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Le souffle de l'Esprit est
passé sur les barbares, l'Église a converti ses
envahisseurs. Elle a aussi trouvé un essor en Europe avec
l'alliance providentielle d'un empereur: Charlemagne. Puis vinrent
des temps où elle souffrit de la décadence de ses
successeurs, des troubles de la féodalité, et du
séisme de sa séparation d'avec Constantinople.
Mais voici maintenant qu'elle va puiser, comme les hommes qui
la composent, ses forces de renouveau au sein même de sa
douleur; qu'elle va restaurer sa primauté spirituelle et
en assurer le rayonnement. Les nouveaux successeurs de Pierre,
multipliant son énergie et l'employant au service de sa
foi, sauront la guider, dans les tourments toujours renouvelés
des hérésies, avec autant de résolution que
vers les Lieux Saints à libérer.
Elle trébuchera encore, pourtant, chutant comme son Maître
sur le chemin, l'âme et le corps à nouveau déchirés,
cette fois entre Rome et Avignon.
LE RESSOURCEMENT
DE L'EGLISE
La sainteté et la volonté des abbés dans le gouvernement de leurs monastères avait permis la réforme par laquelle la vie monastique, abandonnant tout relâchement, avait retrouvé rigueur et ferveur. L'Église séculière, donc plongée dans le siècle et ses turpitudes, maîtrisa moins rapidement le rétablissement de la régularité dans la vie des clercs, et cela malgré de nombreux conciles régionaux. Il fallait au sommet, sur le Siège de saint Pierre, un homme non seulement irréprochable mais doué d'autorité, de hautes vues et d'un inépuisable courage.
1 LEON
IX ET LES PREMIERES REFORMES
Dès sa désignation par l'empereur, le pape Léon
IX fit preuve d'énergie. D'abord, en entendant se faire
aussitôt élire par le clergé et le peuple
romain selon la loi canonique. Ensuite, en convoquant immédiatement
trois conciles : les deux premiers, sans casser les ordinations
faites par les évêques simoniaques, décrétèrent
des canons sévères contre leurs ordonnés;
le troisième s'éleva contre la tutelle laïque
sur l'Église. Ses successeurs immédiats, Victor
II et Étienne IX, poursuivirent les mêmes réformes.
Saint Léon IX, (1049-54),
de son nom Brunon, né en Alsace, fils d'Hugues d'Eguisheim
et cousin de l'empereur Conrad II, fut élu en 1046 évêque
de Toul. Deux ans plus tard l'empereur Henri III, à la
diète (assemblée) de Worms, le désigna aux
suffrages des députés du clergé romain, qui
lui donnèrent la tiare. Mais Brunon, sur les conseils d'un
jeune moine, Hildebrand, qui sera plus tard Grégoire VII,
refusa de revêtir les ornements pontificaux et se rendit
en pèlerin à Rome, où une élection
canonique le plaça sur le trône de saint Pierre.
Aussitôt il commença, contre la simonie et le mariage
des prêtres, la longue lutte qui devait remplir son pontificat.
Dès l'année 1049, trois conciles furent tenus sous sa présidence. Le premier,
à Rome, puis le second à Reims, eurent les mêmes objets : soumettre les
clercs ordonnés par des évêques simoniaques
à une pénitence de quarante jours, déposer
les évêques incriminés, et prendre quelques
décrets sévères à l'encontre du nicolaïsme.
Le troisième concile, qui se tint à Mayence,
proclama la nécessité pour l'Église d'élire
librement ses évêques et ses abbés. Mais le
pape n'alla pas jusqu'à oser condamner leur investiture
laïque.
Saint Léon IX eut à connaître l'affaire Bérenger, célèbre hérésiarque
(998-1088) issu d'une famille riche et distinguée de Tours.
Nommé "écolâtre" du monastère
Saint-Martin de Tours, puis archidiacre d'Angers, Bérenger,
dans son enseignement, niait la transsubstantiation et désignait
l'Eucharistie comme une représentation symbolique. L'affaire
éclata lorsqu'il présenta sa conception à
l'abbé Lanfranc, prieur de l'abbaye du Bec-Hellouin, lequel
le combattit et avisa Rome. Le pape fit condamner Bérenger
par les conciles de Verceil (1050), Tours (1054) et Paris (1059). Bérenger abjura, brûla ses écrits,
mais retourna ensuite à son erreur. Mandé à
Rome en 1079, il se repentit et termina sa vie à Tours,
dans l'ascétisme le plus rigoureux.
Au temps de cette affaire, saint Léon IX, passant les Alpes,
parcourait l'Allemagne pour y rétablir la discipline, et
envoyait Humbert et Frédéric de Lorraine à
Constantinople (1053), lesquels, comme nous l'avons vu au chapitre
précédent, après avoir épuisé
tous les moyens de conciliation, finirent par déposer sur
l'autel de Sainte Sophie la bulle d'excommunication de Michel
Cérulaire le patriarche, consommant ainsi le schisme d'Orient.
Avant de mourir, Léon IX, ayant voulu défendre la
ville de Bénévent contre les Normands, perdit contre
ces derniers la bataille de Civitella et, fait prisonnier, fut
contraint de reconnaître leurs conquêtes.
Victor II (1055-57)
lui succéda. Gebehard de son nom, évêque d'Eichstædt
et parent de l'empereur Henri III, il envoya le moine Hildebrand
comme légat en France pour réprimer la simonie.
Puis fut élu Étienne
IX (1057-58).
Fils d'un duc de Basse-Lorraine, il était abbé du
Mont Cassin. De ce lieu, avant même de monter sur le trône
pontifical, il avait travaillé à la réforme
de l'Église en collaboration avec saint Pierre Damien et
le moine Hildebrand.
2 NICOLAS II ET LE DECRET SUR L'ELECTION DES PAPES
Sous le pontificat de Nicolas II fut pris, à Rome, le décret
fixant le nouveau droit public en matière d'élection
du souverain pontife par les cardinaux évêques, décret
toujours en vigueur.
Girard de Bourgogne, né
à Chevron, fut élu à Sienne sous le nom de
Nicolas II (1058-61).
À la mort d'Étienne IX, Grégoire, comte de
Tusculum, avait contraint par la violence le peuple romain à
reconnaître l'antipape Jean, évêque de Velletri,
qui se faisait appeler Benoît X. Mais les cardinaux, réfugiés
à Sienne, sur les conseils du moine Hildebrand, élurent
canoniquement l'archevêque de Florence, Girard de Bourgogne.
Nicolas II réunit immédiatement un concile à Sutri (1058),
qui déposa l'antipape Benoît X. Puis, quittant Sienne
pour Rome, Nicolas y convoqua un second concile
au palais de Latran, (1059), qui commit aux seuls cardinaux l'élection
des papes et décida qu'elle pourrait se faire dans toute
autre ville que Rome. Pour récompenser l'appui que les
princes normands Richard et Robert Guiscard lui avaient prêté
dans la reconquête du trône de saint Pierre, il donna
au premier l'investiture de la principauté de Capoue et
au second celle de la Pouille et de la Calabre.
3 SAINT GREGOIRE VII
À la mort d'Alexandre II, successeur de Nicolas II, l'archidiacre
Hildebrand, premier ministre du pape, fut élevé
à la dignité du Souverain Pontificat sous le nom
de Grégoire VII par les ovations du peuple de Rome.
Agé d'une soixantaine d'années,
le papabile était connu, s'étanttenu dans les
coulisses du pouvoir depuis longtemps. Les cardinaux ratifièrent
le choix populaire.
Saint Grégoire VII, (1073-85), Hildebrand, était
né à Soana en Toscane, et avait vécu son
adolescence dans le monastère romain de Sainte-Marie-Aventine
avant d'être nommé abbé de Saint-Paul. Il
avait suivi en France le pape déposé Grégoire
VI (1045-46) et avait revêtu la robe de bure des moines
de Cluny. Rappelé à Rome, il avait présidé
à l'élection des papes Victor II, Étienne
IX, Nicolas II, Alexandre II et, associé au gouvernement
pontifical sous ces deux derniers, avait inspiré les efforts
tentés par eux pour la réforme de l'Église.
Léon IX l'avait élevé à la dignité
de cardinal, puis d'archidiacre (premier ministre).
4 GREGOIRE ET LA REFORME MORALE DU CLERGE
Le moine Hildebrand, pape sous le nom de Grégoire VII,
montra aussitôt sa détermination à poursuivre
la réforme entreprise par ses prédécesseurs
: lutte contre l'immoralité du clergé, et affirmation
d'une nécessaire indépendance de l'Église
vis à vis de la puissance laïque. Il rencontra, venue
de l'intérieur comme de l'extérieur, une forte opposition.
Marquant de son style le début
du pontificat, il avisa l'empereur de son élection par
une simple notification. Puis il s'attaqua à la réforme,
et tout d'abord au nicolaïsme (mariage
ou concubinage des clercs). Le concile
de Rome (1074) interdit aux clercs concernés de célébrer
la messe, et au peuple d'assister à leurs offices.
Pour contrôler l'exécution de cet ordre, il en donna
mission à des légats dans toute l'Église;
cardinaux, abbés, ou évêques pour qui la légation
s'ajouta à l'épiscopat. Ils tinrent concile, suspendirent,
déposèrent ou déférèrent à
Rome les prêtres nicolaïstes, frappant vite et fort.
La résistance fut à la mesure : un synode de Paris
protesta violemment, à Cambrai ce fut le refus pur et simple,
à Passau en Allemagne les clercs manquèrent de lapider
le légat
Mais la ténacité de Grégoire VII, qui alla
jusqu'à faire poursuivre les concubines par la justice
laïque, rétablit peu à peu le célibat
ecclésiastique. Avec ses successeurs Urbain II
puis Callixte
II, le mariage des clercs supérieurs
sera déclaré nul et invalidé, et deux conciles
(Latran 1123 et 1139) ainsi que deux synodes (Pise 1135 et Reims
1148) confirmeront cette décision.
La seconde réforme urgente concernait la simonie,
pratique courante de l'achat des biens ecclésiastiques
(fiefs) à l'autorité féodale, par le candidat
le "plus offrant". Le pape Grégoire était
bien conscient qu'à l'origine du nicolaïsme
comme de la simonie se trouvait l'abus, de beaucoup le
plus grave, consistant dans la pratique de l'investiture laïque.
Le mot investiture, rappelons-le, désignait l'acte
par lequel le suzerain propriétaire d'un bien (fief,
dignité, bénéfice) déclarait s'en
dessaisir et le remettre à un vassal. Entre les
deux s'établissait dès lors des relations de supériorité
dans un sens, de subordination dans l'autre. La féodalité
avait mis l'Église sous ce régime : les évêchés
et les abbayes étaient devenues des équivalences
de seigneuries, sur lesquelles les suzerains, puissants seigneurs
et princes, entendaient conserver des droits. Or l'un des droits
revendiqués était celui de choisir les titulaires
des charges d'évêque et d'abbé, et de leur
conférer l'investiture dans le fief attaché
à la dignité.
Grégoire résolut d'en libérer d'abord les
plus hautes dignités de l'Église. Au synode romain
de février 1075, il promulgua
ce décret : "Quiconque à l'avenir recevra
de la main d'un laïque un évêché ou une
abbaye ne sera pas compté parmi les évêques
et les abbés. De même si un empereur, duc, marquis,
comte, ose donner l'investiture d'un évêché
ou de quelque autre dignité ecclésiastique, qu'il
sache que nous lui interdisons la communion du bienheureux Pierre."
Pendant toute la durée de son Pontificat, Grégoire
poursuivit l'exécution de cette double défense avec
une vigueur infatigable que le succès couronna en France
et en Italie, quoiqu'il sût, à l'occasion, tempérer
l'ardeur de son zèle suivant les inspirations de la charité
ou les nécessités de la politique.
5 GREGOIRE ET LA PRIMAUTE DU SPIRITUEL
Le nouveau pape, pénétré
de l'esprit réformiste et clunisien, et ne songeant qu'à
libérer l'Église du joug laïque, voulut limiter
l'absolutisme et réprimer les abus de la tyrannie. Sans
pour autant nier la nécessaire harmonie des pouvoirs du
Sacerdoce et de l'Empire, où le second devait cependant
rester inférieur au premier, le pouvoir royal n'étant
que de nature humaine.
À l'asservissement de l'Église par les princes,
une seule mesure était opposable : le relèvement
de l'autorité pontificale. Dans ses dictatus papæ (Registre
de Grégoire, énumérant les droits du souverain
pontife en 27 points), le pape souligna la primauté
du spirituel. Des deux puissances, sacerdotale et royale,
la seconde devait être placée sous le contrôle
de la première. Le pape se reconnaissait donc le droit
de juger rois et empereurs, voire de les déposer : "
Quand Dieu a donné au bienheureux Pierre le pouvoir de
lier et de délier, Il n'a excepté personne, il n'a
rien soustrait à son pouvoir."
Dans l'esprit de Grégoire, cette suprématie
ne conférait à lui-même aucune souveraineté
temporelle, mais s'opposait à cette notion du droit romain,
sur laquelle s'appuyaient l'empereur et ses partisans, et qui
posait l'origine divine du pouvoir monarchique. Avec le temps,
les idées du pape Grégoire VII triompheront, et
les puissances laïques devront accepter ou subir la tutelle
de l'Église, et non s'imposer à elle.
6 GREGOIRE
ET LA QUERELLE DES INVESTITURES
Les suzerains, considérant évêchés
et abbayes équivalents à des seigneuries, entendaient
donc en choisir les titulaires. Mais la confusion qu'ils entretenaient
entre pouvoirs spirituel et temporel les avait amenés à
s'arroger un second droit : celui d'accorder à leur gré
la dignité
elle-même, par
la remise de la crosse
et de l'anneau,
insignes de l'autorité
épiscopale.
C'est l'Allemagne qui fut le principal théâtre de la
querelle. Le pape y trouva en la personne de l'empereur Henri IV
un adversaire très décidé
à garder le droit de donner et de vendre les dignités
ecclésiastiques de son royaume. Pour l'empereur Henri IV,
qui tenait en son pouvoir la plupart des prélats (abbés
et évêques concessionnaires de fiefs), et qui contrebalançait
ainsi le poids des vassaux laïques indisciplinés,
le décret de 1075 était une forte atteinte à
son autorité. Au début il fit cependant mine de
s'y soumettre, adressant au pape des lettres de repentir.
La soumission était-elle sincère ? Par cette acceptation
du décret pontifical, Henri IV espérait en fait
gagner l'appui de Grégoire VII contre l'opposition de certains
princes saxons, qui tentaient alors de secouer son joug, en avaient
appelé à la puissance du pape, et cherchaient à
le renverser au bénéfice d'un concurrent : Rodolphe de Souabe. Mais voilà
que l'empereur parvint à vaincre la féodalité
allemande. Aussitôt il changea d'attitude, et pour faire
échec au décret pontifical, nomma lui-même
trois prélats en Italie et deux en Allemagne. En vain
Grégoire tenta-t-il de le ramener par une lettre pleine
de bienveillance : l'empereur réunit les évêques
simoniaques allemands à Worms en 1076 et y prononça
la déposition
de Grégoire VII. En réponse,
le pape proclama dans un synode du Latran la déchéance de l'empereur et son excommunication.
En Allemagne, ce fut un signal pour les évêques fidèles
et la féodalité laïque qui, réunis à
Tribur la même
année, décidèrent de remettre le sort de
l'empereur au jugement de l'assemblée d'Augsbourg qui devait
se tenir début 1077 sous la présidence du pape.
Et en attendant, Henri devrait cesser tout exercice du pouvoir.
Devant ce front, l'empereur n'eut d'autre recours que de devancer
sa comparution : il franchit les Alpes et se présenta sous
les remparts du château de Canossa où
se trouvait le pape. Trois jours de janvier 1077 il battra la
semelle dans la neige, attendant que le pontife veuille bien accepter
sa demande de pardon. Grégoire, qui s'était montré
implacable, touché de son repentir le reçut "dans
la grâce de la communion". Sans le savoir, le pape
péchait par excès de charité
7 TRIOMPHE
ET CHUTE DE HENRI IV
L'empereur avait retrouvé la grâce du Baptême,
mais non le pouvoir du souverain, que lui avaient confisqué
ses vassaux. Unissant ruse et force il le conquit à nouveau,
et semblera vainqueur de l'Église en la personne de son
chef, avant de disparaître lui-même, sa personne bafouée
et ses idées balayées.
Les princes féodaux, réunis
à Augsbourg quelques jours plus tard, élirent Rodolphe duc de Souabe empereur de Germanie (1077). Dans la guerre civile
qui s'ensuivit entre lui et Henri IV, il fut plusieurs fois vainqueur,
mais fut tué à la bataille de Mersebourg en 1080.
Henri IV, qui retrouva aussitôt toute sa superbe, somma
Grégoire VII de le reconnaître sous peine d'être
déposé et remplacé. Le pape dut renouveler
contre lui la sentence d'excommunication et de déposition.
En réponse, Henri lui opposa l'antipape Wibert, puis marcha
sur Rome, dont il s'empara après un siège de trois
ans (1084). Il se fit alors couronner dans la basilique du Latran
par l'antipape, qu'il venait d'installer sous le nom de
Clément III.
Réfugié au château Saint-Ange, Grégoire
ne dût son salut qu'au chef normand Robert Guiscard,
qui protégea sa fuite jusqu'au Mont-Cassin puis à
Salerne, où il mourra. Ses dernières paroles furent
" J'ai toujours haï l'iniquité, aussi je meurs
en exil.".
Grégoire VII fut l'une des plus grandes figures du moyen-âge.
Il faut rendre justice à l'austérité de sa
vie et à son extraordinaire énergie que ni l'âge
ni le malheur ne purent faire plier.
Après un bref passage de Victor III sur le trône
de saint Pierre, Otton, le cardinal-évêque d'Ostie,
fut élu sous le nom d'Urbain
II (1088-99).
Il resta fidèle au programme de Grégoire VII, ajoutant
même à la défense de recevoir l'investiture
laïque, celle de prêter serment de vassalité
au suzerain. (1089)
Henri IV, pour sa part, s'obstinait à donner l'investiture
à son gré. En 1090 il marcha encore sur l'Italie,
mais se heurta à la résistance de la comtesse Mathilde
de Toscane, dotée d'une grande autorité et attachée
à la cause pontificale. Le prestige de la papauté
grandit alors : Urbain II renouvela au concile de Clermont (1095)
les décrets contre l'investiture laïque, et son successeur
Pascal III vit la fin du schisme créé par Henri
IV. L'empereur, vaincu, trahi par sa femme et ses fils qui se
retournèrent contre lui, forcé d'abdiquer, mourra
en 1106, en exil, de dénuement et de chagrin.
La réforme de l'Église triomphait : le célibat
des prêtres était restauré, l'investiture
laïque supprimée, et la papauté replacée
au dessus de la puissance séculière.
8 FIN
DE LA QUERELLE DES INVESTITURES
La réforme en Allemagne
Comme son père, Henri V
se montra soumis à l'Église
tant que son pouvoir fut faible. En 1109, de retour à Rome,
il tenta de réimposer ses vues au pape Pascal III (1099-1118).
À Sutri (1111)
le pape, désirant la paix,
proposa une solution inattendue : l'Église, en rendant
au roi tous les biens attachés aux bénéfices
des investitures laïques (les fiefs), ôtait au pouvoir
royal tout droit à l'investiture. Ce faisant l'Église,
en ne conservant que les biens dus à des libéralités
de particuliers et le produit de la dîme, restait
pauvre mais libre. Curieusement, la protestation vint des seigneurs
féodaux, qui n'admettaient pas que l'Église soit
dépossédée au profit du roi, déjà
trop puissant à leur gré. Un différent s'éleva
entre partisans et adversaires d'Henri V qui, furieux, emprisonna
le pape.
En 1115, Pascal III déclara l'investiture laïque entachée
d'hérésie
et excommunia l'empereur. Ses successeurs Gélase II (1118-19) puis Guy de Vienne sous le nom de Calixte II (1119-24) prirent
la même attitude.
Dès son élection Calixte II convoqua un concile
à Reims (1119) et députa une ambassade pour discuter
paix. Henri V fut de mauvaise foi Il fallait en finir : Callixte
II l'excommunia et délia
ses sujets de leur fidélité. La féodalité
allemande déclara qu'elle n'obéirait plus à
l'empereur s'il ne se faisait délier de l'anathème.
Ainsi Callixte II put-il obtenir la signature d'Henri V sur le
Concordat de Worms (1122) solennellement approuvé l'année
suivante au Concile
général de Latran.
Ce concordat fixait que, l'évêque
possédant à la fois évêché et
fief, on lui conférerait, après son élection
par les chanoines de la cathédrale, deux investitures : l'une,
religieuse, par la crosse et l'anneau, donnée par
le prélat délégué du pape; l'autre
féodale, par le sceptre et l'épée, donnée
par l'empereur. Ainsi l'Église germanique dégageait
-elle définitivement son pouvoir spirituel de la servitude
laïque.
En Angleterre, le conflit
de saint Thomas Becket
Lorsqu'en 1154 Henri II,
duc d'Anjou, premier de la dynastie des Plantagenet, monta sur
le trône d'Angleterre, les décisions du concordat
de Worms étaient mal appliquées sur le territoire.
À cette époque les tribunaux ecclésiastiques
n'y étaient pas suffisamment sévères à
l'égard du clergé. Henri II en prit prétexte
pour réduire leurs privilèges : il décida
qu'un officier royal serait adjoint à chacun de ces tribunaux
puis, par l'assemblée
de Clarendon décréta que les évêques
ne pouvaient quitter le royaume sans permission royale ni ne pouvaient
faire appel à Rome. Enfin que le roi percevrait les revenus
des prélatures vacantes, et que les élections se
feraient avec son assentiment, assorties du serment de vassalité
et de fidélité. Pour faire agréer cette politique,
Henri II comptait sur le primat Thomas Becket, son ancien chancelier.
Thomas Becket (1117-70)
était né à Londres. Son père, Gilbert,
bailli royal, était fils d'un bourgeois de Rouen et d'une
bourgeoise de Caen. Sa mère, dit-on, était une musulmane
convertie. Thomas avait été précepteur d'Henri
II qui, dès son avènement en 1154 le prit pour chancelier.
Il avait été ordonné diacre mais menait la
vie de la cour, et fut pendant huit ans le ministre zélé
de ce roi, le plus autoritaire que l'Angleterre ait connu au moyen-âge.
Henri II crut bien faire en lui faisant accepter le siège
épiscopal vacant de Cantorbéry (1162). Thomas donna
aussitôt sa démission de chancelier, disant qu'il
ne pouvait servir deux maîtres, et se montra dès
lors le défenseur acharné des droits du clergé
contre la prérogative royale. Les Constitutions de Clarendon (1164) occasionnèrent la brouille entre le roi
et lui. Thomas, d'une sainteté rigide, contresigna à
regret les articles de Clarendon puis, devant le mécontentement
du pape Alexandre III (1159-81),
il retira son approbation. Sommé de comparaître en
jugement, il interdit aux évêques d'y prendre part
et en appela à Rome. Condamné pour trahison, il
s'enfuit la nuit suivante vers la côte flamande, d'où
il rejoignit la France où, pendant six ans, il s'adonna
à une vie d'ascèse et d'études théologiques.
Le roi, furieux, fit chasser d'Angleterre tous ses parents et
confisqua ses biens.
Henri II ayant, en l'absence de l'archevêque de Cantorbéry,
associé son fils à la couronne, Thomas sanctionna
les prélats ayant assisté à la cérémonie
: il excommunia deux évêques, en déposa deux
autres. Le pape le soutint énergiquement, mais sans aller
à la rupture avec Henri II, de peur qu'il ne s'alliât
avec l'empereur d'Allemagne Frédéric Ier dit Barberousse.
Grâce à une médiation du roi de France Louis
VII, une entrevue eut lieu à Fréteval en 1170,
entre Becket et le roi, qui l'autorisa à rentrer en Angleterre.
Il revint à l'archevêché de Cantorbéry,
mais maintint son excommunication. Henri II s'écria : "Eh
quoi! parmi tous ces lâches que j'ai nourris, aucun ne me
vengera-t-il de ce misérable clerc ?" Quatre courtisans
assassinèrent Thomas Becket à Cantorbéry,
devant l'autel de sa cathédrale (29/12/1172).
Le pape Alexandre III exigea des réparations publiques.
Le roi fit amende honorable dans l'église d'Avranches et
retira les articles de Clarendon. Quant à Thomas Becket,
il fut dès lors vénéré comme saint
et martyr.
9 VIE
INTERIEURE DE L'ÉGLISE
Durant la féodalité, la vie de l'Église s'est
aussi manifestée dans une lente évolution, témoin
d'une recherche de perfection, des signes de la Grâce que
sont les Sacrements. Recueillement, solennité, beauté,
unité furent les qualités recherchées qui,
pour être des valeurs temporelles, n'en sont pas moins favorables
à une plus profonde communion avec Dieu.
Le Baptême
Dès le VIII° siècle,
le Baptême fut conféré par infusion de l'eau.
Les baptistères devinrent donc inutiles et furent remplacés
par des fonts-baptismaux placés
à l'entrée de l'église paroissiale.
L'Eucharistie
Avant le IX° siècle,
de notables différences existaient dans les liturgies particulières.
Elles disparurent au moyen-âge; la liturgie romaine,
introduite par Charlemagne, domina en Occident, comme celle de
Constantinople en Orient. En Espagne, la liturgie mozarabique
(chrétienté sous domination des Arabes maures) demeura
cependant à Tolède jusqu'au XI° siècle,
et celle de saint Ambroise fut maintenue à Milan. Le IX°
siècle vit aussi, chez les Slaves, la création d'une
nouvelle liturgie, uvre de saint Méthode.
À partir du IX° siècle, les conciles se plaignirent
du peu de zèle des fidèles à recevoir la
sainte Communion, et imposèrent la réception du
Sacrement trois fois l'an au minimum. On prit l'usage du pain azyme,
ce qui fut l'un des griefs des Grecs contre les Latins. On remplaça
le pain divisé par de petites hosties, que le
célébrant déposa sur les lèvres du
communiant pour éviter les profanations. On communiait
fréquemment sous les deux Espèces, et pour communier
au Sang on se servait d'un chalumeau de métal précieux.
Le latin resta, en Occident, la langue liturgique de tous
les Sacrements. La messe "privée" (du prêtre
seul) se généralisa en Occident, bien que certains
conciles particuliers la prohibèrent. On exigea au moins
la présence d'un assistant et l'on interdit aux prêtres
de célébrer plus d'une messe par jour.
La Pénitence
La pénitence dite "publique"
fut très adoucie; elle ne subsista que pour les crimes
publics, auquel cas on ne se contentait pas d'inviter le pécheur
à la pénitence : on l'y obligeait par des condamnations
ecclésiastiques et, au besoin, par le recours à
la puissance séculière.
Les fautes privées étaient confessées au
prêtre et expiées par pénitence privée.
Le temps plus particulièrement réservé à
la pénitence était le carême,
du mercredi des cendres à l'absolution donnée le
Jeudi Saint. Les livres
pénitentiaux, nombreux,
dirigeaient les prêtres dans l'imposition de la pénitence,
privée ou publique, mais les différences de "tarif"
existant d'un livre à l'autre amenèrent un relâchement
tel que pape et évêques durent réagir. Sans
doute proportionnées aux errements de l'époque,
les pénitences usuelles étaient le jeûne,
les pèlerinages, la flagellation et la réclusion
dans un cloître. L'usage de l'aumône aux uvres s'y
substitua peu à peu.
Le pouvoir disciplinaire de l'Église s'exerça aussi
contre les crimes des souverains et des princes. L'excommunication
frappait le coupable, qui voyait ses relations avec l'Église
rompues. L'interdit frappait le territoire, sur lequel
il était défendu de célébrer les Sacrements,
y compris l'Eucharistie; mais là encore la rigueur s'adoucit
très vite, permettant d'y administrer le baptême
et l'extrême-onction.
La Prédication
L'obligation de prêcher
aux fidèles dut très souvent être rappelée
aux prêtres par les conciles. On comprend leur scrupule
lorsqu'on sait qu'ils devaient s'adresser au peuple en latin.
C'est Charlemagne et les conciles de l'empire franc qui conseillèrent
enfin l'emploi de la langue
vulgaire.
Le chant ecclésiastique
C'est Charlemagne encore qui,
en même temps que la liturgie de Rome, introduisit le chant romain dans son empire,
et qui fonda, à Metz, à Strasbourg et au monastère
de Saint-Gall, des écoles de chantres. Au début
du IX° siècle, le chant
grégorien fut perfectionné par l'invention d'une
portée à quatre lignes. Sous Pépin-le-Bref
étaient apparues en Occident les premières orgues,
don de l'empereur de Constantinople, et qui furent installées
à Compiègne. Les artistes au service de son fils
Charlemagne en construisirent de semblables à Aix-la-Chapelle,
et bientôt les principales églises de l'empire en
possédèrent.
Les fêtes et le
jeûne
Le nombre des fêtes s'accrut
durant cette période; on célébra celles des
Apôtres, des
Évangélistes,
des Saints-Innocents, de l'Invention (découverte)
de la Sainte-Croix. D'une façon générale on
célébra également les patrons de chaque église
et, en beaucoup de lieux, saint
Laurent et l'archange
Michel.
À partir du VIII° siècle s'instaurèrent
les fêtes de l'Assomption, de l'Annonciation
et de la Purification,
déjà établies depuis longtemps en Orient.
Le culte des saints se manifestait surtout par les pèlerinages vers leurs tombeaux.
Après les Lieux
Saints, les plus célèbres
étaient le sanctuaire de saint
Jacques de Compostelle
en Espagne, et le tombeau de saint Martin, aux portes de Tours. La Toussaint fut
instituée au IX° siècle, et, vers la fin du
X°, Odilon, abbé de Cluny, établit dans son
monastère la commémoration des morts qui, le lendemain
de la Toussaint, devint bientôt populaire dans toute la
chrétienté. C'est aussi vers cette époque
que fut institué le jeûne des Quatre-Temps,
et que celui qui précède Pâques fut fixé
à quarante jours.
Les chrétiens de ce temps avaient une très grande
dévotion pour les reliques, quelques-uns allant même jusqu'à
s'en procurer par des moyens illicites. Parfois aussi des faussaires
abusaient de la crédulité publique pour faire un
commerce sacrilège de reliques apocryphes. D'autre part,
le peuple rendait trop facilement un culte au personnes pieuses
décédées. Pour obvier à cet inconvénient
il fut décidé que primo chaque évêque
pour son diocèse, secundo les conciles pour les
provinces, tertio le pape et le concile romain pour l'ensemble
de l'Occident, seraient les seuls juges compétents en la
matière. La première canonisation de ce genre fut
celle de saint Ulrick, évêque
d'Augsbourg, qui fut prononcée par le concile de Latran
de 993. Depuis cette date, la décision de placer
un défunt au nombre des saints appartient au pape.
CONCLUSION
L'Église a donc recouvré une vigueur morale qu'elle
avait en partie perdue pendant une période de tiédeur.
Une période qui ne fut un exemple ni pour les chrétiens
ni pour le monde, et qui fut en partie responsable du schisme
de l'Église d'Orient. Trois papes ont mis leur énergie
au service d'une détermination : rendre son âme à
l'Église. Léon IX s'attaqua à la simonie
et au mariage des prêtres, maux rampants qui rongeaient
le clergé. Nicolas II parvint à fixer le décret
qui régira l'élection des papes jusqu'à nos
jours. Saint Grégoire VII enfin, l'une des plus nobles
figures de cette époque médiévale, réforma
le clergé, rétablit la primauté du spirituel,
et combattit victorieusement la pratique séculaire des
investitures laïques.
Ces deux dernières actions, qui touchaient à l'invisible
frontière séparant les pouvoirs spirituel et temporel,
attirèrent l'attention des rois. Et nous allons voir ceux-ci,
la crainte favorisant le durcissement des attitudes, vouloir imposer
leur propre primauté sur les papes.
"Moi, Callixte, évêque,
serviteur des serviteurs de Dieu, je vous accorde, à vous
mon cher fils, Henri, par la grâce de Dieu empereur auguste
des Romains, que les élections des évêques
et des abbés du royaume d'Allemagne, qui appartiennent
au royaume, se fassent en votre présence, sans simonie
et sans aucune violence. S'il s'élève quelque différend
entre les parties, vous devrez, sur le conseil et le jugement
du métropolitain et des évêques de la province,
donner votre assentiment et prêter secours à la partie
qui en sera la plus digne. L'élu recevra de vous les régales
par le sceptre, sans aucune contrainte, à l'exception de
celles qui appartiennent à l'Église romaine, et
vous rendra les devoirs qu'il doit vous rendre à cause
d'elles. Celui qui, dans les autres parties de l'empire, aura
été déjà sacré, recevra de
vous les régales par le sceptre, sans aucune contrainte,
dans le délai de six mois. Dans les circonstances où
vous aurez à m'adresser des plaintes ou a me demander aide,
je vous secourrai selon le devoir de ma charge. Je vous donne
une paix sincère à vous et à tous ceux qui,
au cours de cette querelle, sont encore ou ont été
de votre parti."
"Moi, Henri, par la grâce de Dieu empereur auguste
des romains, pour l'amour de Dieu, de la sainte Église
romaine et du seigneur pape Callixte, et pour le salut de mon
âme, je laisse à Dieu et à ses saints apôtres
Pierre et Paul toute investiture par l'anneau et la crosse, et
j'accorde que, dans toutes les églises de mon royaume ou
de mon empire, les élections soient faites selon les règles
canoniques et que la consécration soit libre. Je restitue
à la Sainte Église romaine ceux des biens et des
régales appartenant à saint Pierre qui, depuis le
commencement de cette querelle jusqu'à aujourd'hui, lui
ont été enlevés soit pendant le vivant de
mon père, soit pendant le mien, et que je détiens;
quant à ceux que je ne possède pas, je ferai tous
mes efforts pour qu'ils soient fidèlement restitués.
Je rendrai de même, avec le conseil des princes et conformément
à la justice, les biens des autres églises, des
princes, des clercs et des particuliers, qu'ils ont perdus dans
le cours de cette querelle et que je détiens ; quant à
ceux que je ne possède pas, je ferai tous mes efforts pour
qu'ils soient fidèlement restitués. J'accorde une
paix sincère au pape Callixte et à la Sainte Église
romaine et à tous ceux qui sont ou ont été
de son parti. Je secourrai fidèlement l'Église romaine
dans toutes les circonstances où elle me demandera mon
aide, et je lui rendrai la justice qui lui sera due, toutes les
fois qu'elle m'adressera une plainte."
(Monum. Germ. hist., LEGES, t.II, p. 76.
Trad. U. Robert, Hist. du pape Callixte II, pp.
146-148)
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