Maranatha ! quatrième partie
par René Seignette de l'Association canonique saint Charles Borromée

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l'Église de la renaissance à la révolution

du Schisme d'Avignon au "Siècle des Lumières" (1417 à 1789)

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La Renaissance va paraître, aux yeux des hommes, comme un printemps des esprits, un souffle nouveau destiné à faire germer la pensée de la terre. En effet tout va en jaillir, bon grain et ivraie mélangés.

Le fruit de l'ivraie reproduira en quelque sorte la faute originelle : "Vous serez comme des dieux! " Son nom : libre-pensée. Son oeuvre : l'assaut contre l'Église du Christ, armé des hérésies, de la Réforme, de la guerre entre chrétiens déchirés. Puis son oeuvre encore : l'offensive contre la foi elle-même, combat armé de l'incrédulité et de la persécution contre les semeurs de la Parole.

Durant ces temps de misère, l'Église ne restera pas apeurée comme l'agneau offert : elle travaillera, sous la houlette de pasteurs infatigables, à se ressaisir, à recomposer ses forces intérieures, à retrouver sa Source.

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chapitre 15

l'Église et la Renaissance

Née en Italie, une profonde révolution des idées va gagner l'Europe entière. Cette pensée nouvelle, issue de celle des antiques grecs et latins, laquelle sous une certaine forme renaîtra en elle, va imprimer à la philosophie, à la littérature et aux arts un mouvement irréversible. Pour germer, des conditions lui seront nécessaires, ainsi que des aides pour son épanouissement. Quel en sera le résultat ? Un nouveau pas de l'homme vers le libre gouvernement de sa personne. Bon, effectué sous la lumière de Dieu, dangereux sans son appui.

1 Qu'entendons-nous par Renaissance ?

La Renaissance est le nom que l'on donna à cette évolution des idées, à travers un mouvement littéraire, artistique et philosophique qui eut lieu entre les XIV° et XVI° siècles, et qui était donc fondé en grande partie sur l'imitation de l'antiquité.

La Renaissance littéraire, entreprise par les Humanistes, crut bon de rompre avec les habitudes et les méthodes intellectuelles du moyen-âge, qu'ils accusaient d'avoir stérilisé la littérature par l'abus de la dialectique. Ils remontèrent aux sources, lisant et commentant le style et les idées des auteurs latins, puis grecs. Ils aboutirent ainsi à une étude critique des textes anciens, qui entendait se substituer à la littérature scolastique jusque dans l'exégèse biblique. Fond et forme de la littérature en furent bouleversés. Les humanistes trouvèrent une aide puissante d'une part dans la découverte de l'imprimerie, d'autre part chez les princes détenteurs de pouvoirs.

La Renaissance philosophique marqua le passage de la philosophie scolastique, accusée d'autorité, à la philosophie dite "moderne" oeuvre de la pensée individuelle. La République de Platon redevint un modèle et une académie platonicienne fut fondée à Florence en 1460. Pendant que l'on tenta de combiner néo-platonicisme et Kabbale (Pic de la Mirandole), on spécula sur la théosophie, la magie, le pythagorisme, tandis que l'étude de la nature et les recherches mathématiques préoccupèrent de plus en plus les esprits. On mélangea rigueur scientifique et témérité métaphysique. Des savants comme Copernic, Tycho-Brahé, Galilée, Kepler, des humanistes chrétiens ou sceptiques tels qu'Érasme, Thomas Morus ou Rabelais donneront à cette époque, dans des directions différentes et parfois opposées, son véritable caractère. Descartes et son Discours de la méthode (1637) viendront plus tard mettre de l'ordre dans les idées, avant d'en déduire l'existence de Dieu (la "preuve ontologique") dans ses Méditations métaphysiques (1641).

La Renaissance artistique considéra, elle aussi, les oeuvres antiques comme l'expression d'un idéal supérieur. En Italie elles inspirèrent des architectes comme Brunellesco, Alberti, Bramante, Vignole. Des sculpteurs tels Jacopo, Ghiberti, Donatello, Michel-Ange enfin, dont le génie marqua un sommet. Et des peintres comme Fra Angelico, Raphaël, Léonard de Vinci, Botticelli.

2 Qu'est-ce que l'Humanisme ?

Cette doctrine philosophique de la Renaissance fut définie par certains comme un culte, une déification de l'humanité.

Durant le moyen-âge l'étude des classiques avait été négligée. Face aux progrès grandissants de la philosophie scolastique, on avait, dès le IX° siècle, dans l'entourage même de Charlemagne, vu se dresser sans succès quelques tentatives d'humanisme. Mais ce n'est qu'au XIII° que le mouvement se dessina à nouveau avec quelque clarté, tentant de rendre une place aux idées des grands écrivains grecs et latins de l'antiquité. Au début du XIV° siècle leur étude fut remise en honneur. Elle passionna les lettrés, surtout à partir de la chute de Constantinople et de l'immigration d'un certain nombre de savants grecs en Occident, tel Bessarion, archevêque de Nicée qui avait oeuvré au rapprochement des deux Églises.

Le premier centre de l'humanisme fut Florence, où les principaux humanistes italiens du XV° furent élèves de grec à l'Université, où Côme de Médicis l'Ancien fonda la première bibliothèque publique. Puis Rome, sous le pontificat de Nicolas V, disputa à Florence la place de centre des nouvelles études; la bibliothèque vaticane s'ouvrit en face de celle des Médicis. Sous Laurent de Médicis, la royauté des lettres fut ressaisie par Florence, mais les événements politiques transportèrent ensuite le mouvement à Venise. Il y sera conduit, de 1494 à 1515 par l'éditeur Alde Manuce l'Ancien. Ce ne sera pas le dernier lieu de rayonnement : les guerres qui ravagèrent la Lombardie feront à nouveau fuir à Rome l'humanisme italien, qui sera pratiquement détruit par le sac de la ville en 1527.

À Rome, les humanistes jouirent de la faveur des papes et occupèrent des charges importantes. Malheureusement un certain nombre d'entre eux, dans leur enthousiasme pour l'antiquité, en vinrent à incliner vers le paganisme ou tout au moins un scepticisme qui touchait à l'incrédulité. Ils ne ménagèrent pas les attaques contre l'Église. Pour mieux combattre leurs adversaires scolastiques, ils écrivirent sur la théologie et sur l'écriture sainte avec une liberté de langage qui prépara les esprits au protestantisme. Ils trouvèrent un précieux auxiliaire dans l'invention de l'imprimerie (1450) qui leur permit de multiplier leurs écrits. Paul II tenta pourtant de réprimer les menées de l'académie romaine fondée par Pomponio Leto où, sous couvert de littérature, on revenait aux doctrines et aux moeurs païennes, mais il ne put enrayer le mouvement qui triomphera sous Léon X, et essaima en Europe dès la fin du XV° siècle : Érasme en Hollande, Jean Reuchlin et Ulric de Hutten en Allemagne, tournèrent en dérision les moines et souvent la religion elle-même. En France, avec Jean Lascaris et Guillaume Budé, la Renaissance littéraire prit corps au Collège de France. À partir du XVI° siècle l'étude des anciens ne sera plus un but mais un moyen.

3 Les promoteurs de la Renaissance

La révolution des idées aurait fait long feu sans l'aide intellectuelle, matérielle, financière d'esprits éclairés, curieux, enthousiastes. Il fallut d'abord l'éveil de précurseurs italiens comme Dante, Pétrarque et Boccace. Il fallut l'appui des mécènes que furent certains princes protecteurs des arts et des lettres, tels les Médicis en Italie, et en France, les ducs de Bourgogne et de Berry, frères du roi Charles VII. Enfin il fallut les papes.

Les papes

Thomas Parentucelli, qui fut élu pape sous le nom de Nicolas V (1447-55), peut être considéré comme l'un des plus actifs promoteurs de la Renaissance italienne. Il avait été, précédemment à son élection, chargé par Côme de Médicis de diriger la bibliothèque de Saint-Marc, et mérite d'être regardé comme l'inventeur de la science bibliographique. Dès son avènement il fit entreprendre d'actives recherches pour la découverte des manuscrits anciens. Il créa et enrichit la bibliothèque vaticane, et les humanistes, dont il aimait s'entourer, traduisirent en latin un grand nombre d'auteurs grecs. Concernant les arts, ce fut sur ses ordres que Piero della Francesca et Fra Angélico décorèrent de fresques une partie du Vatican. Ses successeurs : Callixte III (Alphonse Borgia, 1455-58), Pie II (Sylvius Piccolomini, 1458-64) et Paul II (Pierre Barbo 1464-71), neveu d'Eugène IV, se montrèrent plus préoccupés de conflits armés que de renaissance spirituelle.

Leur succéda le franciscain François della Rovere, sous le nom de Sixte IV (1471-84), qui fit orner la chapelle Sixtine par les peintres Ghirlandaio et Le Pérugin, acheta comme Nicolas V de nombreux manuscrits pour la bibliothèque vaticane et contribua à l'embellissement de la ville de Rome. Mais sa tendance au népotisme l'entraîna à élever au cardinalat deux de ses neveux : Julien della Rovere (futur Jules II) et Pierre Riaro, et à nommer capitaine général de l'Église le troisième : Joseph Riaro.

Innocent VIII (1484-92) eut, comme son prédécesseur, un trop grand souci pour l'établissement de sa famille. Sous son pontificat l'amoralité fut telle que l'on vit s'établir une société fabricant et vendant au grand jour de fausses bulles pontificales. Plusieurs candidats se disputèrent avec acharnement sa succession. Rodrigue Borgia l'emporta, et on l'accusa d'avoir acheté les cardinaux. Il parvint au Saint Siège sous le nom d'Alexandre VI (1492-1503) Nous en parlerons plus loin.

Après le pontificat de Pie III qui ne dura que vingt-six jours, Julien della Rovere fut élu sous le nom de Jules II (1503-13). On a reproché à ce pape d'avoir trop aimé la guerre, notamment contre la France, et d'avoir commandé lui-même les armées. Ce fut sinon un grand pape, du moins l'un des plus grands moteurs de la Renaissance. Il entreprit la reconstruction de la basilique Saint-Pierre et protégea trois grands artistes : Bramante, Michel-Ange et Raphaël.

Son successeur, né Jean de Médicis, fils de l'illustre Laurent le Magnifique, prit le nom de Léon X (1513-23). Un de ses premiers soins fut de se réconcilier avec François 1er, ce qui ouvrait un passage de la Renaissance vers la France. Son pontificat doit surtout son éclat à la protection qu'il donna lui aussi aux arts. Il poursuivit la construction de l'actuelle basilique de Saint-Pierre, et c'est auprès de lui que Michel-Ange et Raphaël réalisèrent la plupart de leurs chefs-d'oeuvre.

Les mécènes

La famille Médicis, de Florence, a joué un rôle prépondérant dans l'histoire de la Toscane du XIV° au XVIII° siècle. Le mariage de Catherine avec Henri II (1533) et celui de Marie avec Henri IV (1600) aideront encore puissamment à la grandeur de cette famille. Cosme de Médicis l'Ancien (1389-1464), protégé de Jean XXIII qu'il protégea à son tour après l'annulation de son élection, fut un grand bâtisseur et un protecteur des savants et des artistes. Si son fils Pierre ne fit que tenter une même politique, son petit-fils Laurent, dit le Magnifique (1448-92), homme d'état et poète florentin sut, entre deux guerres avec les Pazzi ou le Roi de Naples, organiser à Florence ces fêtes des yeux et de l'esprit qui sont restées célèbres. Laurent de Médicis fut remarquable par son goût très vif pour les lettres et les arts, son intimité avec les Marsiglio Ficini, Politien, Pic de la Mirandole, les encouragements qu'il donna à l'académie platonicienne, le plaisir qu'il éprouva à recueillir médailles, gravures, manuscrits anciens. On peut dire de lui qu'il gouverna surtout les esprits.

4 La Renaissance littéraire

Si, au plan de la littérature, la Renaissance italienne trouva ses racines dans un retour aux lettres antiques dont les manuscrits abondaient, en France il fallut les expéditions d'Italie, notamment celles de François 1er, pour que puisse se réveiller la curiosité de nos penseurs.

En Italie

La langue italienne proche du latin des ancêtres, la redécouverte du droit romain par les juristes, alliés au prestige encore vivace de l'ancienne Rome, furent des facteurs propices à cette faveur retrouvée pour l'antique. Elle fut facilitée par le mécénat des princes.

Durante Alighieri, dit Dante (1265-1321) en fut l'un des initiateurs. Fils d'une famille noble de Florence, toutes les branches du savoir lui furent familières, particulièrement le droit et la théologie. Sa vie fut une suite de combats, d'exils et de douloureuses pérégrinations à travers l'Italie qui marquèrent profondément sa pensée. Tous ses ouvrages, politiques et philosophiques, à l'exception du premier furent écrits en exil.

La Divine Comédie fut l'oeuvre de sa vie entière, et il n'en acheva les derniers chants qu'à Ravenne peu avant sa mort. Ce poème épique, l'une des plus hautes conceptions de l'esprit, d'inspiration toute chrétienne, embrasse un vaste ensemble de faits et d'idées dans une ordonnance savante et profonde. L'action, immense, se divise en trois actes, trois Cantiques : l'Enfer, le Purgatoire et le Paradis. Chaque cantique est constitué de Chants. Dante parcourt d'abord l'Enfer en compagnie de Virgile et découvre le monde des damnés et leurs châtiments, y rencontrant tous les grands coupables de l'Histoire. Le Purgatoire n'offre pas d'épisodes aussi dramatiques. Au Paradis, guidé par Béatrix, Dante converse avec les plus grands saints : François, Dominique, Benoît, Thomas d'Aquin.

Au plan littéraire, Dante est le créateur de la langue italienne telle qu'elle est encore en usage. Au plan intellectuel, il a manifesté son génie en faisant de la Divine Comédie un poème encyclopédique où est incluse toute la science de son temps. Au plan théologique, ses pseudos dialogues éclairent divers points. La Divine Comédie, étudiée depuis sept siècles, ne semble pas avoir épuisé tous les commentaires.

Francesco Pétrarca, dit Pétrarque (1304-74), suivit des études de droit et de théologie à Montpellier puis à Bologne. Il étudia les auteurs latins en moraliste chrétien, disant : "quand nous lisons, l'oreille de notre coeur doit rester ouverte à l'Évangile du Christ". Pétrarque voyagea beaucoup avant de résider à Avignon puis à Rome. Benoît XII lui donna un prieuré près de Pise et Clément VI l'appela auprès de lui pour régler ses problèmes politiques. Parmi ses oeuvres, citons De sapienta, éloge de la foi, De otio religioso, éloge de la vie monastique, et les Triumphi, éloge de la chasteté victorieuse des passions humaines. Avant de mourir il offrit sa riche bibliothèque à Venise, laquelle deviendra la célèbre bibliothèque Saint-Marc.

La Renaissance littéraire eut aussi de brillants représentants de l'Église. Ainsi le cardinal Jean Bessarion (1472), moine de Saint-Basile en Orient, archevêque de Nicée puis patriarche de Constantinople, qui consacra toute sa vie à favoriser l'union intellectuelle et politique entre Constantinople et Rome. Dans son ouvrage Contre un calomniateur de Platon, il voulut concilier les théories de ce philosophe avec le christianisme, et fut à ce titre l'un des promoteurs de la Renaissance. Nicolas V lui confia la traduction d'Aristote pour la bibliothèque vaticane.

De même Marsiglio Ficini (1433-99), humaniste titulaire de la chaire de philosophie de Florence, exerça une grande influence sur son temps par ses nombreuses publications, dont, entre autres : De théologia platonica; De immortalitate animorum; De religione christiana; In epistolas Pauli commentaria.

S'ajoutent à ces noms ceux de nombreux cardinaux érudits, dont Nicolas de Cusa qui, nous le savons, participa au Concile de Bâle. Mais , malgré la qualité et l'ampleur de leurs publications, ils ne purent contrer la vogue croissante des humanistes licencieux, qui portèrent la lourde responsabilité d'avilir les moeurs de l'époque.

Car, rapidement les humanistes de la Renaissance littéraire dévièrent vers le paganisme. Certains vantèrent un retour à la morale d'Épicure, ce philosophe grec du IV° S.avJC dont la loi fondamentale se résumait à "éviter la douleur" et aboutissait en toute logique à l'amour du plaisir. D'autres crurent saper la religion en s'en prenant aux moines et aux clercs par des satires ou d'acerbes critiques. Ainsi furent Boccace et Valla, pour ne citer qu'eux.

Boccace (1313-75), admirateur de Dante et ami de Pétrarque, fut choisi par les Florentins pour tenir la chaire publique fondée pour l'interprétation de Dante. Il y brilla. Mais la plupart de ses oeuvres, dont la plus connue est le Decameron, ne sont qu'une longue suite d'écrits licencieux. Ils ont cependant contribué à régler et fixer les formes de la prose italienne.

Laurenzo Valla (1405-57), autre humaniste, professeur à l'université de Pavie, polémiste, choqua d'abord bien des esprits en critiquant âprement la jurisprudence médiévale. Mais il provoqua le scandale avec son traité De Voluptate (1431) où il prôna la religion du plaisir ("Je déclare et j'affirme que la volupté est le vrai bien, et je l'affirme au point de soutenir qu'il n'y a pas d'autre bien qu'elle"); puis ses Dialecticæ disputationes (1439), où il partit en guerre contre la scolastique; puis encore son opuscule De professione religiosorum (1442) où il regarda comme monstrueux le célibat des prêtres et les règles de vie monastique; par ses querelles enfin, dont celle avec frère Antonio de Bitonto sur l'origine et l'authenticité du Credo.

Ces auteurs critiquables jouirent d'une grande renommée auprès des princes et jusque dans l'entourage des papes. On pourrait s'en étonner, si leur large érudition et leurs talents ne les avaient fait apprécier. À la chancellerie pontificale, par exemple, Valla rendit de grands services quant à la rédaction des actes, ainsi qu'à la recherche et la traduction de manuscrits rares. Le pape Nicolas V, qui réunit au Vatican 5.000 manuscrits, le protégea comme d'autres écrivains. Malgré ses écrits Valla fut encore secrétaire sous Callixte III.

Il fallut l'intervention de Pie II, puis celle de l'énergique Paul II (1467-71), pour que soient évincés les humanistes du collège des rédacteurs de la curie. Ils se rassemblèrent aussitôt pour créer une société littéraire, l'Académie romaine, dont la principale activité fut de manifester son hostilité non seulement à la république, au paganisme et à l'hérésie, mais aussi à la papauté. Paul II dut en faire arrêter quelques uns.

Mentionnons à part Pic de la Mirandole (1463-94), philosophe d'une intelligence aiguë et précoce, qui se fixa à Florence où, âgé de vingt et un ans, il bénéficia de la protection de Laurent de Médicis. Il fit scandale auprès des théologiens par des thèses tirée de la Kabbale juive. Cependant, très pieux sur la fin de sa vie, il publia en 1489 son Heptaplus, ou commentaire sur la Genèse.

En France

Dès 1352 des lettrés français furent lecteurs de Tite-Live, Sénèque, Valère Maxime, Quinte-Curce. Mais ce furent les expéditions en Italie de Charles VIII, Louis XII, François Ier qui développèrent le goût pour l'Antiquité. Parmi les humanistes français, deux ont marqué la pensée de leur temps : l'un, Claude de Seyssel, par une exaltation de l'idée nationale, l'autre, Lefèvre d'Étaples, par un effort de renouveau dans les Études religieuses,

Claude de Seyssel (1520), jurisconsulte et historien, fit son droit à Pavie et enseigna à Turin avant de recevoir, en France, une charge royale de maître des requêtes. Puis il entra dans les ordres, fut nommé évêque de Marseille puis archevêque de Turin trois ans avant sa mort. Il a laissé de solides ouvrages de droit, d'histoire, de morale et de théologie.

Jacques Lefèvre d'Étaples (1455-1537), vicaire à Meaux, précepteur de Charles de Valois, troisième fils de François 1er, s'adonna à l'études de l'Écriture Sainte . Mais sa science et sa hardiesse lui valurent de violents ennemis. Ses ouvrages furent déclarés entachés d'hérésie par la faculté de théologie et il ne dut son salut qu'à l'intervention de l'évêque de Meaux. Ses écrits eurent pourtant la plus heureuse influence sur la renaissance des études hébraïques en France.

C'est du Collège de France (1530), que vint la Pléiade, Ronsard (1524-85) le premier, que la surdité poussa à composer des vers, puis Joachim du Bellay (1525-60). La littérature française doit à ces écrivains la souplesse et la clarté de la forme, comme la hardiesse et la précision de l'idée.

Aux Pays-Bas et en Allemagne

Érasme (1467-1536), né à Rotterdam, devint le savant le plus célèbre de l'Europe. Il édita le texte grec du Nouveau Testament et de nombreux écrits des Pères. Son Éloge de la folie, critique amère de tous les abus, fut populaire dans l'Europe entière. On peut considérer Didier Érasme sous deux aspects : le lettré et le philosophe. Comme littérateur il a exercé au XVI° siècle une influence considérable. Il a ouvert à l'érudition classique le nord de l'Europe, les Pays-Bas, l'Angleterre et l'Allemagne par la connaissance des langues et des chefs d'oeuvre grecs et romains. Comme philosophe, de moindre valeur, il n'a pas osé aborder de front les grandes questions, se bornant à professer la morale facile et égoïste des épicuriens. Il avait pourtant dans sa jeunesse revêtu l'habit religieux et bénéficié de l'amitié de Jean de Médicis, futur Léon X. Mais avait obtenu de Jules II la dispense de ses voeux monastiques. Il sympathisera avec les protestants, avant de se séparer d'eux et de regagner le giron de l'Église afin de mourir en bon chrétien.

En Allemagne les luttes de Reuchlin (1455-1522) contre les dominicains et ses succès rallièrent autour de son nom tous ceux qui cherchaient à détruire les ordres religieux, la scolastique et l'Église elle-même.

De Ulric de Hutten (1488-1523), citons les Lettres d'hommes obscurs, série de pamphlets contre la vie monastique. On le considère comme l'un des promoteurs de la Réforme.

5 La Renaissance politique en Italie

D'après Émile Gebhart (Origines de la Renaissance en Italie, 1879), "la Renaissance ne fut point seulement une oeuvre de lettrés et d'artistes; elle a été surtout un renouvellement de la vie morale, une façon nouvelle de concevoir le monde, une théorie originale de la société et de la vie publique, une tradition de liberté dans les rapports du chrétien avec l'Église". Nous voici donc face à l'autre versant, le sombre, de la Renaissance. Car ce que cet auteur nomme un "renouvellement" de la vie morale, une "libération" du chrétien, reflète un abaissement des valeurs et une perte du sens du sacré. Nous allons voir qui doit en porter la responsabilité initiale.

Le déclin des valeurs

En Italie, l'individualisme était né et avait grandi à la faveur des troubles civils incessants. L'archétype en fut le Prince italien, dominateur, usant de ruse, de fourberie et de cruauté. S'estimant libéré de toute morale, laissant ses passions sans freins, il propagea dans le peuple l'exemple de son immoralité. Les Riaro, Sforza, Malatesti, Manfredi, Montefredi, tyrans pour la plupart, odieux vis à vis du peuple, en sont des représentants.

Cette influence, qui rongeait la mosaïque d'états italiens, ne pouvait que gagner Rome. Dans ce bain délétère des esprits, les papes de la fin du XV° siècle ne purent et ne surent pas conserver leur grandeur. Ils se comportèrent donc en princes temporels pour qui népotisme et simonie étaient des instruments de nécessité politique, aussi bien vis à vis des princes, à l'extérieur, que du Sacré-Collège à l'intérieur.

Car ce dernier, traversé d'un courant réformateur, cherchait à dominer la papauté en s'attribuant sa suprématie. Cette dérive était prévisible depuis la papauté en Avignon, où les cardinaux prirent une place chaque jour accrue dans l'administration de l'Église, se pressant autour d'un pape qui prenait leur avis avant chacune de ses décisions et leur déléguait des pouvoirs grandissants, tandis que rois et princes, conscients de cette mutation, sollicitaient l'avis des synodes. Nous avons vu, au chapitre précédent, les conciles en lutte ouverte avec le pape, décrétant à Constance la supériorité du concile sur le pape, et sommant le Souverain Pontife, à Bâle, de se présenter à lui sous peine de destitution.

Cette coalition de princes tyrans et de prélats dévoyés poussa les papes à se défendre sur le même terrain, à utiliser des armes semblables. Ainsi explique-t-on, sans l'excuser complètement toutefois, qu'on ait donné argent et pouvoirs à des neveux laïques pour enrôler des mercenaires afin de défendre les états pontificaux; qu'on ait élevé au cardinalat d'autres neveux afin de leur confier les principales charges de la curie, tel Rodrigue Borgia sous Callixte III (1455-58), ou della Rovere sous Sixte IV (1471-84), ou encore Julien de Médicis sous Léon X (1513-21). Tous trois, d'ailleurs, parviendront à leur tour au Souverain Pontificat.

Le scandale fut à son comble et éclaboussa toute l'Église avec l'un d'eux, Rodrigue Borgia, élu sous le nom d'Alexandre VI (1492-1503). Cardinal, il s'était déjà attiré des remontrances de Pie II et entretenait des relations coupables avec une dame romaine qui lui donna quatre enfants, les quatre Borgia dont deux sont bien connus : César et Lucrèce. César, que son père fit cardinal à son tour, cruel et débauché, meurtrier de son frère et de son beau-frère, impliqué dans les pires intrigues politiques. Et Lucrèce, dont on a trop dit pour que tout soit vrai. Mais Alexandre VI, parvenu au pontificat, continua sa vie scandaleuse en affichant sa liaison avec une nouvelle dame, Guilia Farnèse, dont il eut encore deux enfants.

Une tentative de réaction : Savonarole

Une telle ignominie, ajoutée aux multiples désordres de la hiérarchie ecclésiastique, fit enfin jaillir une voix du milieu de la chrétienté consternée : celle de Savonarole. Dominicain de Ferrare Jérôme Savonarole (1452-98) avait été frappé, dès son adolescence, par l'état de corruption en Italie. Devenu moine, il se crut choisi par Dieu pour être l'instrument de la régénération de son pays et de l'Église. Maître des novices à Bologne, puis prieur au couvent Saint-Marc de Florence, il s'éleva avec énergie contre la dépravation qui régnait dans la ville, fruit de l'humanisme. Il s'appuya sur le texte de l'Apocalypse pour annoncer publiquement la mort de Laurent de Médicis, celle du pape Innocent VIII et l'invasion de l'Italie par les Français. Sa rude parole commença par choquer les Florentins, mais l'accomplissement de la triple prophétie lui soumis les esprits. En 1494, Charles VIII était sous les murs de Florence et la ville, qui venait de chasser Pierre de Médicis, confia ses intérêts à Savonarole qui obtint du roi de France une paix honorable. Mais Savonarole voulait aussi réformer les moeurs, et pressa les Florentins de retrouver la voie de la piété et de l'austérité. Il eut ses partisans et ses adversaires car, esprit exalté, il critiquait et bouleversait tout sans mesure. Son principal tort fut sans doute de chercher à rétablir une théocratie en s'appuyant sur des moyens politiques.

Le triste Alexandre VI, que Savonarole n'épargnait pas dans ses sermons, lui interdit la prédication et le cita à Rome en 1495. Savonarole resta à Florence et, ayant obtenu du cardinal Caraffa l'autorisation de prêcher à nouveau, poursuivit ses attaques contre la corruption de la cour romaine et appela à un concile général. Interdit pour la seconde fois il n'en tint aucun compte et fut excommunié en mai 1497. Le mois suivant il adressa son Épître à tous les chrétiens, continua à célébrer sa messe et à argumenter contre le pape. Celui-ci somma alors Florence de lui livrer le coupable (1498). Savonarole réitéra sa demande de réunion d'un concile général. Voyant le peuple se lasser, toujours excessif il se déclara prêt à se soumettre à l'épreuve du feu pour prouver la vérité de sa mission. Aussitôt un franciscain s'offrit à subir le jugement de Dieu contradictoirement avec lui; mais, au jour fixé pour l'épreuve, Savonarole se déroba. Dès lors sa popularité s'évanouit. Traduit devant un conseil par la seigneurie de Florence, il fut condamné au bûcher, brûlé vif sur la Piazza della Signoria, et ses cendres jetées à l'Arno. Plus tard, examinés successivement par trois papes : Paul III, Jules III et Paul IV, ses écrits furent jugés exempts de toute erreur. Saint Philippe de Néri était resté son ami et le pape Benoît XIV (1740-58) rendra pleinement justice à ses intentions.

 

6 La Renaissance artistique en Italie

Si les consciences européennes furent bouleversées par la pensée nouvelle, soit en versant dans l'abus, soit au contraire en réagissant avec sagesse, il est un domaine, celui des arts, où la Renaissance semble n'avoir donné que de bons fruits.

L'architecture

L'initiateur de l'architecture de la Renaissance fut Philippe Brunellesco (1377-1446). D'abord sculpteur, il se rendit à Rome pour dessiner et mesurer tous les monuments de l'art antique. Là il conçut le projet de renouveler l'art architectural, réalisa des églises, des palais, des forteresses, les digues du Pô. Mais son oeuvre capitale fut l'immense coupole à huit pans recouvrant les quatre nefs de la cathédrale Santa-Maria-del-Fiore de Florence, plus haute encore que le dôme de Saint-Pierre de Rome. Elle servit de modèles à bien d'autres. Michel-Ange disait de Brunellesco :"Il est difficile de l'imiter et impossible de le surpasser".

Donato d'Angeli Lazzari, dit Bramante (1444-1514), sculpteur et peintre, laissa quelques oeuvres à Milan avant de rejoindre Rome où il fut chargé de décorer la basilique de Saint-Jean-de-Latran. Alexandre VI lui confia la fontaine du Transtevere et la première version de la place Saint-Pierre. Puis Jules II lui demanda de rattacher le Belvédère au palais du Vatican, avant d'ouvrir un concours pour la reconstruction de l'antique basilique constantinienne de Saint-Pierre. Le projet de Bramante prévalut et fut immédiatement mis à exécution (1506). Mais l'artiste mourut huit ans plus tard et il était réservé à Michel-Ange de reprendre cette grande entreprise et de la terminer. Bramante y sera enseveli.

Léonard de Vinci (1452-1519) est l'une des figures les plus marquantes de la Renaissance, par son génie multiple, sa puissance créative, son inlassable curiosité. L'Italie et la France furent ses pays d'élection. Peintre, sculpteur, ingénieur, architecte, savant, il fut tout cela avec un même bonheur. La musique et le sport furent ses passe-temps, courant dans le stade ou jouant de la lyre pour accompagner ses vers qu'ils chantait. Mais il conçut aussi la canalisation de l'Arno, peint non seulement la Joconde, mais entre autres une Annonciation et une Adoration des Mages, visibles au Louvre, ainsi qu'une admirable Cène dans le réfectoire du couvent de Sainte-Marie-des-Grâces. Il étudia l'anatomie à Pavie, fabriqua un luth en argent, calcula la cathédrale de Milan, enseigna la peinture dans son académie, fut ingénieur militaire pour César Borgia. On le retrouve étudiant diverses sciences, calculant, dessinant des machines, peignant à fresque ou sur toile, à Florence, à Venise, à Mantoue, à Rome, à Bologne auprès de François 1er, qui l'entraînera jusqu'au château de Cloux, près d'Amboise où, âgé, paralysé d'une main, il rêvera encore de creuser un canal en Sologne. Il laissa un énorme fonds de notes manuscrites où il a résumé ses idées sur tous les ordres de connaissances humaines. L'ensemble donne une haute idée du génie de l'auteur.

La sculpture

Les deux maîtres de la sculpture, au seuil cette époque, étaient Ghiberti et Donatello. Lorenzo Ghiberti (1378-1455) fut sculpteur, orfèvre et architecte. Il mit vingt-et-une années à réaliser la seconde porte en bronze du Baptistère de Florence, représentant en 28 panneaux la vie du Christ, les Évangélistes et les Docteurs de l'Église. Puis, tout en étant architecte en chef du Dôme et réalisateur de nombreuses oeuvres telle la tiare d'or du pape Eugène IV, il mit encore vingt-sept ans pour exécuter la troisième porte regroupant en 10 panneaux des épisodes de l'Ancien Testament, que Michel-Ange admiratif appela la porte du Paradis.

Nicolo di Betto Bardi, dit Donatello (1386-1466) revint à Florence après un séjour à Rome où il étudia les grands modèles de l'antiquité, et affirma aussitôt sa personnalité dans Saint Jean Baptiste, Jérémie et le Roi David sculptés en façade de Santa Maria del Fiore, et dans le bas relief de l'Annonciation en pierre rehaussée d'or, en l'église Santa Croce. Protégé par Côme de Médicis, il réalisa un grand nombre d'oeuvres de bronze ou de pietra serena (pierre d'un gris bleu), que l'on retrouve tant à Florence même qu'à Padoue, Sienne, Ferrare, Venise, au Louvre, à Vienne. Il fut enterré dans l'église San Lorenzo de Florence dont il décora la sacristie et les deux chaires, et près de Côme de Médicis son protecteur. Donatello fut, par son tempérament naturaliste et la finesse psychologique de ses personnages, le précurseur de Michel-Ange.

Michel-Ange Buonarotti (1475-1564), s'il donna la mesure de son talent d'architecte dans l'achèvement de la basilique Saint-Pierre en succédant à Bramante, et surtout dans la construction de la fameuse coupole, fut aussi peintre et sculpteur, élève de Ghirlandaio. Dès son premier séjour à Rome Laurent de Médicis remarqua sa talentueuse manière de travailler le marbre, pleine de fougue, marquant une prédilection pour le rendu de la musculature et l'effet dramatique. Il n'avait que 23 ans (1498) lorsqu'il réalisa La Piéta de la basilique Saint-Pierre. Jules II lui commanda un mausolée, qui ne fut jamais terminé mais donna naissance à la célèbre statue de Moïse (église Saint-Pierre-aux-Liens) et aux Deux esclaves (Louvre).

Peintre, Michel-Ange consacra quatre années (1508-12) à réaliser la splendide fresque de 520 mètres carrés sur le plafond de la Chapelle Sixtine : de la Création du Monde au Déluge, qui bouleversa Jules II. Plus tard, sous le pontificat de Paul III, il consacrera sept ans (1534-41) à réaliser Le Jugement Dernier sur l'une des parois. Ce que l'on sait peu est que Michel-Ange maniait aussi la plume : ses compositions en vers comptent parmi les plus belles de la littérature italienne. Il repose en l'église Santa-Croce de Florence.

La peinture

Angiolotto di Bondone, dit Giotto (1266-1336), peintre florentin, fut remarqué lorsqu'enfant, simple berger, il traçait d'instinct des esquisses criantes de vérité. Il fut l'ami de Dante et s'inspira de ses conceptions de certaines scènes de l'Évangile pour composer quelques unes des fresques de la chapelle Madona dell' Arena de Padoue qui constituent l'oeuvre la plus considoeérable qu'il nous reste de lui (Nativité, Adoration des mages, Jugement dernier). Des puissants s'attachèrent ses services, et de nombreuses villes gardent des chefs-d'oeuvre, telles Florence (église Santa Croce : Funérailles de saint François, Festin d'Hérode), Assise (église Saint-François : Communion de Madeleine, Résurrection de Lazare, Miracles de saint François), Naples et Rome où l'appela Boniface VIII. Il fut le premier peintre à introduire l'expression et la vie et à donner du mouvement jusque dans les étoffes. Nul n'a poussé aussi loin la science de la mimique.

Le dominicain Fra Angélico de Fiesole (1387-1455) commença par peindre des miniatures avant d'utiliser la détrempe, conservant de la première manière la façon de traiter les fonds dorés sur lesquels chantent d'éclatantes couleurs où dominent les bleus et les roses. D'une piété ardente alliée à la simplicité et la candeur, qui lui valurent le surnom de Frère Angélique, il fit rayonner dans ses compositions la grâce mystique et la ferveur qu'il portait en lui. Citons, parmi des oeuvres nombreuses, l'Annonciation à Madrid, les deux sublimes Couronnement de la Vierge au Louvre et à Florence, une Descente de Croix au couvent Saint-Marc de Florence, l'un de ses chefs-d'oeuvre. Appelé à Rome par Eugène IV puis par Nicolas V, il décora pour eux deux chapelles. Il fut enterré à Rome, dans l'église Santa Maria Sopra Minerva.

Giotto et Fra Angélico peuvent être considérés comme des "primitifs italiens". Le "réalisme" va naître au sein de l'école florentine, dont les artistes furent nombreux, tels Le Pérugin, Signorelli, Gentile, Bellini, et parmi lesquels les plus représentatifs furent Lippi, Boticelli et Ghirlandaio.

Fra Filippo Lippi (1406-69), puis son fils Philippino (1457-1504) furent des peintre prolixes et d'une grande variété d'expression. Le père se distingua surtout par un gigantesque travail de décoration du choeur de la cathédrale (duomo) de Prato, où il traita la vie de saint Étienne et de saint Jean Baptiste. Le chef d'oeuvre du fils est à Rome, en l'église Santa Maria Sopra Minerva, et représente Saint Thomas défendant l'Église contre les hérétiques.

Sandro Filipepi, dit Botticelli (1447-1510) fut élève de Lippi. Peintre, dessinateur et graveur il fut appelé à Rome par Sixte IV vers 1473 pour surveiller les travaux de décoration de la chapelle Sixtine et y participer. Trois de ses fresques y figurent. Botticelli a peint un très grand nombre de Madones auxquelles il a su donner un charme extraordinaire. Deux sont au Louvre. Toute son oeuvre est tendre, passionnée, d'une attachante étrangeté, tel, en l'église San Spirito de Florence le Couronnement de la Vierge.

Domenico Currado fut dit Ghirlandaio (1449-98) parce que, ancien orfèvre, il était le créateur d'une guirlande en vogue auprès des Florentines. Il peignit ensuite, d'abord sur commandes de grandes familles puis pour des églises. Il fut appelé à Rome par Sixte IV pour décorer la chapelle de ce pontife et peignit aussi les fresques du choeur de Santa Maria Novella, à Florence. Le Louvre possède de lui la Visitation de sainte Anne à la Vierge. Il apporta à peindre la même méticuleuse précision que dans l'art du bijou.

Raffaello Santi, dit Raphaël (1483-1520), fut élève du Pérugin. À dix huit ans il avait déjà peint trois Vierges remarquables. À vingt il exécutait son grand Couronnement de la Vierge (musée du Vatican) puis il multiplia à Florence ses retables et ses compositions religieuses. À vingt-cinq ans il rejoignit Bramante à Rome et débuta sa période de plein épanouissement en décorant pour Jules II quatre chambres de l'appartement pontifical. On ne saurait citer toutes les peintures de Raphaël, fresques ou tableaux de chevalet; toutes sont d'une ampleur magnifique, choisissant des personnages-modèles nerveux et robustes, du type populaire romain. Les coloris sont délicats, le dessin précis, les mouvements vifs et justes. Il peignit plusieurs madones remarquables dont la plus belle est la Madone de saint Sixte (Dresde). Il composa également d'admirables cartons de tapisseries. Il eut de nombreux élèves, qui prirent part à certaines de ses oeuvres. Raphaël avait acquis une situation exceptionnelle auprès des papes Jules II et Léon X, quand il mourut, à trente-sept ans, d'un refroidissement contracté en crayonnant dans les ruines de Rome.

Tiziano Vecellio, dit Le Titien (1477-1576), peintre de l'école vénitienne dont l'oeuvre est immense, peignit aussi bien des sujets mythologiques, des spectacles historiques, des paysages, des portraits, que des tableaux religieux dont il a pu exprimer le sentiment de spiritualité grâce à la souplesse exceptionnelle de son talent Parmi elles, citons, au Louvre, le Couronnement d'épines et la Mise au Tombeau.

Antonio Allegri, dit Le Corrège (1494-1534), peintre de l'école de Parme, s'écria de dépit en voyant la Madone de saint Sixte de Raphaël : "Moi aussi, je suis peintre!" Lui-même venait de peindre à vingt ans la Madone au saint François (Dresde) pour l'église des franciscains de Corregio. Il possède le dessin varié, vivant, la science du modelé, la transparence des chairs. Il mit cinq ans à décorer l'église San Giovanni pour les bénédictins de Parme, où les fresques de la coupole représentent la Vision de saint Jean à Patmos et la Translation de l'Évangéliste. Son chef d'oeuvre fut l'Assomption de la Vierge que Le Corrège peignit dans la coupole de la cathédrale (duomo) de Parme. Le visage de la Vierge, noyé dans un tourbillon d'anges, imprime un vertigineux mouvement ascendant. Mais l'ensemble fait pressentir la fin de la période de Renaissance propre et le début de celle du baroque.

7 La Renaissance artistique en Allemagne et aux Pays-Bas

La Renaissance artistique gagna la Flandre à la faveur des échanges commerciaux des grandes cités prospères. Ainsi jouèrent un rôle majeur Gand et surtout Bruges, celle-ci devenant le pôle de l'art septentrional, comme l'était Florence au Sud. Mais la floraison n'y aurait pas été possible sans les libéralités des ducs de Bourgogne.

Les plus grands artistes en furent les peintres Van Eyck, de la Pature, Memling et Metzys.

Les frères Hubert et Jean Van Eyck furent affiliés en 1421 à la corporation des peintres gantois. Ils furent pris sous la protection de Philippe le Bon, duc de Bourgogne. C'est à Gand qu'ils firent l'invention qui allait révolutionner leur art : la peinture à l'huile. Jusque là, en effet, nul n'avait employé que la détrempe : couleurs broyées à l'eau et liées à la colle. L'oeuvre immortelle qui inaugura la peinture à l'huile et fut en même temps le chef d'oeuvre des deux frères et de l'art flamand du XV° siècle, est le grand retable de l'Agneau Mystique (1432) plein de vie et d'amour de la nature.

La manière de Roger de la Pature (1406-64) est plus dramatique, d'une humanité douloureuse. On en juge par sa Mise au tombeau (Berlin) et sa Déposition de Croix (Louvre).

L'oeuvre de Hans Memling (1435-94), de Bruges, est extraordinairement variée. Il a déroulé, parmi des panoramas superbes, des scènes passionnantes de la vie du Christ, de la Vierge, des saints et notamment de saint Jean son patron. De moindre génie que les Van Eyck, il est pourtant plus sensible et plus tendre. On lui doit, entre autres, la célèbre Châsse de sainte Ursule (Bruges).

Quentin Metzys (1466-1530), créateur de l'école d'Anvers, fut d'abord forgeron comme son père, avant de peindre et de graver. Il fut célèbre en quelques années et se lia d'amitié avec Dürer, Thomas Morus, Érasme. À l'âge de quarante-deux ans il opéra son propre approfondissement spirituel, et sa manière devint expressive, émue, pleine de mouvement et de variété. L'une de ses meilleures oeuvres est l'Ensevelissement du Christ, un triptyque daté de 1508.

De même que Bruges fut la ville-phare des Pays-Bas, Cologne rayonna sur l'Allemagne. Ville riche au clergé important, elle favorisa une production artistique d'inspiration religieuse. Citons des peintres comme Lochner, Holbein et surtout Dürer, et trois sculpteurs : Kraft, Stoss et Vischer, tous trois de Nuremberg.

Stéphane Lochner (1451) est l'auteur du retable de la cathédrale de Cologne (Annonciation, Adoration des Mages).

Hans Holbein (1497-1543) dit Le Jeune, connut Érasme à Bâle qui l'adressa à Thomas Morus à Londres. Henri VIII le traita généreusement à la cour. Le type de sa peinture religieuse est sa célèbre Vierge au bourgmestre Meyer (Bâle). Les attitudes y sont belles, les traits exacts, le sentiment recueilli.

Albert Dürer (1471-1528) fut le plus grand peintre d'Allemagne. Il fut tout à la fois peintre (portraits d'Apôtres, 1526 Munich); graveur (l'Apocalypse, la Passion , suites de 12 et 37 planches); sculpteur ( ronde bosse ou médaillons, tel la Prédication de saint Jean-Baptiste); et architecte (Traité sur les fortifications 1531, Paris). Son talent tient à une scrupuleuse observation de la nature alliée à une fantaisie pleine d'imagination. L'empereur Maximilien, Charles-Quint et son frère Ferdinand 1er lui donnèrent les témoignages de la plus haute estime.

Adam Kraft (v.1455-1507), d'une grande énergie d'expression sculpta, parmi de nombreux sujets religieux, les remarquables Stations d'un Chemin de Croix au cimetière Saint-Jean de Nuremberg.

Veit Stoss (1445-1533), d'une facture délicate et gracieuse, sculpta sur bois la Vie, la Mort et l'Assomption de la Vierge pour l'église Notre-Dame de Cracovie, et, à Nuremberg, plusieurs Vierges et une Crucifixion de marbre.

Les Vischer constituèrent une famille de sculpteurs-ciseleurs et fondeurs nurembergeois dont le plus célèbre était Peter Vischer l'Ancien (1455-1529), sculpteur et bronzier. Avec la collaboration de ses fils il réalisa une merveille : la Châsse de Saint-Sebald, reliquaire de bronze pour l'église du même nom à Nuremberg. Outre les douze apôtres, l'artiste s'y est représenté lui-même en vêtement de travail.

8 La Renaissance artistique en France

Il faudra attendre la fin des guerres avec l'Italie (1494-1514) pour que les effets de la Renaissance artistique italienne atteigne la France.

Quelques initiatives avaient tout de même été suscitées par deux mécènes, les ducs de Bourgogne et de Berry, frères du roi Charles V. Elles donnèrent des oeuvres d'inspiration religieuse. Le duc de Bourgogne prit à son service en 1330 le sculpteur flamand Claus Sluter, qui exécuta son tombeau et, pour le cloître de la chartreuse de Champmol, les statues de Moïse, Daniel et Isaïe. Le duc de Berry fit réaliser les magnifiques Heures qui restent le chef-d'oeuvre de la miniature.

L'école de Tours, créée au XV° siècle, forma deux grands artistes : un peintre, Jean Foucquet, et un sculpteur, Michel Colombe. Jean Foucquet (1415-1480) avait, dès 1442, réalisé un célèbre portrait de Charles VII lorsque l'année suivante il se rendit à Rome à l'appel du pape Eugène IV afin de réaliser le sien qui fut placé ensuite en l'église Santa-Maria-sopra-Minerva. Foucquet rentra ensuite en France pour se consacrer aux miniatures d'enrichissement des manuscrits, dont le plus connu est le Livre d'heures d'Étienne Chevalier, le trésorier de France de Charles VII. Foucquet peignit encore un diptyque qui orna Notre-Dame de Meulun jusqu'à la Révolution, puis devint peintre officiel et enlumineur de Louis XI. Lui qui avait subi l'influence du réalisme flamand, puis, à Rome, de la Renaissance Italienne, fut à l'origine des premiers effets de celle-ci sur les peintres français ses contemporains.

Michel Colombe (1431-1512), statuaire, était originaire de Tours. Son style témoigne à la fois de la tradition gothique et de l'influence de la Renaissance italienne. Son chef d'oeuvre est le tombeau du duc François II de Bretagne (cathédrale de Nantes) et Saint Georges terrassant le dragon (Louvre). Il fut le premier à réaliser des scènes de la vie de Jésus groupant autour du Christ une dizaine de personnages grandeur nature (Mise au Tombeau, église Saint-Sauveur de La Rochelle).

9 Quel bilan pour l'Église ?

en guise de conclusion

Tentons une synthèse. Au chapitre des inconvénients, il est clair que le profond déclin du sens moral qui toucha l'Église jusqu'au sommet, permettant la pratique du népotisme par des papes affaiblis ou ambitieux, écarta d'elle la majorité des esprits forts du temps, les humanistes, inclinant les plus modérés d'entre eux à ridiculiser la religion et les autres à entrer en guerre contre la scolastique. C'est ainsi que se creusera le lit du protestantisme que nous allons examiner maintenant.

À celui des avantages pour l'Église, comment passer sous silence l'incontestable progrès de la réflexion, cet entraînement de l'esprit, cette émulation d'idées qui permirent l'éclosion de génies ? Nous leur devons non seulement d'indéniables chefs d'oeuvre d'art religieux mais des fruits de la pensée tels qu'une meilleure connaissance Écriture Sainte (Lefèvre d'Étaples); une relecture des Pères de l'Église (Sts Jérôme et Augustin) grâce à la philologie; une logique rapprochant raison et foi (Descartes). À ceci s'ajoutent, d'une façon secondaire mais non négligeable pour autant, l'enrichissement du patrimoine artistique par les traductions des auteurs anciens, le développement de sciences accessoires comme la bibliographie, la protection des savants et des artistes. Il n'est pas jusqu'à l'Éloge de la folie d'Érasme qui, mettant le doigt sur les plaies, ne fut hautement salutaire à la santé des esprits.

***

Un siècle de Renaissance en France

1455 : Gutenberg imprime la Bible à Strasbourg

1470 : Installation à la Sorbonne (humanistes) de la première imprimerie parisienne. Édition du 1er              livre : Antiquités judaïques, de Jean Fouquet

1495 : Arrivée à Amboise d'un convoi d'Italie; marbres, tentures, meubles. Installation de             vingt-deux artisans et artistes italiens

1496 : sculpture de l'Ensevelissement du Christ à Solesmes

1500 : plus de six-cents imprimeurs à Lyon

1501 : Le Maître de Moulins réalise son Triptyque de Beaujeu

1501-03 : Josquin des Prés compose ses Motets et ses Messes polyphoniques à l'italienne

1502-07 : Michel Colombe réalise le tombeau de François II et de sa femme à Nantes

1507 : Saint-Gelais traduit l'Énéide

1508 : Bourdichon enlumine le Livre d'heures d'Anne de Bretagne

1512 : Lefèvre d'Étaples rédige ses Commentaires sur les Épîtres de saint-Paul

1513-21 : construction du château de Chenonceaux

1515 : Léonard de Vinci en France.

1515-24 : Construction du château de Blois

1518 : Lascaris constitue la bibliothèque de François 1er.

1518-29 : Construction du château d'Azay-le-Rideau

1519 : Début du château de Chambord

1522 : Lefèvre d'Étaples rédige son Commentaire des quatre Évangiles.

1527-31 : Construction du château de Chantilly

1528-47 : Reconstruction du château de Fontainebleau

1532-34 : Rabelais rédige son Pantagruel et son Gargantua

1548 : P. Lescot réalise la Fontaine des Innocents à Paris, ornée des Nymphes de J. Goujon

1549 : Joachim du Bellay écrit la Défense et illustration de la langue française.

1550-52 : Ronsard compose Les Odes puis Les Amours.

Annexe
la renaissance picturale vue par un historien athée : Jules Michelet

"En face de ce vieux mysticisme (il s'agit de celui des toiles de Fra Angelico), brille dans les peintures de Vinci le génie de la Renaissance, en sa plus âpre inquiétude, en son plus perçant aiguillon. Entre ces choses contemporaines, il y a plus d'un millier d'années. Bacchus, saint Jean et la Joconde dirigent leurs regards vers vous; vous êtes fascinés et troublés; un infini agit sur vous par un étrange magnétisme. Art, nature, avenir, génie de mystères et de découvertes, maître des profondeurs du monde, de l'abîme inconnu des âges, parlez, que voulez-vous de moi ? Cette toile m'attire, m'envahit, m'absorbe; je vais à elle malgré moi comme l'oiseau va au serpent. Bacchus ou saint Jean ? N'importe! c'est le même personnage à des moments différents. Regardez le jeune Bacchus au milieu de ce paysage des premiers jours. Quel silence! Quelle curiosité! Il épie dans la solitude le premier germe des choses, le bruissement de la nature naissante; il écoute sous l'antre des cyclopes le murmure enivrant des dieux. Même curiosité du bien et du mal dans son saint Jean précurseur : un regard éblouissant qui porte en lui-même la lumière et se rit de l'obscurité des temps et des choses; l'avidité infinie de l'esprit nouveau qui cherche la science et s'écrie :"je l'ai trouvée!" C'est le moment de la révélation du vrai dans une intelligence épanouie, le ravissement de la découverte, avec une ironie légère sur le vieil âge, enfant caduc."

Michelet, Histoire de France.

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