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En ces XIV° et XV° siècles, l'Église va vivre des troubles sans précédent. La cause en est double.
D'une part ses dignitaires, plus préoccupés de pouvoir et d'intérêts que du salut des âmes, ont produit un choc des consciences en Europe, creusant eux-mêmes la voie au Grand Schisme qui va déchirer la chrétienté et la marquer de cette crise morale dont nous ressentons encore les effets.
D'autre part l'attitude des princes régnants, dictée pour partie par les désordres du clergé, et pour autre partie par l'esprit d'indépendance qui souffle sur les esprits, va contribuer à détacher les nations de la papauté.
Une troisième cause va jouer le rôle d'un détonateur : la rivalité de deux familles romaines dans leur course à la papauté.
1 La convoitise romaine sur le Saint-Siège
À la mort de Nicolas IV en 1292, le siège pontifical resta deux ans vacant avant que le conclave de Pérouse (1294) ne puisse élire un candidat présenté par Charles II roi de Naples. L'une des difficultés à vaincre était la rivalité ancienne et permanente qui opposait deux puissantes familles romaines : Orsini et Colonna, dont chacune tenait une place dans l'histoire de l'Église et qui toutes deux briguaient le Souverain Pontificat. Dans cette lutte, rien n'était épargné à chacune par l'autre famille. Leur force se montrant égale, le conclave dut élire un homme neutre. Il s'agissait de Pierre de Morone, un ermite, qui prit le nom de Célestin V (1294). Un saint homme (il sera d'ailleurs canonisé), conscient d'être coupé des sombres réalités du monde, et qui de ce fait abdiqua librement devant le Sacré Collège l'année même de son élection.
Le cardinal Benoît Gaëtani, de la famille des Orsini, lui succéda sous le nom de Boniface VIII (1294-1303). Aussitôt le cardinal Jacques Colonna et ses six neveux, après avoir montré la plus vive opposition à l'élection de Boniface VIII, refusèrent de le reconnaître pape et proclamèrent le schisme contre lui. Déchus par Boniface de tous leurs titres, biens et dignités, chassés de Palestrina, ils se réfugièrent en France où ils se placèrent sous la protection du roi Philippe le Bel.
2 Le pape en conflit avec la France
L'Église est donc en crise. L'attitude du pape ne change pas pour autant, revendiquant les deux glaives entre ses mains, face à un roi de France montrant un fort esprit d'indépendance et conseillé en cela par des légistes (chevaliers-es-lois) rénovateurs du droit romain et adeptes de l'État "puissance publique". Tous les prétextes sont bons pour enflammer la querelle et l'entretenir.
Boniface VIII, âgé de 77 ans lors de son élection, joignait à une forte culture juridique un don d'éloquence, une profonde connaissance des hommes et, malgré son âge, une grande vigueur. À un moment où les rois et leurs légistes développaient l'esprit de nationalité et d'autonomie de l'État, il cultivait toujours, par conviction, la grandeur de la papauté, régente de la chrétienté et conseillère des princes régnants. D'éminents théologiens de l'époque, tels Jacques de Viterbe, Gilles de Rome et d'autres, affirmaient aussi que "la plénitude de la puissance sacerdotale et de la puissance royale appartient en propre à l'évêque des évêques, dictateur souverain de toutes les consciences".
À ce moment Philippe le Bel (1285-1314) éprouvait d'impérieux besoins d'argent; pour faire la guerre à l'Angleterre, à l'Aragon, à la Flandre; pour payer ses innombrables fonctionnaires; pour entretenir le luxe de sa cour. Déjà il dépouille ses banquiers, émet de la monnaie-papier, accable le peuple d'impôts, et plus encore les clercs que les laïcs. Les sommes exigées menacent de ruiner le clergé français. En 1296, lors d'une nouvelle extorsion de fonds, les moines de Cîteaux en appellent à Rome. Boniface VIII par une bulle menace, au conditionnel, d'excommunication les princes trop gourmands. Philippe, s'estimant visé, se venge en gelant des recettes de l'Église, et en créant un second conflit : l'affaire Saisset.
Bernard Saisset, élevé par le pape au siège épiscopal de Pamiers, fut arrêté par ordre du roi (1301) sous le faux prétexte de "conspiration régionaliste", et interné. L'immunité ecclésiastique judiciaire était violée. Le pape, par bulle, ordonna le relâchement du prélat pour qu'il vienne à Rome se justifier de l'accusation, et convoqua un synode. Le roi et ses légistes trompèrent sciemment l'opinion en falsifiant le contenu de la bulle. Les évêques français se montrèrent partagés et tentèrent d'apaiser le pape, qui répondit que les absents au synode seraient déposés. Tous s'y rendirent. À l'issue du synode Boniface VIII publia la fameuse bulle Unam Sanctam définissant que d'être soumis au pontife romain est pour toute créature de nécessité de salut.
Philippe Le Bel fut avisé par le légat du pape qu'il devrait céder ou être excommunié. S'estimant bafoué il ouvrit alors les hostilités en se servant de l'un de ses légistes, Guillaume de Nogaret, homme compétent mais violent. Par deux fois celui-ci calomnia grossièrement le pape, tant au plan doctrinal qu'au plan politique, mena une campagne pour égarer l'opinion, influença les prélats français afin que le pape fut déféré devant un concile général. Certains religieux, dont les Cisterciens, refusèrent formellement cette éventualité. Boniface VIII s'apprêtait à excommunier Philippe le Bel quand, en 1303, Nogaret, accompagné de l'un des neveux du cardinal réfugié, Sciarra Colonna, perpétra l'attentat du château d'Anagni : le pape s'y trouvant, les deux hommes s'y rendirent. Nogaret l'informa des "crimes" dont on l'accusait et l'avisa de sa traduction devant un concile. Colonna l'injuria et le souffleta. Tous deux l'emprisonnèrent dans son propre château. Mais ses gens se soulevèrent et appelèrent du secours. Quatre cents cavaliers romains vinrent libérer le pape et le conduisirent à Rome. Mais le vieil homme avait trop souffert de la querelle; il mourut un mois plus tard, brisé par tant d'épreuves, en pardonnant toutefois à ses ennemis.
Son successeur Benoît XI (1303-04), assez curieusement, annula les sentences portées contre les Colonna, absout Philippe le Bel de l'excommunication, et mourut sans cause connue après un an de pontificat.
3 La papauté en Avignon
Un pape de faible volonté : Clément V, manié par un roi qui avait favorisé son élection : Philippe le Bel, fit que de 1305 à 1378 le Saint-Siège fut transféré de Rome à Avignon. Six autres papes s'y succéderont, jusqu'à Grégoire XI.
La politique des pontifes d'Avignon consista surtout à alourdir la fiscalisation des "bénéfices ecclésiastiques". Pendant que les protestations se multipliaient, en Italie les états pontificaux restaient livrés au désordre.
Le conclave réuni à Pérouse remit en présence les partis rivaux : Colonna et Orsini. Onze mois de discussions furent nécessaires pour réunir une majorité de voix sur une candidature "de conciliation", celle de Bertrand de Got, Archevêque de Bordeaux qui, attaché à Boniface VIII, convenait aux Italiens, et, Français, ne rebutait pas Philippe le Bel. L'archevêque prit le nom de Clément V (1305-14 en Avignon).
"Le nouveau pape avait de la bonté et de la générosité" disent les chroniqueurs, "mais ces qualités tournaient vite à la faiblesse." De quelle indépendance pouvait-il faire preuve, au coeur des querelles partisanes de tous ordres, romaines et européennes, pressé par Philippe le Bel de résider en France ? Il se fixa à Bordeaux (1306), Poitiers (1307-08) puis Avignon, près du Comtat Venaissin, terre du Saint Siège depuis 1274, où il demeura dans un modeste logement chez les frères prêcheurs.
4 L'affaire des Templiers
Philippe le Bel, fin manoeuvrier, abusa de la situation, obtenant d'abord la rétractation des actes de Boniface VIII, puis l'aide du faible pape dans l'affaire des Templiers.
Les
Templiers, gardiens de la Terre
Sainte étaient rentrés de Palestine après
son évacuation par les chrétiens en 1291. Ils étaient
devenus gardiens des trésors du clergé et des nobles,
fermiers généraux du pape et même des rois
pour le recouvrement de certains impôts. Percepteurs et
banquiers en quelque sorte. Assurant la sécurité
matérielle des dépôts et le secret des transactions,
ils étaient l'objet de maintes jalousies et calomnies.
Or Philippe le Bel, toujours à court de trésorerie,
résolut de s'emparer de leurs richesses. Il profita du
climat de suspicion qui entourait les Templiers pour s'en plaindre
à Clément V. Comme le pape, à ses yeux, ne
se montrait pas assez empressé, le roi, assisté
de son conseil, fit arrêter les Templiers et leur grand
maître Jacques
de Molay (1307) sous l'inculpation d'hérésie et de
crimes. Mis à la torture, beaucoup avouèrent, sous
l'effet de la souffrance, "tout ce que voulurent les bourreaux".
Au pape qui s'en plaignait et demandait à ce que les accusés
fussent traduits devant lui, le roi, par la bouche de Nogaret,
fit répondre par de nouvelles injures et accusations contre
le Pontife lui-même. Celui-ci, par une nouvelle faiblesse,
rendit le jugement individuel des Templiers aux évêques,
lesquels, pour certains, étaient du parti du roi.
C'est
ainsi que Philippe de
Marigny, archevêque de Sens
et frère d'un conseiller royal, condamna sans même
les entendre cinquante-quatre chevaliers qui venaient de rétracter
leurs aveux. On les brûla en place publique au grand effroi
des autres qui recommencèrent à avouer. Enfin l'application
du Concile de Vienne
(1311) parvint à cette surprenante solution :
les Templiers passant aux aveux furent relâchés,
et ceux persistant à clamer leur innocence condamnés
et exécutés, tel le grand maître Jacques de
Molay ("je veux défendre l'ordre, je n'y sais rien
de mal"). Les biens de l'ordre, après ponction
opérée par Philippe le Bel, furent adjugés
aux frères Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem,
qui les employèrent à soigner les victimes des sévices
turcs.
5 Le pape en conflit avec l'Allemagne
L'approbation par le pape de l'élection impériale, vivement défendue par le Souverain Pontife, est tout aussi fortement récusée par l'empereur. Le différent les opposera trente et un ans durant, pour se terminer par un compromis : la "Bulle d'Or".
Clément V et Philippe le Bel moururent la même année (1314). Vingt-sept mois furent à nouveau nécessaires, tant était grande l'opposition entre les cardinaux, pour élire Jacques d'Euse, un Français de Cahors, cardinal-évêque de Porto, âgé de 72 ans, qui prit le nom de Jean XXII (1316-34 en Avignon). Le début de son pontificat fut aussitôt marqué par l'intervention dans le conflit, déjà évoqué, qui séparait les Franciscains entre "conventuels" et "spirituels" depuis Boniface VIII. Par trois bulles successives (1317-18) Jean XXII dut excommunier les spirituels et faire poursuivre par l'Inquisition les plus exaltés, qui furent emprisonnés ou brûlés vifs.
Puis une autre lutte s'ouvrit entre lui et l'Allemagne, où deux princes s'y disputaient la couronne. Le pape, qui jugeait que pendant la vacance du trône la responsabilité du gouvernement d'Italie était de son ressort, nomma son ami Robert de Naples administrateur de la péninsule. Or les deux princes en lutte se livrèrent bataille en 1322 et le vainqueur, Louis de Bavière, se proclama empereur sans l'approbation pontificale. Jean XXII lui rappela cette obligation. Non seulement Louis n'en tint aucun compte, mais il trouva appui auprès des Franciscains, qui n'avaient point oublié la récente répression et venaient, avec leur général Michel de Césène, de se prononcer en chapitre général pour la pauvreté absolue de l'ordre. Jean XXII, en déclarant pour cette raison hérétique Michel de Césène, déclencha contre lui une violente campagne des frères mineurs. Louis de Bavière se posant en défenseur des Franciscains, le pape jeta l'interdit sur l'Allemagne. Le fait suffit à l'empereur pour qu'il passât les Alpes, avec sa femme, en un voyage qu'il voulut triomphal : il fut élu à Milan roi d'Italie par ses partisans (1327), entra dans Rome où il reçut l'onction sacrée de deux évêques excommuniés, puis la couronne des mains de Sciarra Colonna (1328), avant d'entreprendre le procès de Jean XXII, qui fut déposé pour "crime de lèse-majesté". On nomma à Rome un antipape du nom de Nicolas V. C'était sans compter avec la colère du peuple romain. L'empereur et sa femme durent s'enfuir, Milan leur ferma ses portes, Pise les hébergea quelques jours, le temps d'organiser le retour hâtif en Allemagne. Devant le désastre, le Nicolas V vint à Avignon se jeter aux pieds de Jean XXII.
Le pontificat ne se termina pas sur ce succès. Lors d'un sermon, en décembre 1331, le pape avança une théorie hasardeuse en prétendant "qu'avant la résurrection des corps, les âmes séparées ne possèdent ni la vie éternelle, ni la béatitude proprement dite, ni la vision béatifique". Aussitôt les partisans de Louis de Bavière, Michel de Césène en tête, crièrent à l'hérétique. L'accusation pesa sur sa tête près de trois ans, puis il tomba malade. Avant de mourir, il se rétracta en présence de ses cardinaux.
Restait à son successeur Benoît XII (1334-42 en Avignon) de tenter la résolution du différent politique avec l'Allemagne. Il se fit conciliant, sans succès, les princes et l'empereur rejetant le principe de l'approbation pontificale de l'élection impériale. Louis de Bavière aggrava le différent en favorisant une union illégitime de son fils. Le nouveau pape Clément VI (1342-52 en Avignon) excommunia Louis de Bavière, ses princes l'abandonnèrent, et la mort de l'empereur en 1347 apaisa le conflit.
Charles IV de Bohème, son successeur, fut couronné à Rome. Bien que protégé par Clément VI, il fixa définitivement, par la Bulle d'Or (1354), les règles de l'élection impériale : elle sera faite par sept princes, dont seulement trois ecclésiastiques. La conception médiévale s'effaçait : la chrétienté laissait la place aux nations jalouses de leur autonomie.
Par ailleurs, Clément VI marqua son pontificat d'une action contre les Turcs : obtenant que se liguent les flottes de Venise et des Latins d'Orient, et grâce aux fonds détenus par les Hospitaliers, il parvint à débarrasser la Méditerranée des corsaires turcs.
6 Le pape en conflit avec l'Italie
Il s'agissait en fait de ses états pontificaux, livrés à eux-mêmes depuis trop longtemps. Et plus les années passaient, plus le désordre grandissait, et moins le pape ne se résolvait à regagner la Ville de saint Pierre. Il fallut la convoitise menaçante de Florence, et plus encore les supplications d'une sainte pour ressaisir la volonté du pape.
Le départ des papes en Avignon avait laissé l'Italie sans âme, en proie aux convoitises des grandes familles : Orsini, Colonna, Savelli, qui se livraient une guérilla permanente, s'assurant le service de sicaires pour les basses oeuvres. Le désordre était là, l'anarchie guettait. Un certain Cola de Rienzo (1347) souleva le peuple, proclama la république et se fit nommer tribun. Ayant rétabli l'ordre, il fit hommage au pape d'Avignon, Clément VI. L'homme n'était pas d'envergure, la révolution éclata, Clément VI dut excommunier le tribun et le légat pontifical présent à Rome rétablir l'ancien ordre seigneurial. Le pape, lorsque la mort le surprit, songeait sérieusement à regagner Rome.
Son successeur, Innocent VI (1352-62 en Avignon), du même avis, travailla à la reconquête des états pontificaux, tenus par des tyranneauxs locaux issus de grandes familles. Il y délégua le grand capitaine Alvarez Albornoz qui, muni de tous les pouvoirs mais sans armée, fit alliance avec l'archevêque Giovani Visconti, l'homme le plus puissant d'Italie, maître de Milan et de Bologne. Ayant obtenu de lui un corps de mercenaires, il fit tomber dès 1354 suffisamment de villes pour convoquer une assemblée des barons et des communes qui prêtèrent serment de fidélité à l'Église. Visconti, dont la fidélité était vacillante, fut inquiet de tels succès. Il calomnia Albornoz qui tomba en disgrâce. Son oeuvre n'était pas achevée, mais les états pontificaux acceptaient de nouveau l'autorité papale. Le pape pouvait regagner la Ville Éternelle.
Innocent VI ne le fit pas. Il faut dire que la France, affaiblie par la guerre de Cent-Ans, à laquelle les papes avaient tous espéré mettre fin, était minée de l'intérieur par les "grandes compagnies" de pillards qui terrifiaient le pays. Dès 1357 la Provence fut dévastée par les bandes d'Arnaud de Cervole, on dut fortifier Avignon, les populations, réfugiées derrière ses murs y connurent d'abord la famine, puis la peste; en quatre mois de 1360, 1700 personnes furent enlevées par l'épidémie, dont 9 cardinaux. Deux ans plus tard, Innocent VI mourait en Avignon.
Le nouveau pape, Urbain V (1362-70 en Avignon et Rome), se mit en route pour Rome en 1367 malgré l'avis du roi Charles V et des cardinaux français. Ce qu'il trouva à Rome lui ôta d'emblée tout courage : ville en état misérable, population excédée par l'administration française aux fonctionnaires tatillons, sourdes hostilités des puissantes familles, intrigues de couloirs, Pérouse en révolte... En vain le supplia-t-on de rester : Romains, sainte Brigitte de Suède, Pierre d'Aragon unirent leurs voix pressantes dans le but d'éviter la lassitude des Italiens, privés du Saint Siège depuis déjà soixante-deux ans. Urbain V ne parvint à s'y résoudre et rentra en Avignon, où il mourut bientôt, au moment où s'achevait la construction du célèbre Palais des Papes, commencée 34 ans plus tôt par Benoît XII.
Dès son élection Grégoire XI (1370-78 en Avignon et Rome), conscient du danger italien voulut regagner Rome. Mais il était trop tard. La situation en Italie avait pris un autre visage. Florence, puissante, soulevait les esprits dans un vaste mouvement d'émancipation pour libérer l'Italie de la domination française. La Toscane entra en insurrection, suivie de la Romagne et des états pontificaux eux-mêmes. Le pape, voulant sévir avec rigueur, frappa Florence d'interdit. La mesure, en désorganisant cette ville de commerce international, portait un coup à l'économie italienne. Sainte Catherine de Sienne crut devoir intervenir, se rendit en Avignon, plaida pour la solution qui seule, à ses yeux, porterait remède à la dangereuse situation : le retour du Saint Siège à Rome, Ville des papes depuis saint Pierre, cité arrosée du sang des martyrs. Grégoire écouta la religieuse et, malgré les pressantes sollicitations du roi et des cardinaux, rentra à Rome en janvier 1377. Florence, ruinée par l'interdit se rendait. Quatorze mois plus tard mourait Grégoire XI.
7 Le grand schisme
À la mort de Grégoire IX, deux papes furent élus : Urbain VI (par le peuple) et Clément VII (par les cardinaux). Urbain siégea à Rome et Clément à Avignon. Ainsi la Chrétienté se retrouvait scindée en deux. Et l'horrible partition dura trente-neuf ans, chacun des papes ayant des successeurs. Pour comble, une tentative de résolution en 1409 aboutit à l'élection d'un troisième pape : Alexandre V. Le schisme ne prendra fin qu'en 1417 par l'élection d'un Colonna : Martin V.
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Les causes
Au lendemain du décès du Pontife le peuple de Rome, comme on pouvait s'y attendre, manifesta bruyamment pour réclamer un pape Italien. Le Sacré Collège, toujours divisé, ne prenant pas assez vite sa décision aux yeux de la foule, celle-ci força les portes du conclave afin d'exiger une décision. Les cardinaux, dans la hâte et la crainte, parvinrent à trouver un accord sur la tête de Barthélémy Prignano, archevêque de Bari, qui prit le nom d'Urbain VI (1378-89 à Rome). Ils attendaient de lui des complaisances et furent déçus. Réformateur, il imposa de drastiques restrictions budgétaires. Homme cassant et malhabile, il dressa contre lui les meilleures volontés au point que, le nombre des mécontents grandissant, on en vint à douter du bien fondé de son élection. Treize cardinaux opposants complotèrent pour élire, à Fondi, le Français Robert de Genève, qui prit le nom de Clément VII (1378-94 en Avignon). Le clergé de France, après avoir soigneusement enquêté sur les faits, assemblé au Bois de Vincennes se prononça pour Clément VII. Le roi Charles V suivit l'opinion et le conflit, dépassant la papauté, devint politique. Les princes et prélats d'Espagne, de Portugal et d'Écosse se rallièrent à la France sous la crosse de Clément VII. Les rois et le clergé d'Angleterre, d'Allemagne et de Flandre se déclarèrent pour Urbain VI. De grandes figures chrétiennes furent elles-mêmes divisées; sainte Catherine de Sienne, dominicaine, affirmant sa fidélité à Urbain, qui l'appela à Rome où elle mourut (1380), tandis que le grand prédicateur dominicain saint Vincent Ferrier se rangeait sous l'autorité de Clément VII. L'Église de Rome se déchirait pour une longue période de trente-neuf années.
Les tentatives de solutions
L'attitude d'Urbain VI aggrava encore la situation : ayant excommunié son rival, il se lança dans une série de conflits personnels au point d'inquiéter ses propres cardinaux, qui envisagèrent de mettre le pape sous tutelle. Ayant découvert le fait, Urbain en fit soumettre quelques uns à la question, ce qui le déconsidéra. Et Clément, en Avignon, songeait qu'il ne serait réellement pape qu'à Rome.
Une première tentative de résolution du schisme fut faite par la voie des armes. Louis d'Anjou, puis Louis d'Orléans prêtèrent main forte au pape d'Avignon dans une conquête des états pontificaux. Mais elle échoua et coûta fort cher. Le clergé, las de la division, chercha une autre voie.
Un référendum organisé par l'Université de Paris montra la préférence des chrétiens pour que les deux papes abandonnent leur tiare avant que l'on procède à une nouvelle élection. Clément VII refusa, peu avant sa mort.
Son successeur, Benoît XIII (1394-1417 en Avignon), conseillé par saint Vincent Ferrier et l'évêque du Puy théologien Pierre d'Ailly, proposa la voie de la médiation lors d'une rencontre entre les deux papes. Mais il y ajoutait de son cru un tel nombre de conditions que l'Université s'en indigna et préconisa à nouveau la voie de l'élection après abandon des tiares.
Devant le refus de Benoît XIII, l'assemblée du clergé de France, en mai 1398, vota la soustraction d'obédience : elle consistait à refuser de reconnaître l'autorité du pape d'Avignon jusqu'à ce que fut réalisée l'union des deux sièges. D'autres pays adoptèrent cette décision. Le remède fut pire que le mal : en effet il augmentait le prestige du pontife romain qui, venant d'annoncer le Jubilé de l'An 1400, vit accourir à Rome les pèlerins des deux obédiences. D'autre part Benoît d'Avignon, soumis à une pression croissante vers l'abdication, finit au bout de cinq ans par s'enfuir (1403). Le clergé dut annuler sa regrettable décision. Mais le schisme s'éternisait.
À Rome les papes s'étaient succédé à la mort de l'irascible Urbain : Boniface IX (1389-1404), Innocent VII (1404-06) et Grégoire XII (1406-15). Ce dernier fut invité à rencontrer, en la ville de Savone, son rival Benoît XIII d'Avignon. Le but était d'y abdiquer ensemble pour permettre une élection. Tous deux se mirent en route mais, la bonne foi n'étant présente dans aucun des camps, ni l'un ni l'autre ne parvinrent à franchir toute la distance. Les cardinaux, tant de Rome que d'Avignon, brouillés avec leurs papes respectifs, tinrent une conférence à Livourne en 1408 et décidèrent la réunion d'un concile général à Pise.
8 Les Conciles
Pise, Constance, Pavie, Sienne, Bâle, Ferrare, Florence... Autant de villes où l'Église, se déchirant elle-même, sembla la proie de forces infernales. Combien aura-t-il fallu épuiser de haines, de rancoeurs, de manoeuvres perfides, mais aussi de sincères recherches de la vérité, de mains tendues, d'humbles reculs, avant que la paix ne revienne ? Et ceux qui en souffrirent jusqu'à l'angoisse furent moins les prélats que la multitude des chrétiens partagés entre la révolte et la plus profonde tristesse.
Le concile de Pise (1409)
Malgré leurs tentatives d'opposition, les deux pontifes ne purent empêcher les cardinaux de se réunir en la ville de Pise. Le concile se déclara canonique et oecuménique, considérant les deux papes hérétiques du fait de leur atteinte à l'unité de l'Église fixée par le Symbole de Nicée. Le concile les déposa donc tous deux et en élut un nouveau en la personne de Petros Philargos, dit Alexandre V (1409), qui décéda quelques mois plus tard et eut pour successeur Balthazar Cossa sous le nom de Jean XXIII (1410-15 à Pise). Curieux personnage que cet homme, qui avait été corsaire, et dont la vie privée soulevait beaucoup de questions. Ce second pontife de Pise rallia pourtant à lui Allemagne, France et Angleterre. Mais l'Espagne et l'Écosse restèrent fidèles à Benoît XIII d'Avignon et l'Italie à Grégoire XII de Rome. Le mal avait empiré : l'Église devenait tricéphale.
Le concile de Constance (1414-18)
En 1414, l'Église souffrait de deux déchirures profondes : le Grand Schisme, qui rendait les trois papes impuissants, et l'hérésie de Jean Hus, dont nous parlerons plus loin, et qui se répandait d'inquiétante façon. Il était urgent d'agir. Mais l'étonnant Jean XXIII de Pise échouait dans toutes ses entreprises : ainsi avait-il convoqué un concile à Pise en 1412, où les très rares présents ne surent que s'affronter. Ainsi crut-il également bon de s'attirer l'appui de l'empereur d'Allemagne Sigismond, ce qui amènera sa propre perte.
Sigismond qui, pour raisons politiques, visait la fin des deux maux de l'Église, imposa au pape un nouveau concile, dans une ville allemande : Constance, et en avisa les deux autres pontifes. Jean XXIII de Pise y arriva flanqué de nombreux cardinaux italiens, mais dut écouter la lecture inattendue d'un long mémoire énumérant de graves accusations contre lui. Pour éviter toute comparution devant l'assemblée il promit spontanément de renoncer au pontificat, puis, toujours imprévu dans ses réactions, il prit le parti de s'enfuir de la ville sous un déguisement. Les Pères réunis considérèrent que la fuite du pape était un scandale. Jean XXIII fut déposé, pour cela et d'autres motifs personnels.
Grégoire XII de Rome renonça volontairement à la tiare. Quant à Benoît XIII d'Avignon, en vain Sigismond fit-il en personne le voyage à Perpignan pour recueillir son abdication. Le pape avignonnais se réfugia dans la forteresse de Péniscola avec ses trois derniers cardinaux fidèles, persistant à se proclamer chef de la chrétienté. Il fallut le déposer comme Jean XXIII. Ainsi le concile put-il élire le 11 novembre 1417 le cardinal Otto Colonna, qui devint pape sous le nom de Martin V (1417-31 à Rome). Ainsi mit-on fin au Grand Schisme.
Une leçon doit être tirée de ce concile : à considérer les dépositions de Jean XXIII et de Benoît XIII, on peut admettre que la supériorité du concile sur le pape était justifiée par le schisme. Mais l'erreur des Pères de Constance fut de vouloir poser cette supériorité comme une règle applicable à toutes les circonstances. Nous allons voir l'esprit de domination des conciles, comme celui d'indépendance des nations, s'amplifier rapidement.
Le concile de Pavie-Sienne (1423)
Après l'élection de Martin V, la réforme de l'Église concernant les questions relatives aux flux financiers avait été évoquée à la fin du concile de Constance, mais les divergences entre nations ne permirent pas d'aboutir. On décida de s'entendre par voie de concordats nationaux. Nous verrons dans l'avenir se signer ainsi un concordat entre le Saint-Siège et l'Allemagne, un second avec l'Angleterre et un troisième conjointement avec la France, l'Italie et l'Espagne. Puis les Pères de Constance fixèrent la périodicité des conciles généraux : le prochain à cinq ans, les suivants à dix ans.
Martin V respecta ces décisions et convoqua un nouveau concile à Pavie (1423). Par suite d'épidémie il se tint à Sienne. Les prélats français y demandèrent que les décisions prises en conciles fussent irréformables. Martin s'y opposa énergiquement, mais l'idée faisait son chemin chez les Pères. Devant le danger, et profitant d'un défaut de présidence de l'assemblée, le pape en décréta la dissolution. Les pères fixèrent le concile suivant à Bâle, pour l'an 1431. Le péril était différé pour sept ans. Martin crut pouvoir mettre ce temps à profit pour opérer lui-même les réformes, mais elles bousculaient trop d'intérêts, il n'aboutit à rien. Il se résigna à convoquer le concile. La contrariété avait-elle été trop forte ? Il tomba, terrassé par une apoplexie à quelques semaines de l'ouverture.
Le concile de Bâle (1431-49)
Ce concile fut le plus chaotique de l'histoire de l'Église. Le chanoine Constant Condolmero avait pris la succession de Martin V sous le nom d'Eugène IV (1431-47 à Rome). Il fut d'emblée placé devant les plus laborieuses difficultés. Le jour fixé pour l'ouverture du concile, le 2 juillet, seuls 14 membres étaient présents. Le pape en profita pour dissoudre le concile, rentra à Rome et annonça par bulle un synode d'ici dix-huit mois. Mais entre-temps les retardataires, parvenus à Bâle, avaient ouvert solennellement le concile le 14 décembre. Refusant la dissolution décrétée par Eugène IV, et s'appuyant sur les théories de Constance (supériorité du concile sur le pape), les Pères se crurent tout permis : ils sommèrent le pape de retirer l'acte de dissolution et de se présenter en personne devant le concile dans les six mois, "sinon ils pourvoiraient eux-mêmes aux nécessités de l'Église".
Eugène composa en envoyant à Bâle l'évêque de Tarente, Jean Bérardi, qui affirma très clairement la suprématie du pape, apportait son autorisation de traiter certains problèmes, et proposait de transporter le concile en une ville d'Italie. Le concile refusa, au nom de sa propre infaillibilité et de la subordination du pape. En 1433 Eugène IV, malade, ressentant sa solitude, pressé par les rois, céda. Le concile devint tout puissant : Bâle fut une nouvelle Rome où se pressa une multitude ecclésiastique dans les couloirs d'une véritable cour. On y établit des impôts, on supprima les revenus du Saint-Siège. Eugène IV, prisonnier de Rome, s'évada et se retira à Florence pour y assumer son pontificat, tandis que la république romaine demandait au concile le procès du pape.
C'était l'époque où l'Église d'Orient, menacée par les Turcs, désirait renouer avec Rome. Pour en débattre, Eugène IV réfugié à Florence envoya un légat à Constantinople. Les Pères de Bâle, intervenant, avisèrent les Orientaux qu'ils n'accepteraient d'en conférer qu'en leur propre résidence. Les Grecs, afin de ménager les partis, insistèrent pour une ville italienne. Effet inattendu : Bâle se divisa sur la question, une partie décrétant faire droit à la demande des Grecs. Le pape saisit l'occasion : il proclama que cette décision était conciliaire, et transféra le concile de Bâle à Ferrare 1437).
C'était déclarer la guerre à l'autre parti bâlois, qui aussitôt, l'accusant de tous les maux convoqua Eugène IV sous soixante jours et, le délai expiré, le déclara contumax (rebelle).
Le concile de Ferrare-Florence (1438)
Ceci n'empêcha, ni le pape de présider le concile de Ferrare, ni les bâlois favorables d'y participer. Vinrent également Jean Paléologue et les évêques orientaux. L'union avec Rome posait quelques questions doctrinales, et les Grecs, bien que retenus par leur crainte de l'invasion turque, menacèrent plusieurs fois de se retirer. L'année suivante le pape transféra le concile à Florence, où les Grecs acceptèrent, après longues discussions, l'adjonction des mots : et du Fils au symbole de Nicée. Ils donnèrent aussi leur accord sur la primauté du pape et quelques questions de moindre importance.
Les Pères restés à Bâle avaient, durant ce temps, continué à siéger, suspendant le pape, anathématisant le concile de Ferrare puis, proclamant le dogme de la supériorité du concile oeucuménique sur le pape, finirent par déposer Eugène IV et élurent à sa place Amédée de Savoie, qui prit le nom de Félix V (1439-49 à Bâle)). L'opinion jugea enfin qu'ils perdaient toute mesure et les Princes protestèrent. À la demande du roi de France Charles VII, le clergé français, réuni à Bourges, chercha la réconciliation : tout en réduisant les prétentions de Bâle, il en admit pourtant un certain nombre de réformes, dont la suprématie du concile sur le pape, et régla les modalités d'élections et de fonctionnement du clergé. L'ensemble de ces décisions prit le nom de Pragmatique Sanction de Bourges (1438), charte des "libertés gallicanes". Il faudra attendre 23 ans (1461) pour que l'on conteste la légitimité d'un tel acte établi sans l'assentiment du pape (et qui lésait ses intérêts!), et que Louis XI renie la Pragmatique. Un concordat en découlera en 1516.
En 1445, l'Allemagne se déclara en faveur du pape. Eugène IV conclut avec les princes électeurs un concordat, dit Concordat des Princes, ou de Francfort, de même objet que la "Pragmatique", et qui sera remplacé, à l'initiative de son successeur Nicolas V, par le Concordat de Vienne (1448) plus avantageux pour la papauté.
La prise de Constantinople par les Turcs
Le successeur d'Eugène IV, Nicolas V (1447-55), que nous retrouverons au prochain chapitre, fut le dernier pape du Moyen-Âge. Il vit disparaître, en 1449, les restes du concile de Bâle transporté à Lausanne. Les derniers membres de l'assemblée finirent par se soumettre au pape.
Le concile de Ferrare-Florence, lui, n'eut malheureusement pas un succès durable. L'Église Orientale, qui en réalité n'avait consentie à l'union à Rome que pour obtenir son assistance contre les Turcs, se sépara de nouveau lorsqu'elle se rendit compte qu'elle n'avait rien à espérer d'une chrétienté en pleine division. Mais sa crainte des Turcs était fondée : le 29 mai 1453, Mahomet II s'empara de Constantinople. Depuis ce temps les deux Églises sont restées séparées. Nicolas V, qui comprit tout le danger résultant pour l'Occident de la chute de l'empire grec, voulut amener tout au moins les états italiens à s'unir contre l'ennemi musulman qui se rapprochait. Mais la mort stoppa ses projets.
Ouvrons une parenthèse pour dire que Nicolas V travailla également, dès 1450, à la réhabilitation de Jehanne d'Arc, missionnant en France un légat, lui adjoignant l'inquisiteur général pour ouvrir l'enquête. La réhabilitation de Jehanne sera prononcée le 7 juillet 1456, sous le pontificat de son successeur Callixte III.
9 Les conséquences du Grand Schisme
La première fut l'atteinte au prestige du Siège de Pierre, laissant dans les âmes une cicatrice indélébile mais peut-être salutaire, tant d'un mal Dieu peut-Il faire un bien.
La seconde fut que le schisme sonna le glas de la chrétienté. Les nations modernes allaient maintenant s'affronter sans contrepoids. Ainsi parurent les nouvelles conceptions du monde : l'impitoyable lutte d'intérêts, la disparition dans les consciences de l'unité fraternelle, la séparation de plus en plus large entre les hommes. Et cela favorisera les hérésies niant l'autorité du pape, préludes à la Réforme protestante. Et cela donnera les Concordats, où les nations s'émanciperont de la tutelle pontificale, en traitant leurs affaires religieuses d'égal à égal avec le pape.
Mais les chrétiens, l'Église, pour ne pas perdre sa Foi, la creusera, l'enrichira de l'or des écrits mystiques.
Les hérésies
Un tel désordre dans les institutions ne pouvait engendrer qu'un dérèglement des esprits. Alors que l'on avait toujours admis le pape juge de tous, et lui même sous le seul jugement de Dieu, voici que les nouveaux docteurs de l'Université semaient la confusion dans les esprits en affirmant que du Christ seul, et non du pape, tenait la juridiction des évêques et des prêtres. L'Église seule étant infaillible et non le pape, l'autorité du concile général étant dorénavant supérieure à celle du pontife de Rome.
Pierre d'Ailly, élevé au cardinalat par Jean XXIII, et Jean de Gerson son élève, théologien de l'Université, échafaudèrent des théories sur ce thème. D'autres réformateurs allèrent plus loin encore, franchissant la frontière de l'hérésie.
Ainsi l'Anglais John Wiclef, vicaire de Fillingham et docteur en théologie, avançait-il la théorie de la prédestination. Chaque homme étant contraint à ses actes par la volonté de Dieu, la hiérarchie ecclésiastique ne commandait pas à l'Église, essentiellement spirituelle et sans chef terrestre. Seule la Bible restait source de foi. Les Sacrements devaient être abandonnés et la Transsubstantiation niée. Quant à l'Église, elle devait retrouver sa pauvreté apostolique. Cette théorie contre "l'Église riche et tombée au pouvoir du diable", hautement subversive et contenant en germe une révolution politique et sociale, réapparaîtra au moment de la Réforme. Les disciples de Wiclef, imaginant résoudre la question en supprimant tout le clergé, marchèrent sur Londres et assassinèrent l'archevêque de Cantorbéry. Wiclef fut interdit d'enseignement, mourut un peu plus tard d'une apoplexie en célébrant sa messe, puis l'Angleterre, accaparée par la guerre de Cent-Ans puis celle des Deux-Roses, oublia ses querelles religieuses.
Mais les idées de Wiclef passèrent de l'Université d'Oxford à celle de Prague, où un prêtre professeur, Jean Hus, les faisant siennes, à la nuance près qu'il conservait le dogme de la transsubstantiation, créa un mouvement semblable dont il prit la tête. Confesseur de la reine Sophie, il se croyait suffisamment protégé pour attaquer avec violence les plus hautes autorités du clergé. En 1410 l'archevêque de Prague fit brûler les écrits de Wiclef et Hus en appela à Rome. L'archevêque l'ayant interdit, Hus fit encore, sans succès, appel à Jean XXIII. Sa nature belliqueuse le poussa alors à un acte inconsidéré : il brûla en place publique la bulle par laquelle le pape accordait des indulgences aux participants d'une certaine action militaire, au motif qu'elles étaient contraires à la théorie de la prédestination. Trois de ses adeptes furent pris et décapités, et Hus les fit ensevelir comme martyrs. Ces excès le contraignirent à quitter Prague. Excommunié par le pape, il continua néanmoins à prêcher sa doctrine dans les campagnes.
Le concile de Constance (1414) donna un terme à l'hérésie de Jean Hus. De larges extraits de ses ouvrages y furent condamnés, mais il refusa de se soumettre. Rien n'y fit, ni le délai de grâce accordé, ni les insistances du cardinal Pierre d'Ailly, ni celles de l'empereur Sigismond, ni la dégradation, ni l'exclusion de l'Église. En 1415, livré au bras séculier, il périt non sans courage dans les flammes du bûcher. Lui aussi s'était montré précurseur de Luther. La nouvelle de son supplice amena un soulèvement de ses disciples en Bohème : ils s'attaquèrent aux catholiques, chassèrent l'archevêque de Prague, s'emparèrent de l'hôtel-de-ville et défenestrèrent sept conseillers. Le parti s'organisa militairement et ne put être réduit qu'en 1434.
Les essais de réforme
Depuis la fin du XIII° siècle, le mécontentement du peuple chrétien contre les pasteurs de l'Église, qui avaient plus souci de leur puissance temporelle et de leurs richesses que du salut de leurs troupeaux, n'avaient fait que grandir. On répétait partout qu'il fallait réformer l'Église dans son chef et dans ses membres. Certains attendaient le salut de quelques prophéties annonçant la venue d'un pape "angélique", d'autres y travaillaient auprès des papes et des conciles. Nous avons vu sainte Catherine et sainte Brigitte intervenir auprès des souverains pontifes, respectant dogme et constitution de l'Église mais blâmant ses abus. Nous avons vu Pierre d'Ailly et Jean Gerson son élève supplier les Pères de Pise et de Constance d'agir avec la plus grande vigueur pour rétablir la discipline. Tous deux pourtant tombèrent dans l'erreur, en soutenant la supériorité du concile général sur le pape. Au concile de Bâle, si un Nicolas de Cusa ne chuta pas de la même manière, c'est au vu des excès commis par les Pères.
Au milieu d'une telle agitation qui désolait l'Église, un grand nombre d'âmes sentirent plus vivement le besoin de s'écarter du monde pour s'attacher à Dieu seul. Car dans ces tribulations la Foi sauva les fidèles, une Foi douloureuse, qu'accompagna dans les monastères une recherche d'austérité renforcée. Des prédicateurs itinérants prêchèrent sur le péché, le repentir, la mort. Les idées, les écrits, les arts en furent tous influencés. Les pèlerinages (Saint-Martin, Notre Dame du Puy, Saint Jacques de Compostelle) redoublèrent de ferveur, d'innombrables troupes jouèrent les "Mystères" sur les parvis des églises.
De ce regain de mysticisme pratique, les saints donnèrent d'admirables exemples. En pleine tourmente schismatique, sainte Catherine de Sienne écrivait ses Dialogues; sainte Brigitte de Suède ses Révélations; sainte Colette réformait les Clarisses à Corbie; sainte Catherine de Gênes composait son admirable Traité du Purgatoire.
Des théologiens mystiques embrasèrent les coeurs : le dominicain Jean Tauler par ses sermons; Henri Suso auteur du Traité de l'union de l'âme avec Dieu; le chartreux Ludolphe, qui écrivit une remarquable Vie de Jésus-Christ.
C'est à ce moment que fut composé le plus justement populaire de tous les livres mystiques, l'Imitation de Jésus-Christ. La pureté de la doctrine, le charme simple du langage ont faire dire de cette oeuvre anonyme qu'elle était "le plus beau livre sorti de la main des hommes". On s'est efforcé de deviner le nom de son auteur, et de nombreux chercheurs ont conclu en faveur du chanoine belge Thomas a Kempis, mort en 1471 à l'âge de 92 ans au couvent du Mont-Saint-Agnès, près d'Utrecht, dont il était sous-prieur maître des novices.
conclusion
Malgré ses douleurs l'Église du Christ vivait, comme le prouve l'extraordinaire diffusion de ce petit livre qui a traversé les siècles jusqu'à nous : "l'Imitation". Que citer d'autre que cette petite fleur de consolation ? Il y a peu à ajouter, hélas, à la sinistre description des maux qui se sont abattus sur le corps de l'Église : le Saint-Siège convoité comme un vulgaire trône; un roi de France que les embarras d'argent et les adroits conseils de ses "chevaliers-ès-lois" conduisirent à surimposer les biens de l'Église et déclencher ainsi le schisme d'Avignon; trente ans de conflit avec les princes d'Allemagne; les États pontificaux abandonnés par le pape et aiguisant de ce fait l'appétit des grandes familles. Fallait-il ajouter l'étrange délire qui vint s'emparer de la tête de l'Église, au point d'en dédoubler les pensées et les faire se contredire ? Quant aux conciles "Je craque de discordes militaires avec moi-même" écrira un poète (Max Jacob, "Sacrifice Impérial") C'est l'image qui nous vient à l'esprit.
A-t-on imaginé la douleur taraudant alors le coeur des chrétiens ? Leurs doutes ? Leur effroi dans ces ténèbres ? Cependant, pareilles aux cinq vierges sages de la parabole (Mt 25-4) certaines avaient garni leur lampe d'huile, pour attendre le retour de l'Époux : Catherine de Sienne, Brigitte de Suède, Colette, Catherine de Gènes, lumières auxquelles Tauler joignit le talent de sa parole, comme Suso et Ludolphe celui de leur plume. Ainsi, malgré ses douleurs, l'Église vivait...
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