Maranatha ! : Chapitre 19

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les fruits du Concile de Trente
par René Seignette de l'Association canonique saint Charles Borromée

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Examinons l'épanouissement de l'Église, arbre de Vie qui au XVII° siècle se pare de nouveaux rameaux, bourgeonne, fleurit, et dont les fruits peuvent être considérés comme ceux du concile de Trente.
Des ordres se réforment, des congrégations naissent, des orateurs subjuguent leurs auditoires, des missionnaires portent la Bonne Nouvelle en de lointaines terres. Partout des hommes et des femmes, voués au service de Dieu, travaillent à pleins bras la pâte de l'Église du Christ : revenant vers l'austérité première faite d'amour et de pauvreté, venant en aide à la formation des esprits et aux maux du corps, priant, soignant, écrivant, prêchant, ils uvrent pour la gloire du Créateur en sa cité terrestre. À travers eux l'Esprit Saint est à l'oeuvre.
Nous avons vu l'ouvrage de deux saints évêques : Charles Borromée et François de Sales. Voyons celles de pieux ecclésiastiques, tels Vincent de Paul, le Cardinal Pierre Bérulle, l'abbé Jean-Jacques Olier.
Nous avons vu éclore la Compagnie de Jésus, et Jeanne de Chantal fonder avec l'aide de François de Sales l'ordre de la Visitation. Voyons se réformer les anciens ordres tandis que de nouveaux voient le jour; que les congrégations, abeilles fécondes, dispensent le miel de la charité; que se multiplient les ouvriers dans la vigne des missions; que la Parole qui tranche du péché tombe des chaires comme le "glaive" de saint Paul.

1 LE RENOUVEAU DU CLERGE

Le concile de Trente s'était donné pour objets : d'une part de préciser les définitions du Dogme; d'autre part, de prendre des Décrets disciplinaires applicables tant aux laïques qu'au clergé. Ce sont les résultats de cette transformation du clergé qu'il s'agit bien d'examiner ici.
Le concile s'étant tenu de 1545 à 1563, les "fruits" recueillis le furent principalement sous le pontificat des papes successeurs de Sixte-Quint. Rappelons que leurs noms sont réunis en annexe du chapitre traitant de la Réforme protestante en France.
La réformation, comme se doit, concerna d'abord le choix des évêques, trop souvent nommés au bon vouloir du roi parmi les cadets de bonnes familles. En France,
Richelieu voulut "mettre de l'ordre dans l'Église comme dans l'État" et n'hésita pas pour cela à prendre les conseils d'un saint homme comme Vincent de Paul. Oeuvrant à l'amélioration, les évêques s'appliquèrent à leur tour à veiller à la formation de leur clergé. À cette époque la misère des curés était grande; on ignore trop que la plupart, après leur messe, devaient pour vivre travailler à toutes sortes de métiers, ne pouvant même, bien souvent, se procurer une soutane neuve. Mais saint Paul n'en fit-il pas autant ? On peut considérer que, par un juste retour des choses, c'est grâce à cet exemple, à cette humilité, que le peuple à son contact conserva la foi et la pratique religieuse.
Mais il convenait cependant de rendre sa dignité au ministère, et assurer une meilleure formation des prêtres, ne serait-ce que pour leur permettre de faire face aux controverses protestantes. C'est ce à quoi s'attachèrent les initiateurs des mouvements réformateurs et des uvres nouvelles.

2 LA REFORME DANS LES ORDRES ANCIENS

Comme l'eau use la pierre en façonnant vasques de roches et galets des grèves, le temps émousse la plus dure volonté humaine. Même celle d'hommes tels que moines mendiants ou contemplatifs. Et l'habitude ajoute, à cette usure, celle de l'acuité du regard. Il fallut çà et là un il et un jugement neufs pour saisir l'ampleur du danger et imaginer le remède. Ainsi parurent Thérèse d'Avila, Jean de la Croix, Mathieu de Bassi, l'abbé de Rancé, François Amet, Mathieu de Saint-François

Carmélites
L'ordre des Carmélites avait été fondé en 1451 par Jean Soreth, le général des carmes, qui donna à ces religieuses une règle analogue à celle adoucie des carmes conventuels. Approuvé par le pape Nicolas V, l'ordre se multiplia rapidement, principalement aux Pays Bas et en Espagne. Au XVI° siècle sainte Thérèse, après avoir vécu vingt-sept ans au couvent de l'Incarnation d'Avila, en Castille, conçut le dessein de fonder un monastère où la règle serait appliquée selon l'austérité primitive des carmes.
Sainte Thérèse d'Avila (1515-82), d'une foi ardente et d'une fine intelligence, voulant se soustraire aux vanités du monde, était entrée au carmel d'Avila où elle fit profession à l'âge de dix-neuf ans. Là, sa vie fut bientôt marquée par l'ardeur de ses pratiques religieuses. Mais aussi par d'étranges maladies qui ruinaient sa santé, des visions et des extases qui la plaçaient en présence du Christ. Et, plus tard, par un long combat en négociations pour réformer les monastères de son ordre et en fonder de nouveaux.
Avec la protection de son évêque, et malgré mille difficultés et embûches, elle fonda d'abord dans cette même ville d'Avila le
couvent de Saint-Joseph qui fut le berceau des carmélites réformées, approuvées par Pie IV en 1562. Puis elle voyagea beaucoup. La réforme qu'elle introduisit dans les carmels d'Espagne fut adoptée par la plupart des carmélites du monde entier. En vingt ans elle fonda 17 monastères de femmes, et 15 d'hommes avec le concours de saint Jean de la Croix.
Ceci explique pourquoi l'Espagne l'a choisie pour patronne, avec saint Jacques, le "frère" du Seigneur venu jusqu'à Compostelle, et pourquoi l'Église l'a nommée la Vierge séraphique. Dans leur querelle sur le quiétisme (chapitre "nouvelles hérésies"), Bossuet et Fénelon s'inclinèrent tous deux devant son autorité, et Rome lui a décerné, par une exception unique à l'époque, le titre de docteur. Il faudra attendre sa lointaine fille du carmel de Lisieux, sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus, pour que la distinction soit renouvelée par Jean-Paul II.
Pour sa part l'Académie espagnole considère les écrits de sainte Thérèse d'Avila, pourtant tracés à la hâte et souvent sous l'empire d'intolérables souffrances physiques, comme les plus beaux monuments de la langue castillane. Ainsi, sont reconnus chefs d'oeuvres de doctrine et de style : le Chemin de la Perfection et le Château de l'âme. Citons encore, d'une lecture plus aisée, la Vie de la sainte écrite par elle-même. D'elle est cette maxime : "Que rien ne te trouble, rien ne t'épouvante; Dieu seul suffit."
Parmi les figures de sainte Thérèse que l'on doit à la statuaire, la plus célèbre est bien celle du Bernin, en l'église Santa Maria della vittoria à Rome : Thérèse est en extase lorsque l'ange de Dieu perce son coeur d'une flèche. "la douleur était si vive" dit-elle, "qu'elle m'arrachait des gémissements, mais accompagnée d'une telle volupté que j'aurais voulu qu'elle ne cessât jamais."
La réforme de sainte Thérèse d'Avila fut introduite en France par
Mme Acarie qui prit le voile carmélite sous le nom de Marie de l'Incarnation, puis elle fut propagée par le cardinal de Bérulle. Louise de Lavallière et Louise de France, troisième fille de Louis XV, s'y retireront pour revêtir la robe de bure, le voile noir et le manteau de laine blanche, anonymes carmélites dans l'un des quatre-vingt monastères que l'ordre possédait en France
Si les carmélites n'usent plus de la discipline trois fois par semaine, comme elles le firent longtemps, elles pratiquent toujours et en toute rigueur l'abstinence, et ne peuvent rien posséder qu'en commun. Leur clôture est rigoureuse; toujours invisibles elles ne parlent aux visiteurs qu'à travers une grille doublée d'un rideau.
Carmes
C'est d'après les conseils et sous l'influence de sainte Thérèse d'Avila que l'ordre des Carmes fut réformé par saint Jean de la Croix (1564). Avec ceux des Franciscains, des Dominicains et des Ermites de saint Augustin il constitue les quatre grands ordres mendiants confirmés par le concile de Lyon (1274) (Chapitre 12 § 1).
Au XV° siècle un certain relâchement s'était manifesté dans l'ordre, qui s'était traduit, avec l'accord du pape Eugène IV d'ailleurs, par l'allégement de la règle du silence et l'usage de la viande trois fois par semaine. Les religieux préférant cependant conserver l'ancienne règle le purent, et furent nommés observantins, tandis que ceux appliquant les adoucissements prirent le nom de conventuels. Un retour à plus de rigueur fut donc l'objet de la réforme opérée par saint Jean de la Croix.
Saint Jean de la Croix (1542-91), théologien espagnol, entra dans l'ordre des Carmes à 21 ans où il se signala par sa douceur et sa gentillesse, mais aussi par ses austérités. Quatre ans plus tard il rencontra sainte Thérèse, qui le persuada donc d'appliquer à son ordre les réformes qu'elle-même avait données au sien. Lui aussi connut les pires difficultés, y compris le séjour en cachot, avant de pouvoir fonder l'ordre réformé des carmes déchaussés (1580). Ses ouvrages mystiques furent traduits en français dès 1694. Benoît XIII le canonisa en 1726.
Les carmes de la nouvelle observance, que
Clément VIII affranchit en 1593 de toute dépendance à l'égard de l'ancien ordre, s'engagèrent à vaquer en simples sandales de cuir (d'où leur nom de déchaux ou déchaussés), en manteau brun et capuce blanc. Ils prirent également l'engagement de se lever à minuit pour célébrer l'Eucharistie, de jeûner fréquemment et de s'abstenir de viande toute l'année. Leur exemple conduisit les conventuels à opérer un retour vers la règle ancienne et, au XVII° siècle, plusieurs réformes furent accomplies en ce sens parmi les couvents de cette observance (en 1604, 1619 et 1633).
Franciscains
Une fraction de l'ordre des frères mineurs de saint François d'Assise, ou franciscains, sous la conduite de Mathieu de Bassi frère de la réforme des observantins, avait résolu elle aussi de rendre à la règle de saint François toute sa rigueur primitive. Pour se reconnaître, les frères adoptèrent un capuce (capuchon) plus ample et plus pointu que celui de leurs confrères. D'où leur nom de capucins. Ils furent encouragés par Clément VII dès 1526 qui, par une bulle de 1528 les autorisa à porter ce nouvel habit et à demeurer dans des ermitages, mais qui les laissa sous la juridiction des observantins. Ce qui fut source de toutes les difficultés pour l'ordre naissant, car ils se virent bientôt en butte aux persécutions de Jean de Fano, le provincial observantin de l'ordre Les novices affluèrent cependant, et le nombre de maisons augmenta. La règle, ébauchée après la bulle, fut complétée en 1536, puis 1575, dans toute la rigueur franciscaine.
En
1608, Paul V déclara les capucins "vrais fils de saint François", et en 1619 les affranchit enfin de toute obéissance envers le général des observantins. Ce fut alors l'essor.
Le nouvel ordre des
capucins apparut en France, autorisés par Grégoire XIII, d'abord à Meudon, puis rue Saint-Honoré. Fort appréciés dans la classe populaire, dont ils partageaient la pauvreté, ils furent présents dans toutes les oeuvres destinées à protéger la foi et soulager la misère. À Paris, où ils ne ménageaient pas leur dévouement, ils prirent par exemple l'habitude de courir éteindre les incendies. Des esprits remarquables portèrent aussi l'humble habit à capuce, tel le Père Joseph (Leclerc du Tremblay) l'ami et confident de Richelieu. Les capucins posséderont, jusqu'à la Révolution, quatre cents couvents, dont l'un est l'actuel Lycée Condorcet. Une de leurs chapelles est devenue l'église de Saint-Louis-d'Antin.
Trappistes (cisterciens)
Armand-Jean de Rancé (1626-1700), filleul du cardinal de Richelieu, tonsuré à l'âge de dix ans, devenu chanoine de Notre-Dame de Paris, prieur de deux abbayes, abbé commendataire de trois autres dont la Trappe, ne s'en livra pas moins à une vie de plaisirs et de dissipations peu compatible avec son état.
Plus tard archidiacre de l'évêque de Tours, docteur en Sorbonne, député à l'assemblée du clergé, aumônier du duc d'Orléans, il semblait appelé aux plus grands honneurs lorsqu'en
1657, sur les conseils de quelques évêques, il résolut de réformer son existence et de se donner entièrement à Dieu. Renonçant à tous ses bénéfices sauf l'abbaye de la Trappe, il s'y retira et envisagea aussitôt d'y réintroduire la règle d'origine, celle établie par Saint Benoît : prière, silence, travail manuel et isolement complet du monde.
Critiqué de son initiative par les bénédictins, attaqué par les jansénistes, attristé par le refus du pape d'étendre la réforme à tout l'ordre de Cîteaux, Dom de Rancé mourut à la Trappe, couché sur la paille et la cendre, entre les bras de son ami l'évêque de Sées. Il était demeuré toute sa vie lié à Bossuet et le duc de Saint-Simon, et laissa une oeuvre écrite remarquable.
La Trappe fut bâtie à Soligny-la-Trappe, d'un mot percheron signifiant "degré", dans le sens d'élévation, les lieux étant adossés aux collines du Perche. L'abbaye appartient à l'ordre de Cîteaux. Elle avait été fondée en 1140 par le sire de Rotrou et, au XVII° siècle, avait abandonné beaucoup de son austérité primitive lorsque son abbé, Dom de Rancé , décida de réformer la règle.
À titre d'exemple de vie monacale, décrivons sommairement celle pratiquée à la Trappe. L'existence y est réglée heure par heure. Couchés à 7h en hiver, 8h en été, les religieux se lèvent toujours à 2h pour chanter matines et laudes. Abandonnant toute occupation, les trappistes se rendent en silence à la chapelle, à peu près toutes les trois heures, pour prier et chanter ensemble : matines et laudes avant l'aurore, prime à 6h, tierce à 9h, sexte à midi, none à 15h, vêpres vers 18h, complies juste avant le coucher. À complies est chanté le Salve Regina , dans la chapelle sans lumière, devant la statue de la Vierge seule éclairée.
Aucun trappiste n'est exempt du travail manuel, lequel est proportionné aux forces de chacun : travaux de la terre, métiers et industries diverses, tout est accepté par les trappistes. Au siècle dernier, ils se sont rendus célèbres par d'utiles travaux de défrichement, d'assèchement et d'assainissement dans les Dombes, alors immenses marécages de Bourgogne, comme dans la campagne romaine et en Algérie. En période de chaleur, ils prennent une heure de sieste l'après midi.
Les trappistes prient, mangent et dorment en commun. Ils couchent sur une paillasse piquée, tout habillés, et recouverts d'une simple couverture de laine. À midi chacun reçoit une écuelle de potage, une assiette de légumes, quelques fruits, une livre de pain et un pot de bière. Privation de vin, de poisson et de viande. Le pape Léon XIII leur a permis l'usage d'un peu de beurre et d'huile. Le jeûne va du 14 septembre, fête de la Sainte Croix, à Pâques. Ayant fait vu de silence, ils ne parlent que selon la plus stricte nécessité, ou sur autorisation de l'abbé.
Le gouvernement est familial : l'abbé est aidé par un prieur, un économe et un maître des novices. Les religieux portent une ample robe nommée "coule" faite de bure, grossière étoffe de laine, à larges manches et capuche. La coule des pères de choeur est blanche, et celle des frères convers, brune. À leur mort, les trappistes sont enterrés autour de la chapelle, dans leur coule, sans cercueil.
Citons enfin, parmi les ordres anciens réformés, les
Augustins déchaussés, établis en France en 1596 par François Amet et Mathieu de Saint-François. Ils ont uvré au XVI° siècle dans les missions et les Universités. Au XVII° ils possédaient 2000 couvents dont 120 en France.

3 LA CREATION D'ORDRES NOUVEAUX

L'Église médiévale avait vu se développer une intense vie intérieure, l'Esprit poussant des âmes telles que Robert de Molesmes, Bernard, François et Claire d'Assise, Dominique et d'autres à développer le monachisme bénédictin. Ce même mouvement se poursuivra, remettant sans cesse l'ouvrage sur le métier. Les nouveaux artisans en seront encore des saints : François de Paule, Angèle de Mérici, Jean de Dieu, Jeanne de Chantal, Alphonse de Liguori
Minimes
Cet ordre eut pour fondateur saint François de Paule, et fut institué sous le nom d'ermites de saint François d'Assise.
Saint François de Paule (1416-1508), entré dans l'ordre des franciscains à l'âge de treize ans, se retira six ans plus tard dans une grotte de la côte calabraise, son pays natal. Quelques disciples s'étant soumis à sa direction, il leur donna une règle très sévère et les nomma minimes pour les rappeler à l'humilité. Adonnés à la contemplation et à l'étude, leur devise était : Caritas. Le pape Sixte IV approuva l'ordre en 1474, et les constitutions des minimes, approuvées en 1502 par Alexandre VI, furent calquées sur la règle des frères mineurs en leur imposant un carême permanent.
Louis XI roi de France, agonisant, et qui avait entendu vanter la sainteté et les miracles de François de Paule, le fit venir à Plessis-les-Tours et le supplia de prolonger sa vie. Sagement, François se contenta de l'aider à trépasser plus chrétiennement qu'il n'avait vécu. Grâce aux libéralités de Charles VIII, édifié par la mort du roi son père, le premier monastère de minimes en France fut bâti à Plessis-les-Tours. Saint François de Paul y mourra.
Ursulines
L'ordre des religieuses de sainte Ursule fut fondé par sainte Angèle de Mérici, de Brescia, en 1506. Il avait pour vocation le soin des malades, l'instruction et l'éducation des jeunes filles et la sanctification personnelle de ses membres. Paul III en approuva la règle. Les religieuses furent astreintes à la vie communautaire. Grâce à saint Charles Borromée l'ordre se répandit rapidement en Italie, puis en Avignon avant que, protégé par Marie de Médicis, il gagne le reste de la France. De là il se répandra en Allemagne et dans le monde entier. Précisons que les communautés enseignantes, qui seront fondées sous le même nom au XIX° siècle, n'auront que de lointains rapports avec l'ordre de sainte Ursule.
Frères de la Charité
Leur fondateur Saint Jean de Dieu (1495-1550), laïc portugais, mena une vie fort agitée, tour à tour berger, soldat, intendant, colporteur, et parcourut ainsi la Hongrie, l'Afrique du Nord et le sud de l'Espagne Il se convertit à quarante ans, et se voua dès lors au service des pauvres et des malades. Avec les aumônes qu'il recueillit, il fonda en 1540 un hôpital, où il conçut les premières bases de l'ordre qui porte son nom.
Les
frères de Saint-Jean de Dieu ou de la Charité, furent approuvés dans leurs constitutions par Pie V en 1571. Les frères, outre les trois voeux de religion, faisaient celui de se consacrer au service des malades. S'il y avait parmi eux quelques prêtres, la majorité de l'ordre devait toujours être composée de laïques. L'institut prit une grande extension en Espagne et au Portugal. Introduit en France en 1601, il fut autorisé par Henri IV puis par son fils Louis XIII, et donna son nom à l'hôpital de la Charité qu'il créa à Paris. Les frères de la Charité établirent bien d'autres maisons de santé, asiles et hospices pour enfants infirmes avant d'être dispersés, comme tous les autres ordres et instituts, par la Révolution.
Religieuses de la Visitation ou Visitandines
Nous avons cité (Chap.17 § 7) cet ordre fondé en 1610 par saint François de Sales et sainte Jeanne de Chantal, dont l'objet était de visiter les pauvres afin de leur porter des secours spirituels et corporels. Les événements en firent un ordre cloîtré, consacré à la prière, à la récitation de l'office et à l'éducation des jeunes filles. La supérieure générale, résidant à Annecy, accordait à chaque monastère son autonomie sous la juridiction des évêques. S'il n'y avait que peu d'austérité corporelle de règle, on s'attachait par contre beaucoup aux vertus de modestie, de simplicité, d'obéissance et de ferveur.
Sainte Jeanne de Chantal (1572-1641) la fondatrice, mariée à vingt ans, avait perdu très tôt son mari qu'elle aimait profondément et qui, blessé à la chasse, mourut entre ses bras. Elle s'enferma alors, en Bourgogne, dans la solitude intérieure, consacrant son temps à la prière, aux uvres de charité et à l'éducation de ses quatre enfants. En 1604, saint François de Sales, évêque de Genève, vint prêcher à Dijon. Ce fut pour elle une illumination : elle se mit sous sa direction spirituelle et obtint ensuite son aide pour fonder à Annecy la congrégation de la Visitation de Marie, qui comprenait à sa mort 87 couvents. Elle vint elle-même durant trois ans diriger à Paris la maison qu'elle avait établie dans le faubourg Saint-Antoine. Très attachée aux siens elle fut éprouvée par les décès de certains de ses enfants et dut lutter contre une tristesse et des scrupules que son énergie parvint à surmonter. Elle fut emportée brutalement au cours d'une visite de ses couvents. Déclarée bienheureuse par Benoît XIV, elle a été canonisée par Clément XIII. Elle fut la grand-mère de Madame de Sévigné.
Rédemptoristes
L'ordre du Saint-Rédempteur fut fondé par saint Alphonse de Liguori (1696-1787), un missionnaire de murs sévères, qui prêcha d'abord de nombreuses missions avant de fonder, en 1749, son ordre destiné à l'enseignement et à la propagation de la foi, et uvrant ainsi à l'instruction des pauvres et des paysans. Nommé évêque par Clément XIII en 1762, il se démit de ses fonctions treize ans plus tard, à 79 ans, pour se retirer dans le couvent de son ordre, où il mourut. Béatifié par Pie VII. Il sera canonisé par Grégoire XVI en 1839 et déclaré docteur de l'Église par Pie IX. Parmi ses oeuvres, il faut citer sa Théologie morale, ouvrage encore réédité en italien.

4 L'APPARITION DES CONGREGATIONS

Toujours nées du souci de réforme voulu par le concile de Trente, voici qu'apparaissent les congrégations. Un visage, aussitôt, vient à l'esprit : celui de saint Vincent de Paul.
Mais en quoi une congrégation, du point de vue canonique, diffère-t-elle d'un ordre ? En ceci qu'une congrégation religieuse associe des membres, hommes ou femmes dont les vux ne sont pas "solennels" mais "simples", soit temporaires soit perpétuels, ou même ne sont liés que par un engagement ou une promesse d'obéissance n'allant pas jusqu'au vu.
Toute congrégation doit voir ses statuts approuvés par l'évêque du diocèse, puis celle du pape lorsqu'elle a pris une certaine importance. Au plan civil, elle est à présent soumise à la loi du 1er juillet 1901 relative au contrat d'association.

5 CONGREGATIONS VOUEES A L'INSTRUCTION DU CLERGE

Cet objet était le premier peut-être, par l'urgence, dans l'esprit des Pères du Concile. De grands noms de fondateurs y sont attachés : Philippe de Néri, Pierre Bérulle, Jean Eudes.
Oratoriens
Les Pères de l'Oratoire, voués à l'enseignement, le furent aussi aux missions et à la prédication. Deux congrégations portaient ce nom, l'une en Italie, fondée par saint Philippe de Néri, celui-là même qui assista Pie IV dans ses travaux de réforme de l'Église (voir Chap.17 § 5), l'autre en France, fondée par le Père de Bérulle.
Saint Philippe de Néri (1515-95) fit ses études à Rome, puis vendit ses livres pour se consacrer au service des malades et des pauvres. En 1548, il établit la confrérie et l'hôpital de la Sainte-Trinité pour l'assistance des indigents. Ordonné à trente six ans, Philippe se joignit d'abord à quelques prêtres séculiers qui vivaient ensemble dans la maison dite "de saint Jérôme", mais bientôt il réunit de jeunes ecclésiastiques qu'il chargea de faire des prédications publiques dans les rues de Rome. Le peuple les nomma les oratoriens. Le fondateur ratifia le nom et désigna sa congrégation l'Oratoire de Rome. Il n'y admit que des prêtres qui s'engageaient à vivre pauvrement dans l'étude et dans la pratique de la charité, sans toutefois prononcer de vu. Grégoire XIII, approuvant l'institution, lui donna la maison et l'église de Sainte-Marie-de-la-Vallicelle à Rome.
Le nouvel institut s'étant rapidement développé, Philippe lui donna ses règles, imposant aux membres de l'Oratoire de travailler en commun à leur propre sanctification et à celle du prochain. Les différentes maisons où ils s'établissaient demeuraient indépendantes les unes des autres et devenaient ainsi le siège d'autant d'Oratoires distincts. La congrégation donna à l'Église un grand nombre de savants. Transportée en Espagne dès le XVII° siècle, elle sera introduite en Angleterre deux siècles plus tard par le cardinal Newman.
Béatifié par Paul V, Philippe de Néri fut canonisé par Grégoire XV en 1622.
Pierre de Bérulle (1575-1629), cardinal français fondateur de l'Oratoire de France, se fit remarquer dès son entrée dans les ordres par son savoir, sa foi ardente, son caractère doux et conciliant, sa modération et son talent dans la controverse. Lors de la fameuse conférence de Fontainebleau en 1600, qui mit en présence du Plessis-Mornay, protestant, et du Perron, catholique, et à l'issue de laquelle Henri IV trancha en faveur des catholiques, Bérulle discuta vivement avec Plessis-Mornay. Il introduisit en France l'ordre des carmélites et fonda, selon la demande du pape Paul V, cette congrégation de l'Oratoire (1613). Il participa aussi à la vie politique auprès de Louis XIII et fut nommé ambassadeur en Espagne. Ayant refusé toute dignité ecclésiastique, il accepta pourtant par soumission le cardinalat en 1627, avant de devenir ministre d'État. En butte à une certaine hostilité de Richelieu il se retira au sein de la congrégation qu'il avait fondée.
C'est dans une maison du faubourg Saint-Jacques à Paris que le Père Bérulle avait créé cette congrégation sur le modèle de l'institut de saint Philippe de Néri. Il lui donna le nom d'
Oratoire de Jésus. Contrairement à la règle italienne, il voulut que ses maisons fussent soumises à l'autorité d'un supérieur général. De son vivant les oratoriens se transportèrent rue Saint-Honoré, et y élevèrent en 1621 la célèbre chapelle qui, consacrée aujourd'hui au culte protestant, se nomme l'Église réformée de l'Oratoire du Louvre. La prospérité de l'institut ne cessa de s'accroître durant le XVII° siècle. Les oratoriens, voués à l'enseignement et à la prédication, dirigeront en France plusieurs collèges, notamment ceux de Juilly, de Saint-Lô, et à Paris l'école Massillon.
Eudistes
Les Prêtres de Jésus et de Marie, ou Eudistes, de même vocation que les Oratoriens, furent fondés par Jean Eudes.
Jean Eudes (1601-80), admis à 22 ans dans la congrégation de l'Oratoire puis ordonné prêtre l'année suivante, s'illustra par sa charité tout autant que par l'éloquence de ses prédications. Supérieur de la maison de l'Oratoire de Caen, il institua des conférences ecclésiastiques pour l'instruction des prêtres de la ville. Il quitta l'Oratoire pour fonder la congrégation des Prêtres de Jésus et Marie (1643) consacrée à l'éducation sacerdotale des séminaristes, et à la formation des prédicateurs populaires.
Elle fut fondée à Caen. Ses membres, sous l'habit du clergé séculier mais liés par aucun voeu, devaient se destiner à la direction des séminaires et à la prédication des missions dans les campagnes. La congrégation se répandit rapidement en Normandie et jusqu'à la Loire. Sept ans plus tard, un moment arrêtée dans son essor par l'opposition de l'évêque de Bayeux, elle reprit son extension grâce à un sermon du Père Eudes devant la cour à Paris, ce qui lui assura la protection d'Anne d'Autriche.
Jean Eudes fut également le fondateur de la congrégation des filles de Notre-Dame de la Charité de Caen, et composa un grand nombre d'ouvrages de piété.
Sulpiciens
Jean-Jacques Olier (1608-57), fondateur de la compagnie des prêtres de Saint-Sulpice (1642), vite surnommés sulpiciens, était abbé de Pibrac et prieur de Bazainville lorsqu'il se lia d'amitié avec saint Vincent de Paul et prêcha plusieurs missions dans l'Auvergne, le Vélay et la Bretagne. Il fonda son association de prêtres voués à la formation des aspirants au sacerdoce, et devint curé de Saint-Sulpice, dont il lancera l'édification de l'église actuelle. Anne d'Autriche en posera la première pierre (1646). Il fit élever également le séminaire qui occupait alors l'emplacement de l'actuelle place Saint-Sulpice, et fonda également de nombreux séminaires en France et au Canada. L'assemblée du clergé de France le qualifiera, en 1730, de prêtre éminent, gloire et ornement insigne du clergé français. Jean-Jacques Olier laissa un catéchisme, des lettres et des traités de valeur, recueillis par ses premiers disciples.

6 CONGREGATIONS VOUEES A L'EDUCATION DE LA JEUNESSE

Nombreuses furent les congrégations fondées pour cette vocation. La figure la plus marquante en est saint Jean Baptiste de la Salle.
Barnabites
Fondés vers 1530 par trois confrères de la Sagesse éternelle de Milan, les Clercs réguliers de la congrégation de saint Paul s'établirent en 1538 au cloître de Saint-Barnabé à Milan, d'où leur nom populaire de Barnabites. Leurs constitutions, auxquelles saint Charles Borromée donna, en 1579, une forme définitive, leur assigna pour vêtement celui des prêtres séculiers, et pour objet la prédication et l'éducation de la jeunesse, avec défense d'accepter aucune charge, sinon contraints par le pape. Appelés en Béarn par Henri IV en 1608, ils se répandirent rapidement en France, où ils avaient au milieu du XVII° siècle quatorze maisons. Ils furent également appelés en Autriche et en Espagne.
Frères des Écoles Chrétiennes
Saint Jean-Baptiste de la Salle (1651-1719)
leur fondateur, termina ses études au collège Saint-Sulpice et fut ordonné prêtre à vingt ans. Touché de l'ignorance où l'enseignement primaire insuffisant laissait de son temps les enfants du peuple, il fonda en 1679 une congrégation de frères voués à la direction des écoles. À la mort de leur fondateur les nouveaux religieux étaient déjà établis dans les principales villes de France. Béatifié par Grégoire XVI, il fut canonisé en 1900 par Léon XIII. On a de lui quelques très bons ouvrages sur les devoirs du chrétien et la direction des écoles.
Citons encore, également voués à l'enseignement : les
Soeurs de l'Instruction Chrétienne, les Soeurs de Saint-Joseph de Cluny, les Soeurs de la Doctrine chrétienne, les Dames de Saint-Maur, les Frères de Saint-Charles.

7 CONGREGATIONS VOUEES AUX MISSIONS

Si, dans ce que l'on nomme le "grand public", on connaît surtout saint Vincent de Paul au travers de son oeuvre (immense au demeurant) au profit des déshérités de la vie, on ignore trop souvent son importante contribution à l'oeuvre des missions.
Lazaristes
Les Prêtres de la Mission, qui furent institués en 1625 par saint Vincent de Paul, prirent le nom de Lazaristes sept ans plus tard lorsque le siège de la congrégation fut transporté au faubourg Saint-Denis dans le prieuré de Saint-Lazare. Approuvés par les papes Alexandre VII et Clément X, les lazaristes s'appliquaient spécialement aux missions dans les pays islamistes et bouddhistes Très répandus en Turquie, Asie Mineure et Chine, ils y servaient à la fois la religion catholique et la France. Mais leur vocation ne s'arrêtait pas là : ils s'attachèrent également à la prédication dans les campagnes et à la direction des grands séminaires. L'actuelle Église Saint-Vincent-de-Paul est bâtie sur les terres du prieuré de Saint-Lazare.
Saint Vincent de Paul (1576-1660) fut d'abord gardien du troupeau de son père, dans les Landes sur une paire d'échasses. Puis il commença ses études chez les cordeliers à Dax, reçut la tonsure à vingt ans et assura sa formation théologique à Toulouse, tout en donnant des cours pour survivre. Lors d'un voyage par mer de Marseille à Narbonne il fut capturé par des barbaresques et vendu comme esclave à Tunis. La conversion de son maître arabe à la religion du Christ lui assura dit-on sa liberté. De retour en Aquitaine il fut conduit à Rome où Paul V et l'ambassadeur de France le chargèrent d'une mission auprès d'Henri IV.
Plus tard Richelieu prendra son conseil dans le choix des évêques aptes à appliquer les réformes voulues par le concile de Trente. Nommé tour à tour curé de Clichy, aumônier de l'ex-reine "Margot", précepteur des enfants d'Emmanuel de Gondi et curé de Bresse, il déploya partout son zèle, son sens de l'organisation et surtout son immense charité. Parmi les innombrables misères corporelles et spirituelles qui sollicitèrent son dévouement, il faut citer celles des galériens, celles des orphelins et celles des paysans ignorants.
Il fit encore des prodiges pendant la Fronde pour alléger les maux de la famine et de la guerre civile. Dix ans avant il avait assisté Louis XIII sur son lit de mort. Béatifié en 1729, il fut canonisé huit ans plus tard par Clément XII.
Citons encore, au titre de la formation des missionnaires, la
Congrégation du Saint-Esprit, les Prêtres des missions étrangères, et la Société des missions de Lyon . Nous verrons également plus bas (§ "L'oeuvre missionnaire") comment un prêtre tourangeau, François Pallu, fonda en 1663 le Séminaire des Missions Étrangères.

8 CONGREGATIONS VOUEES AUX SOINS AUX PAUVRES ET AUX MALADES

La charité étant la première des vertus théologales, nombreuses furent ici les vocations; trois personnalités y brillent en toute humilité d'un éclat particulier : Louise de Marillac, saint Louis Grignion de Montfort et Frédéric Ozanam.
Filles de la Charité
En 1617 Saint Vincent de Paul, alors curé de Châtillon-les-Dombes, avait institué dans la Bresse une première confrérie de servantes des pauvres, et une seconde à Châlons en 1623. Six ans plus tard il en fonda plusieurs autres du même genre à Paris. En 1634, avec l'assistance de Louise de Marillac, il les réunit en une même communauté. La nouvelle congrégation, approuvée par Louis XIV, puis confirmée par le pape en 1660, eut pour première supérieure Louise de Marillac.
Les filles de la Charité, nommées aussi soeurs grises et, dans la suite
soeurs de saint Vincent de Paul, se répandirent bientôt dans toute la France et les nations voisines. Elles auront cinq cents établissement en France, dont la maison mère est rue du Bac à Paris.
Après avoir institué les Prêtres de la Mission et les soeurs de la Charité le surnom de saint Vincent de Paul, de son vivant déjà, était celui de père des enfants trouvés. Sa générosité ne s'arrêta pas là : il créa aussi un refuge pour les prostituées, et l'hôpital de la Salpétrière.
Filles de la Sagesse et Compagnie de Marie (Monfortains)
Ces congrégations furent fondées en Vendée par un prêtre breton : Saint Louis-Marie Grignion de Montfort (1673-1716), qui fut l'un des prédicateurs populaires ayant réveillé la foi dans nos campagnes. Louis-Marie évangélisa avec zèle le Nord-Ouest de la France : Normandie, Bretagne, Saintonge, Poitou, Anjou. Le titre de missionnaire apostolique, conféré par le pape, lui donna le pouvoir de prêcher même dans les diocèses où les évêques jansénistes l'interdisaient. Son court mais très riche traité de la Vraie dévotion à la Sainte Vierge eut alors, et possède toujours, une grande influence. Louis-Marie conserva jusqu'à sa mort l'enthousiasme et l'entrain qu'il savait communiquer.
Ses
Filles de la Sagesse prononçaient leurs voeux perpétuels après cinq ou six années de vie religieuse. La supérieure partageait le gouvernement de la congrégation avec le supérieur général des prêtres de la compagnie de Marie. Leur commun fondateur avait donné à ceux-ci la direction spirituelle des Filles de la Sagesse au cours de retraites annuelles. Ces religieuses exerçaient des ministères très variés : l'éducation de filles en écoles primaires, mais aussi l'assistance en asiles, instituts d'aveugles et sourds-muets, ouvroirs, providences, bagnes et prisons, hôpitaux civils et militaires, asiles d'aliénés, bureaux de bienfaisance, etc. Elle s'employaient de surcroît à toutes les oeuvres des paroisses.
Encore au service des souffrants de l'époque, notons : les
Soeurs gardes-malades de Notre-Dame-de-Bon-Secours, les soeurs de Saint-Joseph. En 1842, l'abbé Le Pailleur fondera les Petites soeurs des Pauvres. Dans un même ordre d'idée citons enfin l'Institut du Bon-Pasteur pour la sauvegarde des filles repenties.
Disons enfin que l'oeuvre de saint Vincent de Paul inspirera au XIX° siècle à un jeune étudiant en Droit,
Frédéric Ozanam, la création des Conférences de saint Vincent de Paul, dont l'objet sera le culte de Jésus-Christ dans la personne des pauvres en les visitant et secourant à domicile. Approuvée par Grégoire XII, encouragée par Pie IX, l'oeuvre gagna les villes de province, les campagnes puis l'étranger.

9 AUTRES CONTRIBUTIONS A LA REFORME DE L'ÉGLISE

L'imagination étant grâce à Dieu le propre de l'homme, celui-ci trouvera d'autres chemins du coeur. Henri de Lévis, Dom Tarisse, ou plus simplement sainte Marguerite-Marie Alacoque en ont apporté le témoignage.
Théatins
La congrégation des Théatins fut instituée en 1524 en Italie sous le titre de clercs réguliers avec l'aide de Jean-Pierre Caraffa, archevêque de Théato, aujourd'hui Chiéti près de Pescara sur la côte adriatique. Cet évêque, qui sera pape sous le nom de Paul IV, se proposait, par la vertu de l'exemple, de réformer les murs du clergé et de toute la chrétienté. C'est pourquoi, d'après leurs statuts, ces religieux devaient non seulement vivre sans fonds ni revenus, mais encore ne jamais mendier et s'en remettre totalement à la Providence et la charité prévenante des fidèles. Malgré ce sévère régime ils se répandirent dans toute l'Europe et jusqu'en Orient. En 1642 Mazarin les appela à Paris et leur donna une maison rue Malaquais, où ils bénéficièrent de la protection d'Anne d'Autriche.
Compagnie du Saint-Sacrement
Cette association, due à une initiative d'Henri de Lévis en 1630, vit le jour à Avignon et eut une vocation aussi originale qu'utile : trente années durant elle s'efforça d'unir toutes les bonnes volontés catholiques de quelque poids, afin de combattre l'effet nocif de l'impiété des libertins, et subvenir à toutes les oeuvres catholiques. Elle groupera d'illustres personnalités telles que celles de Bossuet et de l'évêque Charles de Noailles. Dans la discrétion ("la société se tiendra fort secrète" précise ses statuts) elle accordera ses aides, et les oeuvres de saint Vincent de Paul en furent souvent bénéficiaires. Elle disparut en 1660, combattue à la fois par les libertins et les jansénistes.
Congrégation de Saint-Maur
Cette société, issue des bénédictins, brilla d'un grand éclat du fait des travaux des moines érudits qui la composèrent. Grâce au zèle de dom Tarisse elle progressa rapidement. L'abbaye de Saint-Germain-des-Prés à Paris était le siège du général de la congrégation, laquelle compta de nombreux savants de premier ordre, dont les moines Jean Mabillon (1632-1707), dom Luc d'Achery (1609-85), Bernard de Montfaucon ( 1655-1741), tous auteurs d'uvres d'une grande importance. Des oeuvres collectives, telles la Gallia christiana et l'Histoire littéraire de la France, attestent également le génie des moines de Saint-Maur.
Citons enfin l'exemple d'une vie religieuse qui fit beaucoup pour ranimer la ferveur au coeur des chrétiens : celui de
sainte Marguerite-Marie Alacoque (1647-90). Elle avait ajouté à son prénom celui de Marie à l'âge de douze ans, pour remercier la sainte Vierge de l'avoir guérie d'une paralysie. À vingt-cinq ans elle fit profession dans le monastère de la Visitation à Paray-le-Monial (Visitandines), où elle fut aussitôt chargée de la direction des novices. Sa vie apparaît, dans les écrits de ses biographes, comme une suite d'austérités, de mortifications, d'extases, de révélations, de miracles même et de prophéties, dont celle concernant sa propre mort survenue, ainsi qu'elle l'avait exactement annoncé, le 17 octobre 1690. Sur sa poitrine on trouva gravé à la pointe d'un canif, en gros caractères, le nom de Jésus.
Un petit écrit mystique qu'elle avait composé : la Dévotion au coeur de Jésus (1698) a donné lieu à l'institution de la fête du Sacré-Coeur (vendredi après l'octave de la Fête-Dieu) Ce fut Tayllerand, alors évêque d'Autun, qui introduira sa cause de béatification. Elle le sera en 1864.

10 LES ORATEURS VOUES A LA PREDICATION

Enfin des voix, au service de l'intelligence de la Parole, se sont élevées afin que, du peuple aux princes régnants, souffle sur toute la chrétienté un nouveau vent de l'Esprit. Leurs noms furent Bossuet, Bourdaloue, Fléchier, Fénelon.
Jacques Bossuet (1627-1704)
fit ses études chez les jésuites à Dijon sa ville natale, puis au collège de Navarre. À seize ans, il improvisa un sermon qui fit sensation, et à vingt-et-un soutint sa thèse en Sorbonne devant le grand Condé. Ordonné quatre ans plus tard il fut archidiacre à Metz, où il prêcha durant six ou sept ans maints sermons et panégyriques. De retour à Paris, Bossuet se consacra à la prédication de 1659 à 70; sermons isolés, Carêmes et Avents, oraisons funèbres de grands de ce monde. Louis XIV fut son auditeur.
Bossuet se préoccupait fort peu de la gloire littéraire; il ne parlait, n'écrivait que pour l'instruction des âmes; ce qu'il prêchait était d'abord le dogme, sans souci des sentiments, des murs, du goût de ses contemporains. Bien souvent sa parole les choquait par son audace. C'est pourquoi, à l'époque, Bourdaloue plus conventionnel lui était parfois préféré.
En 1670 Bossuet fut nommé précepteur du Dauphin Louis de France (1661-1711). C'est pour cet élève qu'il composa quelques uns de ses plus remarquables ouvrages, tel le Traité de la connaissance de Dieu et de soi-même, exposition magistrale de la théologie catholique inspirée de saint Thomas. L'éducation du Dauphin terminée, il fut nommé évêque de Meaux, tout en continuant à écrire. Contre les protestants, entre autres, il publia l'Histoire des variations, où il démontre que l'individualisme est le vice fondamental de leur doctrine.
Aumônier de la duchesse de Bourgogne, supérieur de la maison de Navarre, conservateur de l'Université, conseiller d'État, mais surtout rigide gardien de l'orthodoxie catholique (à preuve sa Défense de la tradition et des saints Pères), les devoirs de ses diverses charges ne freinaient aucunement son zèle dans le ministère de son diocèse.
Bossuet fut, au XVII° siècle, le plus illustre représentant du catholicisme, le dépositaire et l'interprète d'une tradition qui n'admet aucun changement et dont la vérité se prouve dans sa "suite" invariable. À ses yeux, l'hérétique est celui "qui a une opinion".
Louis Bourdaloue (1632-1704), de cinq ans plus jeune, entra chez les jésuites à seize ans, avant d'être vingt années professeur en province. C'est en 1666 qu'il commença de prêcher, et il eut tout de suite un succès éclatant. Envoyé à Paris en 1669, il se fit d'abord entendre dans la maison professe de son ordre; l'année suivante il prêcha l'Avent en présence de la cour, et, en 1672 le Carême. Il fut le prédicateur ordinaire de Louis XIV. Sa vie fut une série de trente-quatre années de sermons. Éclatant orateur, prêchant souvent les yeux fermés, il produisait une vive impression sur ses auditeurs. Ses sermons se développaient en une suite rigoureuse, et portaient plus sur la morale que le dogme car il parlait en directeur de conscience, avec sévérité, à la manière des jansénistes, "frappant comme un sourd" disaient ses contemporains. Il brossait souvent des portraits, afin de capter l'auditoire par des à propos marquants. Il voulait instruire et convaincre. S'il n'avait pas les magnifiques élans, les foudres et les éclairs de Bossuet, ni sa sensibilité, ni son imagination, il lui était supérieur par la clarté de l'exposé, la force de la dialectique et sa connaissance des faiblesses humaines.
Valentin Fléchier (1632-1710) écrivain, orateur, était le neveu du supérieur des frères de la Doctrine chrétienne de Tarascon. Il entra dans cet ordre et y acquit une précoce réputation, par l'élégance de son style et sa facilité à tourner des vers latins. Venu à Paris, précepteur chez le conseiller d'État Caumartin puis lecteur du Dauphin il se lança dans la prédication et y obtint, vingt années durant, un grand succès. Il excella surtout dans l'oraison funèbre et se mesura plusieurs fois avec Bossuet. En 1673 il fut reçu à l'Académie le même jour que Racine. Nommé évêque de Lavaur, puis de Nîmes en 1687, il sut, dans ce poste rendu difficile par la récente révocation de l'édit de Nantes, atténuer par sa modération et sa charité les effets des mesures ordonnées contre les protestants.
En tant que prédicateur, Fléchier fut souvent comparé à Bossuet et Bourdaloue, ses contemporains. Il resta cependant inférieur à l'un comme à l'autre car son style, un peu trop élégant et fleuri, était assez peu digne de la chaire. Son uvre d'écrivain : oraisons funèbres, mémoires, sermons, ouvrages historiques pécha un peu, dit-on, par son emploi de l'antithèse et de la sonorité du mot, ce qui n'était pas dans le goût de l'époque. Mais marquait bien une tournure de poète latin.
François de Fénelon (1651-1715), né dans une illustre famille du Périgord, séjourna à l'université de Cahors avant de faire sa théologie à Saint-Sulpice et y recevoir les ordres à vingt-quatre ans. L'abbé de Fénelon rêve alors de partir catéchiser en terre de mission, mais il est nommé supérieur de la congrégation des Nouvelles-Converties Il déploie, dans ces délicates fonctions, ses qualités de directeur de conscience. Cette expérience lui inspire son premier ouvrage sur l'Éducation des filles. Nommé précepteur du jeune duc Louis de Bourgogne, petit fils de Louis XIV et futur père de Louis XV, enfant dur, orgueilleux et d'humeur violente, il en fit un modèle de douceur et de piété. C'est pour lui qu'il écrivit, entre autres ouvrages, les célèbres Aventures de Télémaque. À la fin du XVII° siècle, la réputation de Fénelon comme éducateur, directeur d'âmes et prédicateur est à son sommet. Ami de Bossuet, protégé de Mme de Maintenon, il est admis à l'Académie Française, nommé abbé de Saint-Valéry, archevêque de Cambrai. C'est l'époque (1695) où Fénelon est un moment séduit par les théories sur le quiétisme (Chap.20 § 2 : "Nouvelles hérésies"). Il reviendra de son erreur, n'ayant par ailleurs jamais cessé de consacrer à l'administration de son diocèse le meilleur de lui-même.
Fénelon n'a eu ni l'éloquence, ni la souveraine autorité, ni l'obstination de Bossuet, mais toute son uvre de directeur, d'évêque, d'écrivain, de politique, est empreinte d'intelligence et de talent de séduction. "Ce grand homme maigre, bien fait, avec un grand nez et des yeux dont le feu et l'esprit sortaient comme un torrent", dit de lui Saint-Simon, fut, par son style et sa pensée d'une sensibilité persuasive, le précurseur d'un âge nouveau. Lorsque le Dauphin mourut (1711), on put croire que le duc de Bourgogne allait régner après Louis XIV vieillissant, et Fénelon, en son archevêché de Cambrai, dessina le plan du gouvernement futur qui eut réparé les ruines causées par la monarchie absolue. Mais l'année suivante mourait l'élève de Fénelon, et disparaissait avec lui la dernière espérance politique de son ancien précepteur.

11 L'OEUVRE MISSIONNAIRE

Au XVI° siècle, l'oeuvre missionnaire des jésuites avait trouvé, en la personne de saint François-Xavier, un digne tenant de la parole du Christ : "Allez donc; de toutes les nations faites des disciples" (Mt 28-19). Un pape, en ce début du XVII° siècle, fut lui aussi sensible à cette vision de l'Église.
Grégoire XV (1621-23)
organisa la Congrégation romaine de la Propagande (1622). À partir de ce moment, toutes les mission relevèrent de cette structure, destinée à subvenir aux besoins de l'apostolat, et placée au dessus des compétences nationales. La Congrégation romaine, dès lors, désira voir des prêtres séculiers européens se consacrer aux missions d'Orient, afin de pouvoir les investir des fonctions épiscopales en ces terres étrangères.
Ce fut le cas, après bien d'autres et trente ans plus tard, de
François Pallu (né en 1626), un prêtre tourangeau, résolu à se consacrer aux missions. Ayant reçu l'épiscopat il s'embarqua pour l'Extrême-Orient. Là, la moisson lui parut si prometteuse qu'il décida d'y envoyer de nombreux ouvriers : il rentra donc en France pour y créer une maison destinée à la formation et à l'envoi de futurs missionnaires. Ainsi fut fondé, dans un immeuble de la rue du Bac, le Séminaire des missions étrangères (1663), dont Bossuet prononça le sermon d'inauguration en présence de Louis XIV.
Le champ était immense. Pendant qu'en Amérique l'immense travail d'évangélisation des
dominicains des jésuites et des capucins était décuplé par la pratique de l'esclavage et la traite des nègres, les Portugais, aux Indes, établissaient autant d'évêchés que de comptoirs : ce fut le travail des compagnons de saint François-Xavier, avant leur départ pour le Japon et la Chine.
Au même moment,
Lazaristes et capucins gagnaient l'Afrique, évangélisant avec des succès divers, les premiers Madagascar, les seconds le Congo, le Mozambique, l'Île Bourbon (La Réunion) et l'Île de France (Maurice)

CONCLUSION

On reste confondu devant l'ampleur de la tâche accomplie. Bien entendu elle fut l'oeuvre d'hommes et de femmes dont la vocation était l'armure et les mille compétences autant de provisions. Mais rien ne serait advenu sans un plan qui, de par son ampleur et sa cohérence, dépassait l'ordre de l'humanité
Reste pourtant à l'homme d'avoir laissé ce témoignage, qui est l'illustration la plus éclatante que la diversité ne nuit ni à l'unité ni à l'efficacité. Et la vivante image, qu'évoque saint Paul, des membres de ce Corps du Christ, "lui qui des uns a fait des apôtres, d'autres des prophètes, d'autres des évangélistes, d'autres des pasteurs et des docteurs, pour le perfectionnement des saints, pour l'accomplissement du ministère, en vue de l'édification du corps du Christ, jusqu'à ce que tous ensemble nous parvenions à l'unité de la foi et de la pleine connaissance du Fils de Dieu, à l'état d'homme parfait, à la taille qui convient à la plénitude du Christ." (Eph 4-11à13)

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