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Au précédent chapitre nous avons assisté, entre autres, aux invasions normandes et au réflexe des populations : resserrement autour des "hommes forts" locaux. Un type de société va naïtre quand le pouvoir central, cédant à ce mouvement, s'appuiera lui aussi sur ces pouvoirs locaux, et leur donnera légitimité par délégation d'autorité.
1 LES
CAUSES ET LES CARACTERES DE LA FEODALITE
La féodalité
est née des circonstances, et répondait à
un besoin des temps troublés. La fin du premier millénaire
fut l'une des époques les plus tragiques de notre histoire.
L'insécurité devint générale et les
valeurs établies s'effondrèrent avec les restes
de la "renaissance carolingienne".
Le cadre politique
Le raz de marée des invasions
normandes, sarrasines, et hongroises venait d'anéantir
presque entièrement la civilisation, provoquant une immense
terreur. Devant le morcellement de l'autorité politique,
la faiblesse des rois s'avéra impuissante; à chacun
de se défendre comme il le pouvait. La résistance
se constitua d'elle-même autour du seigneur et de son château,
cellule vivante où l'individu et sa famille trouvaient
une sécurité relative. Se bâtit une forteresse
celui qui eut les moyens matériels de le faire. La France
se hérissa de châteaux. Ce phénomène
fut vrai pour tout l'Occident : Italie, Espagne, Allemagne, l'Europe
entière s'était recroquevillée et fragmentée
en minuscules territoires. La carte de la future France prit l'aspect
d'une mosaïque de terroirs dont le château-fort fut
le centre et la colonne vertébrale de chacun d'eux. Comme
le dit La Varende : "Le devoir du châtelain naît
en même temps que son droit. Il doit défendre les
gens de son domaine et leur assurer la paix. S'il est plus maître
que protecteur, le domaine périclitera et le châtelain
sera haï."
Le maître n'avait pas seulement à commander à
ses hommes d'armes; il devait diriger en père de famille
ses paysans : les vilains (du latin villa). Il était
et demeurait le "soldat laboureur". Ainsi, les villageois
étant groupés sous la garde du donjon, la chapelle
seigneuriale servait à la paroisse, les murs d'enceinte
du bourg prolongeaient ceux du château, en cas de danger
bêtes et gens se réfugiaient dans sa basse-cour.
Et chaque château, chaque abbaye attira ainsi la population
rurale.
Le domaine vivait en économie fermée. Les fiefs
des grandes familles seigneuriales, devenus héréditaires,
furent des principautés sur lesquelles le roi avait peu
de prise, et souvent opposées entre elles. Chacune avait
en effet ses traditions, son passé, sa dynastie. L'histoire
du moyen-âge est ainsi faite de beaucoup d'histoires locales
où le château-fort joue un rôle prépondérant
dans la défense de ces petits états rivaux. Les
seigneurs, laissés à eux-mêmes, se rendaient
justice par leurs propres moyens; les guerres privées furent
le fléau du monde médiéval, faites de défis,
de provocations, de représailles. L'intrépide chevalier
du XI° siècle ne vivait que pour la guerre; c'était
là sa vocation, son industrie, sa source de revenus.
Le pouvoir central ayant échappé au roi, les premiers
temps de la féodalité furent voués à
l'anarchie. Il était urgent de substituer des rapports
de droit à la violence et à l'arbitraire, il fallait
définir une structure à cette société
en formation où, déjà, se dessinait la pyramide
féodale : le roi, ses fidèles et leurs propres fidèles,
en plusieurs niveaux. Il fallait la fixer et coordonner les règles
existantes.
Organisation de la féodalité
La féodalité fut
une organisation politique et sociale consistant en une hiérarchie
militaire entre seigneurs, dont l'un, le suzerain, avait concédé
une terre, ou fief, à l'autre et lui avait promis
sa protection, et dont l'autre, le vassal, recevant cette terre,
s'était engagé envers le concédant à
certaines prestations, dont la principale à l'origine fut
le service des armes. Ce système a régi la France
et une partie de l'Europe, du X° au XIII° siècle.
Il était basé sur la recommandation et, en retour,
le bénéfice.
Par la recommandation, un homme libre s'engageait à
servir et assister un autre, un seigneur, dont il devenait le vassal, et cela
durant toute sa vie. C'était le besoin de protection qui
poussait à cet acte. Au début le roi seul avait
des vassaux, mais bientôt on en vit auprès de tout
seigneur ayant quelque puissance.
Le bénéfice était une concession de
terre, faite par le seigneur à son vassal, pour se l'attacher
plus étroitement, et en contrepartie de certains services.
D'abord viagers, les bénéfices devinrent héréditaires,
et, combinés avec la recommandation, constituèrent
les fiefs, dès le XI° siècle.
Les bénéfices étaient fréquemment
attachés à des fonctions elles aussi rendues héréditaires,
selon une hiérarchie féodale dont les titulaires
(dans l'ordre ascendant : chevalier, baron, vicomte, comte,
marquis et duc) devinrent de véritables souverains
dans leur territoire, ayant acquis (concessions d'immunités),
ou s'étant simplement arrogés l'exercice des droits
régaliens (du roi).
En régime féodal les seigneurs détenaient
donc des droits de deux sortes : droits
féodaux, d'ordre privé, du fait de leurs jouissances
territoriales ; droits
seigneuriaux, de souveraineté,
qui constituaient un pouvoir politique.
Ainsi furent des États
féodaux les duchés
de Normandie, de Bourgogne ou d'Aquitaine; les comtés
de Flandre, de Champagne, de Bretagne, d'Anjou, de Provence, de
Dauphiné; les vicomtés de Limoges, de Carcassonne,
etc. En même temps on vit se constituer de très nombreuses
petites seigneuries, telles que châtellenies, vidamies,
etc., dont l'étendue territoriale et les droits politiques
étaient moindres.
L'obligation essentielle du vassal envers son suzerain était
le "service militaire"; ost et chevauchée,
conséquence du droit de "guerre privée".
Ensuite le "service de cour", qui l'obligeait à
siéger à la cour de justice du seigneur et à
s'y soumettre lui-même. Le vassal devait encore à
son seigneur le conseil lorsqu'il en était requis,
et l'aide, qui pouvait être secours en argent. Le
suzerain de son côté devait défendre le vassal
contre ses ennemis et le maintenir dans son fief.
Le vassal, comme le suzerain, exerçait sur son domaine,
une véritable souveraineté à l'égard
des roturiers et des serfs, ce qui engendra des abus. Le seigneur
publiait des ordonnances (bans), rendait la justice, battait
monnaie, faisait la guerre, levait des impôts, exerçait
les droits de chasse et de pêche. Née pour répondre
à une nécessité de protection, la féodalité
dévia ensuite trop souvent de son but, devenant un régime
d'exploitation, voire d'oppression. Ce ne fut pourtant pas la
règle générale, ainsi qu'en fit foi le comportement
de beaucoup de seigneurs, tel Géraud d'Aurillac qui, avant
de mourir, affranchit ses serfs et fonda, par une charte, la commune
franche d'Aurillac. Canonisé, saint Géraud est fêté
le 13 octobre.
Le pouvoir royal
On voit, dans ce qui précède,
l'effort réalisé par la monarchie pour imposer un
tel cadre juridique à la féodalité indisciplinée.
Mais il fallait le faire respecter. Ce sera pour le roi, la tâche
la plus difficile et la plus longue. Car, suzerain principal,
le roi n'est en fait qu'une puissance symbolique; ses ressources
sont maigres et son domaine bien étroit. De l'empire de
Charlemagne, ne lui reste que quelques villas, quatre villes
(Orléans, Dreux, Étampes, Senlis) et un palais dans
l'île de la Cité. Le tout convoité par des
voisins plus forts. Telle sera la fortune d'Hugues Capet au jour
de son sacre en 987
Partant de cette faiblesse, la monarchie, par un labeur acharné,
va réunir les morceaux épars de son domaine. Et
nous voyons la carte de la France s'élargir en tache d'huile
comme la puissance royale. Premier objectif : réunir Paris
à Orléans, et ce sera les luttes cent fois recommencées
contre les seigneurs pillards de Montlhéry, de Coucy, du
Puiset, à l'assaut de leurs donjons fortifiés. Cette
ambition, limitée à l'Île de France au XI°
siècle s'élargira au XII°, puis le mariage de
Louis VII avec Aliénor d'Aquitaine ouvrira des perspectives
sur la France du Sud-Ouest. Viendront l'acquisition du Berry;
les luttes de Philippe Auguste contre les ducs de Normandie, devenus
rois d'Angleterre mais restés vassaux selon la loi féodale;
puis la conquête du Languedoc par la croisade albigeoise
du comte de Toulouse. Au XIII° siècle, saint Louis
sera l'arbitre suprême respecté de tous. Son petit
fils Philippe le Bel concevra, le premier, la monarchie centralisée
à l'échelle européenne. Le système
féodal dès lors sera condamné : les vassaux
tenteront en vain de faire bloc contre le trône, ce qui
débouchera sur le duel franco-britannique des XIV et XV°
siècles, la lutte des Armagnacs contre les Bourguignons,
les victoires de Louis XI sur le duché de Bourgogne, le
royaume de Provence, le duché de Bretagne. Après
cinq siècles d'efforts la terre de France sera enfin rassemblée,
le temps des châteaux-forts passé. Richelieu n'aura
plus qu'à parfaire la tâche. Mais ceci appartient
encore à l'avenir
Revenons au moyen-âge. Diverses causes modifièrent
progressivement le régime féodal. Ce fut d'abord
le mouvement communal : les villes, dès la fin du XI° siècle,
obtinrent de leurs seigneurs des chartes de franchises qui limitaient
à leur profit les pouvoirs seigneuriaux (ville libre,
ville neuve, bonne ville, ville franche, etc.). Ensuite, grâce
à une action intense
de l'Église, les guerres
privées perdirent de leur barbarie après l'institution
de la chevalerie, puis furent rendues moins fréquentes
par la Paix de Dieu et la Trêve de Dieu. Enfin
s'amorcera, au XIII° siècle, la décadence de
la féodalité lorsque la royauté, entrant
en lutte contre les seigneurs, reprendra l'exercice de ses droits souverains,
sans toutefois détruire les institutions féodales
elles-mêmes.
2 L'INFLUENCE
DE L'ÉGLISE SUR LA FEODALITE
Le moyen-âge féodal, avec son atmosphère de
violence, tendue entre cruauté et pitié, entre loi
du talion et crainte de l'enfer, fut une époque qui, justement
parce que son présent était sombre, aspirait à
une vie meilleure. La passion d'absolu offraient deux voies :
la Foi et le mythe du héros; la recherche d'une éthique
en offrit une troisième : celle d'un idéal de "courtoisie"
Organisation de l'Église
L'étendue des diocèses,
plus grande qu'elle l'avait été du temps de l'empire
romain, rendit nécessaire certaines mesures. Ainsi, d'abord,
les évêques furent-ils contraints de se faire aider
dans leur administration. Leurs premiers auxiliaires furent les
chorévêques, ou évêques
ruraux, qui visitaient les campagnes. Mais cette institution tomba
bientôt en désuétude pour être remplacée
par une division des diocèses en archidiaconés,
administrés par les Archidiacres. Puis ceux-ci furent à leur tour divisés
en archiprêtrés ou doyennés,
administrés par des Archiprêtres ou des Doyens. Quelques églises paroissiales furent l'uvre
de fondations privées. Pour cette raison et à ce
titre, l'Église reconnut certains privilèges à
leurs propriétaires, particuliers ou État, tels
que le droit de patronage, qui permettait de proposer à
l'évêque les clercs devant être chargés
des dites églises.
Dès le VIII° siècle apparut aussi la pratique
de la vie canoniale, c'est à
dire la vie en commun du clergé des églises cathédrales
ou d'une certaine importance, clergé organisé en
corps, sous le noms de chapitres cathédraux ou collégiaux.
Les membres de ces chapitres, dénommés chanoines, furent soumis à une règle dont
les points caractéristiques étaient l'habitation
en communauté, et la récitation commune de l'Office
divin (le bréviaire) dans la cathédrale ou
la collégiale. Cette institution fut due à l'initiative
de l'évêque de Metz, qui soumit le clergé
de sa ville épiscopale à cette règle. Au
X° siècle cependant bien des chanoines trouvèrent
incommode ce mode de vie communautaire, et ne conservèrent
que l'usage de se réunir pour le chant de l'Office.
À noter que le titre de vidame fut donné
au représentant du territoire d'une abbaye ou d'un
évêché, institué pour la défense
de leurs intérêts temporels. Au moment ou la féodalité
se renforça, la vidamie prit le caractère d'un fief,
et le vidame, seigneur laïque, défendit les biens
de l'Église aussi bien par les voies judiciaires que militaires.
L'Église, qui a su répondre au premier vu, la foi,
notamment par la floraison des monastères, s'attacha également
à mettre au service de cette même foi l'idéal
chevaleresque et à faire régner l'esprit de charité
sur les règles de la courtoisie.
L'Idéal de la
Chevalerie
La féodalité guerrière
réinventa le mythe du héros des anciens. Ce fut
l'idéal du sacrifice chevaleresque auquel s'attacha l'élite
aristocratique. Et l'Église lui donna un patron : l'archange
saint Michel, chef de "la première milicie et prouesse
chevaleureuse qui oncques fut mis en exploict". C'est
donc sous son glorieux patronage que la cérémonie
religieuse de l'adoubement avec ses rites
presque sacramentels, sa veillée de prières, consacra
le jeune combattant. Après avoir été simple
damoiseau ou varlet, puis écuyer à quatorze ans,
le chevalier, à sa majorité, recevait son épée
et s'engageait à la mettre au service de Dieu par la défense
des faibles et des opprimés. Il devenait l'initié,
l'homme du risque, voué à la protection de l'honneur
et des justes causes. Il était renoncement dans l'action,
comme le moine l'est dans la méditation. Et quel plus beau
théâtre d'exploits ouvert à ses ardeurs guerrières
que la Terre sainte, avec ses infidèles à pourfendre
et le tombeau du Christ à délivrer ? Les croisades
seront bientôt la réalisation la plus totale de l'idéal
chevaleresque. Les grands Ordres de la chevalerie fleuriront,
assortis de vux rituels et presque sacrés : l'Ordre
de Saint-Michel, mais aussi Templiers, Chevaliers de Saint-Jean
et de Malte, Toison d'Or, Ordre de l'Étoile, Ordre de l'Épée,
Annonciade, Saint-George.
L'idéal de
la courtoisie
La courtoisie eut une influence
sociale plus profonde encore et plus durable que la chevalerie.
Les conventions courtoises s'évertuèrent à
mettre un frein à la trop grande liberté de murs
de l'époque, en y substituant l'amour du beau et du bien,
source de joie, aspiration spirituelle vers le bonheur. Cette
réforme de la pensée ne pouvait naître dans
les esprits masculins accaparés par l'action souvent violente.
Elle vint de la dame, la châtelaine, et vit le jour
dans les cours du pays d'Oc, le Sud, au château de
Bérangère des Baux, d'Ermengarde de Narbonne ou
d'Aliénor d'Aquitaine. Elles accueillirent les poètes,
s'en firent les inspiratrices. Ainsi se développa une littérature
courtoise, véhiculée de château en château
par les troubadours au pays d'Oc, puis les trouvères au
pays d'Oil. Et les murs des hommes de risque s'adoucirent, en
prenant l'habitude de déposer spontanément leur
force guerrière aux pieds de la Dame du lieu. C'était
là une nouvelle forme de renoncement avec laquelle l'Église,
attentive, chercha à transformer ces "règles
du bon ton" en d'autres, plus proches de l'esprit chrétien
: respect de la femme, protection de la faiblesse, fidélité
à la parole donnée, vénération des
lieux et des personnes consacrées à Dieu. Et ceci
venait compléter l'idéal chevaleresque.
La lutte contre les habitudes
païennes.
Malgré leur conversion
au christianisme, les anciens barbares avaient conservé
plus d'une habitude païenne, en particuliers certains usages
superstitieux comme de consulter le sort, de rechercher la preuve
de l'innocence dans des épreuves ou encore de se livrer
à des combats mortels pour le moindre motif.
La plupart des superstitions populaires devaient leur origine
à des usages païens. Ainsi le sort des saints,
qui consistait à consulter les saints Livres en les ouvrant
au hasard, et en prenant pour réponse à la question
le premier verset tombé sous les yeux.
Les ordalies, ou jugements de Dieu, consistaient à
soumettre les accusés à des épreuves destinées
à prouver leur culpabilité ou leur innocence; ainsi
les faisaient-on marcher sur des charbons ardents, ce qui ne devait
leur causer aucun mal s'ils étaient innocents
Les seigneurs féodaux, lorsqu'ils n'eurent plus à
s'unir pour repousser l'ennemi commun, se firent la guerre entre
eux. Les guerres privées étaient admises par le
droit, et les seigneurs ne s'en privaient pas, se prévalant
du moindre prétexte pour assouvir plus souvent leurs convoitises
sur les terres d'un voisin, que le désir de régler
quelque différent. Pour lutter contre ces violences et
mettre un terme à ces humeurs belliqueuses, l'Église
fit adopter deux institutions : d'abord la paix de Dieu,
qui interdisait tout acte d'hostilité contre certaines
personnes et certains biens; ensuite la trêve de Dieu,
qui suspendait tout conflit durant certaines périodes,
à savoir, durant l'Avent et jusqu'à l'octave
de l'Épiphanie, le carême et le temps pascal ainsi
que chaque semaine du mercredi soir au lundi matin. Les contrevenants
s'exposaient aux peines ecclésiastiques les plus sévères.
3 INFLUENCE
DE LA FEODALITE SUR L'ÉGLISE
La Féodalité eut une mauvaise influence sur Église,
principalement par l'ingérence séculière
dans son administration, l'appropriation de ses biens, et l'investiture
laïque par la Crosse et
l'Anneau (ce qui
sera à l'origine de la querelle des "Investitures"
sous Grégoire VII ). Il en résulte les pratiques
de simonie
(achat des charges
d'évêque et d'abbé) et de
nicolaïsme (mariage des prêtres), ainsi que
l'oppression du St-Siège par les seigneurs féodaux
italiens.
Nous avons évoqué
le problème au précédent chapitre (§
11, dernier al.) en disant que la féodalité tendait
à absorber l'Église en confisquant certaines
de ses terres, en plaçant le clergé sous
la dépendance des seigneurs et en monnayant les
titres ecclésiastiques.
On pourrait s'en étonner, sachant que les évêques,
en Occident, furent souvent les conseillers des princes, même
pour les affaires temporelles, acquérant ainsi une haute
situation politique. Les Églises et les monastères
furent affranchis de tout impôt envers l'État et
reçurent le droit de percevoir des redevances et d'exercer
la juridiction civile sur certains territoires. Ainsi naquirent
les Officialités, tribunaux d'évêchés,
habilités à juger clercs et laïcs, et
dont le développement fut favorisé par l'anarchie
féodale (c'est le régime de la juridiction
concurrente ). Ainsi, peu à peu, les dignitaires de
l'Église devinrent des seigneurs temporels.
Investiture laïque
par la
crosse et l'anneau
Aussi les seigneurs laïcs
voulurent-ils disposer à leur gré des évêchés,
et la nomination par le roi, puis par les princes féodaux
eux-mêmes, fut substituée à l'élection.
C'est ainsi que les princes s'attribuèrent l'investiture
des évêques et des abbés en leur remettant la crosse et l'anneau, insignes de leur pouvoir spirituel.
Cette coutume donna lieu à de nombreux abus; plus d'une
fois le choix des princes eut pour motif la faveur ou l'intérêt
plutôt que le mérite.
D'autre part, les évêque ne furent pas soustraits
à l'obligation de fournir des contingents de troupes, selon
la coutume féodale. Ce qui conduisit certains à
se laisser entraîner à prendre personnellement part
à la guerre. Ainsi verra-t-on l'assaut des troupes royales,
contre les cathares de Montségur, dirigé par Durant
l'évêque d'Albi, considéré alors comme
"expert en machines de siège".
Enfin, nous avons vu plus haut (Organisation de l'Église)
que pour défendre les biens ecclésiastiques, devenus
considérables du fait des dons des seigneurs et des fidèles,
de la perception de la dîme et du droit d'immunité
(exemption de l'impôt), il fut institué un grade
d'avoués laïques, les vidames, chargés
de représenter les évêques ou autres propriétaires
de biens de l'Église devant les tribunaux. Cette institution
s'avéra en fait fort onéreuse pour l'Église,
car ces vidames eurent souvent plus souci de leurs propres
intérêts que de ceux qu'ils devaient défendre.
Simonie et nicolaïsme
L'Église comptait de
nombreux saints, mais elle était devenue trop mondaine.
Au temps de Pépin le Bref, saint Boniface avait déjà
entrepris de la réformer par la tenue de conciles qui prirent
des mesures contre les abus : superstitions populaires, mais surtout
dégradation des murs, qui corrompait les âmes jusque
dans le clergé même. Après la brève
période de renaissance sous Charlemagne, l'Église,
contaminée par l'esprit féodal, retomba dans une
aussi mauvaise situation . À partir du IX° siècle
le mal s'aggrava. L'Église souffrit plus que jamais de
deux maux :
- la simonie, c'est à dire la vénalité
d'offices ecclésiastiques (tel Simon le Samaritain). L'investiture
par le pouvoir civil des évêques et des abbés,
parfois choisis eux-mêmes parmi les laïcs, à
la tête des diocèses et des abbayes, favorisa cette
pratique. On alla jusqu'à nommer les candidats qui offraient
la plus forte somme d'argent. Le mal atteignit son comble au milieu
du XI° siècle et nécessita une réforme
que l'Église appelait de tous ses voeux. Nous verrons plus
loin qu'elle concerna d'abord la vie monastique, décadente
car elle souffrait d'un excès de richesses.
- le nicolaïsme, du nom de l'initiateur
de l'hérésie (le diacre Nicolas). On eut également
à déplorer cet autre désordre dans les murs
du clergé. En Espagne, la loi du célibat cessa d'être
observée durant le VIII° siècle, et dans d'autres
contrées, la Lombardie notamment, le mariage des prêtres
était fréquent. À milan l'opinion fut choquée
au point qu'une association, dite des patarins, fondée
au XI° siècle par le prêtre Ariald et son diacre
Landolphe, combattit le concubinage des clercs. La lutte fut si
ardente qu'Ariald y perdit la vie. Il fut canonisé par
le pape Alexandre II.
Simonie et nicolaïsme furent vigoureusement combattus par
de saints évêques qui intervinrent pour que les canons
des conciles fussent observés sur ces sujets.
Chute de l'influence
intellectuelle de l'Église
L'activité intellectuelle
et littéraire qui se manifesta durant les VIII° et
IX° siècles resta sans lendemains.
L'Église grecque, qui avait brillé d'un vif éclat
dans la période précédente, perdit dans celle-ci
toute activité intellectuelle. Elle compta cependant un
écrivain de grande valeur, qui prit place parmi les Docteurs
: saint Jean Damascène,
dont l'ouvrage principal, La source de la connaissance, est
une somme de la Doctrine chrétienne. Photius,
critiquable sur d'autres plans, tient lui aussi une place éminente
parmi les écrivains chrétiens.
L'Église latine, plus marquée par l'ignorance universelle
due à la migration des peuples, avait cependant compté
des hommes d'une érudition étonnante, entre le VI°
et le VIII° siècles. Rappelons, en Espagne, Isidore de Séville (570-636); en Angleterre, Bède le Vénérable (675-735);
et en France saint Grégoire
de Tours (539-595), connu pour
son Histoire ecclésiastique des Francs. Et Charlemagne
ensuite s'était efforcé de remédier à
la profonde ignorance du temps en restaurant l'étude des
Lettres. Il voulut d'abord que les clercs fussent instruits, et
il en prit les moyens par des capitulaires à l'adresse
des évêques et des abbés. Puis il avait prescrit
aux mêmes, en 787, d'instituer près de chaque église
de village et de bourg des écoles gratuites pour
l'instruction du peuple. Lui même avait donné l'exemple
en faisant ouvrir dans son palais une école destinée
à recevoir tant les enfants du peuple que ceux des nobles,
et en attirant à sa cour d'illustres savants, tel Alcuin (735-804),
théologien, grammairien et conseiller très sûr.
Mais après ces temps de promesses, le X° siècle
resta le siècle obscur.
Nécessité
d'une réforme du clergé
Du fait de l'investiture par les
pouvoirs laïques, et de même que certains diocèses
furent dirigés par des évêques indignes, certains
monastères furent gouvernés par des abbés
sans vocation et sans morale. Il était nécessaire
de réformer la vie du clergé, tant régulier
que séculier. La réforme monastique fut la première
à voir le jour, aux IX° et X° siècles. Nous
ne verrons se réaliser celle du clergé séculier
qu'au XI° siècle, sous l'impulsion de Grégoire
VII (Chapitre 10)
La richesse excessive de certains monastères et la nomination
d'abbés laïques contribuèrent à
affaiblir la ferveur primitive dans les monastères. La
vie monastique fut touchée, elle aussi, par une grande
décadence. Un excès de richesses mal gérées
fut la cause majeure d'abus et d'indisciplines. Les invasions
normandes, les incursions sarrasines, en leur temps vinrent ajouter
aux causes de désordres.
Au lieu de se borner à introduire dans les couvents une
nouvelle règle, ou à exiger l'application des anciennes,
les réformateurs s'inspirèrent de la pensée
d'unir plus étroitement entre eux les monastères
par les liens de la prière et de la
règle. Les abbayes
furent groupées en congrégations, dont l'administration fut centralisée
et dirigée par un
supérieur général.
La visite des cloîtres par l'autorité fut sévère,
le relâchement sanctionné, les moines indésirables
déplacés, les maisons perturbées redressées
par quelques moines irréprochables venus d'ailleurs et
chargés de relever l'ordre et la discipline. Et, pour supprimer
l'abus le plus grave de cette époque, toute intervention
de laïcs dans la vie des monastères et l'élection
de l'abbé fut exclue. Enfin, une démarcation
s'établit dans les ordres religieux entre les prêtres,
ou pères, et les laïques, ou frères
convers.
En France, la première congrégation qui entreprit
l'uvre de réforme fut
l'abbaye de Cluny, fondée en
910 dans le diocèse
de Mâcon par Guillaume d'Aquitaine qui plaça à
sa tête l'abbé
Bernon, lequel exerça rapidement
son autorité sur un grand nombre de monastères.
La règle de saint
Benoît y fut rétablie dans sa pureté primitive.
Elle connut des moines saints, des abbés illustres. De
son sein s'élevèrent les papes Grégoire VII, Urbain II et Pascal II,
qui seront les meilleurs ouvriers de la réforme du clergé.
En Italie, la réforme fut menée à bonne fin
par la fondation de deux nouvelles congrégations de bénédictins
: celle des Camaldules, fondée en 1012 près de Florence
par saint Romuald, et celle de Vallombreuse, fondée en 1039 par saint Jean Gualbert.
Elles furent animées du même esprit que celle de
Cluny. C'est à Vallombreuse que les religieux se partagèrent
pour la première fois en pères de chur et
frères lais (convers) non admis à chanter
au chur. En Allemagne, le monastère de Hirschau
fut réorganisé en 1071
sur le modèle de Cluny
Ces différentes congrégations bénédictines
obtinrent l'exemption, c'est à dire le privilège
d'être placées sous la juridiction immédiate
du pape, et non de l'évêque du diocèse où
elles étaient établies.
Le "Siècle
de Fer"
L'Église eut la douleur,
au X° siècle, de voir à sa tête un certain
nombre de papes indignes du trône pontifical. Les chrétiens
ne peuvent qu'être attristés en lisant cette page
de l'histoire. Mais il ne faudrait pas oublier les causes de cette
situation. Les États pontificaux étaient alors cernés
de princes féodaux italiens, puissants au point d'imposer
par la force les pontifes de leur choix, et l'on ne voit personne
qui eût pu leur résister et maintenir l'indépendance
du clergé romain dans l'élection de ses évêques.
On ne peut donc pas dire que l'Église ait choisi des chefs
indignes; elle les a subis. Et dès qu'elle reprit
possession d'elle-même, elle plaça à sa tête
saint Léon IX et ses successeurs qui, avec l'aide et les
conseils d'Hildebrand, qui deviendra plus tard saint
Grégoire VII, travaillèrent énergiquement
à la réforme des abus.
De 882 à 955 les règnes des papes furent en général
très courts. Les princes et les villes voisines se disputaient
la papauté comme une proie. Le parti vainqueur se livrait
à des représailles abominables contre le parti vaincu.
C'est ainsi que l'on vit Lambert, fils du duc de Spolète,
furieux de ce que le pape Formose ne l'ait pas sacré
empereur, faire déterrer son cadavre par le pape Étienne
II et le faire jeter au Tibre après un simulacre de
jugement.
À la domination des ducs
de Spolète succéda celle des seigneurs de Toscane. Théodora,
femme du marquis de Toscane et ses deux filles, Marozie
et Théodora, chassèrent les papes qui leur
déplaisaient afin d'installer leurs favoris à leur
place. Après Formose (891-896) régnèrent ainsi Sergius III
(904-911), Jean X (914-928).
Marozie, qui parvint à gouverner Rome avec le titre de
Patrice, fit même élire l'un de ses fils,
Jean XI (931-936).
Un autre de ses enfants, jaloux, assiégea mère et
frère dans le château Saint-Ange pour faire élire
son propre fils, âgé de seize ans, et l'asseoir sur
le trône de saint Pierre sous le nom de Jean XII. Le jeune homme donna
le lamentable spectacle de tous les désordres
Bientôt une autre main étrangère intervint
dans les affaires de Rome. Otton
le Grand (936-973), empereur d'Allemagne, mit l'Italie
sous sa coupe et se fit sacrer par Jean XII. Puis, apprenant
que ce pape fantaisiste intriguait avec ses ennemis, il revint
précipitamment, fit déposer le pape et nommer à
sa place Léon
VIII. Dès son départ
Jean XII revint à Rome et Léon VIII dut s'enfuir.
À la mort de Jean XII, les seigneurs romains de la famille
Crescenti élurent Benoît
V (964),
mais Otton replaça Léon VIII sur le Saint-Siège.
Puis les élections pontificales se firent au gré
des empereurs allemands et de la puissante famille Crescenti.
Deux papes, parmi eux, rendirent pour un temps sa dignité
à la papauté : Grégoire
V, puis,
sous le nom de Sylvestre
II, Gerbert, évêque
de Ravenne, le savant le plus illustre de son temps.
La mort du dernier des Otton fit retomber pour trente ans la papauté
sous le joug des seigneurs italiens. Les Crescenti et les ducs de Tusculum disposèrent
du Saint-Siège en faveur de leurs parents et amis, le considérant
comme un fief. Le désordre fut à son comble : Jean XIX,
un laïc, acheta la papauté. Son neveu Benoît IX
lui succéda, mena une vie encore plus dissolue avant de
revendre son trône à Grégoire VI.
On vit un instant trois papes simultanés, chacun
soutenu par son parti
Le pontificat de Clément
II (1046-1047) marqua le début
d'une ère meilleure. Son successeur Léon IX
(1048-1054) se signala par son zèle
pour la réforme, mais il eut la douleur de voir l'Église
grecque se séparer de l'Église latine. Ce que nous
allons examiner.
4 LE
SCHISME : BYZANCE SE SEPARE DE ROME
Le Schisme, lointaine conséquence du partage de l'Empire
romain par Constantin en 395, puis de la chute de l'Empire d'Occident
sous les coups des barbares en 476, était donc en préparation
de longue date. Le césaro-papisme
des empereurs byzantins,
la décadence de l'Occident, les divergences religieuses
et de mentalités creusèrent l'abîme. L'orgueil
et la raideur de quelques hommes consommèrent la rupture.
Une seule volonté fut oubliée : celle du Christ,
traduite dans sa Parole : "Tu es Pétrus".
Un trait du christianisme byzantin
Une affaire dont les derniers
feux venaient de s'éteindre à l'époque qui
nous concerne, est celle des
Iconoclastes. Elle montre assez
bien que la complexité et la cruauté n'étaient
pas étrangères à l'âme orientale, pas
plus que, dans la foi, sa ténacité et sa grandeur.
Depuis la disparition du paganisme, le culte des images représentant
le Christ, la Vierge et les Saints s'était développé,
surtout en Orient où il avait donné lieu à
des abus. L'exemple des Musulmans, qui condamnaient toute représentation
de Dieu, décida l'ignorant empereur Léon l'Isaurien
à proscrire ce culte comme contraire à la loi divine.
Cela avait également une intention politique, celle de
supprimer l'un des obstacles à la conversion des Juifs
et des Musulmans. À la suite d'un premier édit (726)
il fit briser une image du Christ qui surmontait la porte de bronze
du palais impérial, point de départ d'une période
de troubles qui allait durer cent-vingt ans. L'émeute populaire
qui suivit cette destruction n'arrêta pas l'empereur. La
résistance de Germain, patriarche de Constantinople et celle de saint Jean Damascène
augmentèrent encore sa fureur.
Son fils et successeur Constantin
Copronyme réunit à Constantinople, en 754,
les évêques partisans de sa doctrine, lesquelles
acceptèrent de confirmer la condamnation des images. Mais
ni le pape, ni les patriarches d'Alexandrie, de Jérusalem
et d'Antioche ne prirent part au concile, et refusèrent
d'en accepter les décrets. L'empereur, pour vaincre cette
résistance, fit dévaster les églises, profaner
les couvents et massacrer les moines. Ce fut l'occasion de les
déposséder de leurs biens. Les patriarches et le
pape, Étienne
III, anathématisèrent
les iconoclastes au concile de Latran de 769. Enfin l'impératrice
Irène, mère de l'empereur, désireuse
de rétablir la paix, convoqua un concile à Nicée
en 787, où les pères distinguèrent l'adoration,
due à Dieu seul, de la vénération, permise à l'égard des images.
Leur décision fut approuvée par le pape Hadrien Ier.
Plus tard les iconoclastes redevinrent maîtres du pouvoir
en Orient, persécutant de nouveau les défenseurs
d'images. Il fallut que l'impératrice Théodora rétablisse
les décisions de Nicée. Une fête, dite de
l'orthodoxie, qu'on célèbre encore aujourd'hui
dans l'Église grecque le premier dimanche de Carême,
rappelle le rétablissement définitif du culte des
images.
Situation comparée
des deux empires
Au moment où allait se
produire le schisme, grand était le contraste qui se marquait
entre les deux Empires. Tandis que l'un, l'Occidental, en proie
aux forces de destruction sombrait dans la décadence, l'autre,
l'Oriental, connaissait un moment de plénitude, suite au
magnifique relèvement dû à la dynastie des
empereurs Macédoniens fondée par Basile Ier en
867. Malgré la menace des Musulmans au Sud et des Bulgares
au Nord, une politique intérieure ferme et intelligente
leur avait permis d'améliorer le droit, de perfectionner
les lois, de gérer la finance, de contrôler l'économie,
de relancer commerce, agriculture, armée, marine, de confier
l'encadrement du peuple aux fonctionnaires et au clergé,
de voir renaître les lettres et les arts En face de l'anarchie
et de la dégradation du pouvoir dont l'Occident donnait
le spectacle, cette rigueur et cet ordre, d'aspect presque totalitaire,
marqua fortement les esprits. La flotte byzantine, appelée
au secours par l'Occident, refoulera les Arabes de l'Italie du
Sud, d'une partie de la Sicile et de la Crète. Plus que
jamais, sous cette dynastie, Constantinople eut le sentiment d'être
la capitale du monde, la tête même de la civilisation.
Césaro-papisme
et clergé d'Orient
Constantinople s'estima aussi
le bastion de la foi chrétienne. Les empereurs eux-mêmes
se considéraient comme l'incarnation du christianisme.
Leur comportement était pourtant déconcertant :
Basile Ier, homme impitoyable, parvenu au trône par
une série de crimes, marié quatre fois, dont les
murs furent plus que légères, se montra charitable
aux humbles. Basile II,
ayant capturé quinze mille
Bulgares, les fit tous aveugler hormis cents privilégiés
à qui un il fut laissé afin qu'ils les ramènent
tous au pays. Sont-ce là les représentants du Christ
? Pourtant, par l'aide qu'ils apportèrent aux missionnaires (Cyrille et Méthode,
Chap.7 § 4), par la
croisade byzantine contre les Musulmans, au
X° siècle (924-976) en Asie Mineure, Crète,
Chypre, Calabre italienne, Beyrouth, Damas, ces empereurs aidèrent
puissamment l'Église.
Mais ils se considéraient prêtres depuis leur sacre
par le patriarche. À la cour, le cérémonial
avait pris un caractère religieux, le Palais Sacré
était déclaré saint comme une église,
béni chaque mois à grand renfort de processions,
d'icônes et de cantiques. L'empereur était vêtu
d'une aube et d'une chasuble, et coiffé d'une couronne
surmontée d'une croix. Cette quasi-divinisation entraîna
durant deux siècles une soumission de l'Église au
Trône. Le césaro-papisme, qui fut toujours la misère de Byzance,
fut à son apogée. Le patriarche, choisi par l'empereur,
n'avait plus d'indépendance. Souvent avait-il été
haut fonctionnaire, tel Photius, avant d'accéder au patriarcat.
Ce qui explique la facilité avec laquelle ce Photius obtint
la déposition du patriarche saint Ignace (Cf.Chap.8 §
12), occasionnant ainsi la première déchirure du
schisme
Michel Cérulaire
et le schisme grec
Les causes d'antagonisme entre
l'Orient et l'Occident étaient nombreuses :
À l'Occident, ce X° siècle avait vu l'effondrement
de la papauté, livrée aux factions, salie de scandales.
Le temps le plus noir de l'Église. Pour Byzance, c'était
l'Église franque, fille des barbares, et qui avait sacré
des barbares : Charlemagne et la dynastie carolingienne.
La question soulevée par Photius : addition du Filioque
au Symbole de Nicée-Constantinople,
faite par l'Espagne au concile de Tolède (589) et adoptée
plus tard par la France, avait déjà donné
lieu à controverses sous le pontificat de Léon III
(795-816) et l'opposition entre les vues était toujours
aussi grande.
Le relèvement de Byzance, et la soumission aux occupants
musulmans de trois patriarches (ce qui laissait face à
face les deux Princes de l'Église, d'Ancienne et de Nouvelle
Rome), portait l'Église d'Orient à réclamer
de plus en plus haut l'indépendance.
Bien d'autres causes poussaient à la scission. Entre autres
: les innombrables différences dans les rites; la divergence
grandissante entre les deux cultures; l'entente entre les empereurs
germains (Otton, nouveaux barbares) et les papes; le raidissement
de la politique du pape envers Byzance, sous l'influence de la
réforme née de Cluny, etc. Les conditions de la
rupture étaient réunies, il suffisait de la volonté
d'un homme pour la réaliser.
Les "griefs"
orientaux (prétextes)
Michel Cérulaire, patriarche de Constantinople (1043-1058) la
décida. Ambitieux, il voulait être le pape de l'Orient.
Il plaça l'offensive sur le terrain des sacro-saints rites,
où il savait que le peuple de Byzance le suivrait. Il s'attacha
à cinq points de détails, pour lui erreurs gravissimes
et rédigea une lettre à l'attention du pape Léon IX (1048-1054) qu'il
lui fit parvenir par l'entremise de l'archevêque Léon de Bulgarie. Elle portait, en résumant, trois accusations
contre l'Église de Rome : celles de renier les Saintes
Écritures, de dénaturer la doctrine du Christ
et des Apôtres, et enfin de méconnaître
les canons des sept conciles cuméniques.
Sur quoi il fit fermer les églises latines de Constantinople.
La rupture (1054)
La réponse du pape, marquant
sa volonté de conciliation, mais affirmant fermement les
droits du Siège Apostolique qui, selon le concile de Nicée,
ne devait être jugé par personne, fut portée
à Constantinople par le cardinal Humbert
et le chancelier de l'Église,
Frédéric
de Lorraine, futur Clément
IX (Voir Annexe). Le bouillant cardinal et le chancelier aussi
peu souple que lui, tous deux guère habitués aux
complexités de la diplomatie byzantine, entrèrent
en discussion avec les représentants de Michel Cérulaire,
lequel laissa par calcul les entretiens s'envenimer. La situation
se bloqua, les envoyés du pape déposèrent
sur l'autel de Sainte-Sophie une sentence d'excommunication contre
Cérulaire. Ce faisant, les légats avaient outrepassé
leurs droits. Cérulaire, bafoué, passa pour le défenseur
de l'Église Orientale et le peuple fit bloc avec lui. La
bulle fut brûlée en place publique, et un synode
réuni à Sainte Sophie proclamant les Latins coupables
de pervertir la vraie Foi, et reconnaissant Cérulaire comme
le seul représentant de la véritable religion du
Christ. Le schisme grec était consommé. Tout lien
était brisé entre les deux Églises pour de
longs siècles.
CONCLUSION
Faut-il s'arrêter à ces événements
désolants, ces patriarches orgueilleux et ces théologiens
maladroits ? Non, la coupure de 1054 ne saurait porter atteinte
à une fidélité indestructible envers tout
ce que l'Église grecque, tant qu'elle est demeurée
dans l'unité, a donné au christianisme d'original
et de fervent. L'âme byzantine est dans ce peuple féru
de rites mais dont la foi est si vive, ces prêtres pour
qui la liturgie est l'armature de la vie spirituelle, ces moines
en qui survit l'esprit des premiers Pères, cette dévotion
à la Vierge Marie. Un signe en est, à cette époque,
la fondation du Mont Athos. Vers 962 y parvint un homme de classe
exceptionnelle, saint Athanase de la Laure, par qui cette Sainte
Montagne allait prendre l'aspect qui est encore le sien : vingt
monastères, face à la mer, tendus sur leurs éperons
vers Dieu et vers l'Occident.
Ceux-ci reprochaient aux Latins, entre autres griefs, de se montrer
trop souvent infidèles à l'Écriture et aux
Pères de l'Église, notamment aux Apôtres Pierre
et Paul, ainsi qu'au fondateur de l'Ordre des Bénédictins.
Voici des extraits qui montrent avec quelle vivacité Humbert
répond par le menu à son homologue, le porte-parole
de Michel Cérulaire :
"Les Byzantins seraient
donc les seuls dépositaires de la doctrine du Christ et
de la règle de saint Benoît, eux qui ne rougissent
pas d'être fornicateurs (les prêtres orientaux
se marient), s'affichent publiquement comme tels, ne dédaignent
pas les pires hontes de la chair ! La luxure serait-elle conseillée
par la première épître aux Corinthiens ? L'Église
romaine donne du texte paulinien une interprétation autrement
austère et conforme à la vérité. Les
Orientaux ressemblent à la courtisane des Proverbes qui
cherche à attirer les passants, en leur faisant mille promesses,
afin de les précipiter dans les gouffres de l'enfer"
" Comment pouvez-vous nous inviter à user de je-ne-sais
quel pain, quand de vos pieds profanes (au pétrin)
vous foulez le sacrement vivifiant et terrible du corps et du
sang du Christ ? Êtes-vous meilleurs et plus parfaits, vous
qui placez sur l'autel une offrande telle qu'elle ne peut être
consommée par les ministres ou par le peuple (lorsque
la pâte au levain a fermenté) et qu'il faut l'enterrer
ou la jeter dans un puits creusé à cet effet ? Êtes-vous
plus parfaits quand vous refusez la communion aux femmes en couches
qui sont en danger de mort, ou quand vous interdisez le baptême
aux païens, ou quand vous le refusez aux enfants qui meurent
avant huit jours d'existence ? Est-ce donc pour entraîner
tout le peuple chrétien vers cette forme de vie meilleure
et plus parfaite que vous voulez fermer les églises latines
(d'Orient) ? Non, il n'y a pas là une manifestation
de la vraie foi, mais une invention destinée à perdre
les âmes. Ces erreurs, et tant d'autres qu'il serait trop
long d'énumérer ici, vous vaudront, si vous ne les
abjurez, de la part de Dieu et de tous les catholiques sauvés
par le Christ, un anathème irrévocable en ce monde
et dans l'autre."
(Humbert, Adversus Græcorum calumnias, 65-66)
Le cardinal, frappant de taille et d'estoc, semble chercher
à trancher les deux têtes d'un dragon : prostitution
et profanation, quand, dans sa fureur, il ne rompt en vérité
que les liens déjà distendus entre les Églises.
Il n'est parfois pas de pire ennemi que notre frère, au
royaume de l'intime conviction; c'est pourquoi les bruits de cette
guerre ne sont pas encore entièrement étouffés
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