Maranatha ! : Chapitre 17

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le ressaisissement de l'Eglise au XVIè siècle
et le Concile de Trente
par René Seignette de l'Association canonique saint Charles Borromée

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Examinons la transformation de l'Église au XVI° siècle qui, opérée plus tôt, aurait ôté tout objet à la Réforme protestante.
l'Église se trouvait menacée non seulement par la Réforme mais encore par la "libre pensée".
Quatre papes collaborèrent à ce ressaisissement : Paul III, Jules III, Paul IV et Pie IV. Leur action a porté, d'une part sur une refonte disciplinaire de l'Église; d'autre part sur la fixation précise de son dogme. Ce furent les deux objets des travaux du Concile de Trente.
Les premiers effets de la réforme disciplinaire touchèrent les congrégations religieuses par la restauration sévère des Ordres anciens et la fondation de congrégations nouvelles, telle la Compagnie de Jésus.

1 PROTESTANTISME ET LIBRE PENSEE

Nous avons vu le Protestantisme naître et se développer à partir d'une hérésie médiévale (celle des Vaudois, Chapitre 13 § 1) qui tendait à revenir à la pureté et la pauvreté évangélique d'origine. Cette vision détacha le chrétien du clergé, et favorisa la pratique du libre examen par les protestants. De la même manière, à la Renaissance, l'Humanisme (Chapitre 15 § 2) engendra une façon de raisonner sur les problèmes de l'existence, présente et future, hors de toute foi : la libre pensée.
L'extraordinaire regain de faveur publique dont bénéficièrent, avec la culture antique, des philosophes comme
Platon et Aristote, développa un sentiment de confiance dans la seule raison humaine. "À quoi bon Dieu, puisque l'homme est ainsi capable de bâtir une philosophie dont il peut tirer toute règle morale ?" Ainsi raisonnèrent ceux que l'on nomma les libres penseurs, dont le scepticisme se révélait aussi dangereux pour l'Église que pour les protestants.
Parmi les premiers libres penseurs et les plus marquants, citons l'italien
Pomponace et deux dominicains : Giordano Bruno et Campanella.
Pierre Pomponazzi, dit
Pomponace (1462-1525) était un philosophe de Mantoue. Subtil interprète d'Aristote, il occupa successivement les chaires de Padoue, de Ferrare puis de Bologne. Dans son traité sur l'Immortalité de l'âme (1516) il soutint que la raison est incapable de prouver ce dogme, et souleva ainsi contre lui les inquisiteurs de Venise et les Pères du concile de Trente.
D'une plus grande nocivité fut
Giordano Bruno (1550-1600).
Ayant perdu la foi, il quitta son couvent dominicain et fut, à cause de ses opinions, chassé de ville en ville. Après Naples, Gênes, Nice, Milan, Venise, le voici en 1580 à Genève où il embrasse le calvinisme. Mais c'est pour se brouiller aussitôt avec Calvin et Bèze, et reprendre ses errances. Soulevant les huées à Lyon, à Toulouse puis en Angleterre, il trouve enfin à Paris un appui lui permettant d'enseigner la philosophie à l'Université.
Son éloquence lui valut un certain succès, bien qu'il combattit tout l'enseignement officiel d'alors, opposant notamment à la religion chrétienne celle de la "nature", et ne voyant dans les religions que superstitions et symboles. Après un séjour en Allemagne, où il fut partout écouté des étudiants mais suspect aux autorités ecclésiastiques, il eut l'imprudence de rentrer en Italie. Arrêté par l'Inquisition, convaincu d'hérésie, sommé de se rétracter sous peine de mort, il persista, fut excommunié et dégradé.
On lui avait accordé huit jours pour reconnaître ses fautes; il refusa, et périt en grande pompe, brûlé vif sur le bûcher en place publique à Rome. Il laissa de nombreux ouvrages traitant de sujets aussi divers que la philosophie, l'astronomie, la physique, et bien entendu la religion (l'Expulsion de la bête triomphante).
Thomas Campanella (1568-1639), autre philosophe italien, était entré à quinze ans, doué d'une précocité prodigieuse, dans l'ordre des dominicains. Il étudia avec passion, combattit l'aristotélisme, écrivit un premier ouvrage philosophique (Philosophia sensibus démonstrata) traitant des principes d'une "nature véritable" et qui le rendit suspect d'hérésie. Il dut quitter le couvent de son ordre.
Dix années durant il parcourut l'Italie, battant en brèche les idées reçues, jusqu'à son arrestation à Naples. Accusé d'erreurs politiques, philosophiques et théologiques il resta vingt-sept ans dans les fers et subit plusieurs fois la petite et la grande question. Libéré sur la demande d'Urbain VIII il se réfugia en France où Richelieu lui accorda une pension. Ses derniers écrits traitèrent du communisme absolu (Civitas solis) et du triomphe de l'athéisme (Atheismus triomphatus).

Une précision d'ordre sémantique :
Les papes, comprenant que la libre pensée, associée aux diverses formes de protestantisme, faisait peser une grave menace sur le christianisme, entreprirent donc une Restauration catholique.
Celle-ci fut parfois et à tort nommée Contre-Réforme, ou encore Réforme Catholique. Elle ne fut ni l'une ni l'autre. À aucun moment l'Église ne dirigea une stratégie "contre" ou "en réponse" à la Réforme protestante. Encore moins aurait-elle pu se réformer elle-même : la mission de l'Église est de transmettre fidèlement la doctrine du Christ; or toute "réforme" porterait atteinte à Son uvre. L'Église n'a nul besoin de réforme, elle détient la Vérité.
Ce que nous nommons, pour lever toute équivoque, le "Ressaisissement de l'Église", a eu pour but de restaurer, de clarifier, de préciser la Doctrine du Sauveur, face aux abus, hésitations et interprétations fallacieuses devenues courantes dans le monde chrétien, comme aux prises de position hérétiques des réformateurs protestants.
La "réforme" en question ne peut donc être comprise que dans son sens littéral, touchant au domaine de la forme (manière, mode, expression, façon de vivre les vérités de l'Évangile, à travers la liturgie, la pastorale, etc.,). Ceci à l'inverse des Protestants qui, affirmant ne vouloir changer que la forme de la religion, ont en fait gravement porté atteinte aux fondements de la Doctrine chrétienne.
Loin de régénérer la Chrétienté, la Réforme protestante brisa l'unité des chrétiens et porta un tel coup à l'Église que celle-ci put paraître, humainement parlant, proche de sa fin. Il advint cependant que la lutte réveilla ses forces latentes, lui fit rassembler ses énergies et lui rendit sa vigueur primitive. Ce ressaisissement, cette renaissance, fut l'uvre du
concile de Trente qui, par ses décisions dogmatiques et disciplinaires, corrigea les abus et redressa les murs, ouvrant la voie à la restauration de l'Église du Christ.

2 LA CONVOCATION DU CONCILE DE TRENTE (1542)

Le Concile de Trente fut donc ce conseil des évêques qui eut pour but et résultat d'opposer au protestantisme un ensemble de définitions dogmatiques et de réformes disciplinaires capables de maintenir l'unité catholique. Il était réclamé depuis longtemps par la chrétienté, consciente de l'anarchie intellectuelle et de la corruption morale qui gagnait partout du terrain. Intervenu un siècle plus tôt, il eût évité la réforme luthérienne, de l'avis des protestants eux-mêmes, dont l'historien Harnack.
Nous avons vu sa convocation, premier souci du nouveau pape Paul III, soulever de nombreux problèmes (Chapitre 16 § 2, "Mort de Luther"). Convoqué, par une bulle de 1536, à Mantoue puis à Vicence, il ne put être réuni à Trente, ville du Tyrol, après une vaine tentative en 1542, que trois ans plus tard, lorsque le roi de France et l'empereur germain se furent réconciliés à Crespy. Les protestants, convoqués, n'y parurent pas Par la suite il fut deux fois suspendu, soit par fait de guerre soit pour cause de peste. Ainsi fut-il divisé en trois périodes :
- la première, sous Paul III, dura seize mois, entre décembre 1545 et mars 47,
- la seconde, sous Jules III, dura un an, de mai 51 à avril 52,
- la troisième, sous Pie IV, dura trois ans, entre janvier 61 et décembre 63.

3 PREMIERE PERIODE DU CONCILE : 1545-47, SOUS PAUL III

Paul III (1534-49), né Alexandre Farnèse, cardinal élu pape à l'unanimité des suffrages, consacra son uvre à la réforme de l'Église. Durant tout son pontificat, il s'appliqua à soutenir Charles-Quint dans sa lutte contre les protestants. Mais il réforma aussi l'administration du Vatican, institua l'Inquisition romaine, le Saint-Office et l'Index, organes de surveillance. Enfin il autorisa en 1540 la Compagnie de Jésus. Cependant, dès son élection, son action porta sur la constitution de la commission destinée à préparer un plan de réforme pour l'Église, base des travaux futurs des Pères du concile.
L'assemblée se réunit à Trente le 22 novembre 1542, mais la première session, pour les raisons invoquées ci-dessus, ne put se réunir que le 13 décembre 1545. Le concile s'ouvrit avec un petit nombre de Pères seulement, les autres arrivant peu à peu au fil des jours.
Le concile s'occupa d'abord de son règlement, le
pape voulant que l'on traite en premier lieu des questions dogmatiques, et l'empereur Charles-Quint de la réforme disciplinaire. Le concile décida de prendre, dans chaque session, un décret sur chacun des deux sujets. Le vote devant avoir lieu par tête, on accorda voix délibérative aux abbés et aux généraux d'ordre.
La quatrième session fut la première de grande importance : le concile reconnut la
Tradition et l'Écriture avec une égale autorité, comme les deux sources de la révélation; il dressa le Canon, liste officielle des livres inspirés, et reconnut la Vulgate latine comme seule traduction authentique de la Bible; il fut défini que seuls l'autorité de l'Église et le consentement unanime des Pères serviraient de règles pour interpréter la sainte Écriture, sapant ainsi la base même du protestantisme : le libre examen.
Dans les cinquième et suxième sessions, les Pères établirent la vraie doctrine de l'Église sur la
justification de l'âme, en définissant la nature du péché originel et en proclamant la nécessité des bonnes uvres.
La septième session fut consacrée à la définition de la doctrine sur les
sacrements, et en particulier sur le baptême et la confirmation, ainsi que sur les effets qu'ils produisent sur les âmes; le décret de réforme rappela aussi aux évêques la nécessité de la résidence.
Après quoi le concile dut se séparer, une épidémie de peste s'étant abattue sur la ville de Trente. Paul III le transféra à Bologne, mais fut aussitôt obligé d'en prononcer la suspension.

4 SECONDE PERIODE DU CONCILE : 1551-52, SOUS JULES III

Jules III (1550-55) né Jean-Marie del Monte, avait été nommé évêque de Siponte par Jules II puis cardinal par Clément VII. Il confirma les statuts des Jésuites, et les autorisa à fonder à Rome leurs deux grands établissements d'instruction : le Collège Romain et le Collège Germanique.
Aussitôt après son élection, il réunit à nouveau le concile et fit reprendre ses travaux le 1er mai 1551. L'assemblée poursuivit sa discussion sur les questions relatives aux sacrements. Dans les décrets de la treizième session, qui traitèrent du sacrement de l'Eucharistie, les Pères définirent la doctrine de la
présence réelle et celle de la transsubstantiation.
La quatorzième fut consacrée à la
pénitence et à l'extrême-onction.
Puis les travaux furent à nouveau suspendus après les succès remportés en Allemagne par les protestants, notamment l'invasion du Tyrol par Maurice de Saxe (Chapitre 16 § 2; Réforme en Allemagne, traité de Passau). Le concile se dispersa donc, mais ensuite ne put se réunir sous les deux papes suivants.
Le successeur de Paul III (et d'un éphémère Marcel II en 1555) fut
Paul IV (1555-59). Né Jean-Pierre Carraffa d'une illustre famille napolitaine, il avait été nonce en Angleterre, archevêque de Brindisi, cardinal et doyen du Sacré-Collège. Après avoir échoué politiquement dans ses luttes contre Philippe II d'Espagne et l'empereur Ferdinand, et exilé ses neveux qui lui causaient soucis, il se consacra à la réforme de l'Église et donna une nouvelle vigueur à l'Inquisition, lui déférant évêques et même cardinaux suspects d'hérésie. Il déclara déchu de ses dignités et droits quiconque, clerc ou laïque, s'écartait de la foi, et autorisait le premier venu à s'emparer de ses biens. Il fit rédiger l'Index des livres interdits ou à corriger. Il donna aux cérémonies de la chapelle Sixtine la pompe qu'elles ont conservée. Mais il ne put réunir de nouvelles sessions du concile.

5 TROISIEME PERIODE DU CONCILE : 1561-63, SOUS PIE IV

Pie IV (1559-65), Jean-Ange Médichino, Milanais (donc sujet espagnol) bénéficia de la protection de Philippe II. Paul III l'avait nommé archevêque de Raguse et cardinal. Il succéda à Paul IV. Son premier acte fut de livrer à la justice les neveux de son prédécesseur, accusés de concussions et de meurtres, et qui furent exécutés bien que l'un d'eux fut cardinal. Il restaura encore les ordres de Malte et de Saint-Lazare, réfréna le luxe des cardinaux, éleva le palais des Conservateurs sur le Capitole, ouvrit des routes, fortifia et embellit Ancône, Ostie, Civita-Vecchia
Mais Pie IV se proposait avant tout de terminer le concile général. Ce fut lui qui commença a mettre en application les décrets pris précédemment par l'assemblée. Il refondit l'Index rédigé par Paul IV et inscrivit en tête les règles qui devaient être appliquées dans l'examen de tout livre. Il se fit assister par
saint Philippe de Néri, créateur de l'ordre des Oratoriens (que nous retrouverons au chapitre 19 § 5), et par son neveu le cardinal saint Charles Borromée, très actif réformateur (évoqué plus bas dans son action auprès de saint Pie V). C'est d'ailleurs sur son conseil que Pie IV rouvrit le concile à Trente en janvier 1561. Après plusieurs tentatives inutiles pour amener les protestants à y paraître, l'assemblée délibéra en leur absence.
Elle formula, dans la vingt-et-unième session, la doctrine de l'Église sur la
messe, sur la communion sous les deux espèces, et décréta que la communion par le calice pourrait être concédée aux laïcs, mais que le pape seul aurait pouvoir d'en délivrer l'autorisation.
La vingt-troisième session traita du
sacrement de l'ordre : notamment de l'attribution aux évêques de la publication des indulgences, l'obligation de la résidence, l'établissement de séminaires pour l'éducation des clercs, la célébration annuelle des synodes diocésains et la réunion trisannuelle des conciles provinciaux, la visite des diocèses par leur évêque, l'institution de concours pour le choix des curés, la défense de cumuler les bénéfices, la soumission de tous les confesseurs à l'approbation de l'évêque, etc. Mais resta sans réponse la question de savoir si le pouvoir épiscopal était de droit divin ou une simple émanation du pouvoir papal
Au cours de la vingt-quatrième session le concile proclama l'
indissolubilité du mariage et le pouvoir d'empêchement appartenant à l'Église. Il déclara nul les mariages clandestins, c'est-à-dire contractés hors la présence du curé et de témoins. Il fixa ensuite les règles applicables au choix des évêques et cardinaux, le collège de ces derniers devant représenter l'ensemble des nations chrétiennes.
Enfin, lors de la vingt-cinquième et dernière session, le concile porta des décrets sur le
purgatoire, le culte des saints et des reliques, ainsi que sur les indulgences, déclarant le droit de l'Église de les accorder avec mesure. Les Pères remirent au pape le soin de faire publier un catéchisme, un missel, un bréviaire et de faire tenir à jour l'index des livres interdits.

6 SYNTHESE DES DECISIONS DU CONCILE DE TRENTE

Les travaux du concile peuvent se résumer en distinguant leurs objets :
d'abord les
définitions dogmatiques selon qu'elles concernent les sources de la Révélation, la Justification de l'âme ou les Sacrements
ensuite les décrets disciplinaires, touchant soit le Clergé soit les laïques.
Les définitions dogmatiques
Sur le terrain doctrinal les Pères du concile de Trente avaient à réfuter les arguments avancés par les protestants, et contraires à la doctrine traditionnelle de l'Église du Christ, en précisant dans une forme exacte et sans ambiguïté les définitions du dogme. Or l'hérésie protestante portait principalement sur trois points :
Sur les sources de la Révélation. Le concile fixa la liste des écrits inspirés constituant l'Ancien et le Nouveau Testament. Il reconnut la Vulgate, traduction de la Bible par saint Jérôme, comme étant la version officielle de l'Église. Il déclara, contre la doctrine protestante, que la Tradition (entendue dans le sens latin de tradere : transmettre fidèlement, ici le Dépôt révélé par Dieu), était source de la Foi tout autant que l'Écriture sainte, et que cette dernière ne pouvait être interprétée selon le sentiment personnel du chrétien, mais uniquement selon l'enseignement de l'Église.
Sur la Justification de l'âme par Dieu. Il fut défini que la Foi seule ne suffit pas à rendre l'âme juste au regard de Dieu, mais qu'il faut y adjoindre les uvres, sous-entendues bonnes, et accomplies sous l'impulsion de la Grâce.
Sur les Sacrements. Les protestants avaient rejeté la nécessité, et jusqu'à la réalité, de cinq des Sacrements. En réponse le concile définit, pour les sept Sacrements, leur institution divine, leur nature, leur ministre habilité, les dispositions requises pour les recevoir, et leurs effets sur l'âme. En outre il proclama l'existence du purgatoire, et la légitimité des indulgences, de l'invocation des saints, ainsi que du culte des reliques et des images.
Les décrets disciplinaires
Les Pères n'attachèrent pas moins d'importance aux décrets disciplinaires, considérant à juste titre que ces décisions étaient les seules en mesure de réformer les murs, considérablement avilies tant au sein du Clergé que parmi le peuple des laïques.
Concernant le Clergé. Furent jugées de la plus haute importance les prescriptions tenant à la vie du clergé, laquelle devait être conforme à l'honorabilité de l'état ecclésiastique. Les Pères établirent des règlements applicables à tous les degrés de la hiérarchie, et portant sur des objets aussi divers que le devoir de résidence, dans leur diocèse pour les évêques et leur paroisse pour les curés, ou encore l'interdiction de monnayer les indulgences. Ainsi les évêques furent-ils tenus au devoir de prédication et de visite de leur diocèse, et les curés à celui d'enseigner le catéchisme et de prêcher dimanches et jours de fête. L'éducation des futurs prêtres fut réorganisée, et leur formation ecclésiastique fut assurée non plus dans les presbytères, écoles cathédrales, couvents et universités, mais dans des séminaires dont ils furent pensionnaires. Le concile régla également la vie monastique, interdisant aux moines de posséder des biens en propre, et soumettant les couvents de femmes à une stricte clôture.
Concernant les laïques. Les Père affirmèrent l'indissolubilité du mariage, attaquée par les protestants. Afin de mieux garantir la liberté du contrat, les mariages clandestins furent non seulement interdits mais déclarés invalides. Quant au duel, il fut puni d'excommunication.
Promulgation et résultats des décisions du concile
Pie IV approuva les décrets pris par le concile et en autorisa la promulgation le 30 décembre 1563. Les princes catholiques d'Allemagne, Venise, la Pologne, le Portugal les acceptèrent sans restriction. Philippe II d'Espagne tint seulement à préserver les droits de la Couronne. En France, en Suisse et en Hongrie les gouvernements refusèrent leur publication officielle, mais le clergé passa outre et les textes furent mis en vigueur par les synodes provinciaux; ainsi les décisions du concile furent-elles appliquées dans l'ensemble des pays catholiques. Nous allons voir, à titre d'exemple, comment saint Charles Borromée, archevêque de Milan, mit tout son zèle à appliquer la réforme sur son territoire, créant des séminaires et insufflant à son clergé un esprit nouveau.
Sans doute l'uvre de l'assemblée ne fut-elle pas complète; des questions ne purent être traitées faute de temps, mais le dogme, nettement précisé sur les articles offrant litige avec les protestants, réprima les principaux abus. Sur les trois points où portaient l'hérésie le concile permit, en fixant les formules dogmatiques, de couper court à toute discussion.
Parmi les réformes disciplinaires, la plus fructueuse fut sans doute la création de séminaires, qui permit à l'Église de recruter un clergé non seulement mieux instruit, mais consciencieusement préparé aux vertus et à l'existence requises des ministres de l'Autel. Cette régénération du clergé fut à l'origine du profond renouvellement de la vie chrétienne.

7 LES "OUVRIERS" DE LA RESTAURATION

À l'application des décrets du concile de Trente, à cette immense tâche de restauration de l'Église, trois catégories d'ouvriers s'attelèrent, chacune dans sa sphère et selon la diversité de ses moyens : les papes, les évêques et prélats, enfin les ordres religieux.
Les papes
Ils donnèrent l'impulsion au mouvement régénérateur, soit en préparant l'uvre du concile, ainsi Paul III qui le conçut et le convoqua; soit en conduisant les sessions et en formalisant leurs décisions, comme Paul IV et Pie IV, considérés comme les deux "grands" papes du concile.
Mais d'autres leur succédèrent, qui s'appliquèrent à traduire dans les faits les décrets des Pères. Tels furent saint Pie V, Grégoire XIII et enfin
Sixte-Quint.
Saint Pie V (1566-72), né Michel Ghisleri, était entré à quinze ans chez les dominicains, au même âge et deux ans avant le libre penseur Campanella cité plus haut. Il fut nommé par Paul IV évêque de Sutri, cardinal puis inquisiteur général pour les États romains. Son élection fut due en grande partie à saint Charles Borromée.
Saint Pie V n'eut rien tant à coeur que de rendre leur pureté à la foi et à la discipline. Il fit rédiger dès 1566 par quatre théologiens, sous la direction de saint Charles Borromée, le catéchisme romain dont la rédaction avait été ordonnée par le concile.
Afin d'unifier les liturgies diocésaines il fit composer le bréviaire et le missel romains. Il ordonna que le texte de la bulle indiquant les péchés dont l'absolution relevait du pape : In Cna Domini, lue à Rome le jeudi saint, le fut également dans toute l'Église. Il s'appliqua avec la plus grande énergie, dans Rome même, à la réforme de l'Église. Au dehors, il eut à excommunier Élisabeth d'Angleterre et réforma l'ordre de Cîteaux. D'une grande charité et d'une foi ardente, il donna une impulsion nouvelle à l'Inquisition et tenta avec passion d'unir tous les princes chrétiens contre les Turcs. Mais Venise et l'Espagne répondirent seules à ses appels, formant avec les États pontificaux la ligue chrétienne, dont la flotte remporta sur les Turcs, selon la prédiction même du pape, la célèbre et brillante victoire de Lépante (1571). Le pape Clément XI admettra Pie V, en 1712, au nombre des saints de l'Église.
Grégoire XIII (1572-85), né Ugo Buoncompagno, succéda à saint Pie V. Il fut l'un des plus grands promoteurs de l'instruction du clergé en fondant à Rome plusieurs collèges pour l'enseignement des étrangers, en agrandissant le collège germanique, en protégeant le collège romain créé par saint Ignace de Loyola et qu'il plaça dans de nouveaux bâtiments, ce qui l'en fit considérer comme le second fondateur. Il pacifia Gênes, l'Allemagne et la Pologne mais ne put faire régner la sécurité en Italie centrale. Il soutint les catholiques français de ses subsides tout en refusant d'excommunier Henri de Navarre (futur Henri IV). On peut toutefois regretter qu'il ne désapprouvât pas la Saint-Barthélémy. Son nom est resté attaché à la réforme du calendrier, qu'il opéra en 1582.
Son successeur, Sixte V dit
Sixte-Quint (1585-90), est né Félix Peretti. D'une famille très pauvre il était porcher lorsqu'il fut recueilli par les frères mineurs d'Ascoli. À la fin de ses études il prit l'habit de franciscain et devint professeur de théologie. Après avoir prêché à travers l'Italie il fut provincial de son ordre à Bologne. Envoyé à Venise, il tenta d'y réformer les murs d'un couvent, mais les moines, outrés de sa sévérité, firent tant qu'ils parvinrent à le faire déplacer. Félix revint à Rome où Pie V le nomma cardinal. Grégoire XIII, lui, le tint à l'écart. Ce qui ne l'empêcha nullement d'être élu pape à la mort de ce dernier.
À peine sur le trône pontifical, Sixte-Quint déploya, malgré son âge (64 ans), une remarquable activité. En Italie, il débarrassa d'abord les États pontificaux des pillards surnommés bravi. À l'extérieur, il poussa le roi d'Espagne Philippe II à combattre les protestants de France et d'Angleterre; il excommunia Henri III coupable de l'assassinat du duc de Guise. Cependant, lorsqu'Henri IV le protestant devint roi de France, il le traita avec modération, ayant deviné en lui les qualités d'un grand politique doublé d'un homme de cur et d'une vaillance héroïque.
À Rome, ce pape éclairé et ami des arts fit terminer la coupole de Saint-Pierre, fit déplacer l'obélisque de l'ancien Cirque du Vatican, où mourut saint Pierre, au centre de la place, et restaurer un grand nombre de monuments. Il travailla avec ardeur à la réforme des ordres religieux et donna aux
congrégations romaines, chargées de l'expédition des affaires ecclésiastiques, leur organisation définitive. C'est sous ce pape que fut constituée la hiérarchie administrative et politique de la cour romaine; tous les membres de l'administration pontificale portèrent la soutane et formèrent la prélature. Celle-ci comprit les nonces, envoyés du Saint-Siège près des cours catholiques, les légats chargés de gouverner les provinces des États pontificaux, puis les juges et les différents dignitaires de la cour pontificale. Sixte-Quint fit encore publier une édition corrigée de la Vulgate. Il envisageait une croisade de tous les princes chrétiens pour chasser les Turcs d'Europe, délivrer la Palestine et conquérir l'Égypte lorsque la mort le surprit.

Les évêques et les prélats
Autres ouvriers dans la vigne, deux évêques méritent une mention particulière dans la restauration religieuse de l'Église : en Italie, saint Charles Borromée; en France, saint François de Sales.
Saint Charles Borromée (1538-84), qui se distingua auprès des papes réformateurs par son autorité dans le rétablissement de la discipline de l'Église, était issu d'une grande famille de Lombardie. Neveu de Pie IV qui le nomma archevêque de Milan à vingt-deux ans, puis cardinal, il se vit par celui-ci confier en grande partie la direction des affaires générales de l'Église. Sa vaste intelligence et son activité le rendaient en effet digne des plus hautes fonctions. Plus tard il obtint du pape l'autorisation de résider dans son diocèse de Milan à l'administration duquel il se consacra dès lors tout entier, se donnant pour mission de réformer les murs aussi bien que la discipline du clergé et des communautés. Il renonça à ses bénéfices, à ses biens patrimoniaux, à cette splendeur dont il s'était fait une habitude à la cour de Rome, puis, par ses règlements, ses synodes, ses fondations de séminaires, d'hôpitaux et d'écoles, il travailla sans relâche à cette régénération ecclésiastique devenue nécessaire, et dont l'influence salutaire se fit sentir dans toute l'Italie.
Pendant la peste qui désola Milan en 1576, saint Charles Borromée s'illustra par l'héroïsme de sa charité. Il consuma ses forces dans l'excès de ses travaux et de ses austérités, et mourut épuisé, à peine âgé de quarante-six ans. Paul V le canonisera en 1610, mais la reconnaissance populaire lui aura depuis longtemps déjà accordé le titre de saint. Un siècle après sa mort lui fut élevé près d'Arone, terre de ses ancêtres, et dominant le lac Majeur, une gigantesque statue de granit et de bronze haute de 24 mètres. Saint Charles laissa des Actes synodaux, des Sermons, des Instructions et une énorme collection de Lettres.
Saint François de Sales (1567-1622)
Peu de vies furent aussi remplies que celle de ce saint né au château de Thorens en Savoie. Aîné de treize enfants, élevé en contact étroit avec la nature, il y gagna très tôt son sens pratique et sa sérénité. Il fut évêque de Genève à trente-cinq ans après avoir été avocat et effectué diverses missions en pays protestants. En effet, dès son ordination, il s'offrit pour travailler à la conversion des huguenots du Chablais et réussit si bien dans ce ministère que son oncle, évêque de Genève, le demanda et l'obtint comme coadjuteur. François se rendit encore à Paris pour obtenir d'Henri IV l'autorisation de prêcher la foi catholique aux protestants du bailliage de Gex, récemment annexé à la France. Devenu, par la mort de son oncle, titulaire du siège épiscopal de Genève (transporté à Annecy en 1602), on vit François se livrer avec une ardeur nouvelle aux travaux de son apostolat. Berger préoccupé de son troupeau, il fut toujours en route à travers son diocèse, prêchant, dirigeant, confessant, exaltant les bonnes volontés. Rentrant exténué le soir, il répondait encore à un volumineux courrier, parfois dérangé par l'une de ses ouailles car on entrait chez lui comme dans un moulin. Il était spécialement armé pour diriger les âmes ayant l'ascendant de l'intelligence, de l'autorité persuasive et surtout de la sainteté.
En
1610 il fonda, avec sainte Jeanne de Chantal, l'ordre de la Visitation et se lia d'amitié avec saint Vincent de Paul. Il mourut à Lyon, à peine âgé de cinquante-cinq ans, laissant une uvre littéraire abondante dont l'ouvrage le plus connu est l'Introduction à la vie dévote , dont on tira de son vivant quarante éditions. Saint François de Sales fut canonisé par Alexandre VII en 1665. Pie IX le proclama docteur de l'Église.
Les ordres religieux
Aussi bien dans sa lutte contre l'hérésie protestante que dans sa propre rénovation, l'Église trouva un puissant appui dans les ordres religieux qui naquirent spontanément au cours du XVI° siècle. Parmi ces ordres, que nous examinerons au Chapitre 19, il en est un dont il nous faut parler dès maintenant, tant est grande la place qu'il occupe par la richesse de ses activités et l'étendue de ses succès. Il s'agit de la Compagnie de Jésus (Jésuites) .


8 SAINT IGNACE ET LA COMPAGNIE DE JESUS
La plus significative de toutes les institutions religieuses qui prirent naissance au XVI° siècle est sans conteste celle des
Jésuites, fondée par Saint Ignace de Loyola. Sa structure toute militaire, sa rigoureuse discipline, les exigences humaines, spirituelles et intellectuelles exigées de ses membres, tout concourut à ses succès, qu'il s'agisse de prédication, d'enseignement ou de conquêtes missionnaires. Les affaires et la politique, cependant, furent pour elle des pierres d'achoppement.
Saint Ignace (1491-1556)
, son fondateur, né au château de Loyola (Pays Basque espagnol) fut page du roi Ferdinand V, avant de s'engager comme officier des armées espagnoles. Blessé par les Français lors du siège de Pampelune (1521) à l'endroit même où s'élève aujourd'hui la basilique qui lui est dédiée, il dut subir d'interminables opérations de la jambe. Les lectures qu'il fit durant son traitement le déterminèrent à quitter le monde.
Après s'être consacré à la Vierge au sanctuaire de Monserrat en Catalogne, il se retira à Manrèze, se livrant dans une grotte voisine de la localité à la pratique des plus dures austérités. On pense qu'il avait déjà pris pour devise celle qu'il adoptera pour sa congrégation : Ad majorem Dei gloriam (Pour la plus grande gloire de Dieu). Au retour d'un pèlerinage en Terre Sainte en 1524, et bien qu'âgé de trente-trois ans, il s'adonna à l'étude de la philosophie et de la théologie. Puis il prêcha. Mais les prédications qu'il faisaient au pauvres alarmèrent l'Inquisition, qui par deux fois l'emprisonna. Son innocence ne tardait pas à être reconnue, mais Ignace préféra se rendre à Paris afin d'y compléter ses études (1528). Bientôt six disciples se joignirent à lui. Ensemble ils firent, dans la chapelle souterraine de l'
Église Notre-Dame de Montmartre, le voeu de se consacrer à la conversion des infidèles, et de mettre leurs personnes et leurs vies à la disposition du pape (1534). Ignace reçut les ordres un peu plus tard, à Venise, et Paul III approuva les statuts de la nouvelle société qui, aux trois vux monastiques, ajoutait celui d'observer à l'égard du pape une obéissance absolue. Celui-ci concéda à Ignace l'église du Gésù à Rome et donna à ses religieux le nom de Clercs de la compagnie de Jésus. Le peuple, cependant, prit aussitôt l'habitude de les nommer Jésuites (1540). Élu général de l'ordre en 1541, Ignace assista au rapide développement de son uvre. Il fonda à Rome, rappelons-le, les collèges romain (1551) et germanique.
Saint Ignace de Loyola écrivit de nombreux ouvrages, notamment sur l'observance et la perfection religieuse. Comprenant que la condition première de toute apostolat était un renouvellement intérieur total, il en tira une méthode spirituelle de transformation par la méditation qu'il nomma les
Exercices Spirituels, et dont la pratique régulière porte toujours beaucoup de fruit. Saint Ignace fut canonisé par Grégoire XV en 1622.
La Compagnie de Jésus, qu'il fonda en 1534, fut approuvée après quelques hésitations par Paul III en 1540. Saint Ignace ayant imposé à ses clercs réguliers, outre les trois vux habituels de chasteté, de pauvreté et d'obéissance, celui de soumission absolue au pape, il leur donna une organisation quasi militaire.
À la tête de la Compagnie est le général, élu à vie par la congrégation générale composée de tous les Pères provinciaux. Il est revêtu d'une autorité presque illimitée; il nomme à toutes les charges, et ses décisions sont sans appel ni contrôle. Six assistants forment son conseil. La Compagnie est divisée en provinces, chacune régie par un provincial, qu'assistent des consulteurs. Chaque maison dans l'ordre a un supérieur propre, le recteur, soumis au provincial et aidé d'un conseil. Tout membre de la Compagnie, quelle que soit sa situation, est pourvu d'un admoniteur chargé de surveiller sa conduite. Soumis à cette rigide hiérarchie les jésuites assument toutes les fonctions du ministère ecclésiastique, mais s'engagent à n'accepter aucune dignité, sauf sur ordre formel du pape.
Tout candidat à l'admission est éprouvé durant un mois, puis est éventuellement admis parmi les novices qui, deux années durant, s'adonnent uniquement à la pratique de la piété par les Exercices Spirituels du fondateur. Ensuite, ayant servi un mois au sein d'un hôpital, et voyagé un autre mois en ne subsistant que de la mendicité, le jésuite devenu scolastique prononce ses trois vux, consacre deux ans à la littérature, trois aux sciences, puis enseigne lui-même dans un collège durant cinq ou six ans. Ce n'est donc qu'entre vingt-huit et trente ans qu'il est envoyé en théologie pour quatre ou six années supplémentaires, selon ses aptitudes. Le sacerdoce lui est conféré au cours de cette période. À l'expiration de ses études théologiques, il doit encore retourner au noviciat pour effectuer sa troisième année de probation durant laquelle il renonce de nouveau à l'étude et à toute relation extérieure pour se livrer uniquement à la méditation. L'année révolue, le général, informé par les supérieurs directs du scolastique, décide de son admission soit parmi les coadjuteurs spirituels, soit parmi les profès. Les premiers renouvellent seulement, mais avec solennité, les vux de religion, tandis que les seconds prononcent le quatrième vu de soumission au pape.
Général, provinciaux et assistants ne peuvent être choisi que parmi les profès, qui seuls ont le droit de prendre part aux congrégations. Outre les religieux ordonnés, la Compagnie compte encore des serviteurs destinés aux emplois matériels; ils sont appelés coadjuteurs temporels et sont admis à prononcer les voeux monastiques après deux ans de noviciat et dix ans d'épreuve. Mais ils ne porte qu'un vêtement civil

9 LES TRAVAUX DES JESUITES
Les Jésuites constituent donc une armée disciplinée dont les trois critères sont : un recrutement sévère, une obéissance absolue, une hiérarchie rigoureuse. Quelle est sa vocation ? La bulle de Paul III qui approuva la Compagnie de Jésus plaça au premier rang de ses devoirs la prédication et l'éducation de la jeunesse.
Les uvres de la Compagnie sont de ce fait diversifiées : on trouva des Jésuites auprès des grands de ce monde au titre de prédicateurs, d'aumôniers et de confesseurs et, en grand nombre, dans l'enseignement et les missions.
À la mort de saint Ignace, la Compagnie comptait cent maisons et 1500 religieux. Plusieurs se distinguèrent. Deux, tout d'abord : Jacques Lainez, théologien au Concile de Trente, et saint François-Xavier dans l'apostolat missionnaire, tous deux faisant partie du groupe du vu de Montmartre. Mais aussi, parmi d'autres, saint François Borgia, saint Louis de Gonzague, saint Jean-François Régis et Pierre Canisius.
Jacques Lainez (1512-65), né en Castille, étudiait la théologie à Paris lorsqu'il rencontra Ignace de Loyola et fut l'un des sept néophytes qui, en 1534, dans l'église de Montmartre, jetèrent les premières bases de la Compagnie de Jésus. Dès 1545 le pape Paul III le délégua comme orateur du Saint-Siège au concile de Trente, où il ne tarda pas à prendre une influence prépondérante. Saint Ignace l'envoya plus tard en France pour y hâter les progrès de la compagnie. À la mort de saint Ignace, il lui succéda et fut le second général de l'ordre. Il prit part, à ce titre, au colloque de Poissy (1561) où théologiens catholiques et protestants se réunirent à la demande de Michel de l'Hospital, chancelier de Catherine de Médicis et désireux d'assurer la pacification religieuse en France. Puis il reparut au concile de Trente, avant de retourner à Rome, où il obtint du pape que le séminaire romain fut attribué à la compagnie. Grâce à sa science théologique, comme à l'ardeur et la précision de sa parole, Jacques Lainez contribua pour beaucoup à la renommée de son ordre.
Saint François-Xavier (1506-52), jésuite espagnol surnommé l'Apôtre des Indes, est né près de Pampelune et mort à Canton. À dix-huit ans il vint à Paris terminer ses études au collège Sainte-Barbe avant d'être professeur de philosophie au collège de Beauvais. L'influence de son compatriote Ignace de Loyola, rencontré à Paris, l'arracha aux séductions du monde; il fut l'un des sept premiers à faire le vu, à Montmartre, de consacrer leur vie au service de Dieu et de l'Église. Ordonné prêtre il visita Venise, Vicence, Bologne, Rome, prêchant avec fougue et soignant les malades. Le roi de Portugal ayant demandé des missionnaires pour les Indes, Ignace désigna François, lequel débarqua à Goa sur la côte de Malabar en 1542. Sa parole eut un effet prodigieux. Au cours des missions qu'il fit au royaume de Travancore, à Malacca, aux îles de Banda, de Macassar et de Ceylan il convertit plus de 70 000 indigènes. Il pénétra au Japon et mourut au moment où il allait entrer en Chine, dans l'île de San Tchao, devant Canton. Grégoire XV le canonisa en 1622.
Saint François Borgia (1510-72), né dans le royaume de Valence, fils de Jeanne d'Aragon, fut envoyé à la cour de Charles-Quint, qui lui fit épouser Éléonore de Castro et le nomma vice-roi de Catalogne. Ayant perdu sa femme (1545) il abandonna sa brillante situation et le monde pour entrer dans l'ordre que venait de fonder saint Ignace. Celui-ci le nomma vicaire général et le chargea de missions dans les plus grandes villes d'Espagne et du Portugal. Après la mort de saint Ignace et du Père Lainez, il fut élu le troisième général de l'ordre. C'est par ses soins que fut fondé un noviciat à Rome, que les missions furent organisées, que les méthodes d'enseignement et de prédication furent réformées. Trente-cinq ans après sa mort son corps fut transporté de Rome jusqu'à l'église des jésuites de Madrid. Il fut canonisé en 1671 par Clément X.
Saint Louis de Gonzague (1568-91) fut, par son père le marquis de Castiglione, emmené en Espagne où il fut page du prince Jacques, neveu du roi Philippe II. Héritier à dix-sept ans, il céda tous ses droits et ses biens à son frère Rodolphe afin d'entrer au noviciat des jésuites à Rome. Là il fit l'édification de tous. Il mourut à l'âge de vingt-trois ans, victime de son dévouement pour les pestiférés. L'ampleur de son rayonnement en une si courte vie fut telle que Grégoire XV le béatifia trente ans plus tard, Benoît XIII le canonisa en 1726 et la jeunesse chrétienne du monde entier le choisit pour saint patron.
Saint Jean-François Régis (1597-1640), jésuite français surnommé l'Apôtre du Vivarais est entré à la compagnie à l'âge de dix-neuf ans. Il enseigna les humanités à Billion, à Auch et au Puy. Il avait demandé à partir vers les missions au Canada mais, ses supérieurs l'ayant affecté en France, il s'y dévoua avec une ardeur héroïque. Pratiquant les plus sévères austérités, prêchant le jour, priant la nuit, il parcourut en véritable apôtre Languedoc, Velay et Vivarais. Son éloquence, son inlassable zèle et surtout l'exemple de ses vertus convertirent nombre de protestants. Il fut béatifié par Clément XI en 1716, canonisé par Clément XII vingt et un ans plus tard, et son tombeau attire encore chaque année, le 16 juin à la Louvesc, un grand nombre de pèlerins.
Pierre Canisius (1524-97), jésuite et théologien allemand, fondateur du collège de Fribourg, premier prédicateur de Ferdinand 1er, fut fait provincial de son ordre en Allemagne et combattit avec ardeur les protestants, qui lui donnaient le nom de chien d'Autriche, par allusion à son nom de Hondt (le chien) qu'il avait latinisé. On conserve de lui divers écrits théologiques dont Summa doctrinæ christianæ (1585) dont on a extrait un catéchisme très répandu au XVI° siècle et les suivants.
Histoire et oeuvre générale de la Compagnie
L'histoire des jésuites, qui pour diverses raisons suscitèrent de vives inimitiés, fut de ce fait lourde d'événements. Dès l'origine ils rencontrèrent en France, dans les membres du parlement de Paris, ennemi des tendances étrangères, des adversaires déterminés. Avec l'appui du roi ils purent toutefois ouvrir dans la capitale le collège de Clermont qui deviendra Louis-le-Grand. Mais la part qu'ils prirent à la Ligue réarma leurs ennemis, et Henri IV les chassa de France au moment même où ils étaient également expulsés d'Angleterre, des Pays-Bas, de la Russie et des États de Venise Henri IV les rappela pourtant en 1603 pour fonder de nombreux collèges, par lesquels ils acquirent une influence considérable. Quand le jansénisme apparaîtra, on les trouvera au premier rang de ses adversaires.
Missionnaires ils pénètrent en
Chine, s'y établissent à la cour impériale et obtiennent le libre exercice du culte chrétien. En Amérique ils évangélisent le Canada et établissent, dans les Réductions du Paraguay, une sorte de république évangélique.
Cette éclatante prospérité durera près de deux siècles, jusqu'au scandale (1758) de la banqueroute martiniquaise du Père de la Valette, jésuite supérieur général des missions d'Amérique du Sud. Jugé canoniquement il sera exclu de la compagnie, qui spontanément commencera à rembourser les créanciers. Mais elle-même dépossédée de tous ses biens par le parlement de Paris (1761), elle devra laisser la dette impayée. Les princes catholiques procéderont une nouvelle fois à l'expulsion des jésuites et le pape Clément XIV, cédant aux instances dont il sera l'objet, prononcera la suppression de l'ordre (1773). La Prusse et la Russie accueilleront les Jésuites fugitifs. Plus tard, sous la protection discrète de Pie V puis de Pie VII, l'ordre se reformera peu à peu. La compagnie ne sera
rétablie dans ses droits et privilèges qu'après la chute de Napoléon, en 1814.
La Compagnie de Jésus compte plus de
huit cents martyrs, et un grand nombre de saints. Elle a produit aussi des hommes qui l'honorent, tels les théologiens Suarez et Pétau, l'humaniste Jouvency, l'historien et philologue Brumoy, les mathématiciens et astronomes Boscovitch et Secchi, et le prédicateur bien connu Bourdaloue. Mais, en retour, on lui a reproché de prendre part, trop souvent, aux affaires politiques. Mais quelle tentation pour de tels esprits!

CONCLUSION


La libre pensée, conception délétère du discernement, s'est répandue sur le monde des idées. C'est cette réflexion hostile à toute autorité enseignante, c'est l'attitude de l'esprit partisan du "libre examen", affranchi de toute croyance en tant qu'idée "reçue", et particulièrement en matière religieuse. Nous l'avons vue naître à la Renaissance, avec l'esprit critique des Humanistes (Chap.15 § 2) et favoriser la doctrine du moine allemand Luther (Chap.16).
Le schisme d'Avignon a causé trop de dommages pour que la restauration entreprise au moyen du Concile de Trente suffise à éradiquer l'hérésie protestante. Elle est maintenant trop bien ancrée. Mais, sur bien d'autres plans, le ressaisissement réel de l'Église est alors l'uvre d'innombrables hommes de courage. Retenons particulièrement deux noms : celui de Charles Borromée, le saint patron de notre communauté canonique, à qui nous devons une véritable régénération du clergé; et saint Ignace de Loyola, le fondateur des Clercs de la Compagnie de Jésus, ces "Jésuites" dont le zèle à travers le monde freinera l'essor de la Réforme. D'Ignace, leur fondateur, nous campons un portrait dans l'annexe qui suit.


***

Annexe
PORTRAIT DE SAINT IGNACE DE LOYOLA
selon Alain Guillermou


"Né en 1491, juste quarante ans après Christophe Colomb, Ignace est un enfant d'un an quand le navigateur découvre l'Amérique. Luther, cette année-là, vient d'atteindre ses neuf ans. François 1er et Charles-Quint naissent, l'un en 1494, l'autre en 1500, Calvin en 1509. La vie d'Ignace de Loyola est contemporaine des grands hommes et des grands événements de la Renaissance
"Aux problèmes que posait un univers en expansion, la vieille Église catholique romaine devait apporter une réponse Il s'est trouvé qu'Ignace de Loyola, justement, par l'exemple de sa vie et par les formules qu'il a laissées (Exercices Spirituels et Constitutions), a joué un rôle providentiel pendant la crise qu'a traversé l'Église, à l'aube des temps modernes. La sainteté est toujours providentielle.
Après sa mort, survenue le 31 juillet 1556, l'histoire de la Compagnie qu'il a fondée éclipse un peu sa propre histoire et il est déconcertant de constater que beaucoup de gens, même cultivés, se contentent aujourd'hui d'idées reçues touchant Ignace de Loyola, son caractère, sa physionomie spirituelle.
"La moins caricaturale des vérités admises est que notre saint fut avant tout un soldat, féru de discipline et soucieux de donner au pape une milice obéissante, prête à des tâches plus ou moins occultes. En réalité, bien moins militaire que ne fut Descartes, Ignace ne fit la guerre -une petite guerre- que par occasion. Celui qu'on nous présente comme un fier-à-bras, maître absolu de ses disciples, fut entouré d'un amour, d'une vénération fervente dont les témoignages écrits ou rapportés par la tradition restent bouleversants. Ce capitaine autoritaire aimait le ciel bleu et la nuit étoilée. C'était un mystique. Il pleurait abondamment pendant sa messe, et connaissait d'extraordinaires expériences d'union à Dieu. Le Général des Jésuites, le grand politique en soutane, l'Éminence noire de la Papauté, passa plus de temps, le long de sa vie terrestre, à mendier, pauvre entre les pauvres, à soigner les malades des hôpitaux, à prêcher les petits enfants qu'à exercer son religieux pouvoir. Devenu le maître d'un Ordre prospère, c'est l'humilité, l'ardent désir de sauver son prochain, le souci d'agir non pas selon son vouloir propre mais selon la volonté de Dieu qui l'animent sans cesse : les pages de son Journal Spirituel révèlent combien la recherche pathétique de la décision bonne lui coûtait d'angoisse, de torture et de larmes. Cet homme d'action était un inquiet que persécutait un perpétuel souci : la plus grande gloire de Dieu.
La caricature qu'on brosse généralement d'Ignace de Loyola, si elle correspondait à la réalité, rendrait incroyable et proprement miraculeux le succès de son entreprise. Ce serait d'ailleurs méconnaître singulièrement l'époque de la Renaissance et le tempérament des hommes du XVI° siècle que d'imaginer un François Xavier, un Pierre Favre, un Jérôme Nadal, un François Borgia, duc de Gandie, (ses premiers compagnons) et tant d'autres, capables de suivre aveuglément une sorte d'officier recruteur, ambitieux de pouvoir personnel et dispensateur de pouvoirs subalternes.
Il importe de tracer une image plus vraie. Non pas qu'une biographie exacte évacue le miracle en expliquant par les ressources de la psychologie ou de l'analyse historique un rayonnement que certains, par ignorance ou mauvaise intention, rendent absurdes. Il reste du mystère dans cette vie et dans cette oeuvre : le mystère de la grâce divine agissant au plus secret d'une âme, informant une intelligence, façonnant un caractère.
On n'aborde qu'avec révérence les moments de cette durée humaine : ils portent la marque du sacré.

ALAIN GUILLERMOU,
Extraits de l'Introduction à Saint Ignace de Loyola, Club des Éditeurs, Paris 6°, 1957.

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