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Serviam remercie vivement les éditions Nouvelle Cité de leur aimable accord de reproduction partielle de l'ouvrage "Humblement vôtre" édité en 1978.
Ce livre, présenté comme les "Illustrissimi " du Pape Jean-Paul ier, est un recueil de lettres à des personnages illustres publiées de 1971 à 1976 dans l'édition italienne du " Messager de Saint Antoine ", Il reste le document le plus précieux que le Cardinal Albino Luciani, Patriarche de Venise, nous ait laissé comme outil pastoral traitant -sous un humour désarmant- de sujets brûlant toujours d'actualité.
On peut le commander dans son intégralité ( 350 pages, F 75 hors frais de port ) :
auprès de son libraire habituel ou aux Editions Nouvelle Cité - 37 Avenue de la Marne F-92120 Montrouge.

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LA LETTRE à Pinocchio

QUAND TU AURAS UN COUP DE FOUDRE

Cher Pinocchio,
J'avais sept ans quand j'ai lu tes aventures pour la première fois. Je ne saurais te dire à quel point je les ai aimées et combien de fois je les ai relues ensuite.
C'est que je me reconnaissais en toi, et retrouvais mon milieu dans le tien. Comme tu aimais courir dans les bois, à travers champs, sur la plage, sur les routes ! Et avec toi le renard et le chat, le chien Médor, les enfants de la bataille des livres. Je voyais mes courses, mes compagnons, les routes, les champs de mon village.
Tu allais admirer les gros chariots arrivés sur la place du village, moi aussi. Tu renâclais, tu faisais la grimace, tu cachais la tête sous les couvertures avant de boire la tasse de médicament amer, moi aussi. La tranche de pain tartinée de beurre des deux côtés ; le bonbon avec de la liqueur dedans ; la boulette de sucre et, dans les périodes sombres, un simple oeuf, une simple poire où même les épluchures de la poire, représentaient une aubaine pour toi, gourmand et affamé ; pour moi, c'était pareil.
Sur le chemin de l'école moi aussi j'étais mêlé à des batailles : des boules de neige en hiver ; châtaignes et autres marrons le reste de l'année. J'encaissais un peu, je rendais un peu, en tâchant d'équilibrer les entrées et les sorties et de ne pas pleurnicher à la maison, parce que, si je m'étais plaint, on m'aurait donné la monnaie !
Tu es revenu. Tu n'as plus parlé des pages du livre, mais de l'écran ; tu es pourtant toujours le même enfant d'autrefois.
Moi, au contraire, j'ai vieilli ; je me trouve désormais, si l'on peut dire, de l'autre côté de la barrière ; je ne me reconnais plus en toi, mais dans tes conseillers, Maître Geppetto, le Grillon parlant, le Merle, le Perroquet, la luciole, le Crabe, la petite marmotte. Ils ont tout essayé - hélas sans grand succès, sauf pour le Thon - de te donner des conseils pour ta vie d'enfant. Je vais chercher à t'en donner pour ta vie d'adolescent et de jeune homme. Attention, ne t'avise pas de me jeter ton habituel marteau, je ne suis pas disposé à finir comme le pauvre Grillon parlant.

As-tu remarqué que je n'ai pas compté la Fée parmi tes conseillers ?
C'est que je n'aime pas ses méthodes. Tu es poursuivi par des assassins, tu frappes désespérément à la porte de sa maison ; elle montre sa figure à la fenêtre, blanche comme une statue de cire, ne t'ouvre pas et laisse les assassins te prendre.
Il est vrai qu'elle te détache ensuite du chêne, mais c'est pour te jouer le mauvais tour d'introduire dans ta chambre de malade quatre lapins noirs comme de l'encre, qui portent un petit cercueil sur les épaules. Et ce n'est pas tout. Après avoir échappé par miracle à la poêle du Pécheur vert, tu rentres à la maison tout triste, par une nuit obscure et sous une pluie battante.
La Fée te fait trouver porte close et après que tu aies désespérément frappé et sonné, elle t'envoie la limace qui met neuf heures à descendre du quatrième pour te porter - toi qui es à demi-mort de faim - un pain de plâtre, un poulet de carton et quatre abricots d'albâtre peints au naturel.
Eh bien, ce n'est pas comme cela qu'on agit avec les garçons qui font des bêtises !
Surtout s'ils entrent, ou sont entrés dans l'âge ingrat - c'est-à-dire difficile - qui va de treize à seize ans et qui sera désormais le tien Pinocchio.
Tu verras : âge ingrat autant pour toi que pour tes éducateurs. N'étant plus enfant, tu dédaigneras la compagnie, les lectures, les jeux des petits ; pas encore homme, tu te sentiras incompris et presque rejeté des adultes. En proie à la fatigue d'une rapide croissance physique, tu auras l'impression de trouver affublé tout d'un coup de jambes de faucheux, de bras kilométriques et d'une voix étrangère et inconnue.
Tu ressentiras un besoin incoercible de t'affirmer : d'un côté, tu entreras en lutte avec ton milieu familial et ton école ; d'un autre, tu goûteras sans réserves la solidarité des bandes. D'une part tu exigeras l'indépendance de ta famille ; de l'autre, tu auras faim et soif d'être accepté par ceux de ton âge et de dépendre d'eux. Et quelle peur d'être différent des autres ! Là où ira la bande, tu voudras aller. Là où elle s'arrêtera tu voudras t'arrêter.
Tu adopteras le langage, les plaisanteries, les passe-temps des autres. Ce qu'ils portent, tu le porteras : un mois tous les jeunes sont habillés de pulls et de jeans ; le mois d'après tous portent des vestes de cuir, des chaussettes de couleur et des lacets blancs sur des baskets noirs. En certaines choses, anticonformistes ; en d'autres, sans s'en rendre compte, conformistes à cent pour cent.
Et d'humeur variable : aujourd'hui enjoué et docile comme tu l'étais à dix ans ; demain grincheux comme un vieillard bilieux. Aujourd'hui enclin à devenir aviateur, demain décidé à faire du théâtre. Aujourd'hui audacieux et sans complexe, demain timide et presque anxieux.
Que de patience, d'indulgence, d'amour et de compréhension faudra-t-il à Maître Geppetto ! Mais ce n'est pas fini : tu deviendras introspectif, tu commenceras à regarder en toi et tu découvriras des choses nouvelles : la mélancolie, le besoin de rêver les yeux ouverts, le sentiment, et même le sentimentalisme.
Il se peut que, dès la quatrième ou la troisième, tu aies un coup de foudre, pas celui de l'orage, mais celui de David Copperfield qui raconte : " J'adore Miss Shepherd. C'est une jeune fille avec une blouse courte, un visage rond et des cheveux bouclés : à l'église je ne peux plus regarder mon livre, parce que je dois regarder Miss Shepherd ; je mets Miss Shepherd parmi les membres de la famille royale... dans ma chambre il m'arrive de m'exclamer : " Oh, Miss Shepherd ! ". Pourquoi est-ce que je fais secrètement cadeau à Miss Shepherd de douze noix du Brésil, je voudrais bien le savoir ? Ce n'est pas un symbole d'affection, et pourtant je sens qu'elles s'harmonisent bien avec Miss Shepherd ... Je donne aussi à Miss Shepherd des biscuits et d'innombrables oranges. Miss Shepherd est la seule vision qui éclaire ma vie. Comment se fait-il qu'après quelques semaines je rompe avec elle ? On chuchote qu'elle préfère le freluquet Jone... un jour Miss Shepherd me fait une grimace en me croisant et elle rit avec sa copine.
Tout est fini. La consécration d'une vie entière est envolée. Miss Shepherd sort des cérémonies religieuses du dimanche matin et la famille royale ne la reconnaît plus ". Ce qui est arrivé à Copperfield arrive à tous et t'arrivera aussi, Pinocchio.

Mais comment tes conseillers t'aideront-ils ? Quant au phénomène de croissance, ton nouveau Grillon parlant devrait être le vieux Victorin de Feltren, un pédagogue qui aima beaucoup les jeunes de ton âge et qui, dans l'éducation, attribuait une grande importance aux exercices de plein air. L'équitation, la natation, le saut, l'escrime, la chasse, la pêche, la course, le tir à l'arc, le chant. Il voulait, par ces moyens, créer le climat serein de sa " Maison joyeuse " et donner un exutoire utile à l'exubérance physique de ses jeunes élèves. Il aurait volontiers acquiescé au distique de Parini :
" Que ne pourra l'âme hardie
Si en des membres forts elle vit ? "
Ton ami le Thon qui t'a porté sur son dos sain et sauf au rivage quand tu venais de sortir du ventre de la baleine, calme et persuasif comme il est, pourrait t'aider dans la crise d'affirmation de soi à laquelle je faisais allusion. Aujourd'hui, vous les jeunes, vous ne rêvez pas d'une seule auto mais de tout un parking : auto-choix, auto-décision, auto-gouvernement, auto-nomie ; récemment des gosses ont même monté à Bolzano, une auto-école !

Le sage Thon disait calmement : c'est juste d'arriver à la décision personnelle. Mais peu à peu, par degrés. On ne peut pas passer brusquement de l'obéissance totale de l'enfant à la pleine autonomie de l'adulte. On ne peut non plus utiliser aujourd'hui les méthodes d'autrefois. Au fur et à mesure que tu grandiras, le désir d'autonomie grandira en toi, Pinocchio. Tâche qu'avec l'aide des éducateurs, la juste conscience de tes droits et de tes devoirs grandissent en toi avec le sens des responsabilités, pour bien utiliser l'autonomie que tu désires tant.

Écoute comment furent éduqués, il y a un bon siècle, les frères Visconti-Venosta, l'un Jean, homme de lettres, l'autre Émile, homme publique de nos luttes pour l'indépendance : " Un des principes éducatifs de mon père était de rester avec ses enfants le plus possible, d'exiger de nous une confiance illimitée, d'en témoigner beaucoup en échange, et de nous considérer comme des personnes au-dessus de notre âge ; ainsi inspirait-il en nous le sens de nos responsabilités et du devoir. Nous étions traités comme de petits hommes, chose qui nous plaisait beaucoup ; aussi nous faisions tout pour nous maintenir à ce niveau. "

Comme presque tous les jeunes de dix-sept - vingt ans, dans la progression vers l'autonomie, tu te heurteras, probablement, cher Pinocchio, à un rude écueil : le problème de la foi.
Tu entendras des objections antireligieuses à l'école, à l'usine, au cinéma, etc... Si ta foi est un bon froment, il y aura une armée de rats pour prendre l'assaut. Si elle est un vêtement, des mains par centaines tenteront de la déchirer. Si elle est une maison, les démolisseurs voudront la raser pierre par pierre. Il faudra te défendre. Aujourd'hui on ne conserve la foi que si on la défend. A beaucoup de questions il existe une réponse définitive. Que faire ? Ne rejette pas la foi ! " Dix mille difficultés - disait Newman - ne forment pas encore un doute ". Et souviens-toi de deux choses.
Premièrement : on doit avoir de l'estime pour toutes les certitudes, même si elles n'ont pas l'allure de l'évidence mathématique. Que Napoléon, César, Charlemagne, aient existé, n'est pas certain comme deux et deux font quatre, mais d'une certitude humaine, historique. De la même manière, il est certain que le Christ a existé et que les apôtres l'ont vu mort et ressuscité.
Deuxièmement : l'homme a besoin du mystère. Pascal disait : " Nous ne savons tout de rien ". Je sais beaucoup de moi mais pas tout ; je ne connais pas avec précision ma vie, mon intelligence, l'état de ma santé, etc... ; comment puis-je prétendre tout savoir et tout comprendre de Dieu ?
Les objections les plus courantes que tu entendras concernent l'Église. Pitigrilli à ce propos rapporte une anecdote qui pourras peut-être te servir. A Londres, à Hyde Park, un prédicateur parlant en plein air est interrompu de temps en temps par un individu mal peigné et sale :
-L'Église existe depuis deux mille ans et le monde est encore plein de voleurs, d'adultères et d'assassins ! lance notre homme.
-Vous avez raison - reprend le prédicateur, cela fait deux millions de siècles que l'eau existe dans le monde, et regardez dans quel état se trouve votre col !
En d'autres termes : il y a eu de mauvais papes, de mauvais prêtres, de mauvais catholiques. Mais qu'est-ce que cela signifie ? Qu l'Évangile a été mis en pratique ? Non, au contraire, que l'Évangile dans ces cas-là n'a pas été mis en pratique ! Pinocchio, mon ami, il y a deux phrases célèbres adressées aux jeunes. Je te recommande la première qui est de Lacordaire : " Ayez une opinion et faites-là valoir ! " la seconde est de Clémenceau et je ne te la recommande pas du tout : " Il n'a pas d'idées, mais il les défend avec ardeur ! "

Je peux retourner à David Copperfield ? Le souvenir de Miss Shepherd est loin, les années ont passé, il a maintenant dix-sept ans et il tombe amoureux à nouveau ; cette fois il adore Mademoiselle Larkins. Il s'estime heureux s'il peut lui faire ne serait-ce qu'un salut au cours de la journée. Il n'est à l'aise que s'il arbore son meilleur habit et il se fait cirer les chaussures dix fois par jour. Il rêve : " Oh ! si demain Larkins père venait et me disait : Ma fille m'a tout avoué. Voici vingt mille livres. Soyez heureux ! " Il rêve que sa tante se laisse émouvoir et bénit son mariage, mais pendant qu'il rêve, Mademoiselle Larkins épouse un cultivateur de houblon.
Et voici David complètement démoralisé pendant deux semaines : il retire sa bague, endosse ses vêtements les plus dépenaillés, n'utilise plus de brillantine et en cire plus ses souliers !
Quelque temps après, coup de foudre pour Dora : " Elle était pour moi un être surhumain. Une fée, une sylphide... Je ne sais pas ce qu'elle était... tout ce que personne n'a jamais vu... je fus instantanément englouti dans un abîme d'amour... précipité, la tête la première, avant d'avoir pu prononcer un seul mot ! "
Ce sont des paroles révélatrices : on entrevoit, à travers elles, les problèmes de l'amour et des fiançailles auxquelles il faudra bien que tu te prépares, cher Pinocchio.
Certains proposent en la matière une morale largement permissive. Il est vrai que, dans le passé, on a été un peu trop rigide sur certains points. Mais tu dois cependant refuser la permissivité ; ton amour doit avoir un A majuscule, être blanc comme une fleur, précieux comme un diamant, et non ressembler à un vulgaire tesson de bouteille. Il est bon que tu acceptes de t'imposer des sacrifices et que tu te tiennes loin de certaines personnes, de certains lieux et divertissements qui sont pour toi des occasions de mal. " Vous n'avez pas confiance en moi ! " me dis-tu. Mais si, nous avons confiance mais ce n'est pas de la méfiance que de rappeler que nous sommes tous exposés aux tentations ; et c'est de l'amour que de retirer de ta routes au moins les tentations inutiles ! Regarde les automobilistes : ils rencontrent l'agent, les feux de signalisation, les lignes blanches, le sens interdit, le stationnement réglementé, toutes choses qui, à première vue, semblent être des brimades et des restrictions dirigées contre eux, alors qu'elles sont faites en leur faveur parce qu'elles leur facilitent la conduire et leur procure une sécurité plus grande.
Et si un jour tu as une fiancée - une Shepherd, une Larskins, ou une Dora quelconque -, respecte-la ! Défends-la contre toi-même. Tu prétends qu'elle se garde intacte pour toi ? C'est juste, mais agis de même envers elle et ne t'occupe pas de certains amis qui racontent leurs conquêtes, s'en vantent, et se croient malins de parler de leurs aventures.
Un homme est brillant et fort s'il est capable de se maîtriser ; il entre alors dès sa jeunesse dans l'aristocratie des âmes. Pendant la durée des fiançailles, l'amour doit procurer, plus que le plaisir sensuel, la joie spirituelle et sensible, manifestée par l'affection, bien sûr, mais de façon correcte et digne.
On doit donner des conseils parallèles à l'autre partie, en supposant qu'elle supporte les sermons : " Ma chère dora (ou bien Mademoiselle Larkins ou Shepherd selon le cas) - lui dit sa mère - laisse-moi te rappeler une loi biologique.
La jeune fille a généralement une plus grande maîtrise de soi que le garçon en fait de sensualité. Si l'homme est plus robuste physiquement, la femme l'est spirituellement : on dirait que Dieu a décidé de faire dépendre la bonté des hommes de celle des femmes.
Demain les âmes de ton mari et de tes enfants dépendront un peu de toi ; aujourd'hui, c'est celles de tes amis et de ton amoureux. Tu dois donc avoir du bon sens pour deux et savoir dire non à certaines choses, même quand tout semble inviter à dire oui. Ton fiancé lui-même, s'il est honnête, t 'en sera reconnaissant dans ses meilleurs moments et il se dira à lui-même : " Ma Dora a eu raison : elle a une conscience et lui obéit, demain elle me sera fidèle ! ". La fiancée trop facile ne donne pas la même garantie et court le risque par un acquiescement trop désinvolte de semer dès maintenant des graines dangereuses qui germeront plus tard en jalousie et en soupçons dans le cur de son mari ."
Je m'arrête ici, Pinocchio, mais ne me dis pas maintenant que c'était déplacé de parler de Dora.
Quand tu étais enfant tu as eu la Fée, d'abord comme sur, puis comme mère. Une fée à côté de toi, adolescent et jeune homme, ne peut être qu'une fiancée et une femme.
A moins que tu n'entres au couvent ! Mais je ne t'en vois pas la vocation !

Juin 1972

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