Maranatha ! chapitre 9

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L'EGLISE HEURTEE PAR LA FEODALITE
ET LE SCHISME DE L'EGLISE D'ORIENT - (de 877 à 1054)

par René Seignette de l'Association canonique saint Charles Borromée

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Au précédent chapitre nous avons assisté, entre autres, aux invasions normandes et au réflexe des populations : resserrement autour des "hommes forts" locaux. Un type de société va naïtre quand le pouvoir central, cédant à ce mouvement, s'appuiera lui aussi sur ces pouvoirs locaux, et leur donnera légitimité par délégation d'autorité.


1 LES CAUSES ET LES CARACTERES DE LA FEODALITE


La féodalité est née des circonstances, et répondait à un besoin des temps troublés. La fin du premier millénaire fut l'une des époques les plus tragiques de notre histoire. L'insécurité devint générale et les valeurs établies s'effondrèrent avec les restes de la "renaissance carolingienne".


Le cadre politique
Le raz de marée des invasions normandes, sarrasines, et hongroises venait d'anéantir presque entièrement la civilisation, provoquant une immense terreur. Devant le morcellement de l'autorité politique, la faiblesse des rois s'avéra impuissante; à chacun de se défendre comme il le pouvait. La résistance se constitua d'elle-même autour du seigneur et de son château, cellule vivante où l'individu et sa famille trouvaient une sécurité relative. Se bâtit une forteresse celui qui eut les moyens matériels de le faire. La France se hérissa de châteaux. Ce phénomène fut vrai pour tout l'Occident : Italie, Espagne, Allemagne, l'Europe entière s'était recroquevillée et fragmentée en minuscules territoires. La carte de la future France prit l'aspect d'une mosaïque de terroirs dont le château-fort fut le centre et la colonne vertébrale de chacun d'eux. Comme le dit La Varende : "Le devoir du châtelain naît en même temps que son droit. Il doit défendre les gens de son domaine et leur assurer la paix. S'il est plus maître que protecteur, le domaine périclitera et le châtelain sera haï."
Le maître n'avait pas seulement à commander à ses hommes d'armes; il devait diriger en père de famille ses paysans : les vilains (du latin villa). Il était et demeurait le "soldat laboureur". Ainsi, les villageois étant groupés sous la garde du donjon, la chapelle seigneuriale servait à la paroisse, les murs d'enceinte du bourg prolongeaient ceux du château, en cas de danger bêtes et gens se réfugiaient dans sa basse-cour. Et chaque château, chaque abbaye attira ainsi la population rurale.
Le domaine vivait en économie fermée. Les fiefs des grandes familles seigneuriales, devenus héréditaires, furent des principautés sur lesquelles le roi avait peu de prise, et souvent opposées entre elles. Chacune avait en effet ses traditions, son passé, sa dynastie. L'histoire du moyen-âge est ainsi faite de beaucoup d'histoires locales où le château-fort joue un rôle prépondérant dans la défense de ces petits états rivaux. Les seigneurs, laissés à eux-mêmes, se rendaient justice par leurs propres moyens; les guerres privées furent le fléau du monde médiéval, faites de défis, de provocations, de représailles. L'intrépide chevalier du XI° siècle ne vivait que pour la guerre; c'était là sa vocation, son industrie, sa source de revenus.
Le pouvoir central ayant échappé au roi, les premiers temps de la féodalité furent voués à l'anarchie. Il était urgent de substituer des rapports de droit à la violence et à l'arbitraire, il fallait définir une structure à cette société en formation où, déjà, se dessinait la pyramide féodale : le roi, ses fidèles et leurs propres fidèles, en plusieurs niveaux. Il fallait la fixer et coordonner les règles existantes.


Organisation de la féodalité
La féodalité fut une organisation politique et sociale consistant en une hiérarchie militaire entre seigneurs, dont l'un, le suzerain, avait concédé une terre, ou fief, à l'autre et lui avait promis sa protection, et dont l'autre, le vassal, recevant cette terre, s'était engagé envers le concédant à certaines prestations, dont la principale à l'origine fut le service des armes. Ce système a régi la France et une partie de l'Europe, du X° au XIII° siècle. Il était basé sur la recommandation et, en retour, le bénéfice.
Par la recommandation, un homme libre s'engageait à servir et assister un autre, un
seigneur, dont il devenait le vassal, et cela durant toute sa vie. C'était le besoin de protection qui poussait à cet acte. Au début le roi seul avait des vassaux, mais bientôt on en vit auprès de tout seigneur ayant quelque puissance.
Le bénéfice était une concession de terre, faite par le seigneur à son vassal, pour se l'attacher plus étroitement, et en contrepartie de certains services. D'abord viagers, les bénéfices devinrent héréditaires, et, combinés avec la recommandation, constituèrent les
fiefs, dès le XI° siècle.
Les bénéfices étaient fréquemment attachés à des fonctions elles aussi rendues héréditaires, selon une hiérarchie féodale dont les titulaires (dans l'ordre ascendant : chevalier, baron, vicomte, comte, marquis et duc) devinrent de véritables souverains dans leur territoire, ayant acquis (concessions d'immunités), ou s'étant simplement arrogés l'exercice des droits régaliens (du roi).
En régime féodal les seigneurs détenaient donc des droits de deux sortes :
droits féodaux, d'ordre privé, du fait de leurs jouissances territoriales ; droits seigneuriaux, de souveraineté, qui constituaient un pouvoir politique.
Ainsi furent des
États féodaux les duchés de Normandie, de Bourgogne ou d'Aquitaine; les comtés de Flandre, de Champagne, de Bretagne, d'Anjou, de Provence, de Dauphiné; les vicomtés de Limoges, de Carcassonne, etc. En même temps on vit se constituer de très nombreuses petites seigneuries, telles que châtellenies, vidamies, etc., dont l'étendue territoriale et les droits politiques étaient moindres.
L'obligation essentielle du vassal envers son suzerain était le "service militaire"; ost et chevauchée, conséquence du droit de "guerre privée". Ensuite le "service de cour", qui l'obligeait à siéger à la cour de justice du seigneur et à s'y soumettre lui-même. Le vassal devait encore à son seigneur le conseil lorsqu'il en était requis, et l'aide, qui pouvait être secours en argent. Le suzerain de son côté devait défendre le vassal contre ses ennemis et le maintenir dans son fief.
Le vassal, comme le suzerain, exerçait sur son domaine, une véritable souveraineté à l'égard des roturiers et des serfs, ce qui engendra des abus. Le seigneur publiait des ordonnances (bans), rendait la justice, battait monnaie, faisait la guerre, levait des impôts, exerçait les droits de chasse et de pêche. Née pour répondre à une nécessité de protection, la féodalité dévia ensuite trop souvent de son but, devenant un régime d'exploitation, voire d'oppression. Ce ne fut pourtant pas la règle générale, ainsi qu'en fit foi le comportement de beaucoup de seigneurs, tel Géraud d'Aurillac qui, avant de mourir, affranchit ses serfs et fonda, par une charte, la commune franche d'Aurillac. Canonisé, saint Géraud est fêté le 13 octobre.
Le pouvoir royal
On voit, dans ce qui précède, l'effort réalisé par la monarchie pour imposer un tel cadre juridique à la féodalité indisciplinée. Mais il fallait le faire respecter. Ce sera pour le roi, la tâche la plus difficile et la plus longue. Car, suzerain principal, le roi n'est en fait qu'une puissance symbolique; ses ressources sont maigres et son domaine bien étroit. De l'empire de Charlemagne, ne lui reste que quelques villas, quatre villes (Orléans, Dreux, Étampes, Senlis) et un palais dans l'île de la Cité. Le tout convoité par des voisins plus forts. Telle sera la fortune d'Hugues Capet au jour de son sacre en 987
Partant de cette faiblesse, la monarchie, par un labeur acharné, va réunir les morceaux épars de son domaine. Et nous voyons la carte de la France s'élargir en tache d'huile comme la puissance royale. Premier objectif : réunir Paris à Orléans, et ce sera les luttes cent fois recommencées contre les seigneurs pillards de Montlhéry, de Coucy, du Puiset, à l'assaut de leurs donjons fortifiés. Cette ambition, limitée à l'Île de France au XI° siècle s'élargira au XII°, puis le mariage de Louis VII avec Aliénor d'Aquitaine ouvrira des perspectives sur la France du Sud-Ouest. Viendront l'acquisition du Berry; les luttes de Philippe Auguste contre les ducs de Normandie, devenus rois d'Angleterre mais restés vassaux selon la loi féodale; puis la conquête du Languedoc par la croisade albigeoise du comte de Toulouse. Au XIII° siècle, saint Louis sera l'arbitre suprême respecté de tous. Son petit fils Philippe le Bel concevra, le premier, la monarchie centralisée à l'échelle européenne. Le système féodal dès lors sera condamné : les vassaux tenteront en vain de faire bloc contre le trône, ce qui débouchera sur le duel franco-britannique des XIV et XV° siècles, la lutte des Armagnacs contre les Bourguignons, les victoires de Louis XI sur le duché de Bourgogne, le royaume de Provence, le duché de Bretagne. Après cinq siècles d'efforts la terre de France sera enfin rassemblée, le temps des châteaux-forts passé. Richelieu n'aura plus qu'à parfaire la tâche. Mais ceci appartient encore à l'avenir
Revenons au moyen-âge. Diverses causes modifièrent progressivement le régime féodal. Ce fut d'abord le
mouvement communal : les villes, dès la fin du XI° siècle, obtinrent de leurs seigneurs des chartes de franchises qui limitaient à leur profit les pouvoirs seigneuriaux (ville libre, ville neuve, bonne ville, ville franche, etc.). Ensuite, grâce à une action intense de l'Église, les guerres privées perdirent de leur barbarie après l'institution de la chevalerie, puis furent rendues moins fréquentes par la Paix de Dieu et la Trêve de Dieu. Enfin s'amorcera, au XIII° siècle, la décadence de la féodalité lorsque la royauté, entrant en lutte contre les seigneurs, reprendra l'exercice de ses droits souverains, sans toutefois détruire les institutions féodales elles-mêmes.


2 L'INFLUENCE DE L'ÉGLISE SUR LA FEODALITE


Le moyen-âge féodal, avec son atmosphère de violence, tendue entre cruauté et pitié, entre loi du talion et crainte de l'enfer, fut une époque qui, justement parce que son présent était sombre, aspirait à une vie meilleure. La passion d'absolu offraient deux voies : la Foi et le mythe du héros; la recherche d'une éthique en offrit une troisième : celle d'un idéal de "courtoisie"

Organisation de l'Église
L'étendue des diocèses, plus grande qu'elle l'avait été du temps de l'empire romain, rendit nécessaire certaines mesures. Ainsi, d'abord, les évêques furent-ils contraints de se faire aider dans leur administration. Leurs premiers auxiliaires furent les chorévêques, ou évêques ruraux, qui visitaient les campagnes. Mais cette institution tomba bientôt en désuétude pour être remplacée par une division des diocèses en archidiaconés, administrés par les Archidiacres. Puis ceux-ci furent à leur tour divisés en archiprêtrés ou doyennés, administrés par des Archiprêtres ou des Doyens. Quelques églises paroissiales furent l'uvre de fondations privées. Pour cette raison et à ce titre, l'Église reconnut certains privilèges à leurs propriétaires, particuliers ou État, tels que le droit de patronage, qui permettait de proposer à l'évêque les clercs devant être chargés des dites églises.
Dès le VIII° siècle apparut aussi la pratique de la
vie canoniale, c'est à dire la vie en commun du clergé des églises cathédrales ou d'une certaine importance, clergé organisé en corps, sous le noms de chapitres cathédraux ou collégiaux. Les membres de ces chapitres, dénommés chanoines, furent soumis à une règle dont les points caractéristiques étaient l'habitation en communauté, et la récitation commune de l'Office divin (le bréviaire) dans la cathédrale ou la collégiale. Cette institution fut due à l'initiative de l'évêque de Metz, qui soumit le clergé de sa ville épiscopale à cette règle. Au X° siècle cependant bien des chanoines trouvèrent incommode ce mode de vie communautaire, et ne conservèrent que l'usage de se réunir pour le chant de l'Office.
À noter que le titre de vidame fut donné au représentant du territoire d'une abbaye ou d'un évêché, institué pour la défense de leurs intérêts temporels. Au moment ou la féodalité se renforça, la vidamie prit le caractère d'un fief, et le vidame, seigneur laïque, défendit les biens de l'Église aussi bien par les voies judiciaires que militaires.
L'Église, qui a su répondre au premier vu, la foi, notamment par la floraison des monastères, s'attacha également à mettre au service de cette même foi l'idéal chevaleresque et à faire régner l'esprit de charité sur les règles de la courtoisie.


L'Idéal de la Chevalerie
La féodalité guerrière réinventa le mythe du héros des anciens. Ce fut l'idéal du sacrifice chevaleresque auquel s'attacha l'élite aristocratique. Et l'Église lui donna un patron : l'archange saint Michel, chef de "la première milicie et prouesse chevaleureuse qui oncques fut mis en exploict". C'est donc sous son glorieux patronage que la cérémonie religieuse de l'adoubement avec ses rites presque sacramentels, sa veillée de prières, consacra le jeune combattant. Après avoir été simple damoiseau ou varlet, puis écuyer à quatorze ans, le chevalier, à sa majorité, recevait son épée et s'engageait à la mettre au service de Dieu par la défense des faibles et des opprimés. Il devenait l'initié, l'homme du risque, voué à la protection de l'honneur et des justes causes. Il était renoncement dans l'action, comme le moine l'est dans la méditation. Et quel plus beau théâtre d'exploits ouvert à ses ardeurs guerrières que la Terre sainte, avec ses infidèles à pourfendre et le tombeau du Christ à délivrer ? Les croisades seront bientôt la réalisation la plus totale de l'idéal chevaleresque. Les grands Ordres de la chevalerie fleuriront, assortis de vux rituels et presque sacrés : l'Ordre de Saint-Michel, mais aussi Templiers, Chevaliers de Saint-Jean et de Malte, Toison d'Or, Ordre de l'Étoile, Ordre de l'Épée, Annonciade, Saint-George.


L'idéal de la courtoisie
La courtoisie eut une influence sociale plus profonde encore et plus durable que la chevalerie. Les conventions courtoises s'évertuèrent à mettre un frein à la trop grande liberté de murs de l'époque, en y substituant l'amour du beau et du bien, source de joie, aspiration spirituelle vers le bonheur. Cette réforme de la pensée ne pouvait naître dans les esprits masculins accaparés par l'action souvent violente. Elle vint de la dame, la châtelaine, et vit le jour dans les cours du pays d'Oc, le Sud, au château de Bérangère des Baux, d'Ermengarde de Narbonne ou d'Aliénor d'Aquitaine. Elles accueillirent les poètes, s'en firent les inspiratrices. Ainsi se développa une littérature courtoise, véhiculée de château en château par les troubadours au pays d'Oc, puis les trouvères au pays d'Oil. Et les murs des hommes de risque s'adoucirent, en prenant l'habitude de déposer spontanément leur force guerrière aux pieds de la Dame du lieu. C'était là une nouvelle forme de renoncement avec laquelle l'Église, attentive, chercha à transformer ces "règles du bon ton" en d'autres, plus proches de l'esprit chrétien : respect de la femme, protection de la faiblesse, fidélité à la parole donnée, vénération des lieux et des personnes consacrées à Dieu. Et ceci venait compléter l'idéal chevaleresque.


La lutte contre les habitudes païennes.
Malgré leur conversion au christianisme, les anciens barbares avaient conservé plus d'une habitude païenne, en particuliers certains usages superstitieux comme de consulter le sort, de rechercher la preuve de l'innocence dans des épreuves ou encore de se livrer à des combats mortels pour le moindre motif.
La plupart des superstitions populaires devaient leur origine à des usages païens. Ainsi le sort des saints, qui consistait à consulter les saints Livres en les ouvrant au hasard, et en prenant pour réponse à la question le premier verset tombé sous les yeux.
Les ordalies, ou jugements de Dieu, consistaient à soumettre les accusés à des épreuves destinées à prouver leur culpabilité ou leur innocence; ainsi les faisaient-on marcher sur des charbons ardents, ce qui ne devait leur causer aucun mal s'ils étaient innocents
Les seigneurs féodaux, lorsqu'ils n'eurent plus à s'unir pour repousser l'ennemi commun, se firent la guerre entre eux. Les guerres privées étaient admises par le droit, et les seigneurs ne s'en privaient pas, se prévalant du moindre prétexte pour assouvir plus souvent leurs convoitises sur les terres d'un voisin, que le désir de régler quelque différent. Pour lutter contre ces violences et mettre un terme à ces humeurs belliqueuses, l'Église fit adopter deux institutions : d'abord la
paix de Dieu, qui interdisait tout acte d'hostilité contre certaines personnes et certains biens; ensuite la trêve de Dieu, qui suspendait tout conflit durant certaines périodes, à savoir, durant l'Avent et jusqu'à l'octave de l'Épiphanie, le carême et le temps pascal ainsi que chaque semaine du mercredi soir au lundi matin. Les contrevenants s'exposaient aux peines ecclésiastiques les plus sévères.


3 INFLUENCE DE LA FEODALITE SUR L'ÉGLISE


La Féodalité eut une mauvaise influence sur Église, principalement par l'ingérence séculière dans son administration, l'appropriation de ses biens, et l'investiture laïque par
la Crosse et l'Anneau (ce qui sera à l'origine de la querelle des "Investitures" sous Grégoire VII ). Il en résulte les pratiques de simonie (achat des charges d'évêque et d'abbé) et de nicolaïsme (mariage des prêtres), ainsi que l'oppression du St-Siège par les seigneurs féodaux italiens.


Nous avons évoqué le problème au précédent chapitre (§ 11, dernier al.) en disant que la féodalité tendait à absorber l'Église en confisquant certaines de ses terres, en plaçant le clergé sous la dépendance des seigneurs et en monnayant les titres ecclésiastiques.
On pourrait s'en étonner, sachant que les évêques, en Occident, furent souvent les conseillers des princes, même pour les affaires temporelles, acquérant ainsi une haute situation politique. Les Églises et les monastères furent affranchis de tout impôt envers l'État et reçurent le droit de percevoir des redevances et d'exercer la juridiction civile sur certains territoires. Ainsi naquirent les
Officialités, tribunaux d'évêchés, habilités à juger clercs et laïcs, et dont le développement fut favorisé par l'anarchie féodale (c'est le régime de la juridiction concurrente ). Ainsi, peu à peu, les dignitaires de l'Église devinrent des seigneurs temporels.


Investiture laïque par la crosse et l'anneau
Aussi les seigneurs laïcs voulurent-ils disposer à leur gré des évêchés, et la nomination par le roi, puis par les princes féodaux eux-mêmes, fut substituée à l'élection. C'est ainsi que les princes s'attribuèrent l'investiture des évêques et des abbés en leur remettant la crosse et l'anneau, insignes de leur pouvoir spirituel. Cette coutume donna lieu à de nombreux abus; plus d'une fois le choix des princes eut pour motif la faveur ou l'intérêt plutôt que le mérite.
D'autre part, les évêque ne furent pas soustraits à l'obligation de fournir des contingents de troupes, selon la coutume féodale. Ce qui conduisit certains à se laisser entraîner à prendre personnellement part à la guerre. Ainsi verra-t-on l'assaut des troupes royales, contre les cathares de Montségur, dirigé par Durant l'évêque d'Albi, considéré alors comme "expert en machines de siège".
Enfin, nous avons vu plus haut (Organisation de l'Église) que pour défendre les biens ecclésiastiques, devenus considérables du fait des dons des seigneurs et des fidèles, de la perception de la dîme et du droit d'immunité (exemption de l'impôt), il fut institué un grade d'avoués laïques, les vidames, chargés de représenter les évêques ou autres propriétaires de biens de l'Église devant les tribunaux. Cette institution s'avéra en fait fort onéreuse pour l'Église, car ces vidames eurent souvent plus souci de leurs propres intérêts que de ceux qu'ils devaient défendre.
Simonie et nicolaïsme
L'Église comptait de nombreux saints, mais elle était devenue trop mondaine. Au temps de Pépin le Bref, saint Boniface avait déjà entrepris de la réformer par la tenue de conciles qui prirent des mesures contre les abus : superstitions populaires, mais surtout dégradation des murs, qui corrompait les âmes jusque dans le clergé même. Après la brève période de renaissance sous Charlemagne, l'Église, contaminée par l'esprit féodal, retomba dans une aussi mauvaise situation . À partir du IX° siècle le mal s'aggrava. L'Église souffrit plus que jamais de deux maux :
- la
simonie, c'est à dire la vénalité d'offices ecclésiastiques (tel Simon le Samaritain). L'investiture par le pouvoir civil des évêques et des abbés, parfois choisis eux-mêmes parmi les laïcs, à la tête des diocèses et des abbayes, favorisa cette pratique. On alla jusqu'à nommer les candidats qui offraient la plus forte somme d'argent. Le mal atteignit son comble au milieu du XI° siècle et nécessita une réforme que l'Église appelait de tous ses voeux. Nous verrons plus loin qu'elle concerna d'abord la vie monastique, décadente car elle souffrait d'un excès de richesses.
- le
nicolaïsme, du nom de l'initiateur de l'hérésie (le diacre Nicolas). On eut également à déplorer cet autre désordre dans les murs du clergé. En Espagne, la loi du célibat cessa d'être observée durant le VIII° siècle, et dans d'autres contrées, la Lombardie notamment, le mariage des prêtres était fréquent. À milan l'opinion fut choquée au point qu'une association, dite des patarins, fondée au XI° siècle par le prêtre Ariald et son diacre Landolphe, combattit le concubinage des clercs. La lutte fut si ardente qu'Ariald y perdit la vie. Il fut canonisé par le pape Alexandre II.
Simonie et nicolaïsme furent vigoureusement combattus par de saints évêques qui intervinrent pour que les canons des conciles fussent observés sur ces sujets.


Chute de l'influence intellectuelle de l'Église
L'activité intellectuelle et littéraire qui se manifesta durant les VIII° et IX° siècles resta sans lendemains.
L'Église grecque, qui avait brillé d'un vif éclat dans la période précédente, perdit dans celle-ci toute activité intellectuelle. Elle compta cependant un écrivain de grande valeur, qui prit place parmi les
Docteurs : saint Jean Damascène, dont l'ouvrage principal, La source de la connaissance, est une somme de la Doctrine chrétienne. Photius, critiquable sur d'autres plans, tient lui aussi une place éminente parmi les écrivains chrétiens.
L'Église latine, plus marquée par l'ignorance universelle due à la migration des peuples, avait cependant compté des hommes d'une érudition étonnante, entre le VI° et le VIII° siècles. Rappelons, en Espagne,
Isidore de Séville (570-636); en Angleterre, Bède le Vénérable (675-735); et en France saint Grégoire de Tours (539-595), connu pour son Histoire ecclésiastique des Francs. Et Charlemagne ensuite s'était efforcé de remédier à la profonde ignorance du temps en restaurant l'étude des Lettres. Il voulut d'abord que les clercs fussent instruits, et il en prit les moyens par des capitulaires à l'adresse des évêques et des abbés. Puis il avait prescrit aux mêmes, en 787, d'instituer près de chaque église de village et de bourg des écoles gratuites pour l'instruction du peuple. Lui même avait donné l'exemple en faisant ouvrir dans son palais une école destinée à recevoir tant les enfants du peuple que ceux des nobles, et en attirant à sa cour d'illustres savants, tel Alcuin (735-804), théologien, grammairien et conseiller très sûr. Mais après ces temps de promesses, le X° siècle resta le siècle obscur.


Nécessité d'une réforme du clergé
Du fait de l'investiture par les pouvoirs laïques, et de même que certains diocèses furent dirigés par des évêques indignes, certains monastères furent gouvernés par des abbés sans vocation et sans morale. Il était nécessaire de réformer la vie du clergé, tant régulier que séculier. La réforme monastique fut la première à voir le jour, aux IX° et X° siècles. Nous ne verrons se réaliser celle du clergé séculier qu'au XI° siècle, sous l'impulsion de Grégoire VII (Chapitre 10)
La richesse excessive de certains monastères et la nomination d'abbés laïques contribuèrent à affaiblir la ferveur primitive dans les monastères. La vie monastique fut touchée, elle aussi, par une grande décadence. Un excès de richesses mal gérées fut la cause majeure d'abus et d'indisciplines. Les invasions normandes, les incursions sarrasines, en leur temps vinrent ajouter aux causes de désordres.
Au lieu de se borner à introduire dans les couvents une nouvelle règle, ou à exiger l'application des anciennes, les réformateurs s'inspirèrent de la pensée d'unir plus étroitement entre eux les monastères par les liens de la
prière et de la règle. Les abbayes furent groupées en congrégations, dont l'administration fut centralisée et dirigée par un supérieur général. La visite des cloîtres par l'autorité fut sévère, le relâchement sanctionné, les moines indésirables déplacés, les maisons perturbées redressées par quelques moines irréprochables venus d'ailleurs et chargés de relever l'ordre et la discipline. Et, pour supprimer l'abus le plus grave de cette époque, toute intervention de laïcs dans la vie des monastères et l'élection de l'abbé fut exclue. Enfin, une démarcation s'établit dans les ordres religieux entre les prêtres, ou pères, et les laïques, ou frères convers.
En France, la première congrégation qui entreprit l'uvre de réforme fut
l'abbaye de Cluny, fondée en 910 dans le diocèse de Mâcon par Guillaume d'Aquitaine qui plaça à sa tête l'abbé Bernon, lequel exerça rapidement son autorité sur un grand nombre de monastères. La règle de saint Benoît y fut rétablie dans sa pureté primitive. Elle connut des moines saints, des abbés illustres. De son sein s'élevèrent les papes Grégoire VII, Urbain II et Pascal II, qui seront les meilleurs ouvriers de la réforme du clergé.
En Italie, la réforme fut menée à bonne fin par la fondation de deux nouvelles congrégations de bénédictins : celle des
Camaldules, fondée en 1012 près de Florence par saint Romuald, et celle de Vallombreuse, fondée en 1039 par saint Jean Gualbert. Elles furent animées du même esprit que celle de Cluny. C'est à Vallombreuse que les religieux se partagèrent pour la première fois en pères de chur et frères lais (convers) non admis à chanter au chur. En Allemagne, le monastère de Hirschau fut réorganisé en 1071 sur le modèle de Cluny
Ces différentes congrégations bénédictines obtinrent l'exemption, c'est à dire le privilège d'être placées sous la juridiction immédiate du pape, et non de l'évêque du diocèse où elles étaient établies.


Le "Siècle de Fer"
L'Église eut la douleur, au X° siècle, de voir à sa tête un certain nombre de papes indignes du trône pontifical. Les chrétiens ne peuvent qu'être attristés en lisant cette page de l'histoire. Mais il ne faudrait pas oublier les causes de cette situation. Les États pontificaux étaient alors cernés de princes féodaux italiens, puissants au point d'imposer par la force les pontifes de leur choix, et l'on ne voit personne qui eût pu leur résister et maintenir l'indépendance du clergé romain dans l'élection de ses évêques. On ne peut donc pas dire que l'Église ait choisi des chefs indignes; elle les a subis. Et dès qu'elle reprit possession d'elle-même, elle plaça à sa tête saint Léon IX et ses successeurs qui, avec l'aide et les conseils d'Hildebrand, qui deviendra plus tard saint Grégoire VII, travaillèrent énergiquement à la réforme des abus.
De 882 à 955 les règnes des papes furent en général très courts. Les princes et les villes voisines se disputaient la papauté comme une proie. Le parti vainqueur se livrait à des représailles abominables contre le parti vaincu. C'est ainsi que l'on vit Lambert, fils du duc de Spolète, furieux de ce que le pape Formose ne l'ait pas sacré empereur, faire déterrer son cadavre par le pape Étienne II et le faire jeter au Tibre après un simulacre de jugement.
À la domination des
ducs de Spolète succéda celle des seigneurs de Toscane. Théodora, femme du marquis de Toscane et ses deux filles, Marozie et Théodora, chassèrent les papes qui leur déplaisaient afin d'installer leurs favoris à leur place. Après Formose (891-896) régnèrent ainsi Sergius III (904-911), Jean X (914-928). Marozie, qui parvint à gouverner Rome avec le titre de Patrice, fit même élire l'un de ses fils, Jean XI (931-936). Un autre de ses enfants, jaloux, assiégea mère et frère dans le château Saint-Ange pour faire élire son propre fils, âgé de seize ans, et l'asseoir sur le trône de saint Pierre sous le nom de Jean XII. Le jeune homme donna le lamentable spectacle de tous les désordres
Bientôt une autre main étrangère intervint dans les affaires de Rome.
Otton le Grand (936-973), empereur d'Allemagne, mit l'Italie sous sa coupe et se fit sacrer par Jean XII. Puis, apprenant que ce pape fantaisiste intriguait avec ses ennemis, il revint précipitamment, fit déposer le pape et nommer à sa place Léon VIII. Dès son départ Jean XII revint à Rome et Léon VIII dut s'enfuir. À la mort de Jean XII, les seigneurs romains de la famille Crescenti élurent Benoît V (964), mais Otton replaça Léon VIII sur le Saint-Siège. Puis les élections pontificales se firent au gré des empereurs allemands et de la puissante famille Crescenti. Deux papes, parmi eux, rendirent pour un temps sa dignité à la papauté : Grégoire V, puis, sous le nom de Sylvestre II, Gerbert, évêque de Ravenne, le savant le plus illustre de son temps.
La mort du dernier des Otton fit retomber pour trente ans la papauté sous le joug des seigneurs italiens. Les Crescenti et les
ducs de Tusculum disposèrent du Saint-Siège en faveur de leurs parents et amis, le considérant comme un fief. Le désordre fut à son comble : Jean XIX, un laïc, acheta la papauté. Son neveu Benoît IX lui succéda, mena une vie encore plus dissolue avant de revendre son trône à Grégoire VI. On vit un instant trois papes simultanés, chacun soutenu par son parti
Le pontificat de
Clément II (1046-1047) marqua le début d'une ère meilleure. Son successeur Léon IX (1048-1054) se signala par son zèle pour la réforme, mais il eut la douleur de voir l'Église grecque se séparer de l'Église latine. Ce que nous allons examiner.


4 LE SCHISME : BYZANCE SE SEPARE DE ROME


Le Schisme, lointaine conséquence du partage de l'Empire romain par Constantin en 395, puis de la chute de l'Empire d'Occident sous les coups des barbares en 476, était donc en préparation de longue date. Le
césaro-papisme des empereurs byzantins, la décadence de l'Occident, les divergences religieuses et de mentalités creusèrent l'abîme. L'orgueil et la raideur de quelques hommes consommèrent la rupture.
Une seule volonté fut oubliée : celle du Christ, traduite dans sa Parole :
"Tu es Pétrus".


Un trait du christianisme byzantin
Une affaire dont les derniers feux venaient de s'éteindre à l'époque qui nous concerne, est celle des Iconoclastes. Elle montre assez bien que la complexité et la cruauté n'étaient pas étrangères à l'âme orientale, pas plus que, dans la foi, sa ténacité et sa grandeur.
Depuis la disparition du paganisme, le culte des images représentant le Christ, la Vierge et les Saints s'était développé, surtout en Orient où il avait donné lieu à des abus. L'exemple des Musulmans, qui condamnaient toute représentation de Dieu, décida l'ignorant empereur
Léon l'Isaurien à proscrire ce culte comme contraire à la loi divine. Cela avait également une intention politique, celle de supprimer l'un des obstacles à la conversion des Juifs et des Musulmans. À la suite d'un premier édit (726) il fit briser une image du Christ qui surmontait la porte de bronze du palais impérial, point de départ d'une période de troubles qui allait durer cent-vingt ans. L'émeute populaire qui suivit cette destruction n'arrêta pas l'empereur. La résistance de Germain, patriarche de Constantinople et celle de saint Jean Damascène augmentèrent encore sa fureur. Son fils et successeur Constantin Copronyme réunit à Constantinople, en 754, les évêques partisans de sa doctrine, lesquelles acceptèrent de confirmer la condamnation des images. Mais ni le pape, ni les patriarches d'Alexandrie, de Jérusalem et d'Antioche ne prirent part au concile, et refusèrent d'en accepter les décrets. L'empereur, pour vaincre cette résistance, fit dévaster les églises, profaner les couvents et massacrer les moines. Ce fut l'occasion de les déposséder de leurs biens. Les patriarches et le pape, Étienne III, anathématisèrent les iconoclastes au concile de Latran de 769. Enfin l'impératrice Irène, mère de l'empereur, désireuse de rétablir la paix, convoqua un concile à Nicée en 787, où les pères distinguèrent l'adoration, due à Dieu seul, de la vénération, permise à l'égard des images. Leur décision fut approuvée par le pape Hadrien Ier. Plus tard les iconoclastes redevinrent maîtres du pouvoir en Orient, persécutant de nouveau les défenseurs d'images. Il fallut que l'impératrice Théodora rétablisse les décisions de Nicée. Une fête, dite de l'orthodoxie, qu'on célèbre encore aujourd'hui dans l'Église grecque le premier dimanche de Carême, rappelle le rétablissement définitif du culte des images.


Situation comparée des deux empires
Au moment où allait se produire le schisme, grand était le contraste qui se marquait entre les deux Empires. Tandis que l'un, l'Occidental, en proie aux forces de destruction sombrait dans la décadence, l'autre, l'Oriental, connaissait un moment de plénitude, suite au magnifique relèvement dû à la dynastie des empereurs Macédoniens fondée par Basile Ier en 867. Malgré la menace des Musulmans au Sud et des Bulgares au Nord, une politique intérieure ferme et intelligente leur avait permis d'améliorer le droit, de perfectionner les lois, de gérer la finance, de contrôler l'économie, de relancer commerce, agriculture, armée, marine, de confier l'encadrement du peuple aux fonctionnaires et au clergé, de voir renaître les lettres et les arts En face de l'anarchie et de la dégradation du pouvoir dont l'Occident donnait le spectacle, cette rigueur et cet ordre, d'aspect presque totalitaire, marqua fortement les esprits. La flotte byzantine, appelée au secours par l'Occident, refoulera les Arabes de l'Italie du Sud, d'une partie de la Sicile et de la Crète. Plus que jamais, sous cette dynastie, Constantinople eut le sentiment d'être la capitale du monde, la tête même de la civilisation.


Césaro-papisme et clergé d'Orient
Constantinople s'estima aussi le bastion de la foi chrétienne. Les empereurs eux-mêmes se considéraient comme l'incarnation du christianisme. Leur comportement était pourtant déconcertant : Basile Ier, homme impitoyable, parvenu au trône par une série de crimes, marié quatre fois, dont les murs furent plus que légères, se montra charitable aux humbles. Basile II, ayant capturé quinze mille Bulgares, les fit tous aveugler hormis cents privilégiés à qui un il fut laissé afin qu'ils les ramènent tous au pays. Sont-ce là les représentants du Christ ? Pourtant, par l'aide qu'ils apportèrent aux missionnaires (Cyrille et Méthode, Chap.7 § 4), par la croisade byzantine contre les Musulmans, au X° siècle (924-976) en Asie Mineure, Crète, Chypre, Calabre italienne, Beyrouth, Damas, ces empereurs aidèrent puissamment l'Église.
Mais ils se considéraient prêtres depuis leur sacre par le patriarche. À la cour, le cérémonial avait pris un caractère religieux, le Palais Sacré était déclaré saint comme une église, béni chaque mois à grand renfort de processions, d'icônes et de cantiques. L'empereur était vêtu d'une aube et d'une chasuble, et coiffé d'une couronne surmontée d'une croix. Cette quasi-divinisation entraîna durant deux siècles une soumission de l'Église au Trône. Le
césaro-papisme, qui fut toujours la misère de Byzance, fut à son apogée. Le patriarche, choisi par l'empereur, n'avait plus d'indépendance. Souvent avait-il été haut fonctionnaire, tel Photius, avant d'accéder au patriarcat. Ce qui explique la facilité avec laquelle ce Photius obtint la déposition du patriarche saint Ignace (Cf.Chap.8 § 12), occasionnant ainsi la première déchirure du schisme


Michel Cérulaire et le schisme grec
Les causes d'antagonisme entre l'Orient et l'Occident étaient nombreuses :
À l'Occident, ce X° siècle avait vu l'effondrement de la papauté, livrée aux factions, salie de scandales. Le temps le plus noir de l'Église. Pour Byzance, c'était l'
Église franque, fille des barbares, et qui avait sacré des barbares : Charlemagne et la dynastie carolingienne.
La question soulevée par Photius : addition du
Filioque au Symbole de Nicée-Constantinople, faite par l'Espagne au concile de Tolède (589) et adoptée plus tard par la France, avait déjà donné lieu à controverses sous le pontificat de Léon III (795-816) et l'opposition entre les vues était toujours aussi grande.
Le relèvement de Byzance, et la soumission aux occupants musulmans de trois patriarches (ce qui laissait face à face les deux Princes de l'Église, d'Ancienne et de Nouvelle Rome), portait l'Église d'Orient à réclamer de plus en plus haut l'indépendance.
Bien d'autres causes poussaient à la scission. Entre autres : les innombrables différences dans les rites; la divergence grandissante entre les deux cultures; l'entente entre les empereurs germains (Otton, nouveaux barbares) et les papes; le raidissement de la politique du pape envers Byzance, sous l'influence de la réforme née de Cluny, etc. Les conditions de la rupture étaient réunies, il suffisait de la volonté d'un homme pour la réaliser.


Les "griefs" orientaux (prétextes)
Michel Cérulaire, patriarche de Constantinople (1043-1058) la décida. Ambitieux, il voulait être le pape de l'Orient. Il plaça l'offensive sur le terrain des sacro-saints rites, où il savait que le peuple de Byzance le suivrait. Il s'attacha à cinq points de détails, pour lui erreurs gravissimes et rédigea une lettre à l'attention du pape Léon IX (1048-1054) qu'il lui fit parvenir par l'entremise de l'archevêque Léon de Bulgarie. Elle portait, en résumant, trois accusations contre l'Église de Rome : celles de renier les Saintes Écritures, de dénaturer la doctrine du Christ et des Apôtres, et enfin de méconnaître les canons des sept conciles cuméniques.
Sur quoi il fit fermer les églises latines de Constantinople.

La rupture (1054)
La réponse du pape, marquant sa volonté de conciliation, mais affirmant fermement les droits du Siège Apostolique qui, selon le concile de Nicée, ne devait être jugé par personne, fut portée à Constantinople par le cardinal Humbert et le chancelier de l'Église, Frédéric de Lorraine, futur Clément IX (Voir Annexe). Le bouillant cardinal et le chancelier aussi peu souple que lui, tous deux guère habitués aux complexités de la diplomatie byzantine, entrèrent en discussion avec les représentants de Michel Cérulaire, lequel laissa par calcul les entretiens s'envenimer. La situation se bloqua, les envoyés du pape déposèrent sur l'autel de Sainte-Sophie une sentence d'excommunication contre Cérulaire. Ce faisant, les légats avaient outrepassé leurs droits. Cérulaire, bafoué, passa pour le défenseur de l'Église Orientale et le peuple fit bloc avec lui. La bulle fut brûlée en place publique, et un synode réuni à Sainte Sophie proclamant les Latins coupables de pervertir la vraie Foi, et reconnaissant Cérulaire comme le seul représentant de la véritable religion du Christ. Le schisme grec était consommé. Tout lien était brisé entre les deux Églises pour de longs siècles.


CONCLUSION


Faut-il s'arrêter à ces événements désolants, ces patriarches orgueilleux et ces théologiens maladroits ? Non, la coupure de 1054 ne saurait porter atteinte à une fidélité indestructible envers tout ce que l'Église grecque, tant qu'elle est demeurée dans l'unité, a donné au christianisme d'original et de fervent. L'âme byzantine est dans ce peuple féru de rites mais dont la foi est si vive, ces prêtres pour qui la liturgie est l'armature de la vie spirituelle, ces moines en qui survit l'esprit des premiers Pères, cette dévotion à la Vierge Marie. Un signe en est, à cette époque, la fondation du Mont Athos. Vers 962 y parvint un homme de classe exceptionnelle, saint Athanase de la Laure, par qui cette Sainte Montagne allait prendre l'aspect qui est encore le sien : vingt monastères, face à la mer, tendus sur leurs éperons vers Dieu et vers l'Occident.


***

Annexe
LORSQUE LE CARDINAL HUMBERT REPOND AUX BYZANTINS


Ceux-ci reprochaient aux Latins, entre autres griefs, de se montrer trop souvent infidèles à l'Écriture et aux Pères de l'Église, notamment aux Apôtres Pierre et Paul, ainsi qu'au fondateur de l'Ordre des Bénédictins. Voici des extraits qui montrent avec quelle vivacité Humbert répond par le menu à son homologue, le porte-parole de Michel Cérulaire :


"Les Byzantins seraient donc les seuls dépositaires de la doctrine du Christ et de la règle de saint Benoît, eux qui ne rougissent pas d'être fornicateurs (les prêtres orientaux se marient), s'affichent publiquement comme tels, ne dédaignent pas les pires hontes de la chair ! La luxure serait-elle conseillée par la première épître aux Corinthiens ? L'Église romaine donne du texte paulinien une interprétation autrement austère et conforme à la vérité. Les Orientaux ressemblent à la courtisane des Proverbes qui cherche à attirer les passants, en leur faisant mille promesses, afin de les précipiter dans les gouffres de l'enfer"
" Comment pouvez-vous nous inviter à user de je-ne-sais quel pain, quand de vos pieds profanes (au pétrin) vous foulez le sacrement vivifiant et terrible du corps et du sang du Christ ? Êtes-vous meilleurs et plus parfaits, vous qui placez sur l'autel une offrande telle qu'elle ne peut être consommée par les ministres ou par le peuple (lorsque la pâte au levain a fermenté) et qu'il faut l'enterrer ou la jeter dans un puits creusé à cet effet ? Êtes-vous plus parfaits quand vous refusez la communion aux femmes en couches qui sont en danger de mort, ou quand vous interdisez le baptême aux païens, ou quand vous le refusez aux enfants qui meurent avant huit jours d'existence ? Est-ce donc pour entraîner tout le peuple chrétien vers cette forme de vie meilleure et plus parfaite que vous voulez fermer les églises latines (d'Orient) ? Non, il n'y a pas là une manifestation de la vraie foi, mais une invention destinée à perdre les âmes. Ces erreurs, et tant d'autres qu'il serait trop long d'énumérer ici, vous vaudront, si vous ne les abjurez, de la part de Dieu et de tous les catholiques sauvés par le Christ, un anathème irrévocable en ce monde et dans l'autre."
(Humbert, Adversus Græcorum calumnias, 65-66)
Le cardinal, frappant de taille et d'estoc, semble chercher à trancher les deux têtes d'un dragon : prostitution et profanation, quand, dans sa fureur, il ne rompt en vérité que les liens déjà distendus entre les Églises. Il n'est parfois pas de pire ennemi que notre frère, au royaume de l'intime conviction; c'est pourquoi les bruits de cette guerre ne sont pas encore entièrement étouffés

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