Maranatha !

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Chapitre 11 : L'ÉGLISE et le JOUG IMPERIAL
par René Seignette de l'Association canonique saint Charles Borromée

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Aux XII° et XIII° siècles, les papes poursuivirent la politique de Grégoire VII, mais s'ils reconnurent un droit naturel de l'État (fidèles en cela à la doctrine de saint Paul), ils furent influencés par la théorie de saint Bernard, qui voulait que le glaive temporel soit mis au service de l'Église.
À l'inverse, les rois se considérèrent plus que jamais les héritiers de Charlemagne, cherchant à rétablir l'hégémonie impériale sur l'Europe et s'appuyant, pour ce faire, sur d'anciens textes de droit romain redécouverts.
Les conditions étaient réunies pour favoriser de nouveaux conflits.

La lutte, qui avait commencé sous Grégoire VII, s'étendit du Concordat de Worms (1122) à la chute de la dynastie germanique des Hohenstaufen (1268). L'accord de Worms ne fut donc qu'un armistice : entre l'Église et l'État l'opposition reprit, plus forte que jamais. Il ne s'agissait plus de lutter pour les investitures, mais, d'une façon plus globale, de savoir lequel des deux pouvoirs prendrait la suprématie sur l'autre. Dans cette épreuve de force, les deux empereurs les plus vindicatifs furent Frédéric 1er dit Barberousse et son petit fils Frédéric II.


1 LA VISION DES PAPES


La théorie papale était celle dite des deux Glaives
: glaive temporel entre les mains du roi, glaive spirituel entre celles du pape.
Et s'il existe un Droit naturel de l'État reconnu par saint Paul ("Que chacun soit soumis aux pouvoirs établis" Rom 13-1), on ne lui devait obéissance que pour autant qu'il n'ordonnait pas contre la conscience.
Durant tout le moyen-âge, l'Église considéra donc que la raison d'être du glaive temporel était de se tenir à la disposition de l'Église. - C'était d'ailleurs le point de vue de saint Bernard ("Les deux glaives appartiennent à Pierre"). C'est cette vision qui donna au pape le pouvoir d'ordonner le départ en croisade, comme d'imposer la fin d'une guerre. Plus : le pape, ainsi que nous l'avons vu au chapitre précédent, entendait pouvoir juger le roi, voire le déposer s'il représentait un danger pour la foi ou un péril pour l'Église.

2 LA VISION DES EMPEREURS
À l'opposé, la théorie impériale des rois et empereurs consistait à affirmer leur prééminence sur le pape.
Ainsi avons-nous rencontré Otton de Grand qui se jugeait le "nouveau Charlemagne", légataire de ses pouvoirs. Puis Henri IV se référant du droit impérial pour déposer Grégoire VII. Au XI° siècle, des textes de droit romain furent redécouverts et exploités par les empereurs des XII° et XIII°, ce qui permit à Frédéric-Barberousse de s'estimer le digne successeur des empereurs romains et son petit fils Frédéric II de se prétendre au dessus de tout souverain d'Occident, considérant le pape comme son sujet et l'État pontifical sous sa domination. Tous deux se dirent les plus hauts représentants de la volonté de Dieu sur la terre. D'où l'inévitable conflit.

3 LES PREMICES DU DESORDRE
Le Schisme d'Anaclet
À la mort d'Honorius II (1124-30) les cardinaux furent divisés sur le choix d'un candidat. Les légitimistes firent élire le cardinal Grégoire sous le nom d'Innocent II (1130-43), les autres un antipape du nom d'Anaclet qui, puissant et riche, tenait Rome à sa merci.
Chassé d'Italie, Innocent II se réfugia en France et en appela à l'Église universelle. L'abbé de Claivaux,
saint Bernard, lui apporta l'appui de Louis le Gros, roi de France, d'Henri 1er roi d'Angleterre et de Lothaire III empereur d'Allemagne. Ce dernier réintégra le pape à Rome en 1132. Mais Innocent II ne put régner paisiblement qu'après la mort d'Anaclet en 1138. Le second concile de Latran (1139) authentifia définitivement le pontificat d'Innocent II.

La lutte Sacerdoce contre Empire


 Adrien IV (1154-59)

  Frédéric Barberousse (1152-90)

 Alexandre III (1159-81)

  Frédéric Barberousse (1152-90)

 Célestin III (1191-98)

  Henri VI le Cruel (1190-97)
Otton de Brunswick (1208-16)

 Innocent III (1198-1216)

  Jean-sans-Terre (1199-1216)
Philippe Auguste (1180-1223)
Pierre d'Aragon (1196-1213)

 Honorius III (1216-27)

  Frédéric II (1220-50)

 Grégoire IX (1227-41)

  Frédéric II (1220-50)

 Innocent IV (1243-54)

  Frédéric II (1220-50)

La république romaine d'Arnaud
Ces troubles avaient mis Rome au pouvoir d'une noblesse urbaine dont le peuple supportait mal la tyrannie. Le souvenir de l'antiquité, ravivé par l'étude du droit romain de Justinien, fit naître chez les Romains le désir d'une république. En 1143, le peuple fut soulevé par le chanoine Arnaud de Brescia, qui se dressait contre le pouvoir temporel des papes et proposait de reprendre la constitution républicaine de la Rome antique. L'anarchie se déclara. Les Romains prirent le Capitole, renversèrent les consuls et élurent un conseil municipal (sénatus). Innocent II, mourant, ne put s'opposer à cette révolution, pas plus que ses successeurs Célestin et Lucius (deux en seize mois) dont le second, Lucius, fut mortellement blessé dans une émeute d'insurgés. Le pape suivant Eugène III (1145-53), disciple de saint Bernard, reprit Rome dès le début de son pontificat, mais un mois plus tard devait fuir, chassé à son tour par les émeutiers d'Arnaud de Brescia.
Quelle théorie habitait Arnaud ? Celle d'achever la réforme introduite par Grégoire VII, en extirpant radicalement de l'Église le vice de simonie, jusqu'à supprimer la propriété ecclésiastique et le pouvoir temporel du pape. C'est dans cet état d'esprit qu'il dirigea l'administration communale de Rome durant huit ans (1147-55).
En vain Eugène III réclama-t-il du secours auprès de l'empereur d'Allemagne Conrad III. C'est le roi de Sicile qui vint à son aide, protégeant son retour à Rome en 1149. Mais chassé à nouveau l'année suivante il ne put jamais revenir dans la Ville de saint Pierre, pas plus que son successeur Anasthase IV.
Jusqu'au début du siècle, Rome avait été administrée par le pape, juge suprême, secondé du préfet. Après la révolution de 1143, les pouvoirs (législatif, exécutif, judiciaire, militaire, diplomatique) passèrent aux sénateurs, aux postes desquels on vit se glisser les nobles urbains, qui retrouvèrent ainsi leur autorité sur la Ville.


4 ADRIEN IV ET FREDERIC BARBEROUSSE


Le premier conflit entre papauté et empire débuta sous le pontificat d'Adrien IV (1154-59). La guerre s'alluma quand Frédéric 1er dit Barberousse (1152-90), le second empereur de la maison des Hohenstaufen, esprit dominateur qui ne pouvait souffrir aucune autorité risquant de porter ombre à la sienne, monta sur le trône et voulut restaurer la dignité impériale. Il fit proclamer sa puissance sur tous lieux où s'étendait celle du pape, entendant par là choisir lui-même le souverain pontife des mains duquel il acceptait de recevoir son sacre. Le pape tenant pour la théorie inverse, celle de la primauté du spirituel, il ne pouvait en résulter qu'une situation rapidement conflictuelle.


C'était un premier motif. Un autre fut la politique italienne de l'empereur germanique. À l'époque (voir la carte) l'Italie du Nord se présentait comme une mosaïque de villes libres. Au Sud, Roger II, neveu de Robert Guiscard le Normand, régnait sur les Pouilles, la Calabre, terres auxquelles s'ajoutaient Naples et la Sicile (royaume des Deux-Siciles). Au centre, Rome était sous l'autorité du pape. Un vaste ensemble convoité par Barberousse! En cela rien de nouveau : depuis Otton le Grand son conquérant en 961, l'Italie avait toujours été revendiquée par les empereurs germaniques.
A cette opposition de la papauté, qui n'entendait pas devenir vassale de l'empereur, s'ajoutait donc celle de tous les opposants à une domination étrangère, aussi bien les villes lombardes jalouses de leurs libertés municipales, que celle de Roger II dans ses terre du Sud.
Frédéric
Barberousse vint une première fois en Italie en 1155 pour se faire couronner à Pavie par le pape Adrien IV. Il profita du passage pour débarrasser Rome des émeutiers et d'Arnaud de Brescia qu'il fit étrangler. Mais lorsque le pape revendiqua la souveraineté sur Rome, l'empereur refusa de la lui reconnaître.
Puis, lors d'un second voyage en Italie, Barberousse supprima l'organisation communale des villes lombardes, et soumit à contributions les territoires de l'Église. Le pape protesta, Barberousse se fâcha, et chacun prit des alliances. La guerre n'était pas loin.


5 ALEXANDRE III ET FREDERIC BARBEROUSSE


À la mort du pape Adrien, le Sacré-Collège élut le cardinal Roland Bandinelli, qui prit le nom d'Alexandre III (1159-81). Barberousse s'inquiéta aussitôt du caractère énergique du nouveau pape et lui opposa un antipape, le cardinal Octavien, sous le nom de Victor IV. Les rois de France, d'Angleterre, d'Espagne et d'Irlande reconnurent la validité de l'élection d'Alexandre. Seul Barberousse soutenant le contraire, le conflit se rouvrait entre Sacerdoce et Empire.


Alexandre III dut quitter Rome. Il se réfugia à Sens où le roi de France, Louis VII, lui offrit l'hospitalité. Barberousse repartit une troisième fois en Italie, fit le siège de Milan, s'en empara et la réduisit en cendres (1162). Les villes lombardes se liguèrent et s'armèrent.
En 1165, le pape parvint à regagner Rome où il fut acclamé, fit alliance contre Barberousse avec le roi de Sicile, Venise et la ligue des villes lombardes. Barberousse entreprit alors sa quatrième expédition en Italie, s'empara de Rome, se fit couronner par l'antipape tandis qu'Alexandre III dut encore fuir, cette fois à Bénévent, déguisé en pèlerin
Mais une épidémie fondit sur les armées de l'empereur, les hommes mouraient comme des mouches, le grand Barberousse dut à son tour s'enfuir. L'alliance des villes lombardes resurgît pour bouter l'ennemi hors la péninsule. Elle édifia en 1168, à soixante kilomètres au nord de Gênes, une citadelle nommée Alessandria en l'honneur du pape. La cinquième expédition de Barberousse fut fatale à l'empereur, qui avait réuni huit mille hommes et passé les Alpes. Échouant d'abord devant Alessandria, il attaqua l'armée des ligues : carnage, déroute des germains, qui furent vaincus à la
bataille de Legnano (1176), près de Milan.
Sous le portail de Saint-Marc de Venise, le fier Barberousse dut se prosterner aux pieds d'Alexandre III. La défaite était plus complète encore que celle de Canossa un siècle plus tôt. En effet la
paix de Venise (1177) stipulait la reconnaissance d'Alexandre III par l'empereur et le retour à la liberté communale des villes lombardes. On accordait une abbaye à l'antipape, et ses évêques partisans furent absous de leur faute.
Le
troisième concile de Latran (1179) confirma la Paix de Venise. Et pour conjurer tout retour au schisme, il fut décidé que le pape élu devrait recueillir les deux tiers au moins des suffrages des cardinaux. On rédigea aussi différents canons contre la simonie. Alexandre III mourut deux ans plus tard.
Quant à Barberousse, il trouvera la mort en Cilicie, au cours de la troisième croisade, en se noyant dans la rivière Selef.


6 CELESTIN III ET HENRI VI


Barberousse avait malheureusement transmis ses ambitions à son fils Henri VI le Cruel (1190-97), lequel rêva ouvertement d'élargir l'empire vers le Sud et vers l'Orient dès qu'il eut épousé la reine Constance de Sicile.


Prudents, les papes refusèrent de le couronner du vivant de son père. Célestin III (1191-98) lui remettra la couronne après la mort de Barberousse et lorsqu'il aura résolu de se croiser.
Sans souci des promesses, en violation du concordat de Worms signé par Henri V, Henri VI distribua des investitures de biens à ses partisans : Toscane, Ombrie, Romagne, Ancône, coupant ainsi Rome des villes lombardes liguées, puis conquérant la Sicile avec une particulière violence qui illustra bien son surnom. Mais son plan à peine réalisé, Henri VI mourut à trente ans, laissant sa veuve Constance avec un bébé de trois ans, le futur Frédéric II, le terrible adversaire de la papauté.


7 INNOCENT III ET OTTO DE BRUNSWICK (GERMANIE)


Le règne du pape Innocent III (1198-1216) marqua l'apogée du pouvoir pontifical au moyen-âge. Né à Agnani de la noble famille Conti qui donna neuf papes à l'Église, étudiant à Paris puis à Bologne, il fut élu pape à l'âge de 37 ans, malgré sa résistance. Son pontificat, qui dura 18 ans, est celui dont le bilan fut le plus dense et le plus fructueux en un tel laps de temps, qu'on le considère sous l'angle politique ou religieux.


Apogée du pouvoir papal
Innocent III, de son nom Lothaire, fils du comte Frasmundo de Segni, était un homme pieux, fin théologien doublé d'un juriste de très haut niveau, expert en droit canon. Selon sa théorie, sacerdoce et empire devaient unir leurs forces, spirituelle et temporelle, pour diriger la chrétienté. Elle en avait bien besoin, songeait-il, au spectacle d'une Europe si éloignée de son idéal de chrétienté : des nations rivales incapables de s'unir contre la pression des Sarrasins, des dirigeants amoraux, des fidèles livrés aux courants hérétiques.
Certaines déclarations formulées par Innocent III sont à ce titre significatives, revendiquant clairement les "deux glaives". Dirigeant l'Église selon un plan précis dont il a fixé chaque détail, il se dit vicaire de Jésus-Christ et successeur du prince des apôtres. (alors que Grégoire VII se présentait seulement comme vicaire de saint Pierre). Tous ses écrits sont ainsi émaillés d'affirmations qui éclairent sur sa pensée. Deux la résument plus particulièrement : " Aux princes a été donné le pouvoir sur la terre; aux Pontifes a été attribué le pouvoir sur la terre et dans le ciel. La puissance des premiers atteint seulement les corps, celle des seconds atteint les corps et les âmes." Et la seconde : " Nous avons été placé au dessus des princes, puisqu'il nous appartient de les juger." Il ne s'agit plus d'affirmer le dogme de la primauté pontificale sur toute l'Église du Christ, mais le gouvernement du monde par Dieu.


Innocent III et l'Empire
Il était urgent à ses yeux de refaire l'unité des chrétiens face aux Infidèles. Mais l'obstacle était la vieille convoitise des empereurs germaniques sur les territoires transalpins, laquelle interdisait toute paix durable en Europe. Innocent considéra, dans son plan, que sa première entreprise devait être de redevenir maître de Rome. Il lui fallait obliger les Romains à se soumettre à son autorité, et le préfet de la ville à reconnaître qu'il relevait de lui et non de l'empereur.
À Rome, sénateur et préfet dépendaient de l'empire, et la Ville était la proie des factions de la noblesse. Autour, les provinces étaient aux mains de margraves (chefs des provinces éloignées) allemands. Innocent III imposa un changement radical : profitant d'une vacance de l'empire (1198) il se fit prêter serment par le préfet et par un nouveau sénateur qu'il mit lui-même à la tête de la municipalité romaine. Il agit de même dans les États pontificaux, obtenant des barons qu'ils jurent obéissance au nouveau pape. Quant aux villes plus lointaines, Innocent III s'en fit le chef du mouvement d'indépendance antigermanique. Bientôt les sénéchaux et ducs allemands durent capituler sous la menace des révoltés. Dès la première année de son règne, le pape put entreprendre un voyage dans l'Italie centrale délivrée. Au sud, Constance reine du royaume des Deux-Siciles, en chassait elle-même les Allemands et se déclarait, au nom de son fils Frédéric, la vassale du pape. Quelques jours plus tard elle mourait (1198), confiant à Innocent III la tutelle du jeune Frédéric âgé de quatre ans. La péninsule entière redevenait italienne et sous domination du pape.
Le pape intervint également dans les affaires intérieures d'
Allemagne. Les deux candidats à la couronne impériale, Philippe de Souabe et Otton IV de Brunswick, implorèrent l'un et l'autre son appui. Le pape se prononça pour Otton. Philippe fut assassiné en 1208 et Otton alla recevoir à Rome la couronne impériale. Mais assez vite ce soldat aux murs violentes oublia ce qu'il devait au Saint-Siège : il se lança à la conquête de l'Italie, viola à plusieurs reprises les droits de l'Église, menaça les États pontificaux et le royaume du jeune Frédéric : les Deux-Siciles. Le pape l'excommunia et avisa le roi de France Philippe-Auguste des visées hégémoniques d'Otton. Simultanément une partie des seigneurs allemands se révolta contre Otton et élut en 1212 le jeune Frédéric âgé de dix-huit ans, fils d'Henri VI et pupille d'Innocent III. Le pape approuva cette élection sans se douter qu'il appuyait ainsi un prince qui allait être l'un de ses plus terribles ennemis.
Frédéric quitta aussitôt la Sicile dont il était roi, et prêta serment de respecter l'indépendance du pouvoir spirituel du pape et l'intégrité de son domaine temporel. Deux ans plus tard, à la bataille de
Bouvines (1214), Otton fut défait par Philippe-Auguste, allié de Frédéric.


8 INNOCENT III ET JEAN-SANS-TERRE (ANGLETERRE)
En Angleterre, Jean-sans-Terre, fidèle à la politique de ses prédécesseurs, pratiquait toujours l'intrusion dans les affaires de l'Église. Ainsi, à la mort de l'archevêque de Cantorbéry, refusant de reconnaître le successeur légitimement élu, avait-il fait nommer l'un de ses évêques partisans. Innocent III cassa l'élection et fit élire depuis Rome le cardinal Stephen Langton (1207). Cette décision provoqua la colère du roi, qui fit confisquer les biens de la cathédrale et chasser les moines. Le pape jeta alors l'interdit sur l'Angleterre. Des prêtres et des évêques furent emprisonnés, d'autres s'enfuirent, et Innocent III dut encore user de sa puissance, excommuniant Jean-sans-Terre et mettant le royaume en interdit. Comme le roi ne voulait pas céder, il le déclara déchu de son trône, et avisa de cette inconduite le roi de France. Lorsque Philippe-Auguste prépara un débarquement, Jean-sans-Terre prit peur et se soumit en 1213, consentant à se reconnaître vassal du pape, à considérer l'Angleterre fief du Saint-Siège et à en payer un tribut annuel de mille livres sterling. Il capitulera également deux ans plus tard devant ses barons, qui lui imposeront la Grande Charte (1215) des libertés de la nation et de l'Église.


9 INNOCENT III ET PHILIPPE-AUGUSTE (FRANCE)


Malgré son apparente entente avec le roi de France, Innocent III n'était pas sans avoir des problèmes avec lui. Philippe-Auguste tenait ferme au principe de l'indépendance de la Couronne. "En matière féodale" disait-il en 1203, "je n'ai pas d'ordres à recevoir du Saint-Siège".
En 1193 Philippe-Auguste avait épousé en secondes noces Ingeburge, sur du roi de Danemark. Mais, pris d'aversion pour elle, il décida de la répudier. Barons et évêques, réunis à Amiens, annulèrent le mariage. La reine voulut faire appel à Rome mais fut internée au couvent. Le pape Célestin III qui avait eu vent de l'affaire avait envoyé des légats, qui eux aussi furent retenus à Claivaux. Et le roi épousa la bavaroise Agnès de Méranie
À peine élu Innocent III, intervenant pour défendre l'
indissolubilité du mariage, reprit l'affaire et protesta solennellement au nom de la loi divine. Sans réponse de Philippe-Auguste il dut jeter l'interdit sur la France (1200). Le roi, furieux, s'opposa vainement à son application, mais après quatre ans de résistance dut capituler devant le mécontentement grandissant de la population croyante. Il renvoya Agnès et rappela Ingeburge. L'interdit fut levé. Mais la conversion du roi n'était qu'apparente : la pauvre Ingeburge dut réintégrer son monastère jusqu'en 1213, date à laquelle le roi céda enfin aux injonctions du pape. Agnès, quant à elle, se retira à Poissy où elle mourut bientôt.


10 INNOCENT III ET PIERRE D'ARAGON (ESPAGNE)


Pierre d'Aragon
avait donné le même exemple en 1204, espérant obtenir l'assentiment du pape à son projet de divorce. Mais Innocent III fut inflexible. Ainsi le roi d'Aragon, tout comme Sanche 1er du Portugal, Jean de Bulgarie, le roi de Hongrie et ceux que nous avons évoqué plus haut, dut se reconnaître vassal du Saint-Siège.

L'oeuvre d'Innocent III fut marquée d'autres actions. C'est lui qui provoqua la quatrième croisade en Orient, encouragea celles contre les Maures qui permirent de reconquérir la majeure partie de l'Espagne et, dans le midi de la France, l'expédition contre les hérétiques Albigeois. Son pontificat fut dignement couronné par la tenue du quatrième Concile de Latran (1215), le douzième cuménique, qui compta près de quinze cents évêques et prélats et qui traita de l'hérésie albigeoise dont nous parlerons plus loin, des affaires de Terre Sainte et de la réforme de la discipline ecclésiastique. Il confirma l'ordre de saint Dominique et la fondation de l'Université de Paris. Le pape méditait une nouvelle croisade quand la mort le surprit à Pérouse. Ses vastes connaissances, sa science des affaires, une haute idée de sa mission, ont fait d'Innocent III l'un des plus grands papes qui aient occupé la chaire de saint Pierre.

11 HONORIUS III ET FREDERIC II (GERMANIE)


Sous les successeurs d'Innocent III, le long règne de Frédéric II (1215-50) fut marqué d'une situation conflictuelle permanente entre l'empereur et la papauté, particulièrement sous les papes Grégoire IX et Innocent IV.
Frédéric II
(1215-50), petit fils de Barberousse, fils d'Henri VI, fut l'adversaire le plus acharné de la papauté, contre laquelle il ira chercher des alliés jusque chez les musulmans. La lutte atteignit sous son règne un caractère de fureur jusque là inconnu.
La personnalité de Frédéric II ne manqua pas d'être troublante. Pupille du pape Innocent III, puis croisé, tout portait à croire qu'il serait protecteur de l'Église pour avoir été son protégé. Mais Hohenstaufen par son père, il prétendait comme lui à l'asservissement de l'Italie. Mais méridional par sa mère, il songeait à dominer la Méditerranée en vainquant et le pape et l'Islam. Imbu du droit romain impérial, familier des pratiques grecques et arabes les plus retorses, dénué de scrupule, il incarna avec deux siècles d'avance le personnage de Machiavel.
Il possédait
Allemagne, Italie du Nord et, par sa mère, les Deux-Siciles, enserrant ainsi l'État pontifical. Mais il avait juré à Innocent III de ne pas réunir les couronnes de Germanie et des Deux-Siciles, ce qui eut constitué un danger pour la papauté, prise ainsi en étau. C'est ce qu'il fit pourtant en 1220, entre les mains de son jeune fils Henri, déjà roi de Sicile, au prétexte de lui confier son propre trône durant la croisade à laquelle il avait promis de participer. Et le pape de l'époque, le vieil Honorius III (1216-27), le laissa faire par faiblesse. Mais voici qu'au moment de partir Frédéric tergiversa, l'état des finances de l'Allemagne ne le permettant soi-disant pas. Et le pape ne protesta toujours pas.


12 GREGOIRE IX ET FREDERIC II
Au débonnaire Honorius succéda le cardinal Hugolin, élu sous le nom de Grégoire IX (1227-41), et qui avait un caractère semblable à celui d'Innocent III : inflexible. Il n'accepta pas aussi facilement les prétextes allégués par Frédéric II et le somma de prendre le départ pour la croisade. L'empereur s'embarqua mais revint trois jours plus tard pour cause de troubles physiques. Grégoire IX, nullement dupe, l'excommunia. Frédéric repartit en jurant de se venger : il commença par s'attribuer militairement la suzeraineté sur un état chrétien, Chypre. Puis en Palestine, au grand dam du prince de Damas, s'arrogea le droit de négocier sans combat et de honteuse façon avec Turcs et Soudanais d'Égypte pour en obtenir la possession personnelle de Jérusalem. Son attitude en Terre Sainte causa le plus grand scandale en Europe.
Dès sa conduite connue à Rome, Grégoire IX confia à
Jean de Brienne le soin de confisquer à Frédéric les Deux-Siciles, terres vassales du Saint-Siège, lui conférant du même coup l'investiture de ces terres. Jean de Brienne avait déjà reconquis les Pouilles lorsque Frédéric, de retour, débarqua brusquement et rejeta les troupes de Jean vers le Nord. La paix fut signée, qui sembla réconcilier le pape et l'empereur. Frédéric fit mine de rechercher l'appui de Grégoire IX, auquel il jura, par le traité de San Germano (1230) de tenir tous ses engagements antérieurs. Le pape le releva de l'excommunication.
Mais l'empereur tenait toujours à son projet : rattacher l'Italie à la Germanie. Peu de temps après, il fit de nouvelles tentatives pour s'emparer des fiefs du Saint-Siège, commençant par attribuer la
Sardaigne, fief pontifical, à l'un de ses fils bâtards. Les villes de Lombardie, Toscane, Ombrie, se liguèrent contre lui, comme au temps de Barberousse, et Grégoire IX l'excommunia pour la seconde fois, déclenchant une nouvelle lutte sans merci entre le Sacerdoce et l'Empire, où chaque partie prit plusieurs fois à témoins les peuples chrétiens pour accuser publiquement l'autre.
Les événements se retournèrent contre le pape : Grégoire convoqua un concile; Frédéric y répondit en faisant arraisonner devant l'île d'Elbe les navires transportant les évêques de France, d'Angleterre et d'Espagne, puis emprisonner les dits évêques entre les murs de Pise; ensuite il marcha sur Rome. Les troupes germaniques arrivaient sous les murailles de la Ville lorsque mourut le courageux pape (1241).


13 INNOCENT IV ET FREDERIC II


Le successeur de Grégoire IX, Célestin IV, ne régna que dix-sept journées, puis une longue nuit tomba sur Rome : l'anarchie qui régnait alors sur la Ville était telle que les cardinaux ne purent s'assembler, de sorte que le Saint Siège resta vacant durant deux ans. Quand le conclave put enfin se réunir, il élut Sinibaldi de Fiesque, sous le nom d'Innocent IV (1243-54). Frédéric s'écria, dit-on : "Sinibaldi était mon ami, le pape sera mon ennemi".
Aussitôt les négociations reprirent, mais sans succès. Très vite la papauté fut de nouveau en danger. Le pape dut s'exiler à
Lyon, cité qui appartenait alors à l'Archevêque primat des Gaules. Il y convoqua immédiatement un concile cuménique (1245) où il exposa aux pères assemblés les maux dont souffrait l'Église en Occident et en Orient, dénonçant la conduite scandaleuse de l'empereur : connivences avec l'ennemi sarrasin, débauches, parjures, violences, injustices, lutte sacrilège contre le Siège de Pierre Après avoir décidé l'entreprise d'une nouvelle croisade, le concile condamna Frédéric II. Son excommunication fut maintenue, à laquelle s'ajouta sa déchéance de toutes dignités, la restitution des Deux-Siciles aux fiefs pontificaux, et l'invitation de l'Allemagne à se choisir un autre roi.
Furieux, Frédéric insulta publiquement Innocent IV. Ce fut sa perte. Il tenta sans succès de dénoncer les prétentions du pape par lettres aux souverains d'Europe, mais en Allemagne des prétendants se levèrent, en Italie il fut trahi par ses barons, son chancelier tenta de l'assassiner. Après avoir vu peu à peu tous les siens l'abandonner, il mourut dans un village des Pouilles en décembre 1250.
Sa mort entraîna la chute de la dynastie des Hohenstaufen de Naples. Le dernier, le jeune
Conradin son petit fils, vaincu, périra sur l'échafaud en 1268, sur ordre du nouveau roi des Deux-Siciles Charles d'Anjou. Le pape Urbain IV avait offert la couronne de ce pays à saint Louis qui l'avait refusée, avant que son frère le duc d'Anjou ne l'accepte. Cette fois encore, les deux glaives restaient aux mains de l'Église.


CONCLUSION
Ainsi l'Église "sous le joug" reprenait-elle l'initiative. Les papes d'envergure ont des vues fortes, et les successeurs de Grégoire VII surent imposer leur "théorie des deux glaives". Elle comportait pourtant une faille, cette théorie : au prétexte qu'il constituait le seul bras défenseur, le glaive temporel se devait au service de l'Église, au point que, dans l'esprit de saint Bernard, "les deux glaives appartiennent à Pierre". Un empereur de l'épaisseur de Barberousse ne pouvait l'entendre longtemps de cette oreille, inaugurant ainsi une longue série de contestations royales.
Un siècle durant les deux glaives avaient donc coexisté avec des fortunes diverses. En ce milieu du XIII° siècle, les voici encore entre les mains de l'Église : elle saura, nous le verrons bientôt, s'en servir pour lancer ses croisades vers la Terre Sainte. Avant un nouveau déclin, qui coïncidera avec la fin du Moyen-Age.


***

Annexe
L'OPINION D'INNOCENT IV SUR LA THEORIE DU POUVOIR


Le conflit qui opposa Innocent IV à Frédéric II, petit-fils de Barberousse, ne fut certainement pas un motif susceptible de modifier la vision du pape sur la théorie des deux glaives. Cette vision, il l'exprime clairement dans sa bulle "Æger cui levia". On peut s'étonner d'une telle prise de position de la part du successeur de Pierre, mais ce serait oublier combien le pape doit, parallèlement à sa charge de défenseur et dispensateur des vérités éternelles exprimées dans les dogmes, faire face aux réalités d'une lutte avec les moyens et selon les idées de son temps.


"En dehors de l'Église, on ne bâtit que pour l'enfer, et il n'existe point de pouvoir qui ne soit ordonné par Dieu. C'est donc mal envisager les faits et ne pas savoir remonter à l'origine des choses, que de croire que le siège apostolique n'est en possession du gouvernement des choses séculières que depuis Constantin.
"Avant lui, ce pouvoir était déjà dans le Saint-Siège en vertu de sa nature et de son essence.
"En succédant à Jésus-Christ, qui est tout ensemble le vrai roi et le vrai prêtre selon l'ordre de Melchisedech, les papes ont reçu la monarchie non seulement pontificale mais royale.
"Dieu leur a confié les rênes à la fois de l'empire céleste et de l'empire terrestre C'est dans l'Église que se trouvent les deux glaives, emblèmes des deux pouvoirs. Celui donc qui ne fait pas partie de l'Église ne peut posséder ni l'un ni l'autre; et les souverains séculiers, en exerçant leur autorité, ne font qu'user d'une force qui leur a été transmise et demeure dans le sein de l'Église, qui en est l'unique dépositaire."
(Extrait de la bulle Æger cui levia )


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