vécu votre enfance. A dix ans, comme votre père était en prison pour dettes, pour aider votre mère et votre frère plus jeune, vous êtes allé travailler dans une fabrique de cirage. Du matin au soir vos petites mains emballaient des boites sous les yeux d'un patron cruel. La nuit, vous dormiez dans une soupente. Pour tenir compagnie à votre père, vous passiez vos dimanches en prison avec toute la famille.

Vos yeux de gamin s'ouvraient, étonnés, émus et attentifs, sur des dizaines et des dizaines de situations insoutenables. C'est pour cela que tous vos romans sont peuplés de pauvres gens qui vivent dans une misère impressionnante. Des femmes et des enfants embauchés dans des usines et dans des magasins, indistinctement, parfois même au-dessous de six ans. Pas de syndicats pour les défendre. Aucune protection contre les maladies et les accidents. Des salaires de famine, Le travail, prolongé jusqu'à quinze heures par jour, qui, désespérant de monotonie, enchaîne des êtres fragiles à la machine lourde et bruyante, au milieu physiquement et moralement malsain et souvent pousse à chercher l'oubli dans l'alcool ou à tenter une évasion au moyen de la prostitution.

Ce sont les opprimés. Sur eux déborde toute votre sympathie. En face se tiennent les oppresseurs que vous stigmatisez d'une plume maniée par le génie de la colère et de l'ironie capable de sculpter, presque dans le bronze, leurs masques grimaçants.

L'usurier Scrooge dans votre Conte de Noël, est l'un de ces masques. Deux messieurs entrent dans son bureau brandissant un registre et une plume. Ils l'interpellent :

- C'est Noël, Monsieur, des milliers de personnes manquent du nécessaire !

Réponse de Scrooge :

- Mais n'y a-t-il pas des prisons ? Les hospices pour mendiants sont-ils fermés ?

- Les prisons existent et les hospices sont ouverts. Mais que peuvent-ils faire pour réjouir les esprits et les corps à l'occasion de Noël? Bien peu. Alors nous avons eu l'idée de recueillir des fonds pour offrir aux pauvres de la nourriture, des boissons et des combustibles. Pour quelle somme puis-je vous inscrire ?

- Pour aucune. Je désire qu'on me laisse tranquille. Moi, je ne fête pas Noël et je ne me paie pas le luxe de le faire fêter à des fainéants. En payant la taxe sur les pauvres, je donne ma contribution aux prisons, aux institutions de mendicité. Qui est dans la misère n'a qu'à s'adresser là.

- Beaucoup ne peuvent pas y aller et beaucoup préféreraient plutôt mourir.

- S'ils préfèrent mourir, qu'ils le fassent sans tarder, pour diminuer la surpopulation. D'ailleurs excusez-moi, ces choses ne me regardent pas.

C'est dans ces termes que vous avez décrit l'usurier Scrooge, préoccupé seulement d'argent et d'affaires. Mais, quand il parle d'affaires au spectre de son esprit jumeau, son défunt associé, l'usurier Marley, ce dernier se lamente douloureusement :

- Les affaires... Avoir de l'humanité aurait dû être mon affaire. Le bien-être général aurait dû être mon affaire. Charité, clémence et bienveillance, tout cela aurait dû être mon affaire. Pourquoi ai-je marché parmi mes semblables les yeux baissés vers la terre sans jamais les lever vers cette étoile bénie qui conduisit les Rois mages vers une cabane ? N'y avait-il pas tant d'autres pauvres maisons vers lesquelles sa lumière aurait pu me guider ?

Depuis que vous avez écrit ces paroles (1843), plus de cent trente ans ont passé. Vous devez être curieux de savoir si et comment, on a remédié aux situations de misère que vous dénonciez. Je vous le dis tout de suite : dans votre Angleterre et dans l'Europe industrialisée, les travailleurs ont beaucoup amélioré leur situation. Ils avaient le nombre comme unique force à leur disposition. Ils en ont tiré parti. Les vieux orateurs socialistes disaient : "Le chameau traversait le désert, ses pattes piétinaient les grains de sable, et, orgueilleux et triomphant, il s'exclamait: " Je vous écrase, je vous écrase !" Les grains de sable se laissaient écraser, jusqu'au jour où le vent se leva, le terrible Simoun. Debout grains de sable, dit-il, unissez-vous, faites corps avec moi, nous attaquerons ensemble la grosse bête et nous l'ensevelirons sous des montagnes de sable."

Les travailleurs, de grains de sable divisés et éparpillés qu'ils étaient, sont devenus des nuages compacts dans les syndicats et dans les divers socialismes qui ont eu le mérite indéniable d'avoir, presque partout, été la cause principale de la promotion des travailleurs. Les travailleurs, depuis votre époque, ont réalisé des progrès et des conquêtes sur le plan économique, sur le plan de la sécurité sociale, de la culture. Aujourd'hui, à travers les syndicats, ils arrivent à se faire entendre même au sommet, dans les hautes sphères de l'Etat où, en réalité, se décide leur sort.

Ils y sont arrivés au prix de sacrifices énormes, en surmontant des oppositions et de nombreux obstacles. L'union des travailleurs pour la défense de leurs droits fut d'abord déclarée illégale, puis tolérée, puis reconnue juridiquement. L'Etat fut d'abord un Etat policier, il déclara que le contrat de travail était une question purement privée, il interdit les contrats collectifs. Le patron tenait le bon bout, il imposait sans contrôle la libre concurrence. Deux patrons courent après un ouvrier? Le salaire de l'ouvrier monte. Deux ouvriers se pendent aux basques d'un patron, le salaire descend. Voilà, disait-on, la loi qui amène automatiquement l'équilibre des forces. Au contraire, elle amenait les abus d'un capitalisme qui fut et qui est encore dans certains cas un système néfaste.

Et maintenant ? Hélas ! De votre temps les injustices sociales étaient à sens unique. C'étaient les ouvriers qui en souffraient et ils devaient désigner les patrons d'un doigt accusateur. Aujourd'hui, il y a une quantité de doigts accusateurs. Les paysans se plaignent d'être défavorisés par rapport à l'industrie. Ici, en Italie, le Sud accuse le Nord. En Afrique, en Asie, en Amérique Latine, les nations du Tiers monde montrent du doigt les nations du bien-être. Mais là aussi, on rencontre de nombreuses poches de misère et d'insécurité. Beaucoup de travailleurs sont au chômage ou inquiets pour leur situation. Ils n'ont pas toujours assez de protection contre les accidents. Ils se sentent souvent traités comme de simples outils de production et non comme des acteurs.

En outre, la course frénétique au bien-être, et l'emploi exagéré et fou de choses non nécessaires ont mis en danger les biens indispensables : l'air et l'eau pure, le silence, la paix intérieure, le repos. On croyait que les puits de pétrole étaient sans fond, comme le puits de saint Patrick (expression italienne voisine de notre "tonneau des Danaïdes"). A l'improviste on s'aperçoit que c'est presque le commencement de la fin. On était sûr que le jour lointain où le pétrole serait tari, on pourrait compter sur l'énergie nucléaire, mais voilà qu'on nous révèle maintenant que sa production s'accompagne de déchets radioactifs dangereux pour l'homme et pour son environnement. La crainte et la préoccupation ont grandi.

Selon beaucoup, la grosse bête du désert à attaquer et à ensevelir n'est plus le seul capitalisme, mais tout le système actuel qu'il faut abattre au moyen d'une révolution déstabilisatrice. Selon les autres, la déstabilisation est déjà commencée. Le Tiers-monde, pauvre aujourd'hui, sera riche bientôt, affirme-t-on, grâce aux puits de pétrole qu'il exploitera seulement pour lui. Le monde du bien-être et de la consommation ne recevant plus le pétrole qu'au compte-gouttes sera contraint à limiter ses industries et sa consommation, il devra se soumettre à une récession.

Dans cette accumulation de problèmes, de préoccupations, de tensions, vos principes, cher Dickens, restent valables, même si vous les avez présentés un peu sentimentalement et si nous devons les élargir et les adapter à notre temps. Amour au pauvre, et pas tant au pauvre individuellement, mais aux pauvres. Comme ils étaient repoussés, aussi bien comme individus que comme peuple, ils se sont sentis classés et solidaires.

A l'exemple du Christ, les chrétiens leur doivent la préférence sans hésitation, sincèrement et ouvertement. Solidarité. Nous sommes tous embarqués sur un même bateau, les peuples se sont désormais rapprochés dans l'espace et dans les moeurs, mais la mer est très agitée. Si nous ne voulons pas risquer de graves désagréments, nous devons suivre un seul mot d'ordre: un pour tous. tous pour un. Insister sur ce qui unit et laisser tomber ce qui divise. Confiance en Dieu. Par la bouche de votre Marley vous souhaitiez que l'étoile des Rois mages éclaire les maisons pauvres. Aujourd'hui, le monde entier est une maison pauvre qui a grand besoin de Dieu.

Février 1974
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Charles Dickens, écrivain anglais (1812-1870). Il connut une enfance malheureuse qui lui fit dénoncer dans ses romans les abus et les laideurs sociales de son temps avec une émotion qui n 'évite pas la sensiblerie mais n'exclut pas l'humour. Son réalisme efficace, plein de chaleur humaine, a contribué à la réforme de la législation anglaise sur l'enfance. II reste, avec David Copperfield, Oliver Twist, Les Aventures de M. Pickwick et Les grandes espérances l'un des romanciers anglais les plus célèbres du monde (les notes biographiques sont de l'éditeur).

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