première partie

l'Église et le monde antique, de la Pentecôte à la chute de l'Empire d'Occident
( an 30 à an 476 )

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chapitre 2 : Église et Rome païenne
par René Seignette de l'Association canonique saint Charles Borromée

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Pour comprendre les causes des persécutions lancées contre les Chrétiens, il faut connaître la mentalité de leurs tortionnaires, leur mode de vie, les rouages de leur organisation. Comprendre aussi leur propre peur des barbares, massés aux frontières de l'Empire, comme de la décadence qui les mine de l'intérieur par la dégradation des moeurs et l'anarchie grandissante.

Il en ressort d'évidence que l'Empire est le meilleur terrain d'ensemencement, celui d'une civilisation mourante où est attendue la graine capable de produire une renaissance des âmes.

Un tel travail ne peut se faire que dans la douleur. Et plus est grande cette souffrance, plus fort en est le fruit.
 1 Rome, maîtresse du monde     pour étudier la carte, cliquez sur l'image
Village sur le Palatin, industrieuse cité étrusque, République prospère et conquérante, enfin Empire sur son déclin, Rome a connu tous les âges d'une civilisation, entre le 8ème siècle AvJC et l'essor de la Chrétienté.

Fondée au huitième siècle avant Jésus-Christ par les jumeaux Romulus et Rémus, au bord des eaux du Tibre sur la modeste colline du Palatin, Rome resta deux siècles un modeste village. Jusqu'à l'arrivée des Étrusques, un peuple guerrier d'origine mal connue mais de civilisation avancée, doté d'institutions politiques et religieuses solides, excellant dans les travaux publics, doué d'un sens artistique poussé. Ils occupaient déjà une grande partie de la péninsule lorsqu'ils vinrent s'installer sur le site de la future Rome. Aussitôt le village commença à devenir une cité.

Après le règne du septième roi Étrusque naît la République de Rome. Puissante, organisée, fidèle en tous points à la tradition de ses fondateurs, elle se lance à la conquête des cités voisines. L'extension territoriale commence. Elle va, en moins de cinq siècles, s'étendre sur tout le pourtour de la Méditerranée (Mare Nostrum), jusqu'à atteindre au sud le désert saharien, au nord les îles anglo-normandes et les rivages de la Mer du Nord. Ainsi Rome absorbe l'antique Grèce, qui l'avait fécondée en lui donnant sa culture, ses dieux, ses arts, ses techniques. En Gaule, la conquête commence en 225 AvJC pour se terminer par la chute de la dernière forteresse en 51 AvJC.

Dans la "Ville", comme on la nomme déjà, c'est au Forum que se célèbrent les victoires et que l'on élève, au fil de ces victoires, temples et monuments à la gloire des vainqueurs et des dieux protecteurs, dont Jupiter est le père et maître au sein de la mythologie romaine, directement inspirée de la grecque. Tous les chefs d'armée victorieux défilent sur cette esplanade ; les cohortes de soldats vêtus de cuir, casqués, portant bouclier, lance ou glaive, remontent au pas la Voie Sacrée puis les pentes du Capitole pour rendre hommage et remercier Jupiter en son temple. Ils ne sont pourtant pas toujours victorieux, et parfois assiégés jusque sous les murs de leur "Ville". L'attaque des Gaulois, en lutte contre l'envahisseur en témoigne, en 390 AvJC, qui faillit être couronnée de succès sans l'alerte donnée par les oies sacrées de la déesse Junon.

Cela dit, toutes ces conquêtes introduisent à Rome d'immenses richesses : trésors ennemis confisqués, indemnités versées par les vaincus, tributs payés par les nouvelles provinces. Rome devient une importante "place financière", sous le regard attentif des sénateurs. Les hommes qui font la destinée de Rome se réunissent à la Curie, siège de la plus haute autorité du gouvernement républicain : le Sénat. Les 300 sénateurs, élus à vie, prennent toutes les décisions politiques, économiques, sociales, militaires.

Ce brassage de peuples divers, ces hostilités perpétuelles génèrent des troubles intérieurs. Durant cent ans la République résistera, avant d'agoniser dans les guerres civiles. En 52 AvJC. un tribun est assassiné. Son corps est transporté devant la Curie et brûlé. Mais le feu se propage, il ne reste pratiquement rien du Forum. Vers cette époque Jules Cesar, qui revient de conquérir la Gaule, a fait prisonnier Vercingétorix, l'a ramené à Rome, mis au cachot à la prison Mamertine et fait exécuter en 46. Jules Cesar, qui avait été porté au pouvoir est, en 44, assassiné en pleine réunion du Sénat. La République se meurt avec lui.

Bientôt naît l'Empire. En 27 AvJC le Sénat autorise le triumvir Octave à porter le titre d'Auguste ("protégé des dieux"). Il concentre tous les pouvoirs entre ses mains, et ordonne le recensement de l'Empire. Sept ans plus tard, en Gaule comme ailleurs des voies romaines sont tracées, des monuments surgissent. Des Gaulois sont admis au sénat romain et la Gaule, comme les autres pays conquis, entre dans une période de romanisation intensive et de paix : la Pax Romana. La civilisation romaine, à son apogée, prend tout son éclat. Et, obéissant à la loi universelle, voit sa courbe tangenter ce sommet avant de s'infléchir. La décadence va s'amorcer et s'accélérer.

2 L'Empire, terre de mission

Une civilisation meurt de ce que les hommes, abandonnés à eux-mêmes, perdent individuellement toute charpente intérieure et tout repère alentour. Vide et désespérance sont alors propices à la violence, forme de révolte irréfléchie, et les conditions se trouvent réunies pour l'irruption de nouvelles valeurs.

La décadence touchera d'abord les moeurs, par dissolution de toute règle morale : elle sapera la famille, cellule de base de la société placée sous l'autorité du paterfamilias; elle privera de toute dignité les esclaves (pour la plupart prisonniers de guerre), traités comme du bétail; elle poussera artisans et commerçants à vivre moins de leur travail que de la sportule, subvention que l'on va quémander à l'État ou à la classe plus aisée. Le peuple (la plèbe) s'infantilisera, centrant tout idéal sur le plaisir des sens et la fête : panem et circenses (du pain et des jeux). Pendant qu'une coterie fermée profite de la situation, la corruption croît, pilleurs et assassins pullulent, la lâcheté morale devient courante et les quelques spasmes de révolte des derniers éléments lucides laissent l'opinion indifférente, voire hostile. L'âme romaine se meurt de dénutrition. Elle a soif d'absolu.

Elle avait des dieux, mais qu'en faisait-elle ? Nous avons dit que les Romains rendaient un culte à Jupiter, à qui ils associaient Junon, son épouse et Minerve, déesse de la sagesse. C'est la "triade capitoline". Ils honoraient aussi d'autres dieux comme Saturne, qui veillait sur vendanges et moissons, Faunus sur les troupeaux, Sylvain sur les forêts, dieux Lares et Pénates sur la famille, Vesta sur le feu, Janus sur les portes... Auguste avait fait vouer le Panthéon, temple de Rome, au culte de tous ces dieux. Par souci d'équité, il y admettait également les divers dieux des pays conquis. Ainsi y trouvait-on Cybèle, déesse des moissons d'Asie; Isis et Osiris, protecteurs de la famille et des morts en Égypte; Mithra, maître des éléments en Perse. Pour donner une sorte d'unité à cet ensemble, l'empereur crut nécessaire d'y ajouter un culte obligatoire, dominant toute autre religion : le culte impérial, voué à Auguste lui-même, associé à celui de la déesse Rome. Le maître de l'Empire, pas plus qu'aucun des fins esprits du temps ne se rendait compte que la multiplication des dieux diluait la notion de divinité, et que l'homme ne pouvait retrouver sa propre unité que dans la foi en un Dieu Unique.

Or voici qu'une nouvelle religion se répand, aussi vite que brûle une traînée de poudre, d'abord apportée par une poignée d'inconnus, dit-on. Elle prône l'adoration de ce Dieu Unique ! Les empereurs, qui y perdent leur propre "divinité", vont résister, persécuter, tenter d'écraser cette religion concurrente. Mais ce sera peine perdue. L'Empire va devenir, pour la Chrétienté, la terre de mission par excellence. Ici encore les persécutions, loin d'entraver l'effort d'évangélisation, vont en multiplier les effets.

3 La ruine de Jérusalem

En Orient, le peuple d'Israël est conscient de la décadence de l'occupant, et juge le moment venu de secouer son joug. La première occasion semble la bonne. Mais l'orgueil l'aveugle au point de sous-estimer les forces et la pugnacité de l'adversaire.

Au plan religieux, une des provinces de l'Empire posait problèmes : Israël. Pour Rome, il s'agissait de la Judée. À ce peuple, dont l'orgueil était une seconde nature, le "joug" romain semblait insupportable. Tout est prétexte à incident, et les erreurs d'un procurateur maladroit, Florus, déclencha au printemps 66 une révolte des Juifs. Le grand prêtre, accusé de collusion avec l'occupant, est assassiné; les troupes du roi Hérode Agrippa II, qui avait fait cause commune avec les Romains contre son peuple, furent battues, et la garnison romaine de Jérusalem massacrée. On proclama l'indépendance et l'on battit monnaie pour le prouver. Alors, sur ordre de Rome, toute l'armée basée en Syrie se met en route, parvient à pénétrer dans Jérusalem. Mais elle butte sur le Temple, puissamment fortifié, et se replie, amputée, poursuivie par les révoltés armés. À ce moment Néron se trouve en Grèce; il donne aussitôt le commandement de 60 000 hommes supplémentaires à Vespasien, habile général. Pendant qu'à Jérusalem les Zélotes, violents défenseurs de la Loi, exécutent le grand prêtre Ananos, les membres de la caste sacerdotale et les pharisiens accusés de tiédeur, Vespasien, en 67, reconquiert pas à pas la province soulevée.

En juin 68, à la mort de Néron, Vespasien suspend les opérations le temps des élections. Un an plus tard, lui-même étant acclamé empereur, il confie à son fils Titus le soin de terminer la guerre, lequel assiège immédiatement Jérusalem, affamant la ville durant une année. Le Temple est enfin pris, un soldat l'incendie malgré les ordres de Titus, la ville tombe en 70, la Judée est réduite. Les 97 000 prisonniers Juifs seront mineurs de fond, gladiateurs ou esclaves. Les Zélotes, retranchés dans la forteresse de Massada, à cinquante kilomètres au sud, soutiendront trois ans de siège avant de se donner la mort mutuellement pour ne pas se rendre.

Les chrétiens, quant à eux, s'étaient souvenu de la prédiction par le Christ de la ruine de Jérusalem. Désignant le Temple à ses Apôtres : " Voyez-vous tout cela ? dit-il. Oui, je vous le déclare, il ne restera pas ici pierre sur pierre. Tout sera détruit. " (Mt 24-2) Titus, achevant ainsi la campagne de Palestine, rapporta à Rome le chandelier d'or à sept branches de Moïse, la table des douze pains de proposition, les trompettes d'argent qui annonçaient les fêtes. Après sa mort, Rome lui élèvera un arc de triomphe.

Les chrétiens de Jérusalem s'étaient donc réfugiés à Pella, en Décapole, à l'est du Jourdain. En eux, comme en ceux du monde extérieur, si reste intact le souci de préserver leurs racines nourries de la religion d'Israël et de conserver précieusement les livres inspirés de l'Ancien Testament, la séparation du judaïsme et du christianisme est définitivement consommée. Il ne pouvait en être autrement entre deux visions dissemblables du Royaume de Dieu, dans l'attente l'une d'un Messie "temporel", l'autre d'un Messie "dont le Royaume n'est pas de ce monde". Entre la raideur d'un "peuple élu" et la charité des "enfants aimés du Père".

4 L'essor de la Chrétienté

En Pierre et Paul, le Christ a choisi les générateurs de l'évangélisation du monde, et en Rome le tremplin de son envol "jusqu'aux extrémités de la terre". Évêques, missionnaires, savants et lettrés, mais aussi soldats, artisans, esclaves, des hommes vont édifier pas à pas, contre vents et marées, jusqu'au témoignage du sang, le Royaume de Dieu ici-bas.

Jérusalem étant détruite, l'Église de Rome, à la fois placée au centre de l'Empire romain et auréolée du prestige des Apôtres Pierre, le fondateur, et Paul, le missionnaire, devient tout naturellement le coeur et l'âme de la Chrétienté. De la "Ville Éternelle", qui ignore encore le sens profond du titre qu'elle s'est donné, s'élance l'évangélisation du monde. Selon Renan, elle "embrase presque toutes les côtes de Méditerranée".

La Gaule fut la première, en Occident, à accueillir le christianisme, ce qui vaut à la France son vocable de " fille aînée de l'Église". Elle comprend alors quatre provinces : Aquitaine, Narbonnaise, Lugdunaise et Belgique. Le christianisme s'y infiltre par le florissant port de Marseille. Il gagne la vallée du Rhône où la colonie chrétienne fait souche dès le deuxième siècle, vite nombreuse. Dès cette époque deux évêchés se partagent la région : Vienne et Lyon. La persécution sous Marc-Aurèle ayant décimé cette colonie, une nouvelle évangélisation fut conduite par le pape Fabien (236-250) qui, selon Grégoire de Tours, envoya en Gaule sept missionnaires : Trophime à Arles, Paul à Narbonne, Saturnin à Toulouse, Austremoine à Clermont, Martial à Limoges, Gatien à Tours et Denis à Paris. Au début du IV° siècle on compte en Gaule seize évêchés. Vers la fin du même, saint Martin, "l'apôtre des Gaules" convertira jusqu'au fond des campagnes.

En Italie la foi gagne d'abord le sud, assez vite pour qu'en 252 le pape Corneille puisse réunir en concile soixante évêques, ce qui laisse supposer qu'il y en ait déjà une centaine.

L'Espagne fut-elle visitée par saint Paul ? Nous ne sommes certains que de son intention, puisqu'elle figure dans son épître aux Romains. Ce qui est certain c'est la présence, citée par saint Irénée, d'évêques en ce pays dès le second siècle, et la tenue d'un concile à Elvire, au III°S., réunissant quarante évêques, faisant état de chrétientés dans les plus petits villages du sud.

L'évangélisation de l'Afrique est précoce; des documents prouvent qu'à la fin du II°S. l'Église de Carthage, organisée, est capable de réunir en concile soixante-dix évêques.

L'Égypte se réjouit, selon la tradition, d'avoir eu saint Marc comme premier évêque d'Alexandrie. Au II°S. elle possède une école de théologie et sa population est chrétienne dans l'ensemble dès la fin du III°S. Dans peu de temps, là va prendre naissance, dans de premières communautés, la vie cénobitique (de coenobium; monastère).

En Asie Mineure, l'Église fit en peu de temps des progrès. Pline le Jeune (62-114), arrivant dans la Bithynie et le Pont comme légat impérial, s'étonne dans une lettre à l'empereur Trajan du grand nombre de "villes, bourgs, campagnes que la contagion de cette superstition à envahis". À la même époque la Phrygie, grâce à saint Paul, est déjà un pays essentiellement chrétien.

Quant aux confins de l'Empire, vers le Rhin et le Danube, partout où les légions romaines stationnent, naissent discrètement les premières colonies de chrétiens. Car au sein même des cohortes fleurissent des conversions, et chacune est missionnaire par nature.

Ainsi, moins de deux siècles après l'Ascension du Sauveur, son Église est présente dans la quasi totalité de l'Empire.

Qui étaient ces chrétiens ? Dès l'origine, la bonne nouvelle fut libératrice de l'âme pour ceux qui peinaient et souffraient, tels les esclaves, mercenaires, artisans. Beaucoup d'esclaves se convertirent, jusque dans le palais impérial, et certains entraînèrent leur maître dans la foi. Les papes Pie 1er (140-155) et Callixte 1er (217-222) étaient des esclaves affranchis.

Mais l'Évangile toucha d'autres esprits. Paul était docteur de la loi, Luc médecin, Sergius Paulus proconsul de Chypre. Deux consuls furent chrétiens au 1er siècle. Sur la voie Appienne, la catacombe de saint Callixte est peuplée de chrétiens qui furent membres de la noblesse romaine dans les trois premiers siècles de l'Empire. Dès la fin du II°S. des savants et des lettrés, en adhérant à la foi chrétienne, vinrent apporter à la religion le concours de leur intelligence, constituant ses premiers défenseurs et apologistes. Nous les retrouverons en étudiant les Pères de l'Église.

5 Les persécutions

Le feu de la Foi courait, purifiant et dévastateur. Et ceux qui avaient la garde de l'Empire lézardé, que leurs intentions profondes soient loyales ou malhonnêtes, vertueuses ou intéressées, agirent de concert pour étouffer l'incendie.

Les persécutions majeures, qui tentèrent avec le plus de ténacité d'extirper de toute la terre la "superstition chrétienne", furent celles ordonnées par Néron (1ère), Trajan (3ème), Marc-Aurèle (4ème), Dèce (7ème), Valérien (8ème) et Dioclétien (10ème).

Les causes des persécutions

Il est clair que l'expansion rapide du Christianisme dans l'Empire ne pouvait tarder à liguer contre elle deux oppositions : celle des Juifs qui, ne désarmant pas contre les "apostats" de la religion d'Israël, croiront détourner d'eux l'attention des Romains en les calomniant; celle des Romains eux-mêmes, ensuite, qui ne reconnaissaient qu'un culte; celui, multiple, voué aux dieux du Capitole et à l'empereur divinisé. Là sont les causes évidentes des premières persécutions, le chef d'accusation retenu contre les chrétiens étant triple : crime de superstition étrangère, de lèse-majesté envers l'empereur divin, et de magie puisqu'ils "chassaient les démons".

Par la suite, un motif plus subtil tient souvent dans la cause, toute politique, arguée par des empereurs qui, constatant la pression des Barbares aux frontières, désignent les Chrétiens comme des sujets qui nuisent à l'unité de l'Empire. Alors l'édit était clair : la profession de Foi chrétienne était interdite, et il fallait choisir entre l'apostasie ou la mort.

Le nombre des persécutions est généralement fixé à dix, si l'on tient compte des décisions impériales qui les ordonnèrent. Dans les faits, il faut y adjoindre les fréquentes répressions engagées localement par des gouverneurs contre les chrétiens sous l'influence de passions populaires.

La période de persécution s'étale de 64 à 313, entrecoupée de périodes de calme relatif, mais durant lesquelles l'Église, sur le qui-vive, ne put goûter de véritable paix.

Persécution de Néron (Première, 64-68)

Le premier à s'en prendre brutalement aux chrétiens est Néron. Nous avons vu qu'après l'incendie de 64 qui a détruit Rome, et dont il est sans doute l'auteur, il en accuse les chrétiens, déclenchant ainsi la colère contre eux. Dans cette tourmente périssent, parmi tant d'autres, saint Pierre et saint Paul, ainsi que leurs geôliers Processus et Martinien qu'ils avaient convertis, ainsi que sainte Prisca, baptisée par St Pierre lui-même, et décapitée sur la route d'Ostie.

Persécution de Domitien (Seconde, 94-96)

Durant le règne de Vespasien, successeur de Néron, et celui de son fils Titus les chrétiens ont été laissés en paix. Il va en être autrement sous Domitien. À Rome plusieurs nobles romains furent mis à mort au motif qu'ils étaient chrétiens; on cite les consulaires Flavius Clémens et Acilius Glabrion. Clémens était l'époux de Domitilla, la propre nièce de l'empereur, cette chrétienne qui donna des terrains pour y creuser un cimetière. Cette alliance n'évita pas le glaive au consulaire, ni l'exil à Domitilla et sa fille. Saint Jean l'Apôtre lui-même, à Rome, faillit en être victime; jeté dans une chaudière d'huile bouillante il en sortit par miracle sain et sauf avant d'être envoyé en exil dans l'île de Pátmos. Les historiens s'accordent à penser que l'origine de la persécution se trouve dans le refus, par les chrétiens, de payer l'impôt destiné à l'entretien du temple de Jupiter.

Persécution de Trajan (Troisième, 107-117)

La première décision impériale contre les chrétiens qui nous ait été conservée émane de Trajan. En réponse à une demande de Pline le Jeune, gouverneur de Bithynie, Trajan décida principalement trois choses :

1° que les chrétiens ne devaient pas être recherchés en tant que tels;

2° que, dénoncés pour actes répréhensibles ("magie", etc...) et persistant dans ces croyances ils devaient être condamnés, mais immédiatement relâchés s'ils renonçaient à leur foi;

3° qu'enfin l'on ne devait tenir nul compte à leur égard des dénonciations anonymes.

Ce rescrit de Trajan fut la loi appliquée aux chrétiens tant par ce prince que par ses successeurs, jusqu'à Septime-Sévère.

Parmi les martyrs du règne de Trajan il faut citer en premier lieu saint Ignace, évêque d'Antioche, condamné par le gouverneur de Syrie. Il parvint enchaîné à Rome, le dernier jour des jeux publics. Quatre vingt mille spectateurs se pressaient sur les gradins du Colisée, où deux lions se jetèrent sur lui et le dévorèrent. Furent également martyrisés au nom de ce rescrit saint Siméon, évêque de Jérusalem et saint Clément 1er, évêque de Rome.

La passion populaire fut à l'origine de tels abus que d'autres rescrits furent nécessaire pour rendre les condamnations moins arbitraires.

Hadrien, successeur de Trajan, paraît avoir été mieux disposé que lui à l'égard des chrétiens. On possède en effet de lui une lettre écrite au proconsul d'Asie lui ordonnant de ne jamais condamner un chrétien sans lui accorder un procès en règle, et de punir sévèrement tout calomniateur. Mais, le rescrit de Trajan n'ayant pas été abrogé, de nombreux chrétiens furent martyrisés sous son règne. Il en fut de même sous le règne d'Antonin le Pieux son successeur.

Les martyrs les plus célèbres sous le règne d'Hadrien sont saint Getulius, son épouse sainte Symphorose et leurs sept fils, mis à mort près de Rome sur la via Tiburtina. Et sous celui d'Antonin saint Polycarpe, évêque de Smyrne, maître spirituel de saint Irénée, livré au bûcher à l'âge de 86 ans le 23 février 155.

Persécution de Marc-Aurèle (Quatrième, 177-180)

Ainsi qu'Hadrien et Antonin le Pieux ses prédécesseurs directs, Marc-Aurèle était naturellement porté à la tolérance. Sur ce plan, il fut peut-être le meilleur des empereurs. Cependant quelques raisons politiques voulurent que trois ans avant la fin de son règne il s'en prit violemment aux chrétiens.
Peut-être poussée par de discrets zélateurs, la population entendait rendre la gent chrétienne responsable de tous les malheurs publics qui s'abattaient sur elle : famine, peste, et jusqu'au débordement du Tibre. Pour reprendre barre sur le peuple, l'empereur imposa soudain l'application la plus rigoureuse des lois antichrétiennes.
La persécution s'abattit surtout sur la Gaule, et plus particulièrement à Lyon où elle fut des plus barbares, mais aussi à Rome et en Afrique. À
Lyon moururent dès 177 saint Pothin l'évêque. Âgé de 90 ans, porté au tribunal sur un brancard, il fut frappé et lapidé durant l'interrogatoire. Il expira dans sa geôle. Sainte Blandine, jeune esclave, eut une horrible et interminable fin, flagellée, déchirée, brûlée, livrée aux charges d'un taureau et achevée au glaive. À Rome, sainte Cécile, dénoncée comme chrétienne, fut exécutée dans sa propre maison. On tenta de la suffoquer dans une étuve. Les bourreaux, ne parvenant pas à l'étouffer, lui tranchèrent la tête. Si mal qu'elle agonisa trois jours encore. À Rome encore, saint Justin l'apologiste, sainte Félicité et ses sept fils furent tués pour avoir refusé de renié leur foi.

Avec Commode, successeur de Marc-Aurèle, la persécution se ralentit à nouveau, d'autant qu'il avait épousé une chrétienne, ou tout au moins catéchumène; Marcia. Cette épouse demanda la liste des confesseurs condamnés aux mines et obtint de son mari leur libération. Elle ne put par contre, en 180, éviter qu'à Carthage les prisonniers scilitains qui avaient fièrement refusé le délai de trente jours qui leur avait été accordé pour apostasier, fussent martyrisés. Le rescrit de Trajan s'appliquait encore, au gré des gouverneurs locaux.

Persécution de Septime-Sévère (Cinquième, 202-210)

On crut que cet empereur, d'un naturel bienveillant, ferait preuve de mansuétude à l'égard des chrétiens. Mais en 202, après s'être rendu auprès de ses gouverneurs de Carthage et d'Alexandrie, et ayant sur leurs instances pris ombrage des progrès du christianisme, il promulgua un édit de proscription interdisant d'embrasser la foi chrétienne et d'enseigner cette religion.
Pour la première fois on devança les dénonciations en lançant la police à la recherche des chrétiens. Nombre d'entre eux furent martyrisés dès la parution du texte. On cite à
Carthage les saintes Félicité et Perpétue; à Alexandrie, saint Léonide père d'Origène. Mais aussi, en Gaule, saint Félix à Valence, et saint Irénée l'évêque à Lyon . À Rome, sainte Martine fut martyrisée dit-on dans le temple d'Apollon; la sainte, forcée de s'y agenouiller, aurait fait alors le signe de la croix, provoquant aussitôt sa mise à mort à coups de fourche.

Les successeurs de Septime-Sévère : Caracalla, Macrin, Héliogabale, Alexandre-Sévère, se montrèrent plus tolérants. Le dernier cité fit même rendre à la communauté de Rome la propriété d'un terrain dont elle avait été spoliée. Durant ces règnes, selon les lieux et les périodes les rescrits et édits furent appliqués avec plus ou moins de rigueur. "Il fut toléré d'être chrétien". Parfois les chrétiens professaient librement, bâtissant des églises sans qu'on les inquiète, convertissant, pénétrant l'armée, la cour même. Et parfois la violence se déchaînait à nouveau contre eux, au caprice d'une autorité locale. L'Église passa ainsi par des alternatives de paix et de persécution.

Persécution de Maximin le Thrace (Sixième, 236-238)

Succédant à Alexandre-Sévère, Maximin le Thrace "hercule grossier, illettré, un soldat de fortune" résolut de frapper le christianisme au coeur, poursuivant chefs et docteurs de l'Église. Le pape Pontien fut exilé en Sardaigne. Saint Anthère, successeur de Pontien, endura le martyre. Les églises bâties sous les règnes précédents furent incendiées. L'édit de Maximin ne fut que partiellement appliqué, du fait de la brièveté de son règne et des menaces d'invasions barbares aux frontières nord de l'Empire.

La paix revint avec les Gordien, et surtout Philippe l'Arabe, dont le règne de cinq années fut pour l'Église un temps de paix. Un tel courant de sympathie s'établit entre les chrétiens et lui que la question reste posée de sa propre conversion. À la fin de son règne, pourtant, la haine se rallume à Alexandrie. Au cours de ce déchaînement populaire la jeune Apollonie est brûlée vive, Sérapion est précipité du haut de sa demeure.

Persécution de Dèce (Septième, 249-251)

Dèce, homme de courage et d'énergie, avait décidé d'en finir avec les progrès de l'anarchie dans l'Empire. La religion officielle faisant partie du système politique et social qu'il entendait relever, toute abstention au culte de Rome et Auguste prenait figure de trahison.
Ainsi s'explique le terrible
édit de 250, qui tenta d'obliger les chrétiens à sacrifier aux idoles. L'ordre de les contraindre par la force à l'apostasie toucha tous les magistrats de l'Empire. Les supplices les plus atroces et les plus lents leur furent infligés pour vaincre leur constance. Glaive ou bûcher attendaient ensuite ceux qui demeuraient fidèles.
À
Rome périrent le pape Fabien, sainte Agnès, une enfant de treize ans qui, parce qu'elle ne voulut pas renier sa foi, fut attachée à une colonne et labourée avec des griffes de fer, avant d'être achevée par le glaive; et encore sainte Agathe, vierge sicilienne âgée de 15 ans, roulée sur des charbons ardents; saint Denis, évêque de Paris, décapité avec ses compagnons Rusticus et Eleuthère; saint Saturnin (Sernin), évêque de Toulouse, traîné par un taureau avant d'être précipité du Capitole. En Orient, l'évêque Cyrille périt en Crète; Origène est torturé en Palestine; en Arménie le jeune soldat Polyeucte, héros de Corneille, est exécuté séance tenante pour avoir déchiré l'édit impérial en place publique; à Alexandrie Métras et Quinta, sont lapidés et sainte Apolline battue et jetée aux flammes; saint Alexandre, évêque de Jérusalem, meurt des suites de sévices dans son cachot de Césarée. Est torturé aussi saint Christophe, le bon géant de Lycie.

Un certain nombre d'évêques et de prêtres, jugeant l'heure non venue de donner leur témoignage par le sang, se retirèrent pour diriger à distance leur communauté menacée. Pour sa part Paul, chrétien de 23 ans fuyant la recherche policière, se cacha au désert de la Thébaïde (Égypte) et y vécut jusqu'à 113 ans, donnant ainsi le premier exemple de monachisme.

Le mot de Terreur n'est pas trop fort lorsque l'on veut évoquer la vie des chrétiens de cette époque. Est-il bien surprenant, dans ces conditions, que certains n'aient pas été capables de résister à la tentation d'y échapper ? Cette peur causa à l'Église la douleur d'assister à l'apostasie de nombreux de ses enfants, la plupart sous la torture. On donna à ces "faillis" le nom de Lapsi. Beaucoup se repentirent ensuite de leur faiblesse, et après avoir subi les rudes pénitences canoniques reçurent l'absolution.

Persécution de Valérien (Huitième, 257-259)

La persécution de Dèce avait été d'une telle violence que les six années qui la suivirent parurent être une période de calme. Jamais l'Église ne se crut aussi en paix que durant ce temps, qui engloba les trois premières années du règne de Valérien. Mais tout changea dans l'esprit de l'empereur sous l'influence de son ministre du trésor, Macrien. Valérien comprit que pour abattre le christianisme il fallait en détruire la tête. Son édit de 257 comportait deux mesures :

-primo, fut décrétée illicite et punie de mort toute réunion de chrétiens; Beaucoup furent ainsi surpris près des catacombes. Ainsi saint Tarcicius, jeune acolyte qui y portait la communion à un malade, s'y fit tuer plutôt que de laisser profaner les saintes Espèces par un païen. D'autres chrétiens y furent enterrés vivants, surpris en prière.

-secundo, évêques et prêtres étaient mis en demeure de sacrifier au culte romain sous peine d'exil; mais les évêques, même exilés (saint Cyprien de Carthage, saint Denys d'Alexandrie, saint Étienne de Rome) continuaient d'encourager leurs fidèles.

Un second édit parut donc en 258, aggravant le précédent :

-primo, contre les évêques la peine de mort se substituait à l'exil,

-secundo, contre tout notable romain converti on décrétait la dégradation et la mort

Il y eut d'innombrables victimes parmi lesquelles, à Rome, les papes Étienne et Sixte II surpris dans un cimetière et décapité sur place; le diacre Laurent, brûlé sur un gril. En Afrique saint Cyprien de Carthage; à Utique cent cinquante trois chrétiens jetés dans la chaux vive.

Gallien, fils de Valérien, s'il manqua de grandeur aux yeux de Rome fut bienveillant pour les chrétiens. Par son édit de 260 il fit cesser la répression, puis ordonna la restitution des biens de l'Église. Son successeur, Claude II, surnommé le Gothique en raison de sa lutte contre les Goths, fut trop occupé par celle-ci pour se soucier du fait chrétien.

Persécution d'Aurélien (Neuvième, en 275)

Aurélien, préoccupé comme son prédécesseur de freiner le déclin de la grandeur romaine et de briser l'assaut des barbares, ne fut pas tout d'abord hostile aux chrétiens. Il fit même rendre à l'évêque d'Antioche une église dont s'était emparé un hérétique. Vers la fin de son règne, il recommençait la persécution lorsqu'il fut arrêté par la mort. Son édit, promulgué à Byzance, ne parvint pas jusqu'aux provinces éloignées. Après lui, l'Église jouit d'une paix relative de quarante années.

Parmi les persécutions locales dues à cette époque à l'initiative de gouverneurs, citons celle qui fut conduite par Lysias, en Phénicie. Les saints Côme et Damien en furent les plus illustres victimes. Ils étaient venus d'Arabie pour exercer la médecine en Syrie. Mais outre les maladies du corps ils soignaient aussi celles de l'âme, en convertissant les pécheurs. Le bruit de ces conversions étant parvenu au gouverneur il leur ordonna de sacrifier aux dieux. Devant leur refus Lysias les soumit à d'horribles tortures avant de les faire décapiter.

Persécution de Dioclétien (Dixième, 300-305)

La dernière des grandes persécutions fut la plus violente et la plus générale. Dioclétien était pourtant d'un naturel bienveillant. Mais, timide, il ne sut s'opposer à son gendre Galère qui vouait une haine intense aux chrétiens. Il céda enfin à ses volontés : réduire les chrétiens pour réaliser l'unité de l'Empire. Il signa une série de cinq édits qui donnèrent à la persécution un caractère de cruauté jamais atteint :

- Le premier édit, en 300, touchant ses propres armées (garantes des frontières), contraignit les soldats à sacrifier aux idoles. Beaucoup, étant chrétiens, refusèrent. Parmi ces soldats martyrs citons saint Maurice et la légion thébaine deux fois décimée sur les bords du Rhône par ordre de l'empereur lui-même pour avoir refusé de marcher contre les chrétiens; saint Sébastien, tribun de la garde prétorienne, qui subit le supplice des flèches;

- Le second édit, en 303 prescrivit la destruction de toutes les églises et des livres saints, que les chrétiens étaient tenus de livrer.

- le troisième édit, également en 303, ordonna l'emprisonnement de tout le clergé jusqu'à consentement à sacrifier aux dieux,

- le quatrième édit, en 304, imposa aux chrétiens l'abjuration sous peine de mort.

- le cinquième édit, en 306, systématisa la persécution; on aggrava les peines, jusqu'à priver les chrétiens de sépulture, on diffama leur religion jusque dans les écoles.

La persécution fut particulièrement sanglante. Au dire d'Eusèbe, "les prisons furent pleines d'évêques et de prêtres au point qu'il ne restait plus de place pour les criminels". On exila à vie la femme et la fille de Dioclétien et lui-même fut écarté du pouvoir. Il y eut un nombre immense de martyrs : citons sainte Suzanne, une jeune vierge Romaine, à qui on trancha la tête dans sa propre maison. Cette demeure fut, après le martyre, transformée en une église où les fidèles ensevelirent ses restes et se réunir pour célébrer l'Eucharistie. Sainte Lucie de Syracuse, sainte Anastasie, et en Orient sainte Catherine d'Alexandrie, sainte Marguerite de Pisidie, ainsi que des milliers d'autres.

Constance Chlore, détenteur du pouvoir en Gaule, fut le seul durant tout ce temps à ne pas inquiéter les chrétiens. Il pensait à juste titre qu'il ne pouvait avoir de sujets plus dévoués que ceux-là qui étaient si fidèles à leur Dieu.

Quant à Galère, en 311, mourant, et qui espère sa guérison du Dieu des chrétiens, il reconnut sa défaite et publia un dernier édit qui accordait enfin à l'Église du Christ le droit d'exercer librement son culte.

conclusion

Un siècle plus tôt Tertullien avait écrit : " Tu ne détruiras pas notre secte! Sache-le bien : on la fortifie quand on croit la frapper! À la vue de tant de courage, le public s'inquiète. Il brûle de savoir de quoi il s'agit. Et quand un homme a connu la vérité, il est des nôtres!" Telle est bien la leçon que nous devons tirer des persécutions.

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