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Serviam remercie vivement les éditions Nouvelle Cité de leur aimable accord de reproduction partielle de l'ouvrage "Humblement vôtre" édité en 1978.
Ce livre, présenté comme les "Illustrissimi " du Pape Jean-Paul ier, est un recueil de lettres à des personnages illustres publiées de 1971 à 1976 dans l'édition italienne du " Messager de Saint Antoine ", Il reste le document le plus précieux que le Cardinal Albino Luciani, Patriarche de Venise, nous ait laissé comme outil pastoral traitant -sous un humour désarmant- de sujets brûlant toujours d'actualité.
On peut le commander dans son intégralité ( 350 pages, F 75 hors frais de port ) :
auprès de son libraire habituel ou aux Editions Nouvelle Cité - 37 Avenue de la Marne F-92120 Montrouge.

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LETTRE à CHARLES PEGUY - (Août 1971)
Nous sommes l'étonnement de Dieu

A Charles Péguy
Charles Péguy, écrivain français (1873-1914). Humaniste fervent et catholique, il fonda les Cahiers de la Quinzaine et fit de ses écrits un instrument de combat. il espérance et de témoignage. Isolé par son intransigeance et ignoré du public, il mourut au front en 1914, juste avant la bataille de la Marne. Son influence littéraire s,accrui après sa mort avec des uvres comme Le Mystère de la charité de Jeanne d'Arc.

NOUS SOMMES L'ETONNEMENT DE DIEU

Cher Péguy

Ton enthousiasme, ta passion d'éveilleur et de conducteur d'âmes m'ont toujours plu. J'ai moins aimé une certaine emphase littéraire parfois amère, parfois ironique ou excessivement passionnée dans la bataille que tu menais contre les hommes égarés de ton temps. Dans tes pages religieuses il y a quelques trouvailles poétiques -(je ne dis pas théologiques), par exemple lorsque tu parles de l'espérance.

"La foi que j'aime le mieux, dit Dieu, c'est l'espérance ".
La foi des hommes, ça ne m'étonne pas.
Ça n'est pas étonnant.
J'éclate tellement dans ma création.
Que Pour ne pas me voir vraiment, il faudrait que ces pauvres gens fussent aveugles.
La charité, dit Dieu, ça ne m'étonne pas.
Ça n'est pas étonnant.
Ces pauvres créatures sont si malheureuses qu'à moins d'avoir un cur de pierre, comment n'auraient elles point charité les unes des autres.
Mais l'espérance, dit Dieu, voilà ce qui m'étonne. "

D'accord avec toi, Péguy, l'espérance étonne. D'accord aussi avec Dante : elle est une attente certaine. D'accord avec ce que la Bible rapporte de ceux qui espèrent.

Abraham ne savait pas du tout pourquoi Dieu lui avait ordonné de tuer son fils unique. Il ne comprenait pas d'où pourrait lui venir, quand Isaac serait mort, la nombreuse descendance qui lui avait été promise. Pourtant, il attendait avec certitude.

Quand il avançait avec sa fronde contre Goliath, David était parfaitement conscient que cinq cailloux, même lancés par une main habile, étaient peu de chose en face d'un géant bardé de fer. Pourtant il attendait avec certitude et il déclarait au colosse blindé : je viens de la part de Dieu. Sous peu je te décapiterai.

Priant avec les Psaumes, moi aussi, cher Péguy, je me sens transformé en un homme qui attend avec certitude : " Le seigneur est ma lumière et mon salut, de qui aurais-je peur ?... Si une armée vient camper contre moi, mon cur ne craint rien. Même si la bataille s'engage, je garde confiance. "

Comme ils se trompent, Péguy, ceux qui n'espèrent pas ! Judas a fait une grosse sottise le jour où il vendit le Christ pour trente deniers, mais il en a fait une plus grosse encore quand il pensa que son péché était trop grand pour être pardonné. Aucun péché n'est trop grand. Une misère, si grande soit-elle, est limitée et pourra toujours être recouverte par une miséricorde illimitée. Et il n'est jamais trop tard. Dieu n'est pas seulement père, mais père du fils prodigue. Il nous reconnaît de loin, s'attendrit, vient en courant se jeter à notre cou et nous embrasse affectueusement.

Et un éventuel passé orageux ne doit pas nous arrêter. Les tempêtes qui furent mal dans le passé, deviennent bien dans le présent si elles poussent à remédier, à changer. Elles deviennent précieuses si elles sont données à Dieu pour lui procurer la consolation de les pardonner.

L'Evangile cite parmi les ancêtres de Jésus quatre femmes, dont trois ne furent pas particulièrement recommandables. Rahab avait été une prostituée ; Thamar avait eu son fils Pharès de son beau,-frère Juda et Bethsabée avait été adultère avec David. Mystère d'humilité que ces aïeules aient été acceptées par le Christ, qu'elles aient été incluses dans sa généalogie, mais aussi je pense - moyen dans la main de Dieu pour nous certifier : vous pouvez devenir des saints, quels que soient l'histoire de votre famille, le tempérament et le sang hérités, votre situation passée.

Pourtant, cher Péguy, ce serait aussi une erreur d'attendre, de repousser toujours à plus tard. Qui se met sur le chemin du plus tard débouche sur celui du jamais. Je connais quelqu'un qui semble faire de sa vie une perpétuelle salle d'attente. Les trains arrivent et partent, et lui : " Je partirai une autre fois ! Je me confesserai à la fin de ma vie ! "

Du preux Anselme, Visconti-Venosta disait " Passe un jour, passe l'autre, mais le preux Anselme jamais ne revient ". Ici, nous avons l'inverse, un Anselme qui jamais ne part. La chose n'est pas sans risque. Suppose, cher Péguy, que les barbares soient en train d'envahir l'Italie et qu'ils avancent parmi les décombres et les morts. Tous détalent. Les avions, les autos, les trains sont pris d'assaut.
- Viens Anselme ; Il y a encore une place dans le train, monte tout de suite
Et lui :
- Mais est-il vraiment certain que les barbares m'élimineront si je reste ici ?
- Non, bien sûr, ils pourraient t'épargner. Il se pourrait même qu'avant leur arrivée, passe un autre train. Mais ce sont des possibilités lointaines et il en va de ta vie. Attendre encore est une imprudence inexcusable.
- Ne pourrai-je pas me convertir plus tard ?
- Certes, mais ce sera peut-être plus difficile qu'aujourd'hui : les péchés répétés deviennent des habitudes et les chaînes sont toujours plus difficiles à rompre. Maintenant, tout de suite, s'il te plait

Tu le sais,Péguy. L'attente vraie se fonde sur la bonté de Dieu qui transparaît spécialement dans le comportement du Christ, nommé dans I'Evangile " l'ami des pêcheurs. " La mesure de cette amitié est connue. Si une brebis est perdue, le Seigneur part à sa recherche jusqu'à ce qu'il la trouve, la met tout joyeux sur ses épaules et, quand il l'a ramenée à la maison, il dit à tous : " il y aura plus de joie pour un seul pécheur qui se repent, que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n'ont pas besoin de pénitence. "

La Samaritaine, l'adultère, Zachée, le larron crucifié à droite, le paralytique et nous-mêmes, nous avons été cherchés, retrouvés, traités de cette façon. Et ça, c'est un autre étonnement.

Mais il y en a un autre encore : l'attente certaine de la gloire future, comme dit encore Dante. On est étonné par cette certitude accolée à l'idée de futur et donc associée à un lointain brumeux. Et pourtant, Péguy, c'est notre situation d'espérants.

Nous nous trouvons dans la ligne d'Abraham qui, ayant reçu de Dieu la promesse d'un pays très fertile, obéit et, comme le dit la Bible, " partit sans savoir où il allait, mais certain tout de même, et abandonné à Dieu. "

Nous nous trouvons dans l'état décrit par l'évangéliste Jean : " Dès maintenant nous sommes fils de Dieu, mais ce que nous serons n'a pas encore été manifesté. "

Nous nous trouvons, comme le Napoléon de Manzoni, " engagés sur les sentiers fleuris de l'espérance, " même si nous ne savons pas bien la région où ces sentiers débouchent. Mais la connaissons-nous au moins vaguement

Ou bien Dante rêvait-il quand il tenta de la décrire comme lumière, amour, bonheur ? " Lumière intellectuelle ", parce que notre esprit verra là-haut très clairement ce qu'ici-bas il avait à peine entrevu : Dieu " Amour du bien véritable ", parce que les biens que nous aimions ici sont un bien, des goutelettes, des miettes, des fragments du bien, alors que Dieu est le bien. " Bonheur, qui transcende toute douceur ", parce qu'il n'y a aucune commune mesure entre cette douceur et celles de ce monde.

Augustin est d'accord, lui qui appelle Dieu la " Beauté ancienne et toujours nouvelle ". D'accord Manzoni : Là-haut... " est silence et ténèbre la gloire qui passa. " D'accord également Isaïe dans son fameux dialogue : " Crie ! - Que crierai-je '? - Crie ceci : chaque homme est comme l'herbe et sa gloire est comme la fleur des champs. L'herbe sèche et la fleur se fane ! "

Et nous sommes d'accord nous aussi avec ces grands, n'est-ce pas Péguy ? Quelqu'un nous traitera d'aliénés et de poètes dénués de sens pratique ? Nous répondrons : nous sommes les fils de l'espérance, l'étonnement de Dieu .

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