première partie

l'Église et le monde antique, de la Pentecôte à la chute de l'Empire d'Occident
( an 30 à an 476 )

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la vie chrétienne des cinq premiers siècles
par René Seignette de l'Association canonique saint Charles Borromée

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On distingue, dès les premiers temps de l'Église, le développement d'une hiérarchie, la pratique d'un culte chrétien qui va vivre intact jusqu'à nos jours, et le désir chez certains d'une vie retirée du monde afin d'imiter, dans la solitude et la prière, l'existence faite de pauvreté et de renoncement qui fut celle du Christ.
Dans chacun de ces aspects de l'activité de l'Église, l'on sent présent l'enseignement de saint Paul.

1 Les pasteurs du troupeau

Dès les premiers Actes des Apôtres, apparaît clairement une distinction entre la masse des fidèles (les disciples), ceux qui ont gravi les pentes du mont des Béatitudes ou se sont amassés sur le bord du lac de Tibériade pour écouter les paroles du Maître, et ceux qui ont été choisis par lui pour leur servir de pasteurs, les Douze d'abord, puis leurs adjoints. Une distinction entre les laïques et le clergé.

Saint Paul, dans ses épîtres à ses adjoints Tite (Tit1) et Timothée (1Tim3), définit clairement le mode de choix et la charge des évêques et des diacres. Et lui-même, lorsqu'il fonde une nouvelle Église, la place sous l'autorité d'un surveillant (épiscope, évêque) secondé de quelques anciens (presbytres, prêtres).
Leur tâche fondamentale est triple : diriger le peuple de frères, l'instruire des vérités révélées par le Christ, et lui dispenser les moyens du salut que sont les sacrements.
Dès l'origine, donc, l'Église est constituée autour de ces organes essentiels, sur le principe de la hiérarchie. Avec le temps et les besoins de la société chrétienne la hiérarchie se développera, s'organisera et s'enrichira d'éléments nouveaux.

Hiérarchie

Au temps des Apôtres, déjà, nous trouvons présents sous l'autorité de Pierre, premier pape, les trois premiers degrés de notre actuelle hiérarchie : évêques, prêtres et diacres. La triple tâche était ainsi partagée :

- Les évêques avaient pour fonction d'enseigner, d'administrer les Sacrements et de célébrer la Messe (Sacrifice Eucharistique). Les prêtres étaient leurs auxiliaires. Ils assistaient leur évêque et formaient son conseil.

- Les diacres s'occupaient avant tout des tâches matérielles de la communauté, tout en aidant l'évêque dans l'administration du Baptême et la distribution de la Communion.

Lorsque le christianisme se propagea dans de fortes proportions, dès avant l'an 200, la hiérarchie de l'Église dut se développer. Les diacres, à leur tour, ne suffirent plus à la tâche, et il fallut songer à leur donner des aides. Ainsi fut constituée une nouvelle classe du clergé, comprenant le sous-diaconat et les ordres mineurs.
Les membres de cette classe étaient les lecteurs, chargés de garder et de lire les livres saints dans l'assemblée des fidèles; les exorcistes, qui guérissaient les possédés et écartaient les influences démoniaques; les acolytes, qui formaient le cortège épiscopal; enfin les chantres, et les portiers.
L'Église primitive a aussi connu des diaconesses, préposées au service de l'Église locale, particulièrement aux soins des pauvres et à la distribution des aumônes. Plusieurs femmes, déjà, ne remplissaient-elles pas un ministère de charité auprès du Christ et de ses Apôtres (Lc 8-2) ? Saint Paul lui-même avait institué ce service, dont il fait état dans sa première lettre à Timothée. Il en puisait la substance parmi les veuves vertueuses : " Pour être au groupe des veuves, il faut qu'une femme soit âgée d'au moins soixante ans, qu'elle n'ait eu qu'un mari, qu'elle se recommande par ses belles oeuvres : avoir élevé des enfants, exercé l'hospitalité, lavé les pieds des saints, secouru les malheureux, assisté les affligés, s'être adonnée à toute oeuvre bonne."

Mode de nomination

Dès l'origine, chaque Église eut à sa tête un évêque assisté de prêtres et de diacres. Les élections épiscopales connurent différents régimes. Les premiers évêques furent nommés directement par les Apôtres, mais après eux la coutume s'établit de faire élire l'évêque par le clergé de chaque Église avec le consentement de la communauté. Cette participation du peuple au choix des candidats constituait une caution supplémentaire quant à la valeur morale de ces derniers. L'élu recevait ensuite des évêques voisins la consécration épiscopale. Enfin son nom était envoyé aux autres Églises dans des lettres nommées Lettres de Communion.

Moyens de subsistance

Aucune coutume ne paraît avoir été fixée. Certains des clercs semblent avoir vécu de leur fortune patrimoniale. Mais il est net qu'en règle générale -et les épîtres de saint Paul le prouvent en ce qui le concerne ainsi que ses disciples- ils tirèrent leur subsistance du travail de leurs mains et/ou de la charité des fidèles au service desquels ils oeuvraient.

2 primauté de l'église de Rome

Dès les premières heures du christianisme, Rome apparaît nettement comme la tête de l'Église et le centre de l'unité chrétienne. Elle doit cette prépondérance à la primauté du Siège de saint Pierre.

Rome ne fut pas la première Église. Des villes importantes avaient été évangélisées avant elle, celles où des communautés juives furent visitées par des Apôtres. De là étaient partis des missionnaires pour évangéliser à leur tour des villes de moindre importance. Et ces dernières éprouvaient un respect particulier pour ces Églises qui étaient comme leurs mères. Ainsi les Églises d'Antioche, d'Alexandrie, de Carthage furent l'objet d'une vénération particulière.
Pourtant, si tous les évêques étaient égaux entre eux, un seul fut regardé dès l'origine comme le chef de tous : l'évêque de Rome. Parce qu'il est le successeur de saint Pierre. C'est du fait de la primauté du siège de Pierre, premier des Apôtres sur choix du Christ lui-même, que l'Église de Rome fut toujours placée, vénérée au dessus de toutes les autres. C'est pourquoi l'évêque de Rome, le Pape (du grec pappas, père), dès le premier siècle intervient dans les affaires des Églises de l'ensemble de l'Empire romain, et vient au secours de tous les besoins.
Dès l'origine donc ce fut à l'évêque de Rome, c'est à dire au pape, qu'il appartenait de décider en dernier ressort dans toutes les questions controversées. L'intervention en 96 du troisième successeur de Pierre, saint Clément, dans la communauté de Corinthe, le prouve abondamment lorsqu'il s'agir de rétablir la concorde, ou d'adresser des appels aux hérétiques en faveur du jugement du pape pour trancher les questions de doctrine. C'est d'ailleurs à Rome qu'ils se rendent pour tenter de défendre leurs thèses. À Rome qu'est fixée la liste (ou Canon) des livres inspirés. Les empereurs païens eux-mêmes, dans leurs échanges avec une communauté chrétienne, ne reconnaissent pour interlocuteurs qu'un l'évêque reconnu par Rome.
Les plus célèbres papes de ces trois premiers siècles ? Ce sont les saints Clément déjà cité, Sixte, Victor, Zéphirin, Calliste, Urbain, Corneille, Étienne et Denys.

3 sur le célibat du clergé

Saint Paul, tout au long du chapitre sept de sa première lettre aux Corinthiens, développe largement ses arguments en faveur du célibat de ceux qui se mettent au service de Dieu. Ils peuvent se résumer dans la citation suivante : « L'homme qui n'est pas marié a souci des affaires du Seigneur, des moyens de plaire au Seigneur. Celui qui s'est marié a souci des affaires du monde, des moyens de plaire à sa femme; et le voilà partagé.» (1Cor7-32 à33)

Dès l'origine, selon la doctrine de saint Paul, l'Église regarda la virginité comme un état supérieur au mariage et par conséquent comme celui qui convient à ses ministres. On sait donc que le célibat a toujours été à l'honneur dans la société chrétienne.
Pourtant il ne fut pas imposé aux Clercs durant les trois premiers siècles. Un certain nombre de prêtres et d'évêques étaient mariés. Mais si la nécessité obligeait à ordonner des chrétiens déjà liés par le mariage, du moins l'Église préféra-t-elle toujours ceux qui ne l'étaient pas. A plus forte raison ne leur permit-elle pas de contracter mariage après avoir reçu l'ordination. Quant à ceux qui avaient été mariés deux fois, on les excluait absolument.
En Occident, avant même la fin des persécutions, le concile d'Elvire en 305 obligeait les clercs au célibat. Longtemps encore, cependant, on n'alla pas jusqu'à rendre invalide le mariage des clercs, mais on les dégradait de leur dignité et on leur interdisait d'exercer leurs fonctions.
Dans l'Église latine, l'interdiction faite par le concile d'Elvire devint peu à peu une règle générale pour le haut Clergé, règle dont les conciles et les papes furent les gardiens vigilants. C'est donc au 4ème siècle que le célibat tend à s'établir partout. Enfin, le premier concile de Latran, en 1122, et le second, en 1139, déclarèrent nuls le mariage des clercs après la réception des ordres majeurs. L'Église d'Orient n'a pas suivi cette voie dans tous ses effets.

4 l'initiation des chrétiens

Les chrétiens surent très vite que leur profession était non seulement un acte qui exigeait d'eux une adhésion totale à la foi (ainsi qu'une connaissance mûrie de l'Évangile et de la pratique des vertus chrétiennes), mais aussi un engagement pouvant aller jusqu'au martyr. C'est dire combien les évêques, conscients de ces obligations, astreignaient les convertis à une longue initiation que l'on nommait Catéchuménat. Ensuite seulement, et selon l'institution de Jésus-Christ lui-même, leur entrée dans l'Église était sanctionnée par le Sacrement du Baptême.

Baptême, Confirmation et première Communion

Les trois sacrements étaient accordés un même jour, au cours d'une même cérémonie. En Occident, elle avait lieu deux fois par an, le Samedi Saint et à la Pentecôte. L'administration du baptême était donnée en présence de l'évêque.
Les catéchumènes étaient conduits au baptistère, bassin attenant d'abord aux catacombes. Là ils se dévêtaient. Ayant répondu aux questions de l'évêque, ils recevaient ensuite le Baptême des mains des prêtres. Le baptême se conférait généralement par immersion : on plongeait le catéchumène dans une piscine. Pour les malades, on se contentait de baptiser par aspersion ou par infusion, c'est à dire en versant de l'eau sur la tête du catéchumène. Cette manière d'administrer le baptême est la seule qui subsiste aujourd'hui.
Puis les nouveaux baptisés étaient revêtus d'un vêtement blanc et venaient s'agenouiller aux pieds de leur évêque dont ils recevaient l'onction du Saint Chrême. C'était leur Confirmation.
Baptisés et confirmés, les catéchumènes se rendaient ensuite, en procession, jusqu'au lieu où allait se célébrer le Saint Sacrifice. Pour la première fois ils y assistaient de bout en bout, et recevaient la Communion avec les autres fidèles.

Note : Bien que le baptême, du fait de l'initiation qui le précédait, était accordé dans la plupart des cas à des adultes, il fut en usage pour les enfants dès les premiers temps de l'Église. Par ailleurs : dans plusieurs églises, notamment en Afrique, les évêques ne considéraient pas comme valide le baptême conféré par des hérétiques. Plusieurs conciles provinciaux, et en particulier trois conciles de Carthage présidés par saint Cyprien, ordonnèrent de rebaptiser les convertis. Le pape saint Étienne se prononça contre cette coutume. La persécution de Valérien mit fin à cette discussion qui était devenue très vive : les conciles d'Arles (314) et de Nicée (325) décidèrent en faveur de l'usage romain, c'est à dire de la validité des baptêmes conférés par des hérétiques. (Voir en annexe : la liturgie du Baptême aux IV· et V· siècles)

Pénitence

Les chrétiens qui commettaient une faute grave après le baptême étaient retranchés de la communion des fidèles. Ils y rentraient à nouveau à deux conditions : l'aveu (confession) de leur faute et l'acceptation d'une pénitence. La confession solennelle des péchés avait lieu tantôt devant l'évêque et l'assemblée des fidèles, tantôt devant l'évêque seul ou, dans l'Église grecque, devant le prêtre pénitencier qui le suppléait. La confession publique n'était exigée que pour les fautes graves et notoires. La pénitence achevée, ils recevaient l'absolution des mains de l'évêque. L'intercession des martyrs obtenait souvent une rémission partielle ou plénière de la pénitence : telle est l'origine des "indulgences". On admettait aussi à la communion les pénitents gravement malades. Ils devaient toutefois achever leur pénitence s'ils revenaient à la santé.

Note : En Orient, les pénitents étaient divisés en 4 classes :
1- ceux qui se tenaient à la porte de l'Église demandant aux fidèles qui entraient d'intercéder pour eux auprès de Dieu et de l'évêque
2- les écoutants qui écoutaient du vestibule la prédication et la lecture de l'Évangile
3- les prosternés qui pouvaient prendre part à la prière en restant à genoux
4- enfin les assistants qui avaient l'autorisation de demeurer pendant tout l'office mais sans prendre part à la communion.
Tous n'étaient pas obligés de parcourir les quatre degrés de la pénitence, mais placés à l'un ou l'autre selon la gravité de leur faute. L'Église d'Occident ne connut pas les classes de pénitents; elle les traitait tous comme des catéchumènes.

Nous verrons, au chapitre des hérésies, que la pénitence fut l'objet d'erreurs et de schismes, soit que l'on accusât l'Église d'une trop grande rigueur à l'égard des pécheurs, soit au contraire qu'on la considérât trop clémente. D'aucuns entendaient même les exclure définitivement (Montanistes).

Dans la vie quotidienne

Les premiers chrétiens étaient assidus à la prière, donnaient l'exemple de toutes les vertus, pratiquaient la charité fraternelle, s'habillaient modestement et s'abstenaient de prendre part aux fêtes publiques et aux spectacles, pour la plupart immoraux ou cruels. Aussi les accusaient-on, pour ces raisons, de faire profession de tristesse et d'insociabilité.

5 les lieux de culte

Assez tôt, lorsque l'hostilité envers les chrétiens s'accrut, ils durent donner à leurs réunions un caractère de plus en plus discret. Ce secret des assemblées avait pour but de pouvoir se recueillir en toute quiétude, mais aussi d'éviter toute profanation des Saintes Espèces par des opposants irrespectueux. Ils se réunirent d'abord chez l'un ou l'autre d'entre eux, puis, devant le nombre, durent pour tenir leurs assemblées se mettre en quête de salles plus vastes. Lorsque les persécutions se déclenchèrent, il fallut se dissimuler plus encore. On prit l'habitude de se réunir dans les cimetières (nom tiré du grec koimaô, "je dors", utilisé par les chrétiens pour désigner leurs nécropoles). Souterrains, ils étaient situés dans les catacombes.

Les Catacombes

À l'origine, il s'agissait de caveaux souterrains que de nobles familles romaines avaient fait creuser dans la propriété qui entourait leur villa. Il arriva qu'un ou plusieurs membres de ces familles, étant convertis eux-mêmes ou simples sympathisants, autorisèrent les chrétiens à y ensevelir les restes de leurs morts, martyrs ou non. À partir du tombeau de la noble famille se développèrent des réseaux de galeries, larges d'environ un mètre, hautes de deux ou trois, et reliant des salles assez spacieuses pour recevoir des sarcophages. Parfois une lucarne percée au plafond y assurait air et lumière. Quand la place vint à manquer, on creusa dans les parois des galeries, de chaque côté et du sol au plafond, des niches superposées où l'on déposait les corps des chrétiens, enveloppés d'un linceul. La niche était close d'une dalle de marbre ou de terre cuite où l'on gravait le nom du défunt parfois accompagné d'une invocation.
Une ou plusieurs salles, souvent richement décorées de fresques, servaient de lieux de réunion et de prière. On y célébrait le sacrifice de l'Eucharistie. Parmi les dessins usuels, la colombe symbolisait la paix, le poisson désignait le christ (Ichthus, initiales de la mention en grec :"Jésus-Christ, Fils de Dieu, Sauveur"), l'ancre signifiait l'espérance, le pêcheur désignait le prédicateur, la baleine de Jonas préfigurait la résurrection. Mais le Bon Pasteur, ramenant une brebis sur ses épaules, image du Christ lui-même, était une des représentations les plus chères aux chrétiens.

Catacombes chrétiennes à Rome :

Saint Callixte. Archidiacre du pape Zéphirin (199-217)), puis pape lui-même (217-222), il a fondé ce cimetière où ont été enterrés presque tous les papes du 3ème siècle. Cinq cent mille chrétiens y furent ensevelis sur cinq étages. Le tombeau patricien de la famille des Caecilli pourrait en être à l'origine. Dès le 3ème Siècle cette nécropole appartenait à l'Église. C'est ici que le pape Sixte II, le 6 août 258, fut surpris et exécuté avec six de ses diacres, dont saint Laurent (torturé quatre jours plus tard), alors qu'il célébrait la Messe, contrevenant ainsi à l'édit de Valérien qui interdisait toute réunion chrétienne. Sainte Cécile y fut également ensevelie.

Domitille. Immense réseau de galeries creusées à partir du cimetière privé de Domitille, propre nièce de Domitien le persécuteur. Son mari, dénoncé comme chrétien, est exécuté, elle exilée. Parmi les tombes on retrouve celles des saints Nérée et Achillée, deux soldats martyrisés, et celle de sainte Pétronille.

Saint Sébastien. Ici fut enseveli cet officier Romain martyrisé par les archers sur ordre de Dioclétien. Selon de nombreux graffitis, les Apôtres Pierre et Paul semblent y avoir séjourné aussi, entre 258 et environ 336, lorsque les chrétiens persécutés par Valérien craignirent une profanation de leurs tombes du Vatican et de la via d'Ostie.

Priscille. chrétienne proche de la famille noble des Acilii, qui permit aux chrétiens de creuser le sol de sa propriété durant le 3ème siècle.

Sainte Agnès. Catacombes proches de celles de Priscille, ce cimetière est celui où la jeune martyre de treize ans fut ensevelie, et où, une nuit du 3ème siècle, elle convertit et guérit de la lèpre Constantine, la fille de l'empereur Constantin

D'autres catacombes existent à Naples, à Syracuse, en Afrique du Nord, en Asie Mineure.

6 la célébration de l'eucharistie

Après avoir pris le pain et la coupe de vin, et dit : «est mon corps livré pour vous, mon sang versé pour la multitude » Jésus ajouta : « ferez cela en mémoire de moi.» Telles sont les paroles du Christ. Il n'a pas dit "imitez-moi, en souvenir", mais : "faites ceci". Sa parole signifiait : «vous donne le pouvoir de renouveler mon sacrifice.» Renouveler étant pris ici dans le sens de proroger, reconduire. D'où la certitude, pour les chrétiens, de la présence réelle du Christ, sur l'autel, à l'instant de la consécration des espèces : pain et vin. Il s'agit de ce qu'ils ont toujours nommé le Sacrifice Eucharistique.

La célébration

Au temps des Apôtres, la célébration du sacrifice Eucharistique avait lieu le soir et était précédée d'un repas fraternel que l'on nommait Agape. Il était, lui, la simple la commémoration du dernier repas du Christ avec ses Apôtres. Dès la première Église de Jérusalem, des hommes de toutes classes y assistaient et chacun contribuait selon ses moyens, les pauvres s'y trouvant défrayés par les autres. Mais déjà saint Paul signale et condamne des abus qui s'introduisirent de bonne heure dans les agapes. Ces repas nocturnes devinrent l'objet d'attaques passionnées de la part des païens, qui les présentaient comme servant de prétexte à d'infâmes débauches. Le concile de Carthage abolit cet usage en 327, moins pour remédier à un désordre que pour ôter tout prétexte à la calomnie. Mais depuis le second siècle déjà l'usage s'était instauré de dissocier des assemblées du soir la Sainte Cène (partage du pain et du vin), pour la joindre au culte du sacrifice Eucharistique.

La célébration du Sacrifice Eucharistique, dont la tradition s'est perpétuée pratiquement intacte jusqu'à nos jours, se divisait en deux parties :
- d'abord la
Messe des catéchumènes, qui se composait du chant de psaumes; de la lecture, faite par les lecteurs ou les diacres, de passages tirés de la Sainte Écriture ou d'autres pieux écrits; d'une instruction faite par l'évêque, et enfin de prières pour la communauté.
- puis la Messe des fidèles, qui consistait en la célébration du Sacrifice proprement dit. Les rites de la liturgie étaient tenus secrets, mais dans certaines circonstances graves on ne craignait pas de les dévoiler publiquement. C'est ainsi que saint Justin, dans son apologie, pour réfuter les calomnies païennes, exposa tout au long à l'empereur la doctrine de l'Église et les rites observés durant la Messe. L'Évêque consacrait la sainte Eucharistie, sous les espèces du pain et du vin, assisté des prêtres et de tout le clergé. La communion était donnée aux fidèles sous les deux espèces. Ils la recevaient à chaque fois qu'ils assistaient à la Messe, et emportaient du pain consacré pour leur usage personnel (le pain bénit ).
L'usage de recevoir la communion à jeun s'introduisit à partir du moment où l'on commença à célébrer la Messe le matin. Les hommes recevaient le pain consacré dans la main et le portaient eux-mêmes à leur bouche, les femmes le recevaient sur un linge de lin.

L'autel du martyr

Dans les catacombes, le Saint Sacrifice était célébré sur un autel qui, le plus souvent, dominait la sépulture d'un martyr. Étymologiquement, le mot martyr signifie "témoin". Le martyr chrétien est donc celui qui rend témoignage au Christ. Ce témoignage a une valeur de premier ordre; il est en effet difficile d'expliquer humainement, en dehors de toute intervention divine, que tant d'individus de tout âge, de tout sexe, de toute condition, n'aient pas reculé devant le sacrifice de leur vie pour sauvegarder leur foi, et qu'ils aient sereinement montré une telle constance et une telle grandeur d'âme, soumis aux plus atroces des supplices. Il ne faut donc pas s'étonner que l'Église ait toujours gardé un culte de vénération envers les martyrs dont elle conserva pieusement les reliques dans les Catacombes. Et que leurs tombeaux servent encore d'autels pour le saint sacrifice de la Messe. Ainsi après les persécutions, lorsque la paix revint, on construisit les églises au dessus de nombreux de ces tombeaux.
La Messe des premiers chrétiens, à même la terre, loin des ors, avec pour tout décor la poussière dont Dieu fit les corps, avec pour toute musique le chant muet des âmes, et avec pour trésor la présence du Christ, permettait à chacun de mesurer la tiédeur de sa foi. Car tout à coup l'empoignait la condition du martyr, l'expérience bouleversante, unique, du témoin qui donna tout, sans compter, au nom de sa foi. Indifférent d'être arraché à la vie, certain de franchir les portes d'où il se savait attendu.

7 les fêtes chrétiennes

Dès la fin du 3ème siècle, l'Église avait déterminé son cycle liturgique :

- Le dimanche, premier jour de la semaine, fut célébré par les premiers chrétiens comme le jour de la résurrection du Sauveur. Bientôt on lui appliqua les prescriptions relatives au sabbat, c'est à dire l'obligation du repos. Ce jour là on priait debout, et tout jeûne cessait.

- le mercredi et le vendredi, la coutume était de se réunir pour prier.

- aux fêtes principales, célébrées depuis l'origine, et qui étaient la Pâque et la Pentecôte, auxquelles il était d'usage d'ajouter les fêtes des martyrs, de moindre solennité, on adjoignit Noël (et l'Épiphanie).

- On entoura également la fête de Pâques d'un temps de préparation : le carême, que termine la semaine sainte, et du temps pascal, période joyeuse de l'alleluia.

8 La vie monacale

Dès les premiers siècles, méditant l'Écriture et particulièrement l'Évangile et les épîtres, certains fidèles épris d'un profond désir de se rapprocher du Christ, abandonnèrent le monde pour imiter sa pauvreté et son renoncement.

Ermites et Cénobites
Les premiers se retirèrent dans la solitude. Ce sont les anachorètes, les ermites. En Thébaïde, province de l'Égypte ancienne sise dans la haute vallée du Nil, les déserts qui environnaient Thèbes, sableux à l'ouest, montagneux à l'est, furent aux premiers siècles des refuges pour les chrétiens qui fuyaient la persécution, où simplement cherchaient à se livrer à la vie ascétique. Saint Antoine (251env.-356) est considéré comme l'initiateur de la vie érémitique. Né dans une riche famille chrétienne à Coma, en haute Égypte, il fut à vingt ans saisi par cette parole du Christ : «ce que tu as, donne-le aux pauvres, et suis-moi.» Il distribua donc ses biens entre les nécessiteux avant de se retirer au désert de Thébaïde. Il y vécut d'abord seul. Puis, son exemple ayant suscité des vocations, il y fut suivi par un grand nombre de disciples. Il les gouverna longtemps. Chacun vivait dans une cellule, totalement isolé des autres, ne les rencontrant que pour assister au culte commun des samedi et dimanche. Vers la fin de sa vie saint Antoine se réfugia dans la solitude totale au plus profond du désert, vers la Mer Rouge, imité par deux de ses disciples, Macaire et Amathas. Il mourut âgé de plus de cent ans. S'il fut obsédé (durant les premières années de solitude il est vrai) de visions : les tentations, demeurées célèbres, cela n'a nullement freiné son activité intellectuelle; on lui attribue sept Lettres ainsi qu'une Règle et des Sermons. Saint Athanase, relatant sa vie, le montre saint, dévoué pour ses frères, respectueux des autorités de l'Église.

La vie érémitique ne pouvait satisfaire les aspirations de tous les ascètes. Saint Pacôme (env.276à349) est semble-t-il le premier qui l'ait compris en instituant la vie cénobitique en Orient. D'abord païen, il avait servi dans l'armée de Constantin en Égypte. Voulant s'informer de la religion des chrétiens il se rendit chez un prêtre qui lui révéla l'Évangile et lui administra le baptême. Y rencontrant un saint ermite il devint son disciple et demeura plusieurs années avec lui. Puis, en songe, il entendit une voix lui commander : « Va te mettre au service de tes frères.» Il comprit qu'il devait réunir les ermites en communauté pour que, libérés des soucis matériels, ils puissent consacrer tout leur temps à Dieu. Il construisit en 313 à Tabenna, sur les bords du Nil, un monastère qui pour la première fois réunissait dans une même communauté des moines qui jusqu'alors habitaient des cellules séparées. Le nombre des disciples s'étant rapidement accru il les répartit dans dix monastères, dont un de femmes qu'il confia à la direction de sa soeur. Il refusa par humilité de recevoir le sacerdoce. Lui aussi rédigea une Règle, dont la traduction en latin est de saint Jérôme.

Mais le véritable précepteur de la vie cénobitique fut saint Basile (329-379) évêque de Césarée en Cappadoce. Élève du rhéteur Libanius à Constantinople, passé ensuite à Athènes où il a retrouvé un de ses condisciples de Césarée; saint Grégoire de Naziance (amitié qui dura leur vie entière) saint Basile fut un évêque "selon l'Évangile", défenseur de la charité, ami des malheureux. Pauvre lui-même il n'avait qu'une seule tunique et ne vivait que de pain et de légumes; mais il employait des trésors au bien de tous : hospice pour indigents et étrangers, écoles, ateliers C'est alors qu'il conçut l'idée de quitter le monde pour vivre une existence ascétique. Il se retira dans un monastère du Pont au nord de l'Asie Mineure. Ce fut lui qui fit prévaloir la vie en commun sur la solitude, ramenant à cette vue des ermites jusqu'en Égypte et en Syrie.
Saint Basile a laissé des sermons, des lettres et des traités, mais surtout ses Règles de la vie monastique, encore en usage dans l'Église d'Orient, et basées sur la vie en commun, la prière, le silence, la tempérance, l'abstinence, le travail manuel et la pauvreté. Par ces Règles il favorisa la culture intellectuelle des moines, modéra leurs austérités, les orienta vers l'instruction des enfants et les soins aux malades.

Saint Basile est le patriarche de la vie monastique en Orient, comme plus tard, au 6ème siècle, saint Benoît sera celui de la vie monastique en Occident.

conclusion

Dès les premiers temps, l'Église s'est donné le visage qui est toujours le sien : des pasteurs l'ont dirigée, instruite, et lui ont dispensé les moyens du salut. Il est tout à la fois merveilleux et bouleversant de constater combien la célébration du Mystère Eucharistique au troisième siècle se révèle, d'après les témoignages écrits, semblable à celle en usage jusqu'à Vatican II. La fraction du pain, centre du culte chrétien, s'était peu à peu accompagnée de prières, de gestes en harmonie avec la grandeur de sa signification. Dès cet instant la messe fut ce qu'elle est restée : le pôle de la vie chrétienne, auquel se rattache tout autre acte liturgique : ordinations sacerdotales, sacre des évêques, bénédiction de l'eau baptismale, des saintes huiles, des cierges et rameaux, les professions religieuses, le mariage, le sacre des rois comme le couronnement des empereurs. Ainsi, déjà, rien ne se créait, ne se faisait, n'existait dans l'Église hors la Présence réelle du Christ en croix.

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la liturgie sacramentelle : baptême

Pour souligner les actes successifs de ce drame où s'opère la victoire de la vie sur la mort, il y a toute une mise en scène dont plusieurs témoignages des IV· et V· siècles nous donnent la description. Nul qui le fasse d'une façon aussi vivante que l'auteur du de sacramentis. Il s'adresse aux néophytes qui ont assisté à la cérémonie :

«sommes venus au baptistère, vous êtes entrés  rappelez-vous qui vous avez vu, les paroles que vous avez prononcées : revoyez toute la scène. Il y avait là le diacre, il y avait aussi le prêtre. Vous avez reçu l'onction et prêté serment. À cette question : Renoncez-vous à Satan et à ses oeuvres ? Qu'avez-vous répondu ? Je renonce. Renoncez-vous au siècle ? Je renonce. Souvenez-vous de votre parole donnée. Songez aussi à l'endroit de votre promesse, à ceux envers qui vous vous êtes engagés. Un diacre sans doute  en fait, le Christ qu'il servait et représentait. Ensuite vous avez pénétré plus avant, tout près de la fontaine baptismale, et le prêtre était là. Vous avez vu de l'eau, un prêtre, un diacre. Est-ce tout ? Oui, c'est tout. Vous avez vu les éléments visibles, mais non pas l'effet invisible, qui l'emporte sur ce qui est visible.

« L'eau est d'abord consacrée, puis les candidats descendent dans la fontaine baptismale. Un exorcisme sur cette creatura aquæ, puis une invocation, et la prière assure à l'élément la vertu sanctificatrice et la présence de la Trinité Sainte. Tout est prêt pour le baptême. Vous êtes descendus dans la piscine. Vous aviez devant vous l'évêque entouré de son diacre et de ses prêtres. On vous a demandé : Croyez-vous en Dieu le Père Tout-Puissant ? Je crois, avez-vous répondu, et l'on vous a plongé dans l'eau, c'est à dire enseveli dans le Christ. On vous a dit encore : Croyez-vous en Notre Seigneur Jésus-Christ et à sa croix ? et vous avez répondu : Je crois. Seconde immersion, second ensevelissement. Une troisième fois enfin la question s'est posée : Croyez-vous en l'Esprit Saint ? et votre réponse : Je crois, a été suivie d'une troisième immersion. Il fallait une triple confession de foi pour laver tous vos crimes. C'est le Père qui les remet, et avec lui le Fils et l'Esprit Saint. Car il nous faut être baptisés en un seul nom, à savoir « au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit ».

«sortir de la fontaine baptismale, vous vous êtes présentés au prêtre qui vous a dit : «Dieu le Père Tout Puissant, qui vous a régénérés par l'eau et l'Esprit Saint et qui vous a remis vos péchés, vous oigne pour la vie éternelle. Ainsi avez-vous reçu l'onction.

«après le sacrement de l'eau, il faut encore son couronnement, la consignation spirituelle. À l'invocation de l'évêque, l'Esprit Saint s'est répandu dans l'âme des néophytes, l'Esprit de sagesse et d'intelligence, l'Esprit de conseil et de force, l'Esprit de science et de piété, l'Esprit de crainte de Dieu, les sept dons de l'Esprit.

«vous avez eu accès à l'autel et vous avez pu voir les mystères qui jusque-là vous demeuraient cachés. Vous étiez aveugles, vous êtes allés à la fontaine de Siloé, et maintenant vous pouvez voir à l'autel l'accomplissement des mystères sacrés. Vous assistez à l'offrande du pain et du vin, vous êtes les témoins de la consécration. C'est vraiment le corps du Christ. Vous vous approchez alors de l'autel. Le Seigneur Jésus vous appelle. Rien de plus gracieux. Vous accédez, vous recevez le corps du Christ, la grâce du Christ, les célestes sacrements. Et l'Église exulte de voir la foule toute radieuse de ses néophytes se presser autour d'elle pour participer aux mystères. Elle invite le Christ à s'associer au festin  et le Seigneur Jésus accepte, il vient recueillir les fruits des vertus, nourrir les siens de sa chair adorable et les enivrer du breuvage céleste qui, au lieu de causer l'ébriété, entretient dans l'âme la vraie tempérance.»

"histoire du christianisme", Dom Ch. Poulet, Tome VI

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