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Serviam remercie vivement les éditions Nouvelle Cité de leur aimable accord de reproduction partielle de l'ouvrage "Humblement vôtre" édité en 1978.
Ce livre, présenté comme les "Illustrissimi " du Pape Jean-Paul ier, est un recueil de lettres à des personnages illustres publiées de 1971 à 1976 dans l'édition italienne du " Messager de Saint Antoine ", Il reste le document le plus précieux que le Cardinal Albino Luciani, Patriarche de Venise, nous ait laissé comme outil pastoral traitant -sous un humour désarmant- de sujets brûlant toujours d'actualité.
On peut le commander dans son intégralité ( 350 pages, F 75 hors frais de port ) :
auprès de son libraire habituel ou aux Editions Nouvelle Cité - 37 Avenue de la Marne F-92120 Montrouge.

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LETTRE à Saint Luc, Evangéliste - (Mars 1974)
Interdit d'interdire

Saint Luc, qui vécut au premier siècle, est I'auteur du troisième évangile et, très vraisemblablement, des Actes des Apôtres.
Selon la tradition, c'est lui qui est cité comme compagnon de saint Paul et médecin dans I'Epitre aux Colossiens. Bien qu'il n 'ait pas été témoin direct de la vie du Christ, les témoignages qu'il recueille apportent une ample contribution au Nouveau Testament, notamment par l'attention portée à l'enfance de Jésus.

Cher saint Luc,

Vous m'avez toujours plu parce que vous êtes un homme tout en douceur et conciliation. Dans votre évangile vous avez souligné que le Christ est infiniment bon ; que les pécheurs sont l'objet d'un amour particulier de la part de Dieu, que Jésus eut ostensiblement des rapports avec ceux qui ne jouissaient dans le monde d'aucune considération. Vous seul nous avez donné le récit de la naissance et de la jeunesse de Jésus que nous écoutons à Noël chaque fois avec émotion. Une petite phrase retient particulièrement mon attention : "Emmailloté et couché dans une mangeoire". C'est la phrase qui est à l'origine de toutes les crèches du monde et de milliers de peintures splendides. J'ai rapproché de cette phrase une strophe du bréviaire :

Il accepta de dormir sur la paille
Il n'eut pas peur de la mangeoire
Il se contenta d'un peu de lait
Lui qui nourrit jusqu'au dernier moineau

et je me suis demandé : "Le Christ a pris cette place très humble. Et nous quelle place prenons nous ?" Laissez-moi vous dire quelle réponse j'ai trouvée à cette question.

Devant Dieu, notre place est celle d'Abraham : "Je vais me décider à parler à mon Seigneur, moi qui ne suis que poussière et cendre". Ou encore celle du publicain qui, sur le seuil du Temple, loin de l'autel, n'osait même pas lever les yeux vers le ciel, à la pensée de ses nombreux péchés.

Devant Dieu infini et tout-puissant, nous devons accepter d'être tout-petits, et réprimer en nous toute tendance contraire à une juste soumission. Car Dieu veut que nous l'imitions en certaines choses, mais en d'autres il veut être unique, inimitable. Il dit : "Mettez-vous à mon école, car je suis doux et humble de coeur" ; "Soyez miséricordieux comme notre Père est miséricordieux". Mais il dit aussi: "Au seul Dieu, gloire et honneur" ; car Dieu seul est l'Absolu et l'Indépendant.

Nous tentons d'inverser les rôles: nous voudrions pour nous l'autonomie, l'indépendance, les honneurs et nous n'avons pas envie d'être dépendants, doux et patients. A cet effet, nous nous faisons forts des philosophies nouvelles (qui seront vieilles bientôt) et de la Kulture avec un K majuscule. Le progrès nous est monté à la tête: nous sommes très conscients d'être allés sur la lune et d'avoir mis sur pied la civilisation de toutes les consommations et de toutes les commodités.

Mais nous étions en train d'oublier celui qui est à la source de toute invention et de toute énergie, quand un dur rappel à l'ordre nous est venu brusquement de la part des cheiks orientaux : "Eh ! Vous de la consommation et de l'abondance - nous ont-ils dit - finie la cocagne ; il reste du pétrole pour une trentaine d'années ; si vous en voulez il faudra le payer, et cher; ramenez les choses à de justes dimensions et cherchez d'autres sources d'énergie".

Ce rappel à l'ordre et les moments durs qui nous attendent peuvent être utiles : d'une part ils nous stimulent à de nouvelles recherches et à l'exploration de nouvelles voies de progrès; d'autre part ils nous font nous souvenir des limites de toutes les choses terrestres et du devoir de mettre nos suprêmes espérances dans les seules choses du ciel.

J'ai entendu dire par un "chrétien critique" : "Finissons-en avec la religion petite bourgeoise qui parle de paradis et d'âmes individuelles sauvées. Tout cela pue l'individualisme capitaliste et détourne l'attention des pauvres des grands problèmes sociaux. Quelqu'un qui annonce l'Evangile doit parler de peuple, de masse, de salut commun. Car le Christ est venu libérer le peuple de l'exil de la civilisation capitaliste pour le guider vers la patrie de la nouvelle société qui se lève". Il n'y a de vrai dans tout cela que l'obligation pour le chrétien de s'occuper, et avec efficacité, des grands problèmes sociaux. Plus on est passionné du ciel, plus on doit s'activer en faveur de la justice sur terre. Quant au reste, capitaliste ou socialiste, la civilisation est pour nous tous une réalité temporaire ; nous y sommes seulement de passage. La vraie patrie vers laquelle nous allons sous la conduite du Christ, ensemble mais avec un destin personnel, c'est le paradis. Celui qui ne croit pas au paradis n'a pas de chance :il est "sans espérance" comme dirait saint Paul, et il n'a pas encore trouvé le sens profond de sa propre existence.

Quand à notre attitude à l'égard de notre prochain elle varie selon qu'il s'agit d'un supérieur, d'un égal ou d'un inférieur. Mais peut-on parler de supérieurs par les temps qui courent ? Peut-on encore dire : les enfants doivent aimer, respecter leurs parents et leur obéir, les disciples agir de même envers leurs maîtres et les citoyens envers les autorités constituées ?

Au dix-huitième siècle, ici, à Venise, il y avait le fameux carnaval: pendant quelques jours les gens semblaient devenir fous ; ils faisaient un peu ce qu'ils voulaient et se défoulaient. Avec la complicité des masques, ils allaient contre les coutumes et les lois comme pour compenser les mois vécus dans la soumission et la bienséance. Je crois qu'il se passe quelque chose de semblable.

Je ne suis pas tellement effrayé d'apprendre qu'il y a dans le monde des attentats, des vols, des hold-up, des enlèvements et des homicides. II y en a toujours eu. Ce qui m'effraie, c'est le regard nouveau que beaucoup portent sur ces phénomènes. La loi, la règle, sont considérées comme objet de dérision ou comme répression ou aliénation. On éprouve une jouissance folle a critiquer n'importe quelle loi. La seule chose interdite est d'interdire, et quelqu'un qui tente d'interdire fait figure de suppôt de la vieille et désuète "société oppressive". Les sentences de certains magistrats donnent parfois l'impression d'ouvrir des brèches arbitraires dans le Code ; très souvent les forces qui ont pour tâche de faire respecter l'ordre public sont ridiculisées par la presse.

Même parmi les clercs, en abattant l'une après l'autre les lois ecclésiastiques, on applique d'une façon joyeuse et inattendue le quantum potes tantum aude du "Lauda Sion" ! On multiplie les enquêtes plus ou moins scientifiques qui semblent presque toutes se conclure par ce refrain :"Cher ami, tu es malheureux dans la situation actuelle ; si tu veux être heureux, tu dois tout changer et renverser les structures !". Et la science qui explique les faits humains, la psychologie, vient à la rescousse. Les "psychologues des profondeurs" excusent pratiquement toujours les adultères, les sadiques, les homosexuels : les parents sont responsables, ils n'ont pas aimé comme ils l'auraient dû leurs tendres et angéliques rejetons. Toute une littérature semble s'être donné le mot : "haro sur le père !" et celui-ci se retrouve responsable presque de tout. Une autre littérature fait campagne pour une libération complète par rapport à toute loi et prône la contraception sans frein, l'avortement à la discrétion de la mère, le divorce a volonté, les relations prématrimoniales, l'homosexualité, l'usage des stupéfiants.

C'est un raz-de-marée, un cyclone qui avance. Confronté a cela que peut faire un évêque, cher saint Luc ? Il peut admettre que, par le passé, la loi a été souvent un absolu, une sorte d'autel sur lequel on sacrifiait un peu trop la personne. Prendre acte que parfois les parents eux-mêmes laissent la bride sur le cou de leurs enfants( "Je ne veux pas que mon fils connaisse la sévérité que j'ai dû subir !"). L'évêque admet que des parents ont oublié la consigne de saint Paul : "Parents n'exaspérez pas vos enfants de peur qu'ils ne se découragent". Il sait très bien que l'exercice de toute autorité est un service et doit être accompli avec le style du service. II n'oublie pas les paroles de saint Pierre : "Comportez-vous en hommes libres, sans utiliser la liberté comme un voile pour votre méchanceté, mais agissez en serviteurs de Dieu". Ces paroles excluent le "pouvoir" et réclament une autorité promotrice de liberté ; elles refusent une obéissance servile au profit d'une obéissance adulte, active et responsable.
Mais après ? L'évêque doit s'en remettre à Dieu et rappeler avec fermeté la parole de Dieu: "Celui qui obéit au Seigneur donnera satisfaction à sa mère... En actes et en paroles, honore ton père". "Enfants, obéissez en tout à vos parents, voilà ce que le Seigneur attend de vous". "Que tout homme soit soumis aux autorités qui exercent le pouvoir, car il n'y a d'autorité que par Dieu et celles qui existent sont établies par lui". "Je recommande donc, avant tout, que l'on fasse des demandes, des prières, des supplications, des actions de grâce pour tous les hommes, pour les rois et tous ceux qui détiennent l'autorité". "Obéissez à vos dirigeants et soyez leur dociles ; car ils veillent personnellement sur vos âmes, puisqu'ils en rendront compte. Ainsi pourront-ils le faire avec joie et non pas en gémissant."

Il y a aussi nos égaux. Envers eux nous devons être simples, éviter la singularité, la manie de nous distinguer. Nous aurions souvent tendance non pas à faire ce que font les autres, mais à faire ce qu'ils ne font pas; à contredire leurs affirmations ; à déprécier ce qu'ils admirent ; à admirer ce qu'ils dédaignent. Certains veulent se signaler par l'élégance, le luxe, les couleurs vives, le coût des vêtements, d'autres par l'originalité et la recherche du langage. Un anneau au doigt, un accroche-coeur qui dépasse du gibus, une plume au chapeau tyrolien et vous voilà fiers comme Artaban. Rien de grave en soi, sinon le risque d'en profiter pour se mettre en vedette, de chercher à en imposer aux autres pour masquer sa médiocrité.

L'homme simple et droit ne cherche pas à paraître plus riche, plus cultivé, plus pieux, plus noble, plus puissant qu'il n'est. Etre ce qu'il doit, paraître ce qu'il est, se vêtir selon sa condition, ne pas se mettre volontairement en vedette, ne porter ombrage a personne, voilà ce qu'il se propose. Et Jésus l'approuve par avance et l'encourage par des paroles que vous, saint Luc, nous avez conservées : "Va te mettre à la dernière place" ; "Malheur à vous qui tenez à occuper les premiers sièges dans les synagogues et a recevoir les salutations sur les places publiques !".

Il y a enfin les inférieurs, ou plus exactement ceux qui ont eu moins de chance que nous parce que malades, éprouvés, pécheurs. Nous avons envers eux le devoir de l'amour chrétien agissant ; amour qui doit se porter sur chacun et sur le groupe ou la classe qu'ils forment. Ici je note deux positions erronées. Certains disent : "J'aime et j'aide le pauvre pris individuellement, c'est tout ; la classe des pauvres ne m'intéresse pas". D'autres disent: "Moi, au contraire, je me bats seulement pour toute la classe des pauvres, pour l'ensemble des marginaux, pour le Tiers monde ; s'occuper des pauvres un à un avec une petite charité ne sert à rien, au contraire cela retarde la révolution définitive".

Aux premiers je réponds : Il faut aussi aimer efficacement les pauvres qui, unis et organisés, sont en train de lutter pour améliorer leur sort. I1 faut faire comme le Christ qui a aimé tous les hommes, mais a fait bénéficier les pauvres d'un amour intense et tout particulier.

Aux seconds je réponds : C'est une bonne chose que d'avoir choisi la cause des pauvres, des marginaux, du Tiers monde. Attention pourtant, il ne faut pas qu'avec l'excuse des pauvres lointains et organisés vous négligiez ceux qui sont à côté de vous. Ta mère est là, pauvre et proche : pourquoi lui désobéis-tu et la rudoies-tu ? Ton professeur est là, pauvre et proche lui aussi : pourquoi es-tu avec lui aussi peu respectueux et sans pitié ? Et pourquoi par la violence et l'intimidation fermes-tu l'accès de ton école à ton camarade sous prétexte qu'il a des opinions politiques opposées aux tiennes ? Tu milites pour la grande cause de la paix. C'est formidable, mais attention à ne pas vérifier les paroles de Jérémie: "Ils disent: Paix ! Paix ! alors qu'il n'y a pas de paix !".

La paix coûte, on ne la fait pas avec des mots, mais avec des sacrifices et des renoncements que l'amour impose a tous. Et on ne peut même pas l'obtenir par des efforts humains, l'intervention de Dieu est indispensable. C'est ce que révèlent les anges à Noël : une des choses les plus belles que vous, cher saint Luc, avez enregistrées :"Paix sur la terre aux hommes que Dieu aime !

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