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Examinons la transformation de
l'Église au XVI° siècle qui, opérée
plus tôt, aurait ôté tout objet à la
Réforme protestante.
l'Église se
trouvait menacée non seulement par la Réforme mais
encore par la "libre pensée".
Quatre papes collaborèrent à ce ressaisissement
: Paul III, Jules III, Paul IV et Pie IV. Leur action a porté,
d'une part sur une refonte disciplinaire de l'Église; d'autre
part sur la fixation précise de son dogme. Ce furent les
deux objets des travaux du Concile de Trente.
Les premiers effets de la réforme disciplinaire touchèrent
les congrégations religieuses par la restauration sévère
des Ordres anciens et la fondation de congrégations nouvelles,
telle la Compagnie de Jésus.
1 PROTESTANTISME ET LIBRE PENSEE
Nous avons vu le Protestantisme
naître et se développer à partir d'une hérésie
médiévale (celle des Vaudois, Chapitre 13 §
1) qui tendait à revenir à la pureté et la
pauvreté évangélique d'origine. Cette vision
détacha le chrétien du clergé, et favorisa
la pratique du libre
examen par les protestants.
De la même manière, à la Renaissance, l'Humanisme
(Chapitre 15 § 2) engendra une façon de raisonner
sur les problèmes de l'existence, présente et future,
hors de toute foi : la libre pensée.
L'extraordinaire regain de faveur publique dont bénéficièrent,
avec la culture antique, des philosophes comme Platon et Aristote,
développa un sentiment de confiance dans la seule raison
humaine. "À quoi bon Dieu, puisque l'homme est ainsi
capable de bâtir une philosophie dont il peut tirer toute
règle morale ?" Ainsi raisonnèrent ceux que
l'on nomma les libres
penseurs, dont le scepticisme
se révélait aussi dangereux pour l'Église
que pour les protestants.
Parmi les premiers libres penseurs et les plus marquants, citons
l'italien Pomponace
et deux dominicains : Giordano Bruno et Campanella.
Pierre Pomponazzi, dit Pomponace
(1462-1525) était un philosophe
de Mantoue. Subtil interprète d'Aristote, il occupa successivement
les chaires de Padoue, de Ferrare puis de Bologne. Dans son traité
sur l'Immortalité de l'âme (1516) il soutint
que la raison est incapable de prouver ce dogme, et souleva ainsi
contre lui les inquisiteurs de Venise et les Pères du concile
de Trente.
D'une plus grande nocivité fut
Giordano Bruno (1550-1600).
Ayant
perdu la foi, il quitta son couvent dominicain et fut, à
cause de ses opinions, chassé de ville en ville. Après
Naples, Gênes, Nice, Milan, Venise, le voici en 1580 à
Genève où il embrasse le calvinisme. Mais c'est
pour se brouiller aussitôt avec Calvin et Bèze, et
reprendre ses errances. Soulevant les huées à Lyon,
à Toulouse puis en Angleterre, il trouve enfin à
Paris un appui lui permettant d'enseigner la philosophie à
l'Université.
Son éloquence
lui valut un certain succès, bien qu'il combattit tout
l'enseignement officiel d'alors, opposant notamment à la
religion chrétienne celle de la "nature", et
ne voyant dans les religions que superstitions et symboles. Après
un séjour en Allemagne, où il fut partout écouté
des étudiants mais suspect aux autorités ecclésiastiques,
il eut l'imprudence de rentrer en Italie. Arrêté
par l'Inquisition, convaincu d'hérésie, sommé
de se rétracter sous peine de mort, il persista, fut excommunié
et dégradé.
On lui avait accordé
huit jours pour reconnaître ses fautes; il refusa, et périt
en grande pompe, brûlé vif sur le bûcher en
place publique à Rome. Il laissa de nombreux ouvrages traitant
de sujets aussi divers que la philosophie, l'astronomie, la physique,
et bien entendu la religion (l'Expulsion de la bête triomphante).
Thomas Campanella
(1568-1639), autre philosophe
italien, était entré à quinze ans, doué
d'une précocité prodigieuse, dans l'ordre des dominicains.
Il étudia avec passion, combattit l'aristotélisme,
écrivit un premier ouvrage philosophique (Philosophia sensibus
démonstrata) traitant des principes d'une "nature
véritable" et qui le rendit suspect d'hérésie.
Il dut quitter le couvent de son ordre.
Dix
années durant il parcourut l'Italie, battant en brèche
les idées reçues, jusqu'à son arrestation
à Naples. Accusé d'erreurs politiques, philosophiques
et théologiques il resta vingt-sept ans dans les fers et
subit plusieurs fois la petite et la grande question. Libéré
sur la demande d'Urbain VIII il se réfugia en France où
Richelieu lui accorda une pension. Ses derniers écrits
traitèrent du communisme absolu (Civitas solis) et du triomphe
de l'athéisme (Atheismus triomphatus).
Une précision d'ordre
sémantique :
Les papes, comprenant que la libre
pensée, associée aux diverses formes de protestantisme,
faisait peser une grave menace sur le christianisme, entreprirent
donc une Restauration
catholique.
Celle-ci
fut parfois et à tort nommée Contre-Réforme,
ou encore Réforme Catholique. Elle ne fut ni l'une
ni l'autre. À aucun moment l'Église ne dirigea une
stratégie "contre" ou "en réponse"
à la Réforme protestante. Encore moins aurait-elle
pu se réformer elle-même : la mission de l'Église
est de transmettre fidèlement la doctrine du Christ; or
toute "réforme" porterait atteinte à Son
uvre. L'Église n'a nul besoin de réforme, elle détient
la Vérité.
Ce que nous nommons, pour lever toute équivoque, le "Ressaisissement
de l'Église", a eu pour but de restaurer, de
clarifier, de préciser la Doctrine du Sauveur,
face aux abus, hésitations et interprétations fallacieuses
devenues courantes dans le monde chrétien, comme aux prises
de position hérétiques des réformateurs protestants.
La "réforme" en question ne peut donc être
comprise que dans son sens littéral, touchant au domaine
de la forme (manière, mode, expression, façon
de vivre les vérités de l'Évangile, à
travers la liturgie, la pastorale, etc.,). Ceci à l'inverse
des Protestants qui, affirmant ne vouloir changer que la forme
de la religion, ont en fait gravement porté atteinte aux
fondements de la Doctrine chrétienne.
Loin de régénérer la Chrétienté,
la Réforme protestante brisa l'unité des chrétiens
et porta un tel coup à l'Église que celle-ci put
paraître, humainement parlant, proche de sa fin. Il advint
cependant que la lutte réveilla ses forces latentes, lui
fit rassembler ses énergies et lui rendit sa vigueur primitive.
Ce ressaisissement, cette renaissance, fut l'uvre du concile de Trente qui, par ses décisions dogmatiques et disciplinaires,
corrigea les abus et redressa les murs, ouvrant la voie à
la restauration de l'Église du Christ.
2 LA CONVOCATION DU CONCILE DE TRENTE (1542)
Le Concile de Trente fut
donc ce conseil des évêques qui eut pour but et résultat
d'opposer au protestantisme un ensemble de définitions
dogmatiques et de réformes disciplinaires capables de maintenir
l'unité catholique. Il était réclamé
depuis longtemps par la chrétienté, consciente de
l'anarchie intellectuelle et de la corruption morale qui gagnait
partout du terrain. Intervenu un siècle plus tôt,
il eût évité la réforme luthérienne,
de l'avis des protestants eux-mêmes, dont l'historien Harnack.
Nous avons vu sa convocation,
premier souci du nouveau pape Paul III, soulever de nombreux problèmes
(Chapitre 16 § 2, "Mort de Luther"). Convoqué,
par une bulle de 1536, à Mantoue puis à Vicence,
il ne put être réuni à Trente, ville du Tyrol,
après une vaine tentative en 1542, que trois ans plus tard,
lorsque le roi de France et l'empereur germain se furent réconciliés
à Crespy. Les protestants, convoqués, n'y parurent
pas Par la suite il fut deux fois suspendu, soit par fait de guerre
soit pour cause de peste. Ainsi fut-il divisé en trois
périodes :
- la première, sous Paul III, dura seize mois, entre décembre
1545 et mars 47,
- la seconde, sous Jules III, dura un an, de mai 51 à avril
52,
- la troisième, sous Pie IV, dura trois ans, entre janvier
61 et décembre 63.
3 PREMIERE PERIODE DU CONCILE : 1545-47, SOUS PAUL III
Paul III (1534-49), né Alexandre Farnèse, cardinal
élu pape à l'unanimité des suffrages, consacra
son uvre à la réforme de l'Église. Durant
tout son pontificat, il s'appliqua à soutenir Charles-Quint
dans sa lutte contre les protestants. Mais il réforma aussi
l'administration du Vatican, institua l'Inquisition romaine,
le Saint-Office et l'Index, organes de surveillance.
Enfin il autorisa en 1540 la Compagnie de Jésus.
Cependant, dès son élection, son action porta sur
la constitution de la commission destinée à préparer
un plan de réforme pour l'Église, base des travaux
futurs des Pères du concile.
L'assemblée se réunit à Trente le 22 novembre
1542, mais la première session, pour les raisons
invoquées ci-dessus, ne put se réunir que le 13
décembre 1545. Le concile s'ouvrit avec un petit nombre
de Pères seulement, les autres arrivant peu à peu
au fil des jours.
Le concile s'occupa d'abord de son règlement, le pape voulant
que l'on traite en premier lieu des
questions dogmatiques,
et l'empereur Charles-Quint de la réforme disciplinaire. Le concile décida de prendre, dans chaque
session, un décret sur chacun des deux sujets. Le vote
devant avoir lieu par tête, on accorda voix délibérative
aux abbés et aux généraux d'ordre.
La quatrième session fut la première de grande
importance : le concile reconnut la Tradition
et l'Écriture avec une égale autorité, comme les deux sources de la révélation;
il dressa le Canon, liste officielle des livres inspirés,
et reconnut la Vulgate latine comme seule traduction authentique
de la Bible; il fut défini que seuls l'autorité
de l'Église et le consentement unanime des Pères
serviraient de règles pour interpréter la sainte
Écriture, sapant ainsi la base même du protestantisme
: le libre examen.
Dans les cinquième et suxième sessions,
les Pères établirent la vraie doctrine de l'Église
sur la justification
de l'âme, en définissant
la nature du péché originel et en proclamant la
nécessité des bonnes uvres.
La septième session fut consacrée à
la définition de la doctrine sur les sacrements,
et en particulier sur le baptême et la confirmation, ainsi
que sur les effets
qu'ils produisent sur les âmes;
le décret de réforme rappela aussi aux évêques
la nécessité de la résidence.
Après quoi le concile dut se séparer, une épidémie
de peste s'étant abattue sur la ville de Trente. Paul III
le transféra à Bologne, mais fut aussitôt
obligé d'en prononcer la suspension.
4 SECONDE PERIODE DU CONCILE : 1551-52, SOUS JULES III
Jules III (1550-55) né
Jean-Marie del Monte, avait été nommé évêque
de Siponte par Jules II puis cardinal par Clément VII.
Il confirma les statuts des Jésuites, et les autorisa
à fonder à Rome leurs deux grands établissements
d'instruction : le Collège Romain et le Collège
Germanique.
Aussitôt après son élection, il réunit
à nouveau le concile et fit reprendre ses travaux le 1er
mai 1551. L'assemblée poursuivit sa discussion sur les
questions relatives aux sacrements. Dans les décrets de
la treizième session, qui traitèrent du sacrement
de l'Eucharistie, les Pères définirent la doctrine
de la présence
réelle et celle de la transsubstantiation.
La quatorzième fut consacrée à la pénitence et à l'extrême-onction.
Puis les travaux furent à nouveau suspendus après
les succès remportés en Allemagne par les protestants,
notamment l'invasion du Tyrol par Maurice de Saxe (Chapitre 16
§ 2; Réforme en Allemagne, traité de Passau).
Le concile se dispersa donc, mais ensuite ne put se réunir
sous les deux papes suivants.
Le successeur de Paul III (et d'un éphémère
Marcel II en 1555) fut Paul
IV (1555-59). Né Jean-Pierre
Carraffa d'une illustre famille napolitaine, il avait été
nonce en Angleterre, archevêque de Brindisi, cardinal et
doyen du Sacré-Collège. Après avoir échoué
politiquement dans ses luttes contre Philippe II d'Espagne et
l'empereur Ferdinand, et exilé ses neveux qui lui causaient
soucis, il se consacra à la réforme de l'Église
et donna une nouvelle vigueur à l'Inquisition, lui
déférant évêques et même cardinaux
suspects d'hérésie. Il déclara déchu
de ses dignités et droits quiconque, clerc ou laïque,
s'écartait de la foi, et autorisait le premier venu à
s'emparer de ses biens. Il fit rédiger l'Index des
livres interdits ou à corriger. Il donna aux cérémonies
de la chapelle Sixtine la pompe qu'elles ont conservée.
Mais il ne put réunir de nouvelles sessions du concile.
5 TROISIEME PERIODE DU CONCILE : 1561-63, SOUS PIE IV
Pie IV (1559-65), Jean-Ange
Médichino, Milanais (donc sujet espagnol) bénéficia
de la protection de Philippe II. Paul III l'avait nommé
archevêque de Raguse et cardinal. Il succéda à
Paul IV. Son premier acte fut de livrer à la justice les
neveux de son prédécesseur, accusés de concussions
et de meurtres, et qui furent exécutés bien que
l'un d'eux fut cardinal. Il restaura encore les ordres de Malte
et de Saint-Lazare, réfréna le luxe des cardinaux,
éleva le palais des Conservateurs sur le Capitole, ouvrit
des routes, fortifia et embellit Ancône, Ostie, Civita-Vecchia
Mais Pie IV se proposait avant tout de terminer le concile général.
Ce fut lui qui commença a mettre en application les décrets
pris précédemment par l'assemblée. Il refondit
l'Index rédigé par Paul IV et inscrivit en tête
les règles qui devaient être appliquées dans
l'examen de tout livre. Il se fit assister par saint Philippe de Néri, créateur de l'ordre des Oratoriens (que
nous retrouverons au chapitre 19 § 5), et par son neveu le
cardinal saint Charles
Borromée, très actif
réformateur (évoqué plus bas dans son action
auprès de saint Pie V). C'est d'ailleurs sur son conseil
que Pie IV rouvrit le concile à Trente en janvier 1561.
Après plusieurs tentatives inutiles pour amener les protestants
à y paraître, l'assemblée délibéra
en leur absence.
Elle formula, dans la vingt-et-unième session, la
doctrine de l'Église sur la
messe, sur la communion sous les deux espèces,
et décréta que la communion par le calice pourrait
être concédée aux laïcs, mais que le
pape seul aurait pouvoir d'en délivrer l'autorisation.
La vingt-troisième session traita du sacrement de l'ordre : notamment de l'attribution aux évêques
de la publication des indulgences, l'obligation de la résidence,
l'établissement de séminaires pour l'éducation
des clercs, la célébration annuelle des synodes
diocésains et la réunion trisannuelle des conciles
provinciaux, la visite des diocèses par leur évêque,
l'institution de concours pour le choix des curés, la défense
de cumuler les bénéfices, la soumission de tous
les confesseurs à l'approbation de l'évêque,
etc. Mais resta sans réponse la question de savoir si le
pouvoir épiscopal était de droit divin ou une simple
émanation du pouvoir papal
Au cours de la vingt-quatrième session le concile
proclama l'indissolubilité
du mariage et le pouvoir d'empêchement appartenant
à l'Église. Il déclara nul les mariages clandestins,
c'est-à-dire contractés hors la présence
du curé et de témoins. Il fixa ensuite les règles
applicables au choix des évêques et cardinaux, le
collège de ces derniers devant représenter l'ensemble
des nations chrétiennes.
Enfin, lors de la vingt-cinquième et dernière
session, le concile porta des décrets sur le purgatoire,
le culte des saints et des reliques,
ainsi que sur les indulgences, déclarant le droit de l'Église
de les accorder avec mesure. Les Pères remirent
au pape le soin de faire publier un catéchisme, un missel,
un bréviaire et de faire tenir à jour l'index
des livres interdits.
6 SYNTHESE DES DECISIONS DU CONCILE DE TRENTE
Les travaux du concile peuvent
se résumer en distinguant leurs objets :
d'abord les définitions
dogmatiques selon qu'elles concernent les sources de la Révélation, la Justification
de l'âme ou les Sacrements
ensuite les décrets disciplinaires, touchant soit le Clergé
soit les laïques.
Les définitions
dogmatiques
Sur le terrain doctrinal les Pères
du concile de Trente avaient à réfuter les arguments
avancés par les protestants, et contraires à la
doctrine traditionnelle de l'Église du Christ, en précisant
dans une forme exacte et sans ambiguïté les définitions
du dogme. Or l'hérésie protestante portait principalement
sur trois points :
Sur les sources de la
Révélation. Le concile
fixa la liste des écrits inspirés constituant l'Ancien
et le Nouveau Testament. Il reconnut la Vulgate, traduction
de la Bible par saint Jérôme, comme étant
la version officielle de l'Église. Il déclara, contre
la doctrine protestante, que la Tradition (entendue dans le sens
latin de tradere : transmettre fidèlement, ici le
Dépôt révélé par Dieu), était
source de la Foi tout autant que l'Écriture sainte, et
que cette dernière ne pouvait être interprétée
selon le sentiment personnel du chrétien, mais uniquement
selon l'enseignement de l'Église.
Sur la Justification de l'âme par Dieu. Il fut défini
que la Foi seule ne suffit pas à rendre l'âme juste
au regard de Dieu, mais qu'il faut y adjoindre les uvres,
sous-entendues bonnes, et accomplies sous l'impulsion de la Grâce.
Sur les Sacrements. Les protestants avaient rejeté
la nécessité, et jusqu'à la réalité,
de cinq des Sacrements. En réponse le concile définit,
pour les sept Sacrements, leur institution divine, leur
nature, leur ministre habilité, les dispositions requises
pour les recevoir, et leurs effets sur l'âme. En outre il
proclama l'existence du purgatoire, et la légitimité
des indulgences, de l'invocation des saints, ainsi que du culte
des reliques et des images.
Les décrets disciplinaires
Les Pères n'attachèrent
pas moins d'importance aux décrets disciplinaires, considérant
à juste titre que ces décisions étaient les
seules en mesure de réformer les murs, considérablement
avilies tant au sein du Clergé que parmi le peuple des
laïques.
Concernant le Clergé. Furent jugées de la
plus haute importance les prescriptions tenant à la vie
du clergé, laquelle devait être conforme à
l'honorabilité de l'état ecclésiastique.
Les Pères établirent des règlements applicables
à tous les degrés de la hiérarchie, et portant
sur des objets aussi divers que le devoir de résidence,
dans leur diocèse pour les évêques et leur
paroisse pour les curés, ou encore l'interdiction de monnayer
les indulgences. Ainsi les évêques furent-ils tenus
au devoir de prédication et de visite de leur diocèse,
et les curés à celui d'enseigner le catéchisme
et de prêcher dimanches et jours de fête. L'éducation
des futurs prêtres fut réorganisée, et leur
formation ecclésiastique fut assurée non plus dans
les presbytères, écoles cathédrales, couvents
et universités, mais dans des séminaires
dont ils furent pensionnaires. Le concile régla également
la vie monastique, interdisant aux moines de posséder des
biens en propre, et soumettant les couvents de femmes à
une stricte clôture.
Concernant les laïques. Les Père affirmèrent
l'indissolubilité du mariage, attaquée par les protestants.
Afin de mieux garantir la liberté du contrat, les mariages
clandestins furent non seulement interdits mais déclarés
invalides. Quant au duel, il fut puni d'excommunication.
Promulgation et résultats
des décisions du concile
Pie IV approuva les décrets
pris par le concile et en autorisa la promulgation le 30 décembre
1563. Les princes catholiques d'Allemagne, Venise, la Pologne,
le Portugal les acceptèrent sans restriction. Philippe
II d'Espagne tint seulement à préserver les droits
de la Couronne. En France, en Suisse et en Hongrie les gouvernements
refusèrent leur publication officielle, mais le clergé
passa outre et les textes furent mis en vigueur par les synodes
provinciaux; ainsi les décisions du concile furent-elles
appliquées dans l'ensemble des pays catholiques. Nous allons
voir, à titre d'exemple, comment saint Charles Borromée,
archevêque de Milan, mit tout son zèle à appliquer
la réforme sur son territoire, créant des séminaires
et insufflant à son clergé un esprit nouveau.
Sans doute l'uvre de l'assemblée ne fut-elle pas complète;
des questions ne purent être traitées faute de temps,
mais le dogme, nettement précisé sur les articles
offrant litige avec les protestants, réprima les principaux
abus. Sur les trois points où portaient l'hérésie
le concile permit, en fixant les formules dogmatiques, de couper
court à toute discussion.
Parmi les réformes disciplinaires, la plus fructueuse fut
sans doute la création de séminaires, qui permit
à l'Église de recruter un clergé non seulement
mieux instruit, mais consciencieusement préparé
aux vertus et à l'existence requises des ministres de l'Autel.
Cette régénération du clergé fut à
l'origine du profond renouvellement de la vie chrétienne.
7 LES "OUVRIERS" DE LA RESTAURATION
À l'application des
décrets du concile de Trente, à cette immense tâche
de restauration de l'Église, trois catégories d'ouvriers s'attelèrent, chacune dans sa sphère et
selon la diversité de ses moyens : les papes, les évêques
et prélats, enfin les ordres religieux.
Les papes
Ils donnèrent l'impulsion
au mouvement régénérateur, soit en préparant
l'uvre du concile, ainsi Paul
III qui
le conçut et le convoqua; soit en conduisant les sessions
et en formalisant leurs décisions, comme Paul IV et Pie IV,
considérés comme les deux "grands" papes
du concile.
Mais d'autres leur succédèrent, qui s'appliquèrent
à traduire dans les faits les décrets des Pères.
Tels furent saint Pie V, Grégoire XIII et
enfin Sixte-Quint.
Saint Pie V (1566-72), né
Michel Ghisleri, était entré à quinze ans
chez les dominicains, au même âge et deux ans avant
le libre penseur Campanella cité plus haut. Il fut nommé
par Paul IV évêque de Sutri, cardinal puis inquisiteur
général pour les États romains. Son élection
fut due en grande partie à saint Charles Borromée.
Saint Pie V n'eut rien tant à coeur que de rendre leur
pureté à la foi et à la discipline. Il fit
rédiger dès 1566 par quatre théologiens,
sous la direction de saint Charles Borromée, le catéchisme
romain dont la rédaction avait été ordonnée
par le concile. Afin
d'unifier les liturgies diocésaines il fit composer le
bréviaire et le missel romains.
Il ordonna que le texte de la bulle indiquant les péchés
dont l'absolution relevait du pape : In Cna Domini, lue
à Rome le jeudi saint, le fut également dans toute
l'Église. Il s'appliqua avec la plus grande énergie,
dans Rome même, à la réforme de l'Église.
Au dehors, il eut à excommunier Élisabeth d'Angleterre
et réforma l'ordre de Cîteaux. D'une grande charité
et d'une foi ardente, il donna une impulsion nouvelle à
l'Inquisition et tenta avec passion d'unir tous les princes chrétiens
contre les Turcs. Mais Venise et l'Espagne répondirent
seules à ses appels, formant avec les États pontificaux
la ligue chrétienne, dont la flotte remporta sur
les Turcs, selon la prédiction même du pape, la célèbre
et brillante victoire
de Lépante (1571). Le
pape Clément XI admettra Pie V, en 1712, au nombre des
saints de l'Église.
Grégoire XIII
(1572-85), né Ugo Buoncompagno, succéda à
saint Pie V. Il fut l'un des plus grands promoteurs de l'instruction
du clergé en fondant à Rome plusieurs collèges
pour l'enseignement des étrangers, en agrandissant le collège
germanique, en protégeant le collège romain créé
par saint Ignace de Loyola et qu'il plaça dans de nouveaux
bâtiments, ce qui l'en fit considérer comme le second
fondateur. Il pacifia Gênes, l'Allemagne et la Pologne mais
ne put faire régner la sécurité en Italie
centrale. Il soutint
les catholiques français de
ses subsides tout en refusant d'excommunier Henri de Navarre (futur
Henri IV). On peut toutefois regretter qu'il ne désapprouvât
pas la Saint-Barthélémy. Son nom est resté
attaché à la
réforme du calendrier,
qu'il opéra en 1582.
Son successeur, Sixte V dit
Sixte-Quint (1585-90), est
né Félix Peretti. D'une famille très pauvre
il était porcher lorsqu'il fut recueilli par les frères
mineurs d'Ascoli. À la fin de ses études il prit
l'habit de franciscain et devint professeur de théologie.
Après avoir prêché à travers l'Italie
il fut provincial de son ordre à Bologne. Envoyé
à Venise, il tenta d'y réformer les murs d'un couvent,
mais les moines, outrés de sa sévérité,
firent tant qu'ils parvinrent à le faire déplacer.
Félix revint à Rome où Pie V le nomma cardinal.
Grégoire XIII, lui, le tint à l'écart. Ce
qui ne l'empêcha nullement d'être élu pape
à la mort de ce dernier.
À peine sur le trône pontifical, Sixte-Quint déploya,
malgré son âge (64 ans), une remarquable activité.
En Italie, il débarrassa d'abord les États pontificaux
des pillards surnommés bravi. À l'extérieur,
il poussa le roi d'Espagne Philippe II à combattre les
protestants de France et d'Angleterre; il excommunia Henri III
coupable de l'assassinat du duc de Guise. Cependant, lorsqu'Henri
IV le protestant devint roi de France, il le traita avec modération,
ayant deviné en lui les qualités d'un grand politique
doublé d'un homme de cur et d'une vaillance héroïque.
À Rome, ce pape éclairé et ami des arts fit
terminer la coupole de Saint-Pierre, fit déplacer l'obélisque
de l'ancien Cirque du Vatican, où mourut saint Pierre,
au centre de la place, et restaurer un grand nombre de monuments.
Il travailla avec ardeur à la réforme des ordres
religieux et donna aux congrégations
romaines, chargées de l'expédition
des affaires ecclésiastiques, leur organisation définitive.
C'est sous ce pape que fut constituée la hiérarchie
administrative et politique de la
cour romaine; tous les membres
de l'administration pontificale portèrent la soutane et
formèrent la prélature. Celle-ci comprit
les nonces, envoyés du Saint-Siège près
des cours catholiques, les légats chargés
de gouverner les provinces des États pontificaux, puis
les juges et les différents dignitaires de la cour pontificale.
Sixte-Quint fit encore publier une édition corrigée
de la Vulgate. Il envisageait une croisade de tous les
princes chrétiens pour chasser les Turcs d'Europe, délivrer
la Palestine et conquérir l'Égypte lorsque la mort
le surprit.
Les évêques
et les prélats
Autres ouvriers dans la vigne,
deux évêques méritent une mention particulière
dans la restauration religieuse de l'Église : en Italie,
saint Charles Borromée; en France, saint François
de Sales.
Saint Charles Borromée
(1538-84), qui se distingua auprès
des papes réformateurs par son autorité dans le
rétablissement de la discipline de l'Église, était
issu d'une grande famille de Lombardie. Neveu de Pie IV qui le
nomma archevêque de Milan à vingt-deux ans, puis
cardinal, il se vit par celui-ci confier en grande partie la direction des affaires générales
de l'Église. Sa vaste intelligence
et son activité le rendaient en effet digne des plus hautes
fonctions. Plus tard il obtint du pape l'autorisation de résider
dans son diocèse de Milan à l'administration duquel
il se consacra dès lors tout entier, se donnant pour mission
de réformer les
murs aussi bien que la discipline du
clergé et des communautés. Il renonça à
ses bénéfices, à ses biens patrimoniaux,
à cette splendeur dont il s'était fait une habitude
à la cour de Rome, puis, par ses règlements, ses
synodes, ses fondations de séminaires, d'hôpitaux
et d'écoles, il travailla sans relâche à cette
régénération ecclésiastique devenue
nécessaire, et dont l'influence
salutaire se fit sentir dans toute l'Italie.
Pendant la peste qui désola Milan en 1576, saint Charles
Borromée s'illustra par l'héroïsme de sa charité.
Il consuma ses forces dans l'excès de ses travaux et de
ses austérités, et mourut épuisé,
à peine âgé de quarante-six ans. Paul V le
canonisera en 1610, mais la reconnaissance populaire lui aura
depuis longtemps déjà accordé le titre de
saint. Un siècle après sa mort lui fut élevé
près d'Arone, terre de ses ancêtres, et dominant
le lac Majeur, une gigantesque statue de granit et de bronze haute
de 24 mètres. Saint Charles laissa des Actes synodaux,
des Sermons, des Instructions et une énorme
collection de Lettres.
Saint François
de Sales (1567-1622)
Peu de vies furent aussi remplies
que celle de ce saint né au château de Thorens en
Savoie. Aîné de treize enfants, élevé
en contact étroit avec la nature, il y gagna très
tôt son sens pratique et sa sérénité.
Il fut évêque de Genève à trente-cinq
ans après avoir été avocat et effectué
diverses missions en
pays protestants. En effet, dès
son ordination, il s'offrit pour travailler à la conversion
des huguenots du Chablais et réussit si bien dans ce ministère
que son oncle, évêque de Genève, le demanda
et l'obtint comme coadjuteur. François se rendit encore
à Paris pour obtenir d'Henri IV l'autorisation de prêcher
la foi catholique aux protestants du bailliage de Gex, récemment
annexé à la France. Devenu, par la mort de son oncle, titulaire du siège épiscopal
de Genève (transporté
à Annecy en 1602), on vit François se livrer avec
une ardeur nouvelle aux travaux de son apostolat. Berger préoccupé
de son troupeau, il fut toujours en route à travers son
diocèse, prêchant, dirigeant, confessant, exaltant
les bonnes volontés. Rentrant exténué le
soir, il répondait encore à un volumineux courrier,
parfois dérangé par l'une de ses ouailles car on
entrait chez lui comme dans un moulin. Il était spécialement
armé pour diriger les âmes ayant l'ascendant de l'intelligence,
de l'autorité persuasive et surtout de la sainteté.
En 1610 il fonda,
avec sainte Jeanne de
Chantal, l'ordre de la Visitation et
se lia d'amitié avec saint Vincent de Paul. Il mourut à
Lyon, à peine âgé de cinquante-cinq ans, laissant
une uvre littéraire abondante dont l'ouvrage le plus connu
est l'Introduction à la vie dévote , dont
on tira de son vivant quarante éditions. Saint François
de Sales fut canonisé par Alexandre VII en 1665. Pie IX
le proclama docteur de
l'Église.
Les ordres religieux
Aussi bien dans sa lutte contre
l'hérésie protestante que dans sa propre rénovation,
l'Église trouva un puissant appui dans les ordres religieux
qui naquirent spontanément au cours du XVI° siècle.
Parmi ces ordres, que nous examinerons au Chapitre 19, il en est
un dont il nous faut parler dès maintenant, tant est grande
la place qu'il occupe par la richesse de ses activités
et l'étendue de ses succès. Il s'agit de la Compagnie
de Jésus (Jésuites) .
8 SAINT
IGNACE ET LA COMPAGNIE DE JESUS
La plus significative de toutes les institutions religieuses qui
prirent naissance au XVI° siècle est sans conteste
celle des Jésuites, fondée par Saint Ignace de
Loyola. Sa structure toute militaire, sa rigoureuse discipline,
les exigences humaines, spirituelles et intellectuelles exigées
de ses membres, tout concourut à ses succès, qu'il
s'agisse de prédication, d'enseignement ou de conquêtes
missionnaires. Les affaires et la politique, cependant, furent
pour elle des pierres d'achoppement.
Saint Ignace (1491-1556), son
fondateur, né au château de Loyola (Pays Basque espagnol)
fut page du roi Ferdinand V, avant de s'engager comme officier
des armées espagnoles. Blessé par les Français
lors du siège de Pampelune (1521) à l'endroit même
où s'élève aujourd'hui la basilique qui lui
est dédiée, il dut subir d'interminables opérations
de la jambe. Les lectures qu'il fit durant son traitement le déterminèrent
à quitter le monde.
Après s'être consacré à la Vierge au
sanctuaire de Monserrat en Catalogne, il se retira à Manrèze,
se livrant dans une grotte voisine de la localité à
la pratique des plus dures austérités. On pense
qu'il avait déjà pris pour devise celle qu'il adoptera
pour sa congrégation : Ad majorem Dei gloriam (Pour
la plus grande gloire de Dieu). Au retour d'un pèlerinage
en Terre Sainte en 1524, et bien qu'âgé de trente-trois
ans, il s'adonna à l'étude de la philosophie et
de la théologie. Puis il prêcha. Mais les prédications
qu'il faisaient au pauvres alarmèrent l'Inquisition, qui
par deux fois l'emprisonna. Son innocence ne tardait pas à
être reconnue, mais Ignace préféra se rendre
à Paris afin d'y compléter ses études (1528).
Bientôt six disciples se joignirent à lui. Ensemble
ils firent, dans la chapelle souterraine de l'Église Notre-Dame de Montmartre, le voeu
de se consacrer à la conversion
des infidèles, et de mettre leurs personnes et leurs vies
à la disposition du pape (1534). Ignace
reçut les ordres un peu plus tard, à Venise, et
Paul III approuva les statuts de la nouvelle société
qui, aux trois vux monastiques, ajoutait celui d'observer à
l'égard du pape une
obéissance absolue.
Celui-ci concéda à Ignace l'église du Gésù
à Rome et donna à ses religieux le nom de Clercs
de la compagnie de Jésus. Le peuple, cependant, prit
aussitôt l'habitude de les nommer Jésuites
(1540). Élu général de l'ordre en 1541, Ignace
assista au rapide développement de son uvre. Il fonda à
Rome, rappelons-le, les collèges romain (1551) et germanique.
Saint Ignace de Loyola écrivit de nombreux ouvrages, notamment
sur l'observance et la perfection religieuse. Comprenant que la
condition première de toute apostolat était un renouvellement
intérieur total, il en tira une méthode spirituelle
de transformation par la méditation qu'il nomma les Exercices Spirituels, et dont la pratique régulière
porte toujours beaucoup de fruit. Saint Ignace fut canonisé
par Grégoire XV en 1622.
La Compagnie de Jésus, qu'il fonda en 1534, fut approuvée après
quelques hésitations par
Paul III en 1540. Saint Ignace
ayant imposé à ses clercs réguliers, outre
les trois vux habituels de chasteté, de pauvreté
et d'obéissance, celui de soumission absolue au pape, il
leur donna une organisation quasi militaire.
À la tête de la Compagnie est le général,
élu à vie par la congrégation générale
composée de tous les Pères provinciaux. Il est revêtu
d'une autorité presque illimitée; il nomme à
toutes les charges, et ses décisions sont sans appel ni
contrôle. Six assistants forment son conseil. La
Compagnie est divisée en provinces, chacune régie
par un provincial, qu'assistent des consulteurs.
Chaque maison dans l'ordre a un supérieur propre, le recteur,
soumis au provincial et aidé d'un conseil. Tout
membre de la Compagnie, quelle que soit sa situation, est pourvu
d'un admoniteur chargé de surveiller sa conduite.
Soumis à cette rigide hiérarchie les jésuites
assument toutes les fonctions du ministère ecclésiastique,
mais s'engagent à n'accepter aucune dignité, sauf
sur ordre formel du pape.
Tout candidat à l'admission est éprouvé durant
un mois, puis est éventuellement admis parmi les novices
qui, deux années durant, s'adonnent uniquement à
la pratique de la piété par les Exercices
Spirituels du fondateur. Ensuite, ayant servi un mois au
sein d'un hôpital, et voyagé un autre mois en ne
subsistant que de la mendicité, le jésuite devenu
scolastique prononce ses trois vux, consacre deux ans à
la littérature, trois aux sciences, puis enseigne lui-même
dans un collège durant cinq ou six ans. Ce n'est donc qu'entre
vingt-huit et trente ans qu'il est envoyé en théologie
pour quatre ou six années supplémentaires, selon
ses aptitudes. Le sacerdoce lui est conféré au cours
de cette période. À l'expiration de ses études
théologiques, il doit encore retourner au noviciat pour
effectuer sa troisième année de probation
durant laquelle il renonce de nouveau à l'étude
et à toute relation extérieure pour se livrer uniquement
à la méditation. L'année révolue,
le général, informé par les supérieurs
directs du scolastique, décide de son admission soit parmi
les coadjuteurs spirituels, soit parmi les profès.
Les premiers renouvellent seulement, mais avec solennité,
les vux de religion, tandis que les seconds prononcent le quatrième
vu de soumission au pape.
Général, provinciaux et assistants ne peuvent être
choisi que parmi les profès, qui seuls ont le droit de
prendre part aux congrégations. Outre les religieux
ordonnés, la Compagnie compte encore des serviteurs destinés
aux emplois matériels; ils sont appelés coadjuteurs
temporels et sont admis à prononcer les voeux monastiques
après deux ans de noviciat et dix ans d'épreuve.
Mais ils ne porte qu'un vêtement civil
9 LES TRAVAUX
DES JESUITES
Les Jésuites constituent donc une armée disciplinée
dont les trois critères sont : un recrutement sévère,
une obéissance absolue, une hiérarchie rigoureuse.
Quelle est sa vocation ? La bulle de Paul III qui approuva la
Compagnie de Jésus plaça au premier rang de ses
devoirs la prédication et l'éducation de la jeunesse.
Les uvres de la Compagnie sont
de ce fait diversifiées : on trouva des Jésuites
auprès des grands de ce monde au titre de prédicateurs,
d'aumôniers et de confesseurs et,
en grand nombre, dans l'enseignement et les missions.
À la mort de saint Ignace, la Compagnie comptait cent maisons
et 1500 religieux. Plusieurs se distinguèrent. Deux, tout
d'abord : Jacques Lainez, théologien au Concile
de Trente, et saint François-Xavier dans l'apostolat
missionnaire, tous deux faisant partie du groupe du vu de Montmartre.
Mais aussi, parmi d'autres, saint François Borgia, saint
Louis de Gonzague, saint Jean-François Régis et
Pierre Canisius.
Jacques Lainez (1512-65), né en Castille, étudiait la théologie
à Paris lorsqu'il rencontra Ignace de Loyola et fut l'un
des sept néophytes qui, en 1534, dans l'église de
Montmartre, jetèrent les premières bases de la Compagnie
de Jésus. Dès 1545 le pape Paul III le délégua
comme orateur du Saint-Siège
au concile de Trente, où
il ne tarda pas à prendre une influence prépondérante.
Saint Ignace l'envoya plus tard en France pour y hâter les
progrès de la compagnie. À la mort de saint Ignace,
il lui succéda et fut le
second général de l'ordre. Il
prit part, à ce titre, au
colloque de Poissy (1561) où
théologiens catholiques et protestants se réunirent
à la demande de Michel
de l'Hospital, chancelier de Catherine
de Médicis et désireux d'assurer la pacification
religieuse en France. Puis il reparut au concile de Trente, avant
de retourner à Rome, où il obtint du pape que le
séminaire romain fut attribué à la compagnie.
Grâce à sa science théologique, comme à
l'ardeur et la précision de sa parole, Jacques Lainez contribua
pour beaucoup à la renommée de son ordre.
Saint François-Xavier
(1506-52), jésuite espagnol
surnommé l'Apôtre
des Indes, est né près
de Pampelune et mort à Canton. À dix-huit ans il
vint à Paris terminer ses études au collège
Sainte-Barbe avant d'être professeur de philosophie au collège
de Beauvais. L'influence de son compatriote Ignace de Loyola,
rencontré à Paris, l'arracha aux séductions
du monde; il fut l'un des sept premiers à faire le vu,
à Montmartre, de consacrer leur vie au service de Dieu
et de l'Église. Ordonné prêtre il visita Venise,
Vicence, Bologne, Rome, prêchant avec fougue et soignant
les malades. Le roi de Portugal ayant demandé des missionnaires pour les Indes, Ignace désigna François, lequel
débarqua à Goa sur la côte de Malabar en 1542.
Sa parole eut un effet prodigieux. Au cours des missions qu'il
fit au royaume de Travancore, à Malacca, aux îles
de Banda, de Macassar et de Ceylan il convertit plus de 70 000
indigènes. Il pénétra au Japon et mourut
au moment où il allait entrer en Chine, dans l'île
de San Tchao, devant Canton. Grégoire XV le canonisa en
1622.
Saint François
Borgia (1510-72), né dans le royaume de Valence, fils de
Jeanne d'Aragon, fut envoyé à la cour de Charles-Quint,
qui lui fit épouser Éléonore de Castro et
le nomma vice-roi de Catalogne. Ayant perdu sa femme (1545) il
abandonna sa brillante situation et le monde pour entrer dans
l'ordre que venait de fonder saint Ignace. Celui-ci le nomma vicaire
général et le chargea de missions dans les plus
grandes villes d'Espagne et du Portugal. Après la mort
de saint Ignace et du Père Lainez, il fut élu le troisième général
de l'ordre. C'est par ses soins
que fut fondé un noviciat à Rome, que les missions
furent organisées, que les méthodes d'enseignement
et de prédication furent réformées. Trente-cinq
ans après sa mort son corps fut transporté de Rome
jusqu'à l'église des jésuites de Madrid.
Il fut canonisé en 1671 par Clément X.
Saint Louis de Gonzague
(1568-91) fut, par son père le marquis de Castiglione,
emmené en Espagne où il fut page du prince Jacques,
neveu du roi Philippe II. Héritier à dix-sept ans,
il céda tous ses droits et ses biens à son frère
Rodolphe afin d'entrer au noviciat des jésuites à
Rome. Là il fit l'édification de tous. Il mourut
à l'âge de vingt-trois ans, victime de son dévouement
pour les pestiférés. L'ampleur de son rayonnement
en une si courte vie fut telle que Grégoire XV le béatifia
trente ans plus tard, Benoît XIII le canonisa en 1726 et
la jeunesse chrétienne
du monde entier le choisit pour saint patron.
Saint Jean-François
Régis (1597-1640), jésuite
français surnommé l'Apôtre
du Vivarais est entré à la compagnie à
l'âge de dix-neuf ans. Il enseigna les humanités
à Billion, à Auch et au Puy. Il avait demandé
à partir vers les missions au Canada mais, ses supérieurs
l'ayant affecté en France, il s'y dévoua avec une
ardeur héroïque. Pratiquant les plus sévères
austérités, prêchant le jour, priant la nuit,
il parcourut en véritable apôtre Languedoc, Velay
et Vivarais. Son éloquence, son inlassable zèle
et surtout l'exemple de ses vertus convertirent
nombre de protestants. Il fut
béatifié par Clément XI en 1716, canonisé
par Clément XII vingt et un ans plus tard, et son tombeau
attire encore chaque année, le 16 juin à la Louvesc,
un grand nombre de pèlerins.
Pierre Canisius (1524-97), jésuite et théologien allemand,
fondateur du collège de Fribourg, premier prédicateur
de Ferdinand 1er, fut fait provincial de son ordre en Allemagne
et combattit avec
ardeur les protestants, qui
lui donnaient le nom de chien d'Autriche, par allusion
à son nom de Hondt (le chien) qu'il avait latinisé.
On conserve de lui divers écrits théologiques dont
Summa doctrinæ christianæ (1585) dont on a
extrait un catéchisme très répandu au XVI°
siècle et les suivants.
Histoire et oeuvre générale
de la Compagnie
L'histoire des jésuites,
qui pour diverses raisons suscitèrent de vives inimitiés,
fut de ce fait lourde d'événements. Dès l'origine
ils rencontrèrent en France, dans les membres du parlement
de Paris, ennemi des tendances étrangères, des adversaires
déterminés. Avec l'appui du roi ils purent toutefois
ouvrir dans la capitale le collège de Clermont qui deviendra Louis-le-Grand. Mais la part qu'ils prirent à la Ligue
réarma leurs ennemis, et Henri IV les chassa de France
au moment même où ils étaient également
expulsés d'Angleterre, des Pays-Bas, de la Russie et des
États de Venise Henri IV les rappela pourtant en 1603 pour
fonder de nombreux collèges, par lesquels ils acquirent une influence considérable.
Quand le jansénisme
apparaîtra, on les trouvera
au premier rang de ses adversaires.
Missionnaires ils pénètrent en Chine, s'y
établissent à la cour impériale et obtiennent
le libre exercice du culte chrétien. En Amérique ils évangélisent
le Canada et établissent, dans les Réductions
du Paraguay, une sorte de république évangélique.
Cette éclatante prospérité durera près
de deux siècles, jusqu'au scandale (1758) de la banqueroute
martiniquaise du Père de la Valette, jésuite
supérieur général des missions d'Amérique
du Sud. Jugé canoniquement il sera exclu de la compagnie,
qui spontanément commencera à rembourser les créanciers.
Mais elle-même dépossédée de tous ses
biens par le parlement de Paris (1761), elle devra laisser la
dette impayée. Les princes catholiques procéderont
une nouvelle fois à l'expulsion des jésuites et
le pape Clément XIV, cédant aux instances dont il
sera l'objet, prononcera la suppression de l'ordre (1773). La
Prusse et la Russie accueilleront les Jésuites fugitifs.
Plus tard, sous la protection discrète de Pie V puis de
Pie VII, l'ordre se reformera peu à peu. La compagnie ne
sera rétablie
dans ses droits et privilèges qu'après
la chute de Napoléon, en 1814.
La Compagnie de Jésus compte plus de huit cents martyrs,
et un grand nombre de saints. Elle a produit aussi des hommes qui l'honorent,
tels les théologiens Suarez et Pétau,
l'humaniste Jouvency, l'historien et philologue Brumoy,
les mathématiciens et astronomes Boscovitch et Secchi,
et le prédicateur bien connu Bourdaloue. Mais, en
retour, on lui a reproché de prendre part, trop souvent,
aux affaires politiques. Mais quelle tentation pour de tels esprits!
CONCLUSION
La libre pensée, conception délétère
du discernement, s'est répandue sur le monde des idées.
C'est cette réflexion hostile à toute autorité
enseignante, c'est l'attitude de l'esprit partisan du "libre
examen", affranchi de toute croyance en tant qu'idée
"reçue", et particulièrement en matière
religieuse. Nous l'avons vue naître à la Renaissance,
avec l'esprit critique des Humanistes (Chap.15 § 2) et favoriser
la doctrine du moine allemand Luther (Chap.16).
Le schisme d'Avignon a causé trop de dommages pour que
la restauration entreprise au moyen du Concile de Trente suffise
à éradiquer l'hérésie protestante.
Elle est maintenant trop bien ancrée. Mais, sur bien d'autres
plans, le ressaisissement réel de l'Église est alors
l'uvre d'innombrables hommes de courage. Retenons particulièrement
deux noms : celui de Charles Borromée, le saint patron
de notre communauté canonique, à qui nous devons
une véritable régénération du clergé;
et saint Ignace de Loyola, le fondateur des Clercs de la Compagnie
de Jésus, ces "Jésuites" dont le zèle
à travers le monde freinera l'essor de la Réforme.
D'Ignace, leur fondateur, nous campons un portrait dans l'annexe
qui suit.
"Né en 1491, juste
quarante ans après Christophe Colomb, Ignace est un enfant
d'un an quand le navigateur découvre l'Amérique.
Luther, cette année-là, vient d'atteindre ses neuf
ans. François 1er et Charles-Quint naissent, l'un en 1494,
l'autre en 1500, Calvin en 1509. La vie d'Ignace de Loyola est
contemporaine des grands hommes et des grands événements
de la Renaissance
"Aux problèmes que posait un univers en expansion,
la vieille Église catholique romaine devait apporter une
réponse Il s'est trouvé qu'Ignace de Loyola, justement,
par l'exemple de sa vie et par les formules qu'il a laissées
(Exercices Spirituels et Constitutions), a joué
un rôle providentiel pendant la crise qu'a traversé
l'Église, à l'aube des temps modernes. La sainteté
est toujours providentielle.
Après sa mort, survenue le 31 juillet 1556, l'histoire
de la Compagnie qu'il a fondée éclipse un peu sa
propre histoire et il est déconcertant de constater que
beaucoup de gens, même cultivés, se contentent aujourd'hui
d'idées reçues touchant Ignace de Loyola, son caractère,
sa physionomie spirituelle.
"La moins caricaturale des vérités admises
est que notre saint fut avant tout un soldat, féru de discipline
et soucieux de donner au pape une milice obéissante, prête
à des tâches plus ou moins occultes. En réalité,
bien moins militaire que ne fut Descartes, Ignace ne fit la guerre
-une petite guerre- que par occasion. Celui qu'on nous présente
comme un fier-à-bras, maître absolu de ses disciples,
fut entouré d'un amour, d'une vénération
fervente dont les témoignages écrits ou rapportés
par la tradition restent bouleversants. Ce capitaine autoritaire
aimait le ciel bleu et la nuit étoilée. C'était
un mystique. Il pleurait abondamment pendant sa messe, et connaissait
d'extraordinaires expériences d'union à Dieu. Le
Général des Jésuites, le grand politique
en soutane, l'Éminence noire de la Papauté, passa
plus de temps, le long de sa vie terrestre, à mendier,
pauvre entre les pauvres, à soigner les malades des hôpitaux,
à prêcher les petits enfants qu'à exercer
son religieux pouvoir. Devenu le maître d'un Ordre prospère,
c'est l'humilité, l'ardent désir de sauver son prochain,
le souci d'agir non pas selon son vouloir propre mais selon la
volonté de Dieu qui l'animent sans cesse : les pages de
son Journal Spirituel révèlent combien la
recherche pathétique de la décision bonne lui coûtait
d'angoisse, de torture et de larmes. Cet homme d'action était
un inquiet que persécutait un perpétuel souci :
la plus grande gloire de Dieu.
La caricature qu'on brosse généralement d'Ignace
de Loyola, si elle correspondait à la réalité,
rendrait incroyable et proprement miraculeux le succès
de son entreprise. Ce serait d'ailleurs méconnaître
singulièrement l'époque de la Renaissance et le
tempérament des hommes du XVI° siècle que d'imaginer
un François Xavier, un Pierre Favre, un Jérôme
Nadal, un François Borgia, duc de Gandie, (ses premiers
compagnons) et tant d'autres, capables de suivre aveuglément
une sorte d'officier recruteur, ambitieux de pouvoir personnel
et dispensateur de pouvoirs subalternes.
Il importe de tracer une image plus vraie. Non pas qu'une biographie
exacte évacue le miracle en expliquant par les ressources
de la psychologie ou de l'analyse historique un rayonnement que
certains, par ignorance ou mauvaise intention, rendent absurdes.
Il reste du mystère dans cette vie et dans cette oeuvre
: le mystère de la grâce divine agissant au plus
secret d'une âme, informant une intelligence, façonnant
un caractère.
On n'aborde qu'avec révérence les moments de cette
durée humaine : ils portent la marque du sacré.
ALAIN GUILLERMOU,
Extraits de l'Introduction à Saint Ignace de
Loyola, Club des Éditeurs, Paris 6°, 1957.
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