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DAVID contre GOLIATH,
AUJOURD'HUILe site SERVIAM met en ligne quelques belles pages du " David contre Goliath aujourd'hui " de Mgr Elchinger.
On peut se procurer le texte intégral en librairie ( Editions Fayard ,1 volume 13x21, 333 pages, F 98.00 + port et emballage ).
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Serviam remercie vivement les Editions Fayard pour leur aimable accord de reproduction en ligne des extraits qui suivent.
----------------------------------------------------------------------------Se battre pour la vérité
Les moyens techniques actuels permettent une diffusion de la culture qui représente un réel progrès. Mais ces moyens facilitent aussi bien la transmission de vérités truquées et tronquées. Ils contribuent alors à intoxiquer des esprits bien au-delà de ce qui fut possible dans le passé. Le progrès technique est un moyen : il ne faut pas le considérer comme une norme pour les autres domaines de la vie. Nous n'avons pas à nous prosterner devant un ordinateur.
Aujourd'hui, on remplace couramment les catégories de vrai et de faux par la question de savoir si une chose est de notre temps, si elle est actuelle, si elle est communément admise et si elle contribue à dynamiser nos désirs. On veut substituer à l'inaltérable force de la vérité la vogue historique d'un point de vue ou d'une idée et son éphémère popularité.
Des observateurs sérieux estiment que le mensonge est aujourd'hui la première de toutes les forces qui mènent le monde. On peut constater que divers clans d'intellectuels et de politiques, au lieu d'éclairer la société et de concourir à sa construction, sèment du brouillard, corrompent les esprits et démolissent des peuples.
Pour trop d'esprits simples, le fait qu'une idée trouve beaucoup de partisans prouve sa justesse. Or l'argument du nombre n'a jamais été une preuve de vérité. Beaucoup d'hommes se crispent dès qu'on parle de vérité et qu'on se réfère à une vérité objective qui a son existence en dehors de nous. Cela leur apparaît comme synonyme de dogmatisme et comme contraire à la science. Lorsqu'un esprit scientifique est absolument honnête et libre, il en arrive le plus souvent à reconnaître que ses découvertes l'amènent à poser un Au-Delà de la science et de la philosophie.
LA PEUR DE LA VERITE
La masse des hommes prétend qu'on ne peut réussir dans la vie que si l'on accepte des accommodements avec la vérité. Il faut savoir mentir, mais avec assez de prudence et de cohérence. Beaucoup de gens se demandent si être totalement vrai dans ses paroles et dans les affaires n'est pas devenu impossible dans notre société. L'honnêteté ne paie plus.
Dans bien des situations, on redoute de découvrir ce qui est pleinement vrai. Percevoir la pleine réalité pourrait déranger nos idées et nos habitudes. Il est rare qu'on ait vraiment envie de se mettre en cause, de refuser ou de revoir les projets qu'on a conçus. Il existe d'ailleurs des conceptions différentes de la vérité. Il y a celle des philosophes et des guides religieux. Il y a celle des hommes d'affaires et des politiques. Ces derniers sont plus préoccupés d'efficacité que de vérité. Il arrive souvent que la vérité change selon les intérêts en cause. Souvent, ce sont des calculs d'opportunité qui déterminent la manière de s'exprimer de bien des 80 responsables.
Ils enrobent ce qu'ils se proposent de dire de telle sorte que cela ne puisse pas augmenter le nombre de leurs adversaires. La vie économique et politique en arrive ainsi à être un continuel jeu de cache-cache entre diverses parties. Que de fois les efforts des uns neutralisent les efforts des autres !
Et l'actualité devient un grand théâtre où l'on reproduit sans cesse les mêmes scènes. C'est ce qui a pu motiver les récentes réflexions de Jean-Paul Kauffmann à propos des " trois années d'enfer " qu'il a vécues comme otage à Beyrouth :" Cette épreuve, a-t-il dit, m'a nettoyé l'âme. " Il a réalisé dans son cachot une évolution spirituelle qui lui a révélé ce qu'il appelle " le vide de notre société tolérante ".
Interrogé sur la manière dont il voit la France, le monde, l'actualité, après avoir passé trois ans dans le noir et le dénuement le plus absolu, il répond : " Quand je pense aux tonnes de journaux parus pendant notre absence, que d'informations ratées, que d'événements ignorés par nous, les otages. Et cependant, la vérité est que rien n'a changé. C'est cela qui est triste. Je m'aperçois qu'à part la disparition d'êtres chers ou admirés, tout est comme avant. Je n'ai rien perdu. C'est une constatation amère quand on est journaliste. "
Et il poursuit : " Une pensée m'obsédait quand je croyais qu'on allait m'exécuter. J'étais atterré par l'écume de ma vie passée. Que de gesticulations pour pas grand-chose pensais-je. Je me dis parfois que si je n'avais pas connu ce calvaire, je serais peut-être mort idiot, c'est-à-dire content de moi. " Quel témoignage poignant l Voilà quelqu'un qui a appris à ne pas avoir peur de la vérité.
INFORMER : UN MÉTIER DIFFICILE
Il y aurait une paix plus durable parmi les humains, il y aurait moins de souffrance, plus de justice, si l'on connaissait mieux et à temps certaines situations. Pour prévenir ou soulager les épreuves, il faudrait être informé sur leurs causes et sur les possibilités qu'il y a d'intervenir utilement.
Le combat quotidien de l'informateur loyal et consciencieux consiste à percevoir et à analyser les faits. Dans ses exposés, il devrait tenir compte de ce qui était dans les possibilités effectives des intervenants, en essayant de faire ressortir la réalité et la signification profonde des événements.
Lorsque nous manquons de données exactes, cela provient parfois du parti pris des témoins, mais le plus souvent de la volonté des divers responsables, soucieux avant tout de protéger leurs intérêts politiques ou économiques en dissimulant les intentions réelles qu'ils poursuivent. De plus, une information exacte et impartiale de l'opinion publique devient difficile quand elle se réfère à une situation très enchevêtrée, où interviennent des facteurs d'influence contradictoires. C'est pourquoi certains organes d'information, pour rester aussi honnêtes que possible, ont recours à un " journal à plusieurs voix ".
De cette manière, ils rendent compte parallèlement d'une pluralité de points de vue. Pour entrevoir dans son éclairage véritable la situation dramatique d'un pays, il faudrait non seulement connaître la genèse des événements, mais aussi les intentions et les projets exacts des partis politiques confrontés.
Il y a des situations où tant de facteurs complexes, tant d'intérêts divergents s'entremêlent qu'il est bien difficile d'en dégager une présentation parfaitement impartiale. Il suffit de penser à ce qui se passe au Moyen-Orient et dans les affrontements du Golfe. Songeons aussi à des pays où l'on se trouve devant une mosaïque de populations qui ne peuvent d'emblée cohabiter pacifiquement en raison des oppositions de clans, comme dans certaines régions d'Afrique.
D'autre part, comment administrer selon des règles parfaitement égalitaires des communautés ethniques variées qui peuplent un territoire et qui diffèrent également par leur maturité culturelle, leur mode de pensée, leur manière de travailler et de vivre ? Vouloir appliquer sans préparation à un pays. lointain, à un ensemble composite de populations, le même régime démocratique tel qu'on l'imagine chez nous serait absurde.
Cela reviendrait à la situation d'un père de famille qui aurait plusieurs enfants très jeunes et qui déciderait de partager sur-le-champ, en pleine égalité avec eux, sa lourde responsabilité industrielle et commerciale. Si chacun de ces jeunes enfants, sans formation, avait d'emblée les mêmes pouvoirs de gestion que leur père, ce serait une généreuse utopie mais une source immédiate de désordres très graves l
Une grande partie des ethnies noires de l'Afrique ne se trouvent-elles pas dans une situation assez comparable .? Et n'y a-t-il pas des cas semblables en Asie ?Lorsque l'information, toujours difficile, est faite avec un excès de partialité, on comprend que beaucoup de téléspectateurs ou de lecteurs se laissent gagner par le doute et tenter par un salutaire scepticisme.
LE MENSONGE DANS LE MONDE
Certaines idéologies politiques propagent une vision du monde qui ne correspond aucunement à la réalité et à l'analyse des faits. Beaucoup préfèrent que leurs idées circulent dans la pénombre; autrement, il ne serait pas aussi facile de les répandre.
On dit quelquefois : le totalitarisme ne peut plus subsister s'il se laisse envahir par la vérité, alors que la démocratie véritable se suicide si elle se laisse envahir par le mensonge. Pourtant, le mensonge résiste bien de nos jours aux critiques et défenses adverses.
Cela dépend de l'habileté de ceux qui le colportent et de la crédulité de ceux qui l'accueillent. Un simple exemple : les tiers-mondistes et leurs supporters politiques nous font croire que le capitalisme accouche en permanence d'un génocide planétaire. Le 5 juillet 1981, au Club de la Presse d'Europe n° 1, une personnalité de premier plan du Parti socialiste adjurait la presse française de " dénoncer cette monstruosité du système capitaliste qu'est la faim dans le monde qui ferait 50 millions de morts chaque année, dont 30 millions d'enfants ".
Le 23 novembre 1984, un grand quotidien français ouvrait une vaste enquête sur la faim dans le monde par la phrase suivante : " La dernière guerre mondiale a fait 45 millions de morts en cinq ans. Autant d'hommes, de femmes et d'enfants meurent aujourd'hui, chaque année, des suites de la faim. "
Il ne s'agit pas de minimiser le caractère effrayant des épreuves que subissent certains pays. Mais est-ce encourager les secours que de publier des chiffres invraisemblables ? De telles informations insinuent que le niveau de vie ne cesse de baisser dans le tiers monde, malgré tant d'efforts entrepris pour aider ses populations. Que penseront d'une telle propagande ceux qui finissent ensuite par apprendre qu'il meurt effectivement environ 50 millions d'êtres humains chaque année, mais sur l'ensemble de la planète ?
Tous n'appartiennent pas au tiers monde ! Il est vrai que le simple téléspectateur n'a pas la possibilité d'avoir là-dessus des informations exactes. Il n'en est pas de même des personnalités politiques et des journalistes qui diffusent des chiffres aussi truqués.
Eux, pourtant, possèdent les statistiques que leur profession leur impose de se procurer. Dans ce cas, comment empêcher les téléspectateurs et les lecteurs des journaux d'avoir l'impression que les nouvelles qu'on répand à travers le monde participent à une vaste entreprise d'imposture ?
Cette déformation de la vérité ne constitue d'ailleurs pas l'apanage des médias français : on peut constater la même chose aux Etats-Unis et en Amérique du Sud. Sans doute veut-on, par de telles informations, émouvoir l'opinion publique en vue de stimuler la générosité des pays riches.
La plupart du temps cependant, on tient avant tout à réaliser une opération politique, en diffamant l'économie libérale . Il n'est pas souhaitable que l'on cherche à encourager de cette manière la crédulité de la grande masse de nos contemporains. Ce serait participer à une défaite de la pensée.
L'AVENIR DE LA VÉRITÉ
Le pouvoir médiatique
Les moyens de communication sociale sont devenus la force la plus importante d'un Etat. Ils forment l'opinion des masses. Ils ont le pouvoir de faire élire et de faire démissionner le chef d'un grand pays. La télévision, en particulier, dispose d'une puissance de conviction, et parfois d'envoûtement, incomparable.
Elle peut aussi bien développer en l'homme ses aspirations les plus élevées et éveiller en lui ses instincts les plus bas. Les médias ont la possibilité de conserver, supprimer ou altérer les valeurs qui font et défont l'âme d'un peuple. Ils passent pour être les fournisseurs officiels de la vérité dans la plupart des domaines. Que de fois les gens répètent : " Cela a été dit à la radio, à la télé. " Et cela suffit pour que ce soit admis comme vrai.
Quelle responsabilité pour les hommes qui gèrent le pouvoir médiatique ! Lorsqu'on voit comment des faits importants se trouvent présentés unilatéralement par les médias, il nous faut reconnaître qu'il existe désormais dans chaque pays une puissante entreprise de désinformation qui, en certaines circonstances, a intérêt à faciliter le règne du mensonge, et souvent de la désagrégation morale.
Les médias émiettent en effet le savoir et le rendent superficiel. Cet éparpillement des informations déshabitue le spectateur ou l'auditeur à porter un jugement de valeur sur ce qui se passe. Cela favorise chez l'homme, qui enregistre passivement, une pulvérisation de l'énergie vitale et une atonie morale qui paralysent ses ressorts intérieurs.
Livré au choc du momentané, il s'accoutume à une vue arbitraire de la réalité qui provoque une adhésion ou un rejet sans nuance. Dès que certains mots clefs, certains slogans sont prononcés, le sujet est, sans réfléchir, " pour " ou " contre ". Il suffit de voir les réactions instinctives que provoque instantanément une information touchant au problème des " immigrés ".
A peine en a-t-on esquissé l'énoncé qu'il suscite, comme par réflexe, un recul véhément ou une adhésion passionnelle. Est-ce que de telles habitudes ne sont pas pour beaucoup de gens une régression vers un stade d'évolution instinctive proche de l'animal ? Est-ce cela que nous voulons - un tel rétrécissement de nos facultés intellectuelles - pour préparer l'avenir ?
Comment, dans ce cas, lutter contre l'uniformité et la monotonie de l'existence, et nous ouvrir à la richesse de la diversité ? Comment surtout nous préparer aux responsabilités imprévisibles auxquelles chacun va se trouver confronté demain, dans le domaine de l'éthique, de la technique comme dans celui de l'esthétique ? Il serait grave et regrettable que, sous l'influence de la civilisation de l'image et sous la pression des " machines à parler ", l'homme désapprenne à maîtriser sa vie.
Le pouvoir destructeur des médias va parfois bien plus loin. Alors que le poison n'est pas en vente libre chez le pharmacien, pourquoi le serait-il à la télévision, et dans des conditions particulièrement subversives ? Un seul exemple : le 5 février 1990, une chaîne française officielle a lancé une série de dix émissions intitulée L'Amour en France et qui commençait à l'horaire de grande écoute de 22 h 15.
Dans la première émission, on a projeté des scènes inqualifiables, avec des enfants d'une école maternelle dont le concours a été rendu possible grâce à l'intervention du ministère de l'Education nationale (pour mettre fin aux réticences de l'administration académique). Les réalisateurs de l'émission ont expliqué leur pédagogie, par écrit, en disant qu'il s'agissait d'inciter les enfants à " dire et à faire, à propos de la sexualité, tout ce qu'on leur interdit d'habitude "...
On cherchait à faire reculer au maximum les pudeurs habituelles. On voulait ainsi " libérer les Français de leurs blocages ". Même les journaux qui se déclaraient favorables à cette production avouèrent qu'il s'agissait d'une émission " dont on ne sort pas indemne ". Heureusement, plus de 130 000 foyers protestèrent par écrit contre ce qui peut être considéré comme une véritable école de perversité.
On peut comprendre que de telles " provocations " plaisent à ceux qui " crachent sur la morale réactionnaire qu'on nous a mis dans nos têtes " et dont il faut " se débarrasser ". Mais qu'on assène cela à tous ceux qui restent attachés aux valeurs familiales et culturelles faisant partie du patrimoine français peut paraître choquant et inacceptable, de la part d'une télévision d'Etat, financée avec l'argent de tous les contribuables.
Ce n'est sûrement pas avec de telles émissions qu'on peut être au service de la santé morale et familiale d'une nation. Les hommes politiques n'ont certes pas pour mission d'être des directeurs de conscience pour les citoyens.
Mais ils n'ont pas davantage à favoriser la diffusion d'une " nouvelle morale officielle " qui, aux yeux d'hommes sensés - et en dehors de toute référence religieuse -, est proprement scandaleuse et destructrice du capital culturel, indispensable à l'avenir de notre pays, aujourd'hui comme hier.
Les responsables ont à être les honnêtes gestionnaires de la cohérence sociale et doivent assurer le bon fonctionnement des structures de la cité. Chaque région, chaque pays, a vocation de permettre à ses habitants de réaliser au mieux une vie équilibrée, matériellement et moralement. Il serait heureux que se multiplient des initiatives positives dans ce sens. Bien des années déjà avant la Deuxième Guerre mondiale, les émissions de la station de Radio Strasbourg étaient coordonnées par un conseil d'administration démocratiquement élu par les contribuables des départements du Rhin.
Les membres de ce conseil avaient à cur de stimuler l'intérêt culturel et spirituel des habitants de la région par des émissions particulières, conformes aux aspirations de la majorité des auditeurs. Pourquoi, dans une grande démocratie, ne pourrait-on obtenir qu'aux heures de grande écoute on évite de diffuser des séquences pouvant altérer gravement la santé éthique d'un pays ? i
Les autorités morales
Si l'on cherchait à évaluer quels sont les objectifs sur lesquels certaines organisations de l'Eglise ont, en public, le plus insisté ces derniers temps, on pourrait croire que le Christ est venu parmi les hommes pour réformer d'abord et directement les structures de la société économique et politique.
Lorsque les responsables de l'Eglise catholique interviennent devant l'opinion publique, c'est la plupart du temps pour appuyer des démarches faites par diverses organisations en faveur des déshérités du tiers monde ou du quart monde, pour protéger les immigrés, ou encore à l'occasion de certains malheurs ou situations catastrophiques.
L'Eglise a raison de le faire. Mais on a l'impression qu'elle redoute d'affirmer, de motiver ou de justifier le " pourquoi " de sa mission spirituelle ou parfois d'en souligner la cohérence. Ce n'est pas le compte rendu de quelques actualités religieuses qui pourra susciter ou nourrir la foi de ceux qui cherchent Dieu, mais quelques réflexions constructives, présentées dans un langage intelligible, faites éventuellement à l'occasion d'un événement permettant de les introduire.
Beaucoup de gens regrettent que l'Eglise semble devenue trop timide de nos jours. Il est vrai que lorsqu'elle demande, devant certaines attaques, qu'on respecte les convictions de foi des croyants catholiques, elle se fait accuser d'intolérance par des journalistes.
Mais n'est-ce pas parce qu'on n'est plus habitué à la voir se battre publiquement pour la Vérité dont elle a vocation à être le relais ? Même quand elle prend la défense de l'enseignement religieux, elle le fait avant tout sur un plan sociologique. On peut comprendre qu'elle veuille se mettre au diapason des interlocuteurs non croyants.
Mais ne serait - ce pas bon d'affirmer devant tous que l'existence humaine ne se réduit pas à des dimensions horizontales et qu'elle a aussi une dimension verticale, qu'on pressent de plus en plus, sans savoir en parler aisément ? Le Christ a esquissé les perspectives d'ensemble de sa mission, en s'appliquant d'abord et directement à transformer les personnes, leur cur et leur mentalité. Il a toujours refusé de s'occuper de l'organisation politique et économique d~ son pays. Il adresse un appel à chacun. Et c'est à chacun qu'il confie le souci de ses frères. Il ne faut jamais oublier que c'est la pensée qui doit inspirer l'action.
Lorsque l'action est déviée, il se pourrait que la pensée le soit aussi. On finit par penser comme on agit. Si des manipulations de l'opinion font croire aux foules le contraire de la vérité, les croyants doivent avoir le courage de relever un tel défi et de lutter contre l'empoisonnement de l'atmosphère.
Quand on croit fermement à ce qui est vrai, on doit être capable d'en témoigner, même si l'on s'expose à endurer des conséquences désagréables, voire douloureuses. Ce fut le sort de beaucoup de chrétiens à travers l'histoire ancienne et récente. A mon modeste niveau, j'ai eu l'occasion d'en faire l'expérience à plusieurs reprises.
En voici deux cas, à titre d'illustration. Le 12 novembre 1972, une bombe relativement puissante explosa sous mon bureau de travail à l'évêché de Strasbourg. Qui voulait-on atteindre ? Le président du Comité épiscopal pour les. relations avec le judaïsme, ou un évêque qui n'était pas du goût de certains étudiants anarchistes de l'époque ?
Puis, en 1982, le fait d'avoir dit que " selon la morale catholique l'homosexualité était une infirmité morale " m'a valu d'être accusé de diffamation par diverses associations d'homosexuels et traîné devant les tribunaux.
Les accusateurs ayant été déboutés de leur plainte par le tribunal de grande instance de Strasbourg et la cour d'appel, ils eurent recours à la Cour de cassation, dont la chambre criminelle confirma définitivement mon innocence le 16 octobre 1984. Mais cela m'a contraint à subir des moments " peu agréables ".
La santé du jugement, comme la santé du corps, exige que nous prenions l'habitude de nous protéger contre les dangers d'intoxication et que nous acceptions de résister aux mensonges, de nous battre pour la vérité. Beaucoup se demanderont cependant, comme Pilate . " Qu'est-ce que la vérité ? "
QUI FAIT LA VÉRITÉ ?
Pour connaître le prix de la vérité, l'estime qu'elle mérite, il faut savoir d'où elle vient et quelle en est la solidité. Le mot " vérité " s'applique en effet à des réalités très diverses qui n'ont ni la même densité ni la même importance. Par exemple, si nous voulons nous appuyer sur une promesse, il convient de vérifier non seulement le contenu de la proposition qui nous est faite, mais aussi la confiance méritée par celui qui promet.
Il serait dangereux de construire une portion d'avenir sur des données qui ne seraient pas exactes et qui n'auraient aucune consistance en dehors des paroles prononcées.
Une vérité d'ordre scientifique a d'autres fondements. Supposons un astrophysicien qui explore la voûte céleste. Pour qu'il puisse faire de nouvelles découvertes, il est contraint d'appuyer ses recherches sur des acquisitions antérieures aussi exactes et objectives que possible.
L'un des chercheurs actuels les plus compétents nous affirme qu'il parvient ainsi à connaître " une toute petite parcelle de ces espaces immenses qui nous dépassent ". Selon ses propres paroles, " cela représente une toute petite goutte de vérité, qu'on a le devoir et la joie de diffuser. Dans cet ensemble de l'univers observable, l'homme qui réfléchit est réduit à se considérer comme étant très peu de chose dans l'espace infini et dans le déroulement incalculable du temps ".
En conséquence, ce que nous appelons des vérités - qu'elles soient scientifiques ou morales - ne sont finalement que des fractions d'une réalité infiniment plus vaste. Le langage courant ne distingue pas entre les vérités et la Vérité. Il y a pourtant entre elles une différence considérable.
Il y a d'une part des vérités qui sont parcellaires et qui évoluent, et d'autre part la Vérité qui les transcende et qui est Immuable. Les diverses formes de vérités ne sont donc qu'une dimension éphémère de la Vérité. Celle-ci est la source des autres. Elle englobe tout ce qui est, tout ce qui a été et tout ce qui sera.
La Vérité ainsi comprise ne peut être pleinement captée par les hommes, puisque, dans la totalité de ses dimensions, elle nous dépasse. Elle s'identifie alors avec l'Absolu, avec le Créateur du monde. Certains de ses aspects les plus inaccessibles peuvent nous être communiqués par des relais, accrédités par Celui que nous devinons être le Créateur et le Garant de l'univers visible et invisible.
Cette communication, qui concerne en particulier les principales étapes et dimensions de notre destinée humaine, s'appelle la " Révélation divine ".En définitive, qui fait la Vérité ? Quel est son Auteur ? Les réalités du monde transcendant préexistent à l'homme et ont Dieu pour origine. Lui seul peut nous garantir leur existence et nous communiquer des informations à ce sujet.
Quant aux faits et aux objets fabriqués par l'homme, ce sont leurs auteurs, et les témoins qui nous en parlent, qui sont responsables de leur vérité : responsables de l'équation entre la réalité des choses, telles qu'elles existent en dehors de nous, et ce que nous en affirmons ou pensons.
Vivre dans la vérité, c'est donner aux diverses réalités l'importance qu'elles ont effectivement, indépendamment de nos préférences subjectives. Etant donné la diversité de ces réalités, il y a divers niveaux de vérités. Finalement, nous pourrions comparer la Vérité à une immense et magnifique verrière.
Imaginons qu'un géant ait fait tomber sur elle un énorme rocher. La voilà fractionnée en des centaines de milliers de petits morceaux. Les hommes se sont alors précipités pour sauver ce qui restait de cet admirable ensemble. Chacun en a ramassé un ou plusieurs fragments en disant : " Je possède la Vérité. " Or chacun n'en détient qu'une parcelle. Nous efforcer de recomposer l'ensemble reste, à des degrés divers, notre tâche permanente à tous.
A-t-on ENCORE LE DROIT DE DIRE LA VÉRITÉ ?
Dans toute son histoire, l'humanité n'a sans doute jamais connu une époque comme la nôtre, où l'information joue un rôle aussi important, exerçant une influence majeure. La nouvelle politique de l'information a même réussi à fabriquer de nouvelles valeurs morales. Avec une somme énorme de vérités partielles, on arrive à fabriquer un mensonge grandiose.
Et il arrive que ce mensonge ressemble beaucoup plus à la vérité que ce qui est effectivement vrai. Ce qui est encore plus inquiétant, c'est qu'il y a des domaines où il devient difficile et parfois impossible de dire la vérité. Il est en effet des vérités qui ne sont pas bonnes à dire, soit qu'elles dérangent le confort de certains, soit qu'elles dévient de l'" orthodoxie politique " du moment.
De tels faits posent un double problème : celui des limites de la liberté et celui du droit à la vérité. Nous en esquisserons ci-après deux exemples : l'un d'ordre économique, l'autre d'ordre ecclésial.
Les vraies causes du chômage
Ce problème est abordé ici uniquement sous l'aspect des difficultés qu'il soulève pour exprimer pleinement la vérité. Le chômage actuel revêt incontestablement les aspects d'une lèpre qui décompose un nombre énorme de personnes, jeunes et adultes.
Certaines d'entre elles en perdent le courage de vivre. Elles se sentent comme exclues des appareils qui fabriquent de la richesse et font ainsi progresser la vie des hommes.
Les raisons d'un si grand nombre de chômeurs. (En été 1990, on en recensait plus de 2500000 en France.) On entend couramment dire que c'est l'égoïsme des capitalistes, l'absence d'esprit social dans l'économie de marché, qui empêchent la réduction du chômage. En réalité, c'est la super automatisation des usines qui fabrique des chômeurs en nombre toujours plus grand.
Et pourquoi ? Le règne de la concurrence oblige les entreprises à diminuer le coût salarial. En France, les charges sociales doublent actuellement le salaire. Nos produits reviennent trop chers pour trouver des acquéreurs. Il faut donc se demander si ce ne serait pas une forme de solidarité bien comprise que de réduire le prix de la main-d'uvre.
On pourrait sans doute imaginer diverses solutions plus ou moins utopiques. Evaluons, par exemple, quel pourrait être le résultat d'un effort de solidarité concernant les vacances. Si chaque ouvrier (ou employé), au lieu d'avoir chaque année une cinquième semaine de congés payés acceptait d'en sacrifier une provisoirement pour participer à un vaste effort d'assainissement de l'économie du pays, cela représenterait, pour un million d'ouvriers, un million de semaines de travail disponibles pour le même salaire.
Si cela pouvait contribuer à créer de nombreux emplois, ne serait-ce pas un geste concevable pour améliorer la situation des travailleurs ? Les droits acquis représentent-ils définitivement la meilleure solution pour la santé d'un pays ?...
Les " appareils sociaux " améliorent-ils les rouages de l'économie ? A l'origine, les syndicats avaient l'indispensable vocation de protéger leurs membres et de défendre leurs revendications légitimes. Au début de l'ère industrielle, les responsables syndicaux furent des hommes d'un grand idéal social, parfois d'une héroïque abnégation.
Il est vrai qu'à cette époque il y avait des abus particulièrement criants et scandaleux. Depuis ce temps, le syndicalisme professionnel a évolué pour devenir, en différents pays, un pouvoir politique. Les syndicats discutent avec les pouvoirs publics, en tant que représentants des ouvriers et employés.
Il n'est pas rare que les instances ministérielles soient obligées de se plier aux exigences de la majorité syndicale. sinon, des secteurs entiers de l'appareil économique se trouveraient bloqués. Or, quelle est la légitimité effective dont peuvent se prévaloir les syndicats dits " représentatifs " ?
Selon une enquête de la SOFRES , 20 % des Français de 18 ans et plus se déclaraient syndiqués en 1981. Ils n'étaient plus que 11 % en 1989. ce qui représente une baisse de 45 %. Le syndicalisme ne concernait, en 1981, que 9 % de la tranche d'âge des jeunes de 18 à 24 ans, et 1 % en 1989. En chiffres, il y avait, en 1981, un peu plus de 7,5 millions de syndiqués en France, contre 4,4 millions en octobre 1989.
Le nouveau et dynamique secrétaire général de la C.F D.T., Jean Kaspar, qui s'applique à " reconstruire totalement un syndicalisme français sinistré ", disait le 22 mars 1990 : " Mon obsession, c'est que 90 % des salariés ne sont pas syndiqués. " Or, la C.G.T., qui représente un peu plus de la moitié des syndiqués, mais qui est majoritaire dans les transports publics, a réussi pour Noël 1986 à paralyser toutes les communications en France, prenant ainsi les familles françaises en otage pour les fêtes de fin d'année!
Quelle est alors la liberté de négociation dont disposent encore les responsables d'un service d'intérêt public ? Le syndicalisme pourrait être, en lui-même, un réel instrument de progrès, si les responsables syndicaux avaient davantage l'esprit de service que la soif du pouvoir.
Supposons que les syndicats patronaux expliquent aux chefs d'entreprises les difficultés des ouvriers et des cadres, et que les syndicats d'ouvriers expliquent à leurs adhérents les problèmes qui se posent au patron et qui menacent souvent la subsistance d'une entreprise. On obtiendrait alors des informations surprenantes et complémentaires, permettant de mieux se comprendre et de se comporter comme des partenaires ensemble responsables de la même réussite.
Il faudrait pour cela une nouvelle " honnêteté syndicale ". Elle éviterait qu'on ne s'embarque sur de fausses pistes de solidarité. Cela supposerait aussi que l'atmosphère syndicale contribue à mettre au cur de chacun une autre conception du travail. Si l'emploi devient uniquement l'occasion de revendiquer son droit, si le travailleur ne se sent conscient d'aucun " devoir ", comment pourra-t-on gérer honnêtement une entreprise soucieuse de produire des objets de qualité ?
Rendre les allocations du chômage plus stimulantes. Que de fois des chômeurs refusent des offres d'emploi, parce que leur allocation de chômage leur rapporte autant - et quelquefois plus - que la proposition d'embauche! Lorsque, par suite du dernier salaire perçu, l'indemnité de chômage représente plus que la rétribution fournie par le nouvel employeur, l'État pourrait s'engager, par exemple, à payer la différence entre le nouveau salaire et l'ancien.
Cela diminuerait à la fois le nombre de chômeurs et les charges de l'État-providence. Faire une telle proposition, est-ce rêver ? .Beaucoup de jeunes ne savent plus que la vie est toujours une lutte. Souvent, ils refusent de s'astreindre aux efforts qu'entraînent les modifications survenues dans l'organisation de la vie économique. Que de questions, au sujet desquelles il devient difficile et souvent impossible de dire la vérité !
Des chrétiens refusent de reconnaître qu'ils ont flirté avec le marxisme
L'effondrement du communisme de l'Europe de l'Est a obligé certains chrétiens, laïcs et pasteurs, ainsi que certains états-majors de mouvements d'Action catholique, à reconnaître qu'ils avaient sans doute manqué d'esprit critique dans le passé.
Un certain sermon du 14 Juillet. Nous avons connu, aux environs de 1975, la tentation d'un romantisme politique, qui amenait des militants chrétiens à s'engager avec trop de candeur dans la stratégie de la main tendue, prônée par le secrétaire général du Parti communiste français. Devant ce danger, j'avais estimé qu'il était de ma responsabilité pastorale d'évêque de faire, à l'occasion de la fête nationale de 1974 (et de 1976), une homélie de mise en garde contre la grande ambiguïté que vivaient certains fidèles très généreux, rassemblés sous l'étiquette de " chrétiens marxistes "
Je ne méconnaissais aucunement la grandeur du combat ouvrier et l'espérance chrétienne que sous-tendait intensément l'effort de promotion collective des travailleurs. Mais je mettais mes diocésains en garde contre la " sacralisation de la lutte des classes " qui, sous l'influence d'un messianisme temporel d'inspiration marxiste, devenait comme une pseudo-religion.
Je montrais que la lutte des classes, qu'on le veuille ou non, " revient à construire un monde d'apparence totalitaire, où se constituent des Eglises parallèles, qui risquent même de devenir, en certaines régions, des Eglises temporelles " .Je disais : " La lutte des classes crée une atmosphère de soupçon et de mépris.
Elle donne lieu à un nouveau racisme, qui tend à apprécier les personnes en fonction de la classe sociale à laquelle ils appartiennent. Ce dualisme manichéen est totalement antichrétien. " Je ne pouvais pas admettre, en tant qu'évêque, que l'option socialiste soit présentée comme une conclusion nécessaire d'une saine lecture de l'Evangile .
Mes paroles soulevèrent une forte tempête de protestations et d'injures. Je reçus plus de deux mille lettres de déception et de reproches, quelques-unes aussi de remerciements. Il y eut de nombreux articles dans les journaux de toutes nuances. On m'en voulait de ne pas reconnaître que beaucoup de travailleurs s'étaient engagés dans le mouvement ouvrier de l'Union de la gauche " par devoir chrétien ".
J'ai dû en conclure qu'il n'existe plus de langage commun dans l'Eglise. Il devient dès lors difficile de se faire comprendre. Je n'ai cessé de dire que l'Evangile bien compris nous engage à lutter pour la justice et les opprimés, et qu'il stimule en nous l'impatience d'un meilleur partage des richesses. Dans ce sens, la " lutte ouvrière ", qui est tout autre chose que la " lutte des classes ", peut devenir effectivement un chemin privilégié de la rencontre avec Jésus-Christ.
Le président d'une Conférence épiscopale contraint à se repentir d'avoir dit la vérité. Le 5 janvier 1990, le cardinal Decourtray, président de l'Assemblée des évêques français, disait dans une interview donnée au Figaro :
" Parce que nous avons été très sensibles, au lendemain de la guerre, à l'indifférence, voire à l'hostilité des masses à l'égard de l'Eglise, nous avons beaucoup plus insisté sur l'urgence du témoignage vis-à-vis des personnes et sur la compréhension que nous devions leur témoigner, que sur les risques que l'idéologie leur faisait courir. Ce n'était pas un oubli de la perversité du matérialisme dialectique. Le reproche qu'on peut faire aux pasteurs qui se situaient dans une perspective essentiellement missionnaire, c'est qu'ils n'ont pas été suffisamment sensibles à certains dangers. Dans un souci de maintenir la communion avec les plus engagés, on s'est laissé entraîner à une certaine connivence. "
Ce texte provoqua immédiatement des remous dans la presse, qui se prolongèrent pendant quinze jours. Ce furent des approbations et de la désapprobation. L'Humanité réagit en donnant la parole à un prêtre de la Mission de France, membre du comité confédéral de la C.G.T.
Le conseil national de l'Action catholique ouvrière envoya huit émissaires pour faire part au président de la Conférence épiscopale, " avec vigueur et sérieux ", de la souffrance causée par l'article du Figaro. Ils avaient ressenti les paroles du cardinal " comme une condamnation des militants, qui proposent à leurs camarades de travail une recherche du Dieu de Jésus-Christ, dans le respect de leurs choix idéologiques ".
Le cardinal se vit obligé, le 14 février 1990, d'écrire une lettre à tous les évêques en les informant " qu'il regrettait son erreur d'avoir été trop rapide pour être compris et constructif ". De son côté, le 19 février 1990, le conseil national de la Mission ouvrière publiait une lettre intitulée " Une tradition missionnaire interrogée par les événements ".
La Mission ouvrière, qui s'était développée dans le sillage de la J.O.C.-J.O.C.F., reconnaissait que l'évolution des événements pose de nouvelles questions, même si " ils n'invalident pas pour autant tout ce qui s'est vécu antérieurement ". On peut, on doit comprendre leur point de vue et leur besoin de justifier des options généreuses.
Encore faudrait-il qu'ils accordent également au président de la Conférence épiscopale le droit d'apprécier les événements avec des lunettes différentes, qui portent éventuellement plus loin.
Il n'est pas facile de se vouloir au service de la vérité !