Maranatha ! TROISIEME PARTIE

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L'ÉGLISE MEDIEVALE
Du schisme de Byzance au Grand Schisme ( 1054 à 1417 )

par René Seignette de l'Association canonique saint Charles Borromée

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Le souffle de l'Esprit est passé sur les barbares, l'Église a converti ses envahisseurs. Elle a aussi trouvé un essor en Europe avec l'alliance providentielle d'un empereur: Charlemagne. Puis vinrent des temps où elle souffrit de la décadence de ses successeurs, des troubles de la féodalité, et du séisme de sa séparation d'avec Constantinople.
Mais voici maintenant qu'elle va puiser, comme les hommes qui la composent, ses forces de renouveau au sein même de sa douleur; qu'elle va restaurer sa primauté spirituelle et en assurer le rayonnement. Les nouveaux successeurs de Pierre, multipliant son énergie et l'employant au service de sa foi, sauront la guider, dans les tourments toujours renouvelés des hérésies, avec autant de résolution que vers les Lieux Saints à libérer.
Elle trébuchera encore, pourtant, chutant comme son Maître sur le chemin, l'âme et le corps à nouveau déchirés, cette fois entre Rome et Avignon.


LE RESSOURCEMENT DE L'EGLISE

La sainteté et la volonté des abbés dans le gouvernement de leurs monastères avait permis la réforme par laquelle la vie monastique, abandonnant tout relâchement, avait retrouvé rigueur et ferveur. L'Église séculière, donc plongée dans le siècle et ses turpitudes, maîtrisa moins rapidement le rétablissement de la régularité dans la vie des clercs, et cela malgré de nombreux conciles régionaux. Il fallait au sommet, sur le Siège de saint Pierre, un homme non seulement irréprochable mais doué d'autorité, de hautes vues et d'un inépuisable courage.


1 LEON IX ET LES PREMIERES REFORMES


Dès sa désignation par l'empereur, le pape Léon IX fit preuve d'énergie. D'abord, en entendant se faire aussitôt élire par le clergé et le peuple romain selon la loi canonique. Ensuite, en convoquant immédiatement trois conciles : les deux premiers, sans casser les ordinations faites par les évêques simoniaques, décrétèrent des canons sévères contre leurs ordonnés; le troisième s'éleva contre la tutelle laïque sur l'Église. Ses successeurs immédiats, Victor II et Étienne IX, poursuivirent les mêmes réformes.
Saint Léon IX
, (1049-54), de son nom Brunon, né en Alsace, fils d'Hugues d'Eguisheim et cousin de l'empereur Conrad II, fut élu en 1046 évêque de Toul. Deux ans plus tard l'empereur Henri III, à la diète (assemblée) de Worms, le désigna aux suffrages des députés du clergé romain, qui lui donnèrent la tiare. Mais Brunon, sur les conseils d'un jeune moine, Hildebrand, qui sera plus tard Grégoire VII, refusa de revêtir les ornements pontificaux et se rendit en pèlerin à Rome, où une élection canonique le plaça sur le trône de saint Pierre.
Aussitôt il commença, contre la simonie et le mariage des prêtres, la longue lutte qui devait remplir son pontificat. Dès l'année
1049, trois conciles furent tenus sous sa présidence. Le premier, à Rome, puis le second à Reims, eurent les mêmes objets : soumettre les clercs ordonnés par des évêques simoniaques à une pénitence de quarante jours, déposer les évêques incriminés, et prendre quelques décrets sévères à l'encontre du nicolaïsme. Le troisième concile, qui se tint à Mayence, proclama la nécessité pour l'Église d'élire librement ses évêques et ses abbés. Mais le pape n'alla pas jusqu'à oser condamner leur investiture laïque.
Saint Léon IX eut à connaître l'affaire
Bérenger, célèbre hérésiarque (998-1088) issu d'une famille riche et distinguée de Tours. Nommé "écolâtre" du monastère Saint-Martin de Tours, puis archidiacre d'Angers, Bérenger, dans son enseignement, niait la transsubstantiation et désignait l'Eucharistie comme une représentation symbolique. L'affaire éclata lorsqu'il présenta sa conception à l'abbé Lanfranc, prieur de l'abbaye du Bec-Hellouin, lequel le combattit et avisa Rome. Le pape fit condamner Bérenger par les conciles de Verceil (1050), Tours (1054) et Paris (1059). Bérenger abjura, brûla ses écrits, mais retourna ensuite à son erreur. Mandé à Rome en 1079, il se repentit et termina sa vie à Tours, dans l'ascétisme le plus rigoureux.
Au temps de cette affaire, saint Léon IX, passant les Alpes, parcourait l'Allemagne pour y rétablir la discipline, et envoyait Humbert et Frédéric de Lorraine à Constantinople (1053), lesquels, comme nous l'avons vu au chapitre précédent, après avoir épuisé tous les moyens de conciliation, finirent par déposer sur l'autel de Sainte Sophie la bulle d'excommunication de Michel Cérulaire le patriarche, consommant ainsi le schisme d'Orient.
Avant de mourir, Léon IX, ayant voulu défendre la ville de Bénévent contre les Normands, perdit contre ces derniers la bataille de Civitella et, fait prisonnier, fut contraint de reconnaître leurs conquêtes.
Victor II (1055-57) lui succéda. Gebehard de son nom, évêque d'Eichstædt et parent de l'empereur Henri III, il envoya le moine Hildebrand comme légat en France pour réprimer la simonie.
Puis fut élu
Étienne IX (1057-58). Fils d'un duc de Basse-Lorraine, il était abbé du Mont Cassin. De ce lieu, avant même de monter sur le trône pontifical, il avait travaillé à la réforme de l'Église en collaboration avec saint Pierre Damien et le moine Hildebrand.

2 NICOLAS II ET LE DECRET SUR L'ELECTION DES PAPES


Sous le pontificat de Nicolas II fut pris, à Rome, le décret fixant le nouveau droit public en matière d'élection du souverain pontife par les cardinaux évêques, décret toujours en vigueur.
Girard de Bourgogne, né à Chevron, fut élu à Sienne sous le nom de Nicolas II (1058-61). À la mort d'Étienne IX, Grégoire, comte de Tusculum, avait contraint par la violence le peuple romain à reconnaître l'antipape Jean, évêque de Velletri, qui se faisait appeler Benoît X. Mais les cardinaux, réfugiés à Sienne, sur les conseils du moine Hildebrand, élurent canoniquement l'archevêque de Florence, Girard de Bourgogne.
Nicolas II réunit immédiatement un concile à
Sutri (1058), qui déposa l'antipape Benoît X. Puis, quittant Sienne pour Rome, Nicolas y convoqua un second concile au palais de Latran, (1059), qui commit aux seuls cardinaux l'élection des papes et décida qu'elle pourrait se faire dans toute autre ville que Rome. Pour récompenser l'appui que les princes normands Richard et Robert Guiscard lui avaient prêté dans la reconquête du trône de saint Pierre, il donna au premier l'investiture de la principauté de Capoue et au second celle de la Pouille et de la Calabre.

3 SAINT GREGOIRE VII


À la mort d'Alexandre II, successeur de Nicolas II, l'archidiacre Hildebrand, premier ministre du pape, fut élevé à la dignité du Souverain Pontificat sous le nom de Grégoire VII par les ovations du peuple de Rome
.

Agé d'une soixantaine d'années, le papabile était connu, s'étanttenu dans les coulisses du pouvoir depuis longtemps. Les cardinaux ratifièrent le choix populaire.
Saint Grégoire VII, (1073-85), Hildebrand, était né à Soana en Toscane, et avait vécu son adolescence dans le monastère romain de Sainte-Marie-Aventine avant d'être nommé abbé de Saint-Paul. Il avait suivi en France le pape déposé Grégoire VI (1045-46) et avait revêtu la robe de bure des moines de Cluny. Rappelé à Rome, il avait présidé à l'élection des papes Victor II, Étienne IX, Nicolas II, Alexandre II et, associé au gouvernement pontifical sous ces deux derniers, avait inspiré les efforts tentés par eux pour la réforme de l'Église. Léon IX l'avait élevé à la dignité de cardinal, puis d'archidiacre (premier ministre).

4 GREGOIRE ET LA REFORME MORALE DU CLERGE


Le moine Hildebrand, pape sous le nom de Grégoire VII, montra aussitôt sa détermination à poursuivre la réforme entreprise par ses prédécesseurs : lutte contre l'immoralité du clergé, et affirmation d'une nécessaire indépendance de l'Église vis à vis de la puissance laïque. Il rencontra, venue de l'intérieur comme de l'extérieur, une forte opposition.
Marquant de son style le début du pontificat, il avisa l'empereur de son élection par une simple notification. Puis il s'attaqua à la réforme, et tout d'abord au nicolaïsme (mariage ou concubinage des clercs). Le concile de Rome (1074) interdit aux clercs concernés de célébrer la messe, et au peuple d'assister à leurs offices. Pour contrôler l'exécution de cet ordre, il en donna mission à des légats dans toute l'Église; cardinaux, abbés, ou évêques pour qui la légation s'ajouta à l'épiscopat. Ils tinrent concile, suspendirent, déposèrent ou déférèrent à Rome les prêtres nicolaïstes, frappant vite et fort. La résistance fut à la mesure : un synode de Paris protesta violemment, à Cambrai ce fut le refus pur et simple, à Passau en Allemagne les clercs manquèrent de lapider le légat
Mais la ténacité de Grégoire VII, qui alla jusqu'à faire poursuivre les concubines par la justice laïque, rétablit peu à peu le célibat ecclésiastique. Avec ses successeurs
Urbain II puis Callixte II, le mariage des clercs supérieurs sera déclaré nul et invalidé, et deux conciles (Latran 1123 et 1139) ainsi que deux synodes (Pise 1135 et Reims 1148) confirmeront cette décision.
La seconde réforme urgente concernait la
simonie, pratique courante de l'achat des biens ecclésiastiques (fiefs) à l'autorité féodale, par le candidat le "plus offrant". Le pape Grégoire était bien conscient qu'à l'origine du nicolaïsme comme de la simonie se trouvait l'abus, de beaucoup le plus grave, consistant dans la pratique de l'investiture laïque.
Le mot investiture, rappelons-le, désignait l'acte par lequel le suzerain propriétaire d'un bien (fief, dignité, bénéfice) déclarait s'en dessaisir et le remettre à un vassal. Entre les deux s'établissait dès lors des relations de supériorité dans un sens, de subordination dans l'autre. La féodalité avait mis l'Église sous ce régime : les évêchés et les abbayes étaient devenues des équivalences de seigneuries, sur lesquelles les suzerains, puissants seigneurs et princes, entendaient conserver des droits. Or l'un des droits revendiqués était celui de choisir les titulaires des charges d'évêque et d'abbé, et de leur conférer l'investiture dans le fief attaché à la dignité.
Grégoire résolut d'en libérer d'abord les plus hautes dignités de l'Église. Au
synode romain de février 1075, il promulgua ce décret : "Quiconque à l'avenir recevra de la main d'un laïque un évêché ou une abbaye ne sera pas compté parmi les évêques et les abbés. De même si un empereur, duc, marquis, comte, ose donner l'investiture d'un évêché ou de quelque autre dignité ecclésiastique, qu'il sache que nous lui interdisons la communion du bienheureux Pierre."
Pendant toute la durée de son Pontificat, Grégoire poursuivit l'exécution de cette double défense avec une vigueur infatigable que le succès couronna en France et en Italie, quoiqu'il sût, à l'occasion, tempérer l'ardeur de son zèle suivant les inspirations de la charité ou les nécessités de la politique.

5 GREGOIRE ET LA PRIMAUTE DU SPIRITUEL

Le nouveau pape, pénétré de l'esprit réformiste et clunisien, et ne songeant qu'à libérer l'Église du joug laïque, voulut limiter l'absolutisme et réprimer les abus de la tyrannie. Sans pour autant nier la nécessaire harmonie des pouvoirs du Sacerdoce et de l'Empire, où le second devait cependant rester inférieur au premier, le pouvoir royal n'étant que de nature humaine.
À l'asservissement de l'Église par les princes, une seule mesure était opposable : le relèvement de l'autorité pontificale. Dans ses
dictatus papæ (Registre de Grégoire, énumérant les droits du souverain pontife en 27 points), le pape souligna la primauté du spirituel. Des deux puissances, sacerdotale et royale, la seconde devait être placée sous le contrôle de la première. Le pape se reconnaissait donc le droit de juger rois et empereurs, voire de les déposer : " Quand Dieu a donné au bienheureux Pierre le pouvoir de lier et de délier, Il n'a excepté personne, il n'a rien soustrait à son pouvoir."
Dans l'esprit de Grégoire, cette suprématie ne conférait à lui-même aucune souveraineté temporelle, mais s'opposait à cette notion du droit romain, sur laquelle s'appuyaient l'empereur et ses partisans, et qui posait l'origine divine du pouvoir monarchique. Avec le temps, les idées du pape Grégoire VII triompheront, et les puissances laïques devront accepter ou subir la tutelle de l'Église, et non s'imposer à elle.


6 GREGOIRE ET LA QUERELLE DES INVESTITURES


Les suzerains, considérant évêchés et abbayes équivalents à des seigneuries, entendaient donc en choisir les titulaires. Mais la confusion qu'ils entretenaient entre pouvoirs spirituel et temporel les avait amenés à s'arroger un second droit : celui d'accorder à leur gré la
dignité elle-même, par la remise de la crosse et de l'anneau, insignes de l'autorité épiscopale.
C'est l'Allemagne qui fut le principal théâtre de la querelle. Le pape y trouva en la personne de l'empereur Henri IV un adversaire très décidé à garder le droit de donner et de vendre les dignités ecclésiastiques de son royaume. Pour l'empereur Henri IV, qui tenait en son pouvoir la plupart des prélats (abbés et évêques concessionnaires de fiefs), et qui contrebalançait ainsi le poids des vassaux laïques indisciplinés, le décret de 1075 était une forte atteinte à son autorité. Au début il fit cependant mine de s'y soumettre, adressant au pape des lettres de repentir.
La soumission était-elle sincère ? Par cette acceptation du décret pontifical, Henri IV espérait en fait gagner l'appui de Grégoire VII contre l'opposition de certains princes saxons, qui tentaient alors de secouer son joug, en avaient appelé à la puissance du pape, et cherchaient à le renverser au bénéfice d'un concurrent :
Rodolphe de Souabe. Mais voilà que l'empereur parvint à vaincre la féodalité allemande. Aussitôt il changea d'attitude, et pour faire échec au décret pontifical, nomma lui-même trois prélats en Italie et deux en Allemagne. En vain Grégoire tenta-t-il de le ramener par une lettre pleine de bienveillance : l'empereur réunit les évêques simoniaques allemands à Worms en 1076 et y prononça la déposition de Grégoire VII. En réponse, le pape proclama dans un synode du Latran la déchéance de l'empereur et son excommunication. En Allemagne, ce fut un signal pour les évêques fidèles et la féodalité laïque qui, réunis à Tribur la même année, décidèrent de remettre le sort de l'empereur au jugement de l'assemblée d'Augsbourg qui devait se tenir début 1077 sous la présidence du pape. Et en attendant, Henri devrait cesser tout exercice du pouvoir.
Devant ce front, l'empereur n'eut d'autre recours que de devancer sa comparution : il franchit les Alpes et se présenta sous les remparts du château de
Canossa où se trouvait le pape. Trois jours de janvier 1077 il battra la semelle dans la neige, attendant que le pontife veuille bien accepter sa demande de pardon. Grégoire, qui s'était montré implacable, touché de son repentir le reçut "dans la grâce de la communion". Sans le savoir, le pape péchait par excès de charité


7 TRIOMPHE ET CHUTE DE HENRI IV


L'empereur avait retrouvé la grâce du Baptême, mais non le pouvoir du souverain, que lui avaient confisqué ses vassaux. Unissant ruse et force il le conquit à nouveau, et semblera vainqueur de l'Église en la personne de son chef, avant de disparaître lui-même, sa personne bafouée et ses idées balayées.


Les princes féodaux, réunis à Augsbourg quelques jours plus tard, élirent Rodolphe duc de Souabe empereur de Germanie (1077). Dans la guerre civile qui s'ensuivit entre lui et Henri IV, il fut plusieurs fois vainqueur, mais fut tué à la bataille de Mersebourg en 1080. Henri IV, qui retrouva aussitôt toute sa superbe, somma Grégoire VII de le reconnaître sous peine d'être déposé et remplacé. Le pape dut renouveler contre lui la sentence d'excommunication et de déposition. En réponse, Henri lui opposa l'antipape Wibert, puis marcha sur Rome, dont il s'empara après un siège de trois ans (1084). Il se fit alors couronner dans la basilique du Latran par l'antipape, qu'il venait d'installer sous le nom de Clément III.
Réfugié au château Saint-Ange, Grégoire ne dût son salut qu'au chef normand
Robert Guiscard, qui protégea sa fuite jusqu'au Mont-Cassin puis à Salerne, où il mourra. Ses dernières paroles furent " J'ai toujours haï l'iniquité, aussi je meurs en exil.".
Grégoire VII fut l'une des plus grandes figures du moyen-âge. Il faut rendre justice à l'austérité de sa vie et à son extraordinaire énergie que ni l'âge ni le malheur ne purent faire plier.
Après un bref passage de Victor III sur le trône de saint Pierre, Otton, le cardinal-évêque d'Ostie, fut élu sous le nom d'
Urbain II (1088-99). Il resta fidèle au programme de Grégoire VII, ajoutant même à la défense de recevoir l'investiture laïque, celle de prêter serment de vassalité au suzerain. (1089)
Henri IV, pour sa part, s'obstinait à donner l'investiture à son gré. En 1090 il marcha encore sur l'Italie, mais se heurta à la résistance de la comtesse Mathilde de Toscane, dotée d'une grande autorité et attachée à la cause pontificale. Le prestige de la papauté grandit alors : Urbain II renouvela au concile de Clermont (1095) les décrets contre l'investiture laïque, et son successeur Pascal III vit la fin du schisme créé par Henri IV. L'empereur, vaincu, trahi par sa femme et ses fils qui se retournèrent contre lui, forcé d'abdiquer, mourra en 1106, en exil, de dénuement et de chagrin.
La réforme de l'Église triomphait : le célibat des prêtres était restauré, l'investiture laïque supprimée, et la papauté replacée au dessus de la puissance séculière.


8 FIN DE LA QUERELLE DES INVESTITURES

La réforme en Allemagne
Comme son père, Henri V se montra soumis à l'Église tant que son pouvoir fut faible. En 1109, de retour à Rome, il tenta de réimposer ses vues au pape Pascal III (1099-1118). À Sutri (1111) le pape, désirant la paix, proposa une solution inattendue : l'Église, en rendant au roi tous les biens attachés aux bénéfices des investitures laïques (les fiefs), ôtait au pouvoir royal tout droit à l'investiture. Ce faisant l'Église, en ne conservant que les biens dus à des libéralités de particuliers et le produit de la dîme, restait pauvre mais libre. Curieusement, la protestation vint des seigneurs féodaux, qui n'admettaient pas que l'Église soit dépossédée au profit du roi, déjà trop puissant à leur gré. Un différent s'éleva entre partisans et adversaires d'Henri V qui, furieux, emprisonna le pape.
En
1115, Pascal III déclara l'investiture laïque entachée d'hérésie et excommunia l'empereur. Ses successeurs Gélase II (1118-19) puis Guy de Vienne sous le nom de Calixte II (1119-24) prirent la même attitude.
Dès son élection Calixte II convoqua un concile à Reims (1119) et députa une ambassade pour discuter paix. Henri V fut de mauvaise foi Il fallait en finir : Callixte II l'
excommunia et délia ses sujets de leur fidélité. La féodalité allemande déclara qu'elle n'obéirait plus à l'empereur s'il ne se faisait délier de l'anathème. Ainsi Callixte II put-il obtenir la signature d'Henri V sur le Concordat de Worms (1122) solennellement approuvé l'année suivante au Concile général de Latran.
Ce concordat fixait que, l'évêque possédant à la fois évêché et fief, on lui conférerait, après son élection par les chanoines de la cathédrale, deux investitures : l'une, religieuse, par la crosse et l'anneau, donnée par le prélat délégué du pape; l'autre féodale, par le sceptre et l'épée, donnée par l'empereur. Ainsi l'Église germanique dégageait -elle définitivement son pouvoir spirituel de la servitude laïque.


En Angleterre, le conflit de saint Thomas Becket
Lorsqu'en 1154 Henri II, duc d'Anjou, premier de la dynastie des Plantagenet, monta sur le trône d'Angleterre, les décisions du concordat de Worms étaient mal appliquées sur le territoire. À cette époque les tribunaux ecclésiastiques n'y étaient pas suffisamment sévères à l'égard du clergé. Henri II en prit prétexte pour réduire leurs privilèges : il décida qu'un officier royal serait adjoint à chacun de ces tribunaux puis, par l'assemblée de Clarendon décréta que les évêques ne pouvaient quitter le royaume sans permission royale ni ne pouvaient faire appel à Rome. Enfin que le roi percevrait les revenus des prélatures vacantes, et que les élections se feraient avec son assentiment, assorties du serment de vassalité et de fidélité. Pour faire agréer cette politique, Henri II comptait sur le primat Thomas Becket, son ancien chancelier.
Thomas Becket (1117-70) était né à Londres. Son père, Gilbert, bailli royal, était fils d'un bourgeois de Rouen et d'une bourgeoise de Caen. Sa mère, dit-on, était une musulmane convertie. Thomas avait été précepteur d'Henri II qui, dès son avènement en 1154 le prit pour chancelier. Il avait été ordonné diacre mais menait la vie de la cour, et fut pendant huit ans le ministre zélé de ce roi, le plus autoritaire que l'Angleterre ait connu au moyen-âge. Henri II crut bien faire en lui faisant accepter le siège épiscopal vacant de Cantorbéry (1162). Thomas donna aussitôt sa démission de chancelier, disant qu'il ne pouvait servir deux maîtres, et se montra dès lors le défenseur acharné des droits du clergé contre la prérogative royale. Les Constitutions de Clarendon (1164) occasionnèrent la brouille entre le roi et lui. Thomas, d'une sainteté rigide, contresigna à regret les articles de Clarendon puis, devant le mécontentement du pape Alexandre III (1159-81), il retira son approbation. Sommé de comparaître en jugement, il interdit aux évêques d'y prendre part et en appela à Rome. Condamné pour trahison, il s'enfuit la nuit suivante vers la côte flamande, d'où il rejoignit la France où, pendant six ans, il s'adonna à une vie d'ascèse et d'études théologiques. Le roi, furieux, fit chasser d'Angleterre tous ses parents et confisqua ses biens.
Henri II ayant, en l'absence de l'archevêque de Cantorbéry, associé son fils à la couronne, Thomas sanctionna les prélats ayant assisté à la cérémonie : il excommunia deux évêques, en déposa deux autres. Le pape le soutint énergiquement, mais sans aller à la rupture avec Henri II, de peur qu'il ne s'alliât avec l'empereur d'Allemagne Frédéric Ier dit Barberousse. Grâce à une médiation du roi de France Louis VII, une entrevue eut lieu à
Fréteval en 1170, entre Becket et le roi, qui l'autorisa à rentrer en Angleterre.
Il revint à l'archevêché de Cantorbéry, mais maintint son excommunication. Henri II s'écria : "Eh quoi! parmi tous ces lâches que j'ai nourris, aucun ne me vengera-t-il de ce misérable clerc ?" Quatre courtisans assassinèrent Thomas Becket à Cantorbéry, devant l'autel de sa cathédrale (29/12/1172).
Le pape Alexandre III exigea des réparations publiques. Le roi fit amende honorable dans l'église d'Avranches et retira les articles de Clarendon. Quant à Thomas Becket, il fut dès lors vénéré comme saint et martyr.


9 VIE INTERIEURE DE L'ÉGLISE
Durant la féodalité, la vie de l'Église s'est aussi manifestée dans une lente évolution, témoin d'une recherche de perfection, des signes de la Grâce que sont les Sacrements. Recueillement, solennité, beauté, unité furent les qualités recherchées qui, pour être des valeurs temporelles, n'en sont pas moins favorables à une plus profonde communion avec Dieu.


Le Baptême
Dès le VIII° siècle, le Baptême fut conféré par infusion de l'eau. Les baptistères devinrent donc inutiles et furent remplacés par des fonts-baptismaux placés à l'entrée de l'église paroissiale.
L'Eucharistie
Avant le IX° siècle, de notables différences existaient dans les liturgies particulières. Elles disparurent au moyen-âge; la liturgie romaine, introduite par Charlemagne, domina en Occident, comme celle de Constantinople en Orient. En Espagne, la liturgie mozarabique (chrétienté sous domination des Arabes maures) demeura cependant à Tolède jusqu'au XI° siècle, et celle de saint Ambroise fut maintenue à Milan. Le IX° siècle vit aussi, chez les Slaves, la création d'une nouvelle liturgie, uvre de saint Méthode.
À partir du IX° siècle, les conciles se plaignirent du peu de zèle des fidèles à recevoir la sainte Communion, et imposèrent la réception du Sacrement trois fois l'an au minimum. On prit l'usage du
pain azyme, ce qui fut l'un des griefs des Grecs contre les Latins. On remplaça le pain divisé par de petites hosties, que le célébrant déposa sur les lèvres du communiant pour éviter les profanations. On communiait fréquemment sous les deux Espèces, et pour communier au Sang on se servait d'un chalumeau de métal précieux.
Le
latin resta, en Occident, la langue liturgique de tous les Sacrements. La messe "privée" (du prêtre seul) se généralisa en Occident, bien que certains conciles particuliers la prohibèrent. On exigea au moins la présence d'un assistant et l'on interdit aux prêtres de célébrer plus d'une messe par jour.
La Pénitence
La pénitence dite "publique" fut très adoucie; elle ne subsista que pour les crimes publics, auquel cas on ne se contentait pas d'inviter le pécheur à la pénitence : on l'y obligeait par des condamnations ecclésiastiques et, au besoin, par le recours à la puissance séculière.
Les fautes privées étaient confessées au prêtre et expiées par pénitence privée. Le temps plus particulièrement réservé à la pénitence était le
carême, du mercredi des cendres à l'absolution donnée le Jeudi Saint. Les livres pénitentiaux, nombreux, dirigeaient les prêtres dans l'imposition de la pénitence, privée ou publique, mais les différences de "tarif" existant d'un livre à l'autre amenèrent un relâchement tel que pape et évêques durent réagir. Sans doute proportionnées aux errements de l'époque, les pénitences usuelles étaient le jeûne, les pèlerinages, la flagellation et la réclusion dans un cloître. L'usage de l'aumône aux uvres s'y substitua peu à peu.
Le pouvoir disciplinaire de l'Église s'exerça aussi contre les crimes des souverains et des princes. L'excommunication frappait le coupable, qui voyait ses relations avec l'Église rompues. L'interdit frappait le territoire, sur lequel il était défendu de célébrer les Sacrements, y compris l'Eucharistie; mais là encore la rigueur s'adoucit très vite, permettant d'y administrer le baptême et l'extrême-onction.
La Prédication
L'obligation de prêcher aux fidèles dut très souvent être rappelée aux prêtres par les conciles. On comprend leur scrupule lorsqu'on sait qu'ils devaient s'adresser au peuple en latin. C'est Charlemagne et les conciles de l'empire franc qui conseillèrent enfin l'emploi de la langue vulgaire.
Le chant ecclésiastique
C'est Charlemagne encore qui, en même temps que la liturgie de Rome, introduisit le chant romain dans son empire, et qui fonda, à Metz, à Strasbourg et au monastère de Saint-Gall, des écoles de chantres. Au début du IX° siècle, le chant grégorien fut perfectionné par l'invention d'une portée à quatre lignes. Sous Pépin-le-Bref étaient apparues en Occident les premières orgues, don de l'empereur de Constantinople, et qui furent installées à Compiègne. Les artistes au service de son fils Charlemagne en construisirent de semblables à Aix-la-Chapelle, et bientôt les principales églises de l'empire en possédèrent.
Les fêtes et le jeûne
Le nombre des fêtes s'accrut durant cette période; on célébra celles des Apôtres, des Évangélistes, des Saints-Innocents, de l'Invention (découverte) de la Sainte-Croix. D'une façon générale on célébra également les patrons de chaque église et, en beaucoup de lieux, saint Laurent et l'archange Michel.
À partir du VIII° siècle s'instaurèrent les fêtes de l'
Assomption, de l'Annonciation et de la Purification, déjà établies depuis longtemps en Orient. Le culte des saints se manifestait surtout par les pèlerinages vers leurs tombeaux. Après les Lieux Saints, les plus célèbres étaient le sanctuaire de saint Jacques de Compostelle en Espagne, et le tombeau de saint Martin, aux portes de Tours. La Toussaint fut instituée au IX° siècle, et, vers la fin du X°, Odilon, abbé de Cluny, établit dans son monastère la commémoration des morts qui, le lendemain de la Toussaint, devint bientôt populaire dans toute la chrétienté. C'est aussi vers cette époque que fut institué le jeûne des Quatre-Temps, et que celui qui précède Pâques fut fixé à quarante jours.
Les chrétiens de ce temps avaient une très grande dévotion pour les
reliques, quelques-uns allant même jusqu'à s'en procurer par des moyens illicites. Parfois aussi des faussaires abusaient de la crédulité publique pour faire un commerce sacrilège de reliques apocryphes. D'autre part, le peuple rendait trop facilement un culte au personnes pieuses décédées. Pour obvier à cet inconvénient il fut décidé que primo chaque évêque pour son diocèse, secundo les conciles pour les provinces, tertio le pape et le concile romain pour l'ensemble de l'Occident, seraient les seuls juges compétents en la matière. La première canonisation de ce genre fut celle de saint Ulrick, évêque d'Augsbourg, qui fut prononcée par le concile de Latran de 993. Depuis cette date, la décision de placer un défunt au nombre des saints appartient au pape.


CONCLUSION
L'Église a donc recouvré une vigueur morale qu'elle avait en partie perdue pendant une période de tiédeur. Une période qui ne fut un exemple ni pour les chrétiens ni pour le monde, et qui fut en partie responsable du schisme de l'Église d'Orient. Trois papes ont mis leur énergie au service d'une détermination : rendre son âme à l'Église. Léon IX s'attaqua à la simonie et au mariage des prêtres, maux rampants qui rongeaient le clergé. Nicolas II parvint à fixer le décret qui régira l'élection des papes jusqu'à nos jours. Saint Grégoire VII enfin, l'une des plus nobles figures de cette époque médiévale, réforma le clergé, rétablit la primauté du spirituel, et combattit victorieusement la pratique séculaire des investitures laïques.
Ces deux dernières actions, qui touchaient à l'invisible frontière séparant les pouvoirs spirituel et temporel, attirèrent l'attention des rois. Et nous allons voir ceux-ci, la crainte favorisant le durcissement des attitudes, vouloir imposer leur propre primauté sur les papes.

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Annexe
LE CONCORDAT DE WORMS (1122)


"Moi, Callixte, évêque, serviteur des serviteurs de Dieu, je vous accorde, à vous mon cher fils, Henri, par la grâce de Dieu empereur auguste des Romains, que les élections des évêques et des abbés du royaume d'Allemagne, qui appartiennent au royaume, se fassent en votre présence, sans simonie et sans aucune violence. S'il s'élève quelque différend entre les parties, vous devrez, sur le conseil et le jugement du métropolitain et des évêques de la province, donner votre assentiment et prêter secours à la partie qui en sera la plus digne. L'élu recevra de vous les régales par le sceptre, sans aucune contrainte, à l'exception de celles qui appartiennent à l'Église romaine, et vous rendra les devoirs qu'il doit vous rendre à cause d'elles. Celui qui, dans les autres parties de l'empire, aura été déjà sacré, recevra de vous les régales par le sceptre, sans aucune contrainte, dans le délai de six mois. Dans les circonstances où vous aurez à m'adresser des plaintes ou a me demander aide, je vous secourrai selon le devoir de ma charge. Je vous donne une paix sincère à vous et à tous ceux qui, au cours de cette querelle, sont encore ou ont été de votre parti."
"Moi, Henri, par la grâce de Dieu empereur auguste des romains, pour l'amour de Dieu, de la sainte Église romaine et du seigneur pape Callixte, et pour le salut de mon âme, je laisse à Dieu et à ses saints apôtres Pierre et Paul toute investiture par l'anneau et la crosse, et j'accorde que, dans toutes les églises de mon royaume ou de mon empire, les élections soient faites selon les règles canoniques et que la consécration soit libre. Je restitue à la Sainte Église romaine ceux des biens et des régales appartenant à saint Pierre qui, depuis le commencement de cette querelle jusqu'à aujourd'hui, lui ont été enlevés soit pendant le vivant de mon père, soit pendant le mien, et que je détiens; quant à ceux que je ne possède pas, je ferai tous mes efforts pour qu'ils soient fidèlement restitués. Je rendrai de même, avec le conseil des princes et conformément à la justice, les biens des autres églises, des princes, des clercs et des particuliers, qu'ils ont perdus dans le cours de cette querelle et que je détiens ; quant à ceux que je ne possède pas, je ferai tous mes efforts pour qu'ils soient fidèlement restitués. J'accorde une paix sincère au pape Callixte et à la Sainte Église romaine et à tous ceux qui sont ou ont été de son parti. Je secourrai fidèlement l'Église romaine dans toutes les circonstances où elle me demandera mon aide, et je lui rendrai la justice qui lui sera due, toutes les fois qu'elle m'adressera une plainte."
(Monum. Germ. hist., LEGES, t.II, p. 76.
Trad. U. Robert, Hist. du pape Callixte II, pp. 146-148)

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