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L'hérésie protestante ne
fut pas la seule épreuve qui affligea l'Église aux
XVII° et XVIII° siècles, débuts des temps
modernes. Sur le terrain dogmatique, le grave problème
qui agita alors les esprits fut la controverse sur la grâce
: rapports entre la grâce divine et la liberté humaine.
Les théories de certains esprits, dont Jansénius
fut le plus marquant, par leur négation à peine
voilée du libre arbitre et leur doctrine de la prédestination
voulurent introduire, en plein catholicisme, les hérésies
de Calvin.
Autres épreuves, fruits vénéneux de la théorie
des "libertés gallicanes", furent les querelles
marquant ce même temps : celles issues du gallicanisme "ecclésiastique"
qui, depuis le grand schisme d'Avignon, tendait à augmenter
le pouvoir des évêques au détriment de celui
du pape; et celles nées du gallicanisme "politique"
qui, depuis Philippe le Bel, cherchait à assurer la prédominance
du pouvoir civil sur le pouvoir spirituel.
L'Église fléchit encore sous les coups. Elle ne
succombera pas. N'a-t-elle pas été créée
pour les "siècles des siècles" ?
1 LE JANSENISME SOUS LOUIS XIV
Les erreurs professées
par Luther dès 1515, et par Calvin dès 1534 (Chap.16)
avaient ramené l'attention des théologiens de cette
époque sur la question de la grâce.
Cet
attentif examen donna naissance à de nombreuses controverses.
À Louvain, Baïus et Lessius en furent les premiers
auteurs. Puis Jansénius, venu en France, développa
ses théories sur la Grâce. Elles attireront les esprits
les plus brillants de l'époque, tels Pascal, Racine et
Fénelon, et feront de l'abbaye de Port-Royal des Champs
la citadelle du jansénisme.
La controverse sur la grâce
La première controverse
eut la Belgique (dite alors Pays-Bas, pour théâtre.
Un professeur de Louvain, Michel de Bay, plus connu sous le nom
de Baïus (1513-1589) soutint
que depuis la chute originelle, l'homme, privé de la grâce,
livré à lui-même, n'a plus d'autre pouvoir
que de pécher. Toutes ses actions méritent par conséquent
la réprobation. Seule une grâce divine, n'agissant
en lui qu'à son insu, peut rendre bonnes ses actions. L'homme
conserve néanmoins la liberté, dit Baïus car,
selon lui, la liberté n'est pas autre chose que l'absence
de contrainte extérieure. Ces opinions contenaient en germe
le jansénisme.
La Sorbonne condamna dix-huit propositions de Baïus et, en 1567, saint Pie V en condamna soixante-dix-neuf, sans nommer l'auteur. Grégoire XIII en 1580, confirma la sentence et la fit publier à
Louvain. Baïus, après quelques hésitations,
se soumit à la décision.
Quelques années plus tard un autre professeur de Louvain,
le jésuite Léonard
Lessius (1554-1623), adopta la
thèse inverse, exagérant au contraire la part de
la liberté humaine aux dépens de l'action de la
grâce. Selon lui, Dieu a de toute éternité
destiné à chaque homme la grâce nécessaire
(suffisante), mais il dépend uniquement de la volonté
humaine que cette grâce devienne efficace. La prédestination
au salut a pour cause la prévision, par Dieu, des mérites
obtenus à l'aide de la première grâce suffisante.
D'après cette doctrine, donc, la grâce ne devient
efficace que par l'effet de notre volonté.
Les opinions de Lessius furent condamnées par les universités
de Louvain et de Douai, mais le Saint-Siège ne prononça
aucune sentence à son encontre.
Bientôt la controverse traversa les Pyrénées.
En 1588, le jésuite
espagnol Louis Molina
(1535-1600), professeur à
Evora au Portugal, auteur d'un commentaire sur la Somme
de saint Thomas d'Aquin et d'autres ouvrages, dut surtout sa célébrité
à son Accord du libre arbitre avec les dons de la grâce,
la prescience divine, la Providence, la prédestination
et la réprobation (1588). Il y apportait une solution
à la difficulté de concilier l'action de la grâce
et la liberté de l'homme : cette solution était
dans la connaissance que Dieu possède de tous les actes
qui seront accomplis par l'homme. Dès lors, prévoyant
de toute éternité l'usage que l'homme fera de la
grâce, Dieu n'accorde de grâce efficace
qu'à ceux qui doivent en faire bon usage.
Les dominicains prétendirent qu'une pareille doctrine ruinait
la véritable notion de la grâce, et la combattirent
comme un retour au semi-pélagianisme (Chapitre 5 §
6). Clément VIII, pour interrompre les violentes polémiques
auxquelles ces discussions donnaient lieu, évoqua l'affaire
à Rome et institua, sous le nom de congrégation
de Auxiliis (1597) une commission spéciale pour
traiter la question. Après de très vifs débats,
la congrégation se prononça contre Molina, mais
le pape ne ratifia pas la sentence. De nouvelles conférences
furent tenues, qui continuèrent sous Paul V. Celui-ci rendit
enfin un arrêt (1607) qui autorisait tenants et opposants
à soutenir leur opinion et, pour maintenir la paix, interdisait
aux théologiens des deux partis de se traiter réciproquement
d'hérétiques. Urbain VIII et Clément XII
confirmèrent ce jugement. Ce qui prouve la délicatesse
de ladite question.
Développement du jansénisme
L'affaire en était là lorsqu'une
autre controverse, plus grave, s'engagea bientôt sur cette
même question de la grâce. Un ouvrage posthume de
Jansénius, évêque d'Ypres, y donna naissance.
Cornélius Jansen
(1585-1638), qui selon l'usage des savants de l'époque
latinisa son nom en Jansénius, était Hollandais d'origine. À
l'université de Louvain, avant d'y être professeur,
il avait eu pour maître un disciple de Baïus, Jacques
Janson d'Amsterdam, et pour condisciple Duvergier de Hauranne,
plus tard abbé de Saint-Cyran, qui l'amena à Paris,
puis à Bayonne où il reçut de l'évêque
la direction d'un collège. Les deux amis se lancèrent
dans une étude approfondie de la pensée de saint Augustin sur la question des rapports de la grâce
et de la liberté humaine. Jansénius se chargea de
publier leurs idées communes et transcrivit le fruit de
ces recherches dans l'ouvrage en question : l'Augustinus, qui développait, sous la forme d'un exposé
de la doctrine de saint Augustin, une théorie assez proche
du calvinisme. De retour à Louvain en 1617, Jansénius
fut nommé recteur de l'université, puis évêque
d'Ypres un an avant qu'il ne meure de la peste, à cinquante-trois
ans. Plus tard son tombeau, témoin de la violence des passions
religieuses, sera détruit, reconstruit, et définitivement
abattu au XIX° siècle.
Le jansénisme, qui prétendait traduire les véritables
sentiments de saint Augustin sur la nature de la grâce,
enseignait que, depuis le péché d'Adam et Ève,
l'homme n'est plus vraiment libre; qu'il sauve son âme ou
se damne nécessairement selon que Dieu lui octroie ou lui
refuse sa Grâce; que la Grâce par ailleurs est un
pur don de Dieu qui la distribue comme il Lui plaît, sans
que rien ne puisse changer sa souveraine volonté. D'où
il suit que Jésus-Christ n'est pas mort pour tous les hommes
mais pour les seuls prédestinés. C'était
ruiner le rôle de la liberté humaine, reconnue par
l'Église catholique, nier son existence même, et
ne tenir aucun compte du mérite ou du démérite
de l'homme. Et la doctrine imprégnait de surcroît
son uvre d'une morale extrêmement rigoriste.
À cette époque, Mère Angélique Arnaud (1591-1661) accueillait en son abbaye de la vallée
de Chevreuse un nouveau directeur spirituel Mère Angélique,
avait été abbesse de Port-Royal des Champs dès
l'âge de quatorze ans , et l'avait réformée
à dix sept, se signalant à cette occasion
par la "journée du Guichet" (septembre 1609)
où, rétablissant la stricte règle de clôture
cistercienne elle ferma de ce jour le couvent à tout visiteur,
y compris son propre père.
En 1625, la communauté s'étant beaucoup accrue,
elle installait le monastère de Port-Royal à Paris,
et, en 1636, accueillait donc un nouveau directeur spirituel de
l'abbaye qui n'était autre que Duvergier de Hauranne, abbé de Saint-Cyran, l'ami de Jansénius. Aussitôt Port-Royal
devint le foyer du jansénisme. L'influence que Saint-Cyran
exerça par l'austérité de sa vie et de sa
direction groupa autour de lui un certain nombre de personnes
de haute condition, entre autres
Arnauld d'Andilly, Le Maistre de Sacy, Nicole,
Antoine Arnaud frère de
mère Angélique, nouveaux ermites que l'on surnomma
les "solitaires".
À l'extérieur les jansénistes, appuyés
par quelques évêques et la majorité du Parlement,
avaient également la faveur de plusieurs membres de la
haute société; beaucoup d'hommes remarquables par
leurs vertus et leur talent, tels les solitaires de Port-Royal
eux-mêmes, les soutenaient aussi. La science et le mérite
littéraire des disciples de Saint-Cyran, auxquels se joignirent
Pascal et Racine, leur valurent une influence considérable.
Leurs adversaires, dont les
jésuites ne tardèrent
pas à prendre la direction, avaient pour eux l'autorité
ecclésiastique et le pouvoir civil : Richelieu, inquiet
de cette nouvelle puissance, ne tarda pas en effet à faire
disperser les solitaires et arrêter Saint-Cyran. Celui-ci
ne sortira de prison que pour mourir (1638).
L'Augustinus parut en 1640, deux ans après la mort
de Jansénius, publié par ses amis. L'ouvrage fut
vivement attaqué par la compagnie de Jésus et censuré
par Urbain VIII. Les jansénistes prétendirent alors
que cette censure portée contre le livre de l'évêque
d'Ypres était une injure faite à l'évêque
d'Hippône : saint Augustin. Tandis qu'Angélique Arnaud
et ses amis faisaient de l'abbaye de Port-Royal le rempart et
le foyer de la doctrine, les jansénistes attaquèrent
à leur tour la direction spirituelle donnée aux
fidèles par les jésuites. Ils le firent d'abord
par la plume d'Antoine Arnauld et dans son livre De la fréquente
communion. Mais dans cet ouvrage ils exigeaient de telles
vertus, et une telle préparation pour participer à
la sainte eucharistie, qu'ils inspirèrent surtout à
nombre de chrétiens une crainte exagérée
qui les conduisait à une regrettable abstention.
Simultanément, la Sorbonne examinait le texte de l'Augustinus,
qui avait été proposé à son jugement,
et en extrayait les cinq propositions suivantes, qu'elle déféra
au Saint-Siège :
1° Certains commandements de Dieu ne peuvent être
observés par le juste lui-même, faute de la grâce
nécessaire.
2° On ne peut résister à la grâce intérieure.
3° Pour mériter ou démériter, il suffit
que l'homme ne subisse pas de contrainte extérieure.
4° L'erreur des semi-pélagiens consiste à dire
qu'on peut résister à la grâce.
5° C'est aussi une erreur semi-pélagienne de dire que
Jésus-Christ est mort pour tous les hommes.
Innocent X condamna les cinq propositions en 1653. Les jansénistes
n'osèrent soutenir leur orthodoxie, mais inventèrent
alors la distinction subtile entre le fait et le droit
: ils reconnurent au pape le droit de condamner les propositions,
mais refusèrent d'admettre le fait qu'elles fussent
contenues dans l'Augustinus. Et ils ajoutaient que, sur
les questions de fait, les fidèles n'étaient
tenus qu'à un "silence respectueux". Puis ils
reportèrent leur action contre les jésuites. Sous
le pseudonyme de Louis de Montalte, un des leurs et non le moindre
: Blaise Pascal,
publia les Lettres écrites
à un provincial, que l'on nomma aussitôt les Provinciales, où il attaquait violemment leur morale.
L'habileté avec laquelle les coups étaient portés,
tout autant que la verve de l'auteur, firent le plus grand mal
à la compagnie de Jésus, car peu de gens furent
à même de contrôler les assertions, souvent
exagérées ou injustes que contenait ce pamphlet.
Aussi l'ouvrage eut-il toutes les faveurs du public. Mais il déplut
fort au roi. Alexandre VI ne pouvait que condamner les Provinciales,
ce qu'il fit en 1656.
L'assemblée du clergé de France avait décidé
d'obliger les jansénistes à signer un formulaire
où ils reconnaîtraient la présence des cinq
propositions dans l'Augustinus.
Le pape
prescrivit la signature, et Louis XIV enjoignit à tous
les ecclésiastiques du royaume d'y procéder sous
peine de perdre leurs bénéfices. Bossuet fit inutilement
tous ses efforts pour amener les religieuses de Port-Royal à
s'y soumettre. Peine perdue; la communauté refusa de signer
le formulaire rédigé par l'assemblée. Alors,
sur ordre de Mazarin, les "Petites Écoles" enfantines
créées par Saint-Cyran furent fermées, les
novices de l'abbaye chassées, on expulsa du monastère
vingt religieuses parmi les plus réfractaires, des Solitaires
furent emprisonnés à la Bastille, Antoine Arnaud
docteur en Sorbonne fut censuré par ses pairs.
Quatre évêques : ceux d'Alet, Angers, Beauvais et
Pamiers, s'étaient d'abord prononcés, vis à
vis des jansénistes, en faveur du "silence respectueux".
À la demande de Clément IX ils signèrent
enfin le formulaire, mais avec des restrictions (1668). Le pape
n'en exigea pas davantage et, durant trente-quatre ans, le calme
ne sera plus troublé. En 1670 parurent les Pensées
(posthumes) de Pascal.
Quesnel et la bulle Unigenitus
Le temps passa donc. Antoine Arnaud
étant mort en 1694, exilé à Bruxelles, l'oratorien Quesnel devint
le chef des jansénistes.
Pasquier Quesnel (1634-1719) était déjà docteur en Sorbonne
lorsqu'il entra à la congrégation de l'Oratoire,
la pépinière ordinaire du jansénisme. Il
avait publié, en 1671, un livre intitulé Nouveau
Testament en français, avec des réflexions morales
sur chaque verset. Ces réflexions étaient, bien
entendu, inspirées par les doctrines de l'Augustinus,
et l'ouvrage approuvé par l'évêque janséniste
de Châlons-sur-Marne,
Noailles.
En 1702, les hostilités recommencèrent avec la publication
d'un second ouvrage de Quesnel : Un cas de conscience.
Y était posée la question suivante :
"Un confesseur de province peut-il absoudre un ecclésiastique
qui adopte le sentiment des jansénistes sur le silence
respectueux?" Quarante docteurs de la Sorbonne répondirent
par l'affirmative Louis XIV résolut alors d'en finir avec
les jansénistes en général et Port-Royal
en particulier.
Sur sa demande, Clément
XI exigea une dernière fois la soumission. Ne l'ayant pas
obtenue, par une bulle (1704) il supprima l'abbaye; en 1705 les
vingt-cinq dernières religieuses sont expulsées
par la police; en 1710, on rase les bâtiments et l'on disperse
les restes du cimetière.
Ainsi disparaissait jusqu'au passé de cet asile d'âmes
dont l'erreur fut d'être éprises de perfection; dont
la faute fut d'avoir, peut-être maladroitement et avec l'excès
de leur nature, voulu rétablir le dogme de la Chute et
de la Rédemption face à une philosophie donnant
une place grandissante à la liberté humaine;
d'avoir opposé à la morale jugée trop laxiste
des jésuites la loi austère de l'effort; d'avoir
ruiné la puissance de la Raison libre pour y substituer
l'autorité de l'Évangile et des docteurs de l'Église.
Renan lui-même dira très justement que
Port-Royal a fourni "les seuls caractères qui n'aient
pas fléchi devant l'universelle fascination du pouvoir".
Mais parlant des pieuses filles de Mère Angélique,
Péréfixe, Archevêque de Paris, les jugeait
"pures comme des anges, orgueilleuses comme des démons".
Au même moment les jésuites s'en prenaient au
premier ouvrage de Quesnel : les Réflexions morales
sur le Nouveau Testament, et dénoncèrent à
Rome la teneur de ce livre, déjà condamné
sur leur diocèse par les évêques de Montluçon
et de la Rochelle. Clément XI fit procéder à
son examen, puis censura cent propositions de Quesnel par la bulle
qui commence par le mot Unigenitus
(1713).
Au prétexte que certaines de ces propositions n'étaient
pas hérétiques en elles-mêmes mais uniquement
par leur contexte, le cardinal
de Noailles, archevêque
de Paris, suivi de quatre autres évêques et une centaine
de docteurs en Sorbonne, en appela de la bulle au concile général.
Clément XI y répondit en excommuniant
immédiatement les appelants (1718). Cette mesure ne suffit
pas cependant à briser l'opposition. Les Jansénistes
poursuivirent la résistance, à l'exception du cardinal
de Noailles, lequel ne se soumettra pourtant que dix ans plus
tard, une année avant sa mort.
Cette rétractation fut un terrible coup porté au
jansénisme, au moment même où de prétendus
miracles attiraient nombre de crédules dans le cimetière
Saint-Médard, auprès du tombeau du diacre Pâris mort
l'année précédente.
François de Pâris, dit le
diacre Pâris (1690-1727),
fils d'un conseiller au Parlement, fut ordonné diacre et
devint supérieur de la communauté des jeunes clercs
de Saint-Côme.
Ayant refusé l'ordination
sacerdotale et la cure de Saint-Côme il s'était retiré
dans une cabane de planches au faubourg saint-Marcel, s'astreignant
aux plus dures privations pour consacrer aux pauvres et aux ecclésiastiques
dans le besoin la majeure partie de la rente que lui servait son
père.
Il écrivit plusieurs ouvrages,
expliquant les épîtres de saint Paul, ou traitant
du Plan de la Religion. Janséniste ardent, il ne
communiait qu'avec terreur. Mais n'avait pas craint d'en appeler
de la bulle Unigenitus. Renouvelant son appel jusque sur
son lit de mort, à trente-sept ans, il fut cependant administré
par le curé de Saint-Médard.
Le cardinal
de Noailles, archevêque de Paris, permit aux jansénistes
de lui élever, dans le cimetière de cette paroisse,
un tombeau de marbre auprès duquel la foule ne tarda pas
à se presser, attirée par les miracles qu'on disait
y avoir lieu, et plus encore par les phénomènes
étranges qui ne tardèrent pas à s'y produire.
Des convulsionnaires y donnaient tous les signes
de ce que la médecine nomme "hystérie"
: névrose caractérisée par une hyper-expressivité
accompagnée de troubles auquel l'hystérique, non
simulateur, croit. Devant ce spectacle certains voyaient l'action
de Dieu, d'autres celle du diable.
En 1732 l'archevêque
dénonça ces "miracles", et le roi fit
clôturer le cimetière d'une grille et en interdit
l'entrée. Les convulsionnaires se dispersèrent
et les faits deviendront vite l'objet de la risée publique.
Cependant cette opération de force fut mal interprétée;
dès le lendemain un graffiti apparut sur la porte du cimetière
: "De par le roi, défense à Dieu de faire miracle
en ce lieu" Et les jansénistes trouvèrent un
nouvel appui auprès du Parlement, appui principalement
dicté par l'irritation de ce dernier contre le pouvoir
absolu du roi, ire à laquelle s'ajoutait sa haine des jésuites
Voici donc le Parlement prétendant contraindre par la force
l'archevêque de Paris, Christophe
de Beaumont, à admettre les jansénistes à
la réception des sacrements. Ayant échoué,
il fit main basse sur ses biens temporels et obtint du roi l'exil
du prélat. Ce n'était que le début d'une
lutte qui, entre tenants et opposants au jansénisme, continuera
ainsi tout au long du XVIII° siècle.
Le schisme d'Utrecht
Si en France les jansénistes firent
toujours, du moins extérieurement, partie de l'Église
catholique, il n'en fut pas de même aux Pays-Bas, où
ils provoquèrent un schisme.
Utrecht conservait encore, en ce début du XVIII° siècle,
son chapitre et le titre d'archevêché, sous le gouvernement
d'un vicaire apostolique. Le titulaire de 1702, Pierre Kodde,
disciple du Père Quesnel, fut déposé par
Clément XI pour cause de jansénisme. Le successeur
que lui donna le pape ne fut pas accepté, et le siège
demeura longtemps vacant. Finalement, en 1723, le chapître
nomma lui-même Cornélius
Steenoven et, pour assurer la
pérennité de l'ordination épiscopale dans
le schisme, créa en 1742 le diocèse de Harlem puis,
cinq ans plus tard, celui de Deventer. La situation dure toujours,
et regroupe huit mille chrétiens Hollandais entre Utrecht
et Amsterdam. Les évêques jansénistes reconnaissent
la primauté du pape et lui notifient encore aujourd'hui
leur élection, mais refusent toujours d'accepter la bien
lointaine bulle Unigenitus On les nomme les "Vieux
Catholiques" d'Utrecht.
2 LE QUIETISME SOUS LOUIS XIV
Vers la fin du XVII°
siècle, une autre polémique troubla l'Église.
Elle avait pour objet l'une des questions les plus fondamentales
que pouvait se poser une âme mystique : celle de la justification,
donc du salut.
Un prêtre espagnol, Molinos,
enseigna que la perfection consiste dans un repos absolu de l'âme
en Dieu, état où l'on n'a même plus souci
de son propre salut, où l'âme devient si passive
qu'en toute quiétude elle ne recherche même plus
la vertu. Molinos exhumait en fait une ancienne doctrine déjà
défendue au moyen-âge par quelques mystiques.
Michel Molinos (1640-96) se fixa
à Rome après son ordination, où il acquit
la réputation d'un habile directeur de conscience.
La reine Christine de Suède, qui résidait
dans la même ville, lui témoignait une grande sympathie
et Innocent XI lui avait fait don d'un appartement au Vatican.
Mais bientôt la publication d'un ouvrage de sa main : la
Guide spirituelle (1675), inquiéta l'autorité
ecclésiastique quant à la doctrine qu'il enseignait
discrètement, théorie hétérodoxe de
l'union des âmes saintes à Dieu, union qui rendait
inutiles les pratiques extérieures de la religion.
Le cardinal Caraccioli, archevêque de Naples
donna à ce système, qu'il dénonça
(1682), le nom de quiétisme
sous lequel il a toujours été
désigné depuis. En 1685, sur la demande de Louis
XIV, le pape fit arrêter Molinos. Deux ans plus tard l'Inquisition
romaine condamnait soixante-huit propositions extraites de la
Guide spirituelle. Après avoir abjuré ses théories
Molinos fut enfermé, par ordre de l'Inquisition, dans le
couvent des dominicains de San Pedro in Montorio. Il y mourra.
En France, à la même époque, et sans qu'elle
connut la Guide spirituelle, une certaine Mme Guyon,
secondée par son confesseur, le père barnabite Lacombe,
répandit une erreur semblable à travers plusieurs
écrits, entre autres un ouvrage de son cru, le Moyen
court et très facile de faire oraison. Elle y enseignait
que l'amour pur de Dieu, sans considération de récompense
ou de châtiment futur, pouvait être l'état
habituel d'une âme parfaite.
Jeanne-Marie Guyon (1648-1717), veuve à vingt-quatre ans, se crut appelée
à répandre la pratique d'un amour de Dieu dégagé
de toute contrainte matérielle.
À
l'âge de trente-trois ans elle parcourait la Franche-Comté
et la Savoie, exposant en secret ses doctrines théologiques.
Elle prétendait que, parvenues à l'état de
perfection, les âmes étroitement unies à Dieu
devenaient indifférentes à leur propre salut. La
chose s'étant su, l'archevêque de Harley fit enfermer
cette dame dès son retour à Paris, ainsi que Lacombe
son confesseur (1686).
Libérée huit
mois plus tard, toujours aussi persuadée de sa vocation,
dame Guyon fut admise dans l'intimité de trois duchesses
liées avec Fénelon. Douée d'une force de
persuasion peu commune, elle plut à Mme de Maintenon. Mais
l'affinité de ses doctrines avec le quiétisme
de Molinos frappa l'évêque de Chartres, et sa faveur
déclina.
Sur la demande de ce prélat
Louis XIV fit examiner sa vie et ses théories par une commission
composée de Bossuet, alors évêque de Meaux,
Noailles évêque de Châlons-sur-Marne, Tronson,
supérieur de Saint-Sulpice et Fénelon qui sera bientôt
évêque de Cambrai. Ils se réunirent à
Issy-l'Évêque en Bourgogne (1694-95) et rédigèrent
en 34 articles un précis de la véritable doctrine
de l'Église.
Mme Guyon admit et signa le
texte. L'innocence de ses moeurs fut reconnue, et Bossuet lui
fit promettre de cesser de dogmatiser. Mais, intimement convaincue
du bien fondé de sa mission, elle reprit ses conférences
secrètes en plein faubourg Saint-Antoine. Ce qui était
sous-estimer la grandeur des oreilles de la police du roi.
De nouveau arrêtée, la voici enfermée
à Vincennes, puis à la Bastille. Elle n'en sortira
que pour y retourner, admirable de constance, après la
publication du livre de Fénelon : Maximes des saints,
pour lequel elle prit parti. Définitivement libérée
en 1702, elle se retira à Blois où elle mourut,
après avoir fait sa soumission à l'Église.
Pour s'opposer à la propagation du quiétisme, Bossuet
avait publié une Instruction pastorale sur les états
d'oraison. Fénelon, séduit
par certaines idées de Mme Guyon, répliqua par son
Explication des maximes des saints sur la vie intérieure.
Que Bossuet dénonça aussitôt comme suspecte
de quiétisme. La lutte fut acharnée. Le pape Innocent
XII dut y mettre fin en condamnant 23 des propositions contenues
dans le livre de Fénelon. Celui-ci se soumit sans réserve
au jugement du Saint-Siège (1699).
3 LE GALLICANISME SOUS LOUIS XIV
Après la douleur des
hérésies fut l'amertume des querelles La première
commença par une manifestation particulièrement
sévère du gallicanisme
politique qui,
nous l'avons dit, cherchait depuis Philippe le Bel à assurer
la prédominance du pouvoir civil (du roi, du parlement)
sur le pouvoir spirituel (du pape, des évêques).
Louis XIV n'admettait aucune limitation
à son pouvoir royal. Maître de l'État, il
y entendait l'Église de France, qui lui appartenait avant
d'être au Saint-Siège. Il tenait donc à ce
que le pape n'intervienne que peu ou pas du tout dans les affaires
ecclésiastiques de son royaume. Une telle doctrine de résistance
du roi au pape ne pouvait qu'engendrer un conflit.
Le premier incident fut à Rome même. Le duc de Créqui, ami personnel et confident de Louis XIV, personnage
hautain et insupportable, fut envoyé comme ambassadeur
avec la consigne de marquer son autorité. Son escorte,
adoptant la même attitude, se montra aussitôt hostile
aux Corses de la garde pontificale, elle même assez agressive.
Une querelle éclata entre les hommes, en août 1662;
les Corses tirèrent sur le carrosse de l'ambassadeur alors
qu'il entrait dans la cour du palais Farnèse. Aussitôt
Louis XIV monta l'affaire en épingle : l'envoi à
Alexandre VII d'une lettre presque insultante où il se
plaignait de "l'attentat", fut accompagnée du
renvoi du nonce, de la saisie du Comtat Venaissin, et de la menace
d'envoi de troupes en Italie. C'était tout de même
beaucoup pour apaiser un désir d'humilier le pape. Pas
encore assez pour le Roi Très Chrétien, qui exigea
qu'Alexandre VII fasse présenter ses excuses en cour de
Versailles.
L'Affaire de la Régale
(1673-78)
Un peu plus tard, durant les années
où la querelle janséniste se calma (1668-1702) sous
le pontificat de Clément IX, Louis XIV entra en lutte avec
le pape au sujet de ce qu'on nommait les droits de régale.
Un certain nombre d'évêchés possédaient
des biens qui leur avaient été concédés
par les rois, lesquels s'en étaient réservé
la possession des revenus durant la vacance des sièges.
Telle avait été l'origine des droits régaliens,
vestiges des abusifs "droits féodaux" du IX°
siècle qui s'étaient approprié les terres
de l'Église (Chapitre 8 § 11), avant de lui en faire
payer l'occupation (Chapitre 14, Philippe le Bel et ses perpétuels
besoins d'argent).
Louis XIV prétendit étendre à tous les évêchés
de France ces droits qu'il exerçait déjà
dans une importante partie de son royaume, à savoir : perception
des revenus des sièges vacants, et nomination, durant cette
vacance, à tous les bénéfices excepté
aux cures. Il publia en ce sens un
édit (1673) affirmant
son droit de régale universelle dans tous les évêchés
du royaume.
En 1677 débuta le conflit avec le Saint-Siège.
Seuls deux évêques avaient osé protester contre
l'édit : Pavillon, évêque d'Alès, et Caulet,
évêque de Pamiers. D'abord condamnés par leur
archevêque métropolitain, ils en appelèrent
à Rome. Innocent XI les défendit, déclara
excommuniés ceux qui s'étaient soumis à l'édit,
et adressa plusieurs brefs au roi. Dans le dernier, il traitait
d'intrus les titulaires de bénéfices nommés
par le roi, et leur refusait toute juridiction. Le Parlement,
par ordre de Louis XIV, condamna le bref en question, qu'il qualifia
de simple libelle.
L'affaire des quatre
articles
Le conflit entre Versailles et
Rome se durcissait. Ce qui provoqua la réapparition du
gallicanisme ecclésiastique, qui, depuis la douloureuse
partition du Saint-Siège entre Rome et Avignon, tendait
à affirmer la supériorité du concile sur
le pape, en augmentant le pouvoir des évêques. Nombre
d'esprits eu Europe, tant dans les pouvoirs civils que dans le
clergé lui-même, restaient attachés à
ce concept de la prééminence du concile général.
La faute en fut bien, nous nous en souvenons, au clergé
français et à sa Pragmatique Sanction de Bourges
de 1438, source du gallicanisme. (chap.14 § 8).
Une assemblée de ce même clergé de France,
qui se voulait conciliatrice, se tint à Paris en 1681-82.
Elle tenta d'abord d'obtenir du roi que les titulaires qu'il nommait
aux bénéfices demandassent préalablement
l'institution canonique à l'autorité ecclésiastique
du lieu. Louis XIV voulu bien accepter. Mais, malgré ce
geste, Innocent XI refusa l'extension du droit de régale
aux diocèses jusque là exemptés, c'est à
dire ceux du Midi de la France.
Le roi voulut vaincre la résistance du pape. L'assemblée
du clergé qui, il faut bien l'avouer, pour des raisons
sécuritaires ou intéressées ou les deux,
était presque tout entière dévouée
au souverain, se prêta volontiers à une démarche
destinée à favoriser les vues de Louis XIV. L'évêque
de Tournai proposa d'abord un appel à concile. Ensuite
Bossuet, qui avait prononcé à l'ouverture de l'assemblée
un magnifique discours sur l'Unité de l'Église,
s'il parvint à faire écarter les projets les plus
dangereux parce qu'élaborés dans la passion, formula
tout de même des propositions assez "conciliaires",
réunies en quatre
articles (1682), et selon
lesquelles (voir texte complet en annexe) :
1° les papes n'avaient aucune autorité sur les princes
dans les affaires temporelles,
2° le pouvoir apostolique était limité par les
décrets de Constance (chap.14 § 8) posant la
supériorité des conciles généraux
sur le pape,
3° le pouvoir pontifical devait respecter les canons, coutumes
et maximes de l'Église Gallicane,
4° le pape avait voix prépondérante dans les
décisions dogmatiques, mais son jugement ne devenait irréformable
que par le consentement de l'Église universelle.
Louis XIV s'empressa de faire voter les quatre articles, qui
devinrent la formule même du Gallicanisme, et l'enseignement de ces maximes fut rendu obligatoire
par le roi dans toutes les facultés de théologie.
Tous les docteurs se virent imposer leur acceptation. Et les députés
du second ordre qui avaient voté la déclaration
furent nommés aussitôt par le roi à des évêchés.
Innocent XI déclara immédiatement nuls, d'une part
les quatre articles, d'autre part les nominations royales.
Mais bientôt la querelle entre les deux pouvoirs s'envenima
encore par l'affaire dite des "franchises" : Innocent
XI supprima le droit d'asile que possédaient à Rome
les palais des ambassadeurs. Bien entendu Louis XIV n'accepta
pas cette décision, ce qui amena le marquis de Lavardin (1687),
ambassadeur extraordinaire envoyé à Rome pour régler
le différent, à braver le pontife les armes
à la main : le pape ayant refusé de lui donner audience,
il pénétra en force dans la basilique Saint-Pierre.
Il y gagna son excommunication et, plus grave pour nos compatriotes
en poste, l'interdit jeté sur leur église Saint-Louis
des Français. La riposte royale fut foudroyante : il lança
les troupes françaises occuper le comtat Venaissin, et
fit appel au concile.
Il faudra toute la diplomatie du pape suivant, Alexandre VIII,
pour que le roi rende au Saint-Siège la province confisquée,
et celle du suivant, Innocent XII, pour qu'il retire son édit
(1693). Mais pas sans contrepartie : le pape dut accorder aux
évêques contestés leur investiture. Moyennant
une lettre manuscrite d'excuses de la part de chacun d'eux, il
est vrai.
4 LE FEBRONIANISME EN ALLEMAGNE
Depuis l'écartèlement
de l'Église entre Rome et Avignon, L'Allemagne était
restée très sensible au problème du pouvoir
épiscopal, ravivé lors de la naissance de la Réforme
luthérienne sur son territoire.
Fébronius
En 1763, parut à Trêves
un livre qui fit l'effet d'une bombe : De l'état présent
de l'Église et de la puissance légitime du pontife
romain. L'ambiguïté du titre laissait prévoir
le pire. Son auteur, inconnu, et qui signait Justinus Fébronius,
soutenait des opinions plus contraires encore à l'autorité
du Saint-Siège que la déclaration des Quatre-Articles
en 1682. Ainsi :
il voulait bien reconnaître le pape comme chef de l'Église,
et comme juge des questions de foi et de morale, mais uniquement
sous l'autorité du concile général;
il exhortait le pape à renoncer au droit de confirmer et
de déposer les évêques, droit qui, selon
lui, reposait sur les
fausses décrétales,
(ce recueil de lettres apocryphes
attribuées aux premiers papes, parues au IX° siècle
et réputées non authentiques dès le XVI°
tant par les catholiques que par les protestants);
si le pape ne voulait renoncer de son plein gré à
cette prétention, comme aux autres droits que le Saint-Siège
avait usurpés, (souvent par violence, soulignait l'auteur),
les évêques et les princes chrétiens devaient
l'y contraindre, même en lui refusant l'obéissance.
Clément XIII condamna le livre en 1764, mais il ne
put en arrêter la propagation; les éditions se multiplièrent,
des traductions en furent faites en toutes les langues, apologies
et réfutations parurent de tous côtés. Un
grand nombre d'évêques allemands approuvèrent
les doctrines du sieur Fébronius, dont on mit longtemps
avant de découvrir celui qui se cachait sous ce pseudonyme
: Jean-Nicolas von Hontheim
(1701-90), un ancien, comme Jansénius,
de l'université de Louvain, vicaire général
et évêque auxiliaire du prince électeur de
Trêves, animé du souci de réunir tous les
catholiques allemands de sensibilité janséniste.
Successivement Clément XIII, Clément XIV et Pie
VI tentèrent d'obtenir la rétractation de Hontheim
alias Fébronius, qui continua de professer ses théories
gallicanes. Il lui fallut quatorze ans pour reconnaître
le caractère agressif de son ouvrage et faire acte de soumission
à Pie VI en 1778, restant cependant attaché au fondement
de sa pensée. Il mourra tout de même en paix avec
l'Église, en 1790.
5 LE JOSEPHISME EN AUTRICHE
À la même époque,
la souveraine autrichienne entreprit une réforme générale
dans l'administration de ses états. Elle se trouva ainsi
conduite à s'occuper des affaires ecclésiastiques,
imitée en cela par son fils.
L'impératrice
Marie-Thérèse (1740-80),
crut bon en 1764 d'interdire la multiplication des couvents dans
son royaume, ainsi que la profession religieuse avant l'âge
de vingt-cinq ans. Elle prit d'autres mesures : la gestion des
biens ecclésiastiques fut soumise à son contrôle;
le clergé dut payer impôt; le découpage géographique
en diocèses fut modifié; les nombre des fêtes
religieuses, réduit; la publication des actes en provenance
de Rome, soumises à son autorisation. Ainsi prétendait-elle
arrêter les empiétement du clergé.
C'était beaucoup, et le pape, à qui elle eut le
front de demander son autorisation, la refusa. Il ne s'ensuivit
pourtant aucune lutte entre Vienne et Rome.
Il n'en fut pas de même, après sa mort, avec son
fils Joseph II (1780-90). Esprit agité, volontaire, d'une activité
désordonnée, sans méthode ni fermeté,
ce qui avait d'ailleurs amené sa mère à "l'associer"
au pouvoir sans lui accorder une influence quelconque en matière
politique, Joseph voulut soumettre les différents peuples
de ses états à des lois et une administration uniformes,
sans souci des différences de culture, de langue ni de
traditions. Il causa ainsi, dès le début, un profond
désordre dans son empire.
Se laissant entraîner par son conseiller, le prince Kaunitz,
il entendit aussi réformer l'Église et la subordonner
à l'État. Il prit en 1781, sans tenir le moindre
compte de l'autorité du pape Pie VI, les mesures les plus
graves : il décida de soumettre à l'approbation
impériale les bulles du pape aussi bien que les ordonnances
des évêques, légiféra sur le mariage
et sur l'administration du sacrement de pénitence, rétablit
le divorce et les sectes dissidentes, supprima six cents couvents
d'un trait de plume, ainsi que les ordres qui ne faisaient pas
oeuvre d'enseignement, d'assistance ou de prédication,
et bouleversa l'organisation des séminaires dont les professeurs
furent choisis parmi les docteurs dévoués aux idées
de l'empereur.
Bien entendu il prétendit
également au droit de nommer les évêques et
exigea d'eux le serment de fidélité. Aucun détail
ne fut négligé : Joseph régla ce qui touchait
aux confréries, aux processions, aux pèlerinages,
à la liturgie elle-même, avec une minutie qui le
fit surnommer "l'empereur sacristain".
Ce n'est pas pour autant qu'il plut au clergé. Aussi les
archevêques de Vienne, de Gran et de Trêves s'élevèrent-ils
contre l'immixtion de l'empereur dans des matières qui
n'étaient pas de sa compétence, et bien que certaines
de ces mesures fussent bonnes en elles-mêmes. Pie VI, alerté,
se rendit lui-même à Vienne en 1782, pour tenter
de freiner le zèle intempestif de l'empereur. Joseph se
montra intraitable. Alors l'on vit les catholiques des provinces
belges, précédés de leurs évêques
et notamment du cardinal archevêque de Malines, hausser
fort le ton puis finir par se révolter.
Les articles d'Ems
L'empereur sacristain ne
céda pas, fort de savoir que ses idées et celles
de Fébronius avaient trouvé appui en la personne
des trois électeurs ecclésiastiques qui, depuis
la bulle d'Or de 1356 (chap.14 § 5), participaient
à l'élection impériale. Il s'agissait des
archevêques de Cologne, de Mayence et de Trêves.
Les événements semblèrent lui donner raison
lorsque l'un des quatre autres électeurs laïques,
le prince de Bavière, en priant le pape d'instituer une
nonciature apostolique à Munich, créa sans le vouloir
un incident. Le pape accéda à la demande en 1785.
Les ecclésiastiques virent dans cette "ingérence
romaine" une atteinte à leurs droits et, l'archevêque
de Salzbourg s'étant joint à eux, tous ensemble
entreprirent de rendre l'Église d'Allemagne plus indépendante
du Saint-Siège.
Les prélats réunirent à Ems (1786)
un congrès au cours duquel
les délégués rédigèrent vingt-trois
articles selon lesquels :
le pouvoir pontifical était réduit à ce
qu'il avait été durant les trois premiers siècles;
les évêques s'autorisaient à donner toutes
les dispenses en vertu de leur juridiction ordinaire;
tout recours à Rome devenait interdit;
la juridiction des nonces était supprimée, et les
exemptions des ordres religieux abolies;
les bulles et brefs des papes n'obligeraient que s'ils étaient
acceptés par les évêques.
Ce fut un échec pour les "gallicans". Malgré
le soutien de Joseph II, les électeurs échouèrent
devant l'opposition d'une majeure partie de l'épiscopat,
qui refusa son adhésion. N'ayant d'autre recours, l'archevêque
de Trêves, le premier, fit sa soumission à Pie VI,
bientôt suivi de celui de Mayence. En 1789, les trois électeurs
reconnurent au pape le droit d'envoyer des nonces à travers
le monde. Il était temps; la guerre qui commençait
avec la France mettait fin à toutes discussions.
Heureusement, peut-on dire, Joseph mourut en 1790, et son frère
Léopold II, bien qu'il ne resta sur le trône que
deux courtes années, les mit à profit, sous la pression
populaire qui bouillait toujours dans les provinces belges, pour
abolir les lois de son frère dans les Pays-Bas. Quant au
reste de l'empire, moins agité, il se contenta d'y supprimer
la réforme des séminaires. Le Joséphisme
survivra jusqu'au Concordat de 1855.
6 LE SYNODE DE PISTOIA EN ITALIE
À l'instar de son
frère Joseph II, et avant de lui succéder sur le
trône de Vienne, Léopold II (1747-92) grand duc de
Toscane, pourtant plus modéré, avait décidé
de réformer lui aussi de fond en combles l'organisation
ecclésiastique de cette partie de l'Italie.
Il trouva un auxiliaire zélé
en la personne de Scipion
Ricci (1741-1810), évêque
de Pistoia, prélat imbu de jansénisme et de gallicanisme.
Sur l'invitation du grand duc, Ricci convoqua dans sa ville épiscopale
un synode (1786), où l'évêque déclara
adhérer aux Quatre Articles rédigés
en 1682 par le clergé français. Il recommanda les
convictions de Quesnel, et préconisa l'adoption d'un certain
nombre de décrets du grand duc, imités de ceux de
son frère Joseph II, décrets touchant nombre de
points du droit canonique, et admettant notamment l'ingérence
de l'autorité civile dans certaines affaires ecclésiastiques.
L'influence janséniste et gallicaniste imprégnait
tous les actes que Ricci proposa. Lorsque le grand duc voulut
les faire approuver, il se heurta lui aussi à un mur de
refus de la part des prélats convoqués en synode.
Quatre ans plus tard, à la mort de son frère, Léopold
fut appelé au trône impérial et quitta la
Toscane. Le peuple, qui avait mémoire et rancune, chassa
Ricci de son siège et le mit en demeure de se démettre.
Après la condamnation de 85 des propositions de Pistoia
par Pie VI (1794), Ricci fut emprisonné à Florence.
Six ans plus tard, délivré par les Français,
il viendra de lui-même déposer sa rétractation
écrite, à genoux, aux pieds de Pie VII.
CONCLUSION
Protestantisme, jansénisme,
gallicanisme, l'Église est en butte à trois forces
contradictoires mais qui la blessent au plus profond d'elle-même.
Sans que l'homme ne cherche encore à se séparer
de Dieu, il réfute l'autorité de son plus haut représentant
sur la terre. Quel nouvel acte d'autorité l'individualisme,
poison à l'esprit de l'homme, venin de l'orgueil, peut-il
accomplir après le rejet du serviteur, sinon celui du Maître
? L'offensive contre la Foi va aborder les rives de la raison.
Il s'agit du texte de la "Déclaration" rédigée
par Bossuet et soumise à l'approbation des soixante-douze
représentants du clergé, présents à
l'assemblée du 19 mars 1682, texte approuvé par
eux sous l'appellation désormais historique des "Quatre
Articles". Cette déclaration fixe la charte du gallicanisme
politique (le roi est seul maître de l'Église de
France) et religieux (le concile cuménique a supériorité
sur le pape).
" I.- Que saint Pierre et
ses successeurs vicaires de Jésus-Christ et que toute l'Église
même n'ont reçu de puissance de Dieu que sur les
choses spirituelles et qui concernent le salut, et non point sur
les choses temporelles et civiles, Jésus-Christ nous apprenant
lui-même que son royaume n'est pas de ce monde et
en un autre endroit qu'il faut rendre à César
ce qui est à César et à Dieu ce qui est à
Dieu et qu'ainsi ce précepte de l'apôtre Paul
ne peut être en rien altéré ou ébranlé
: que toute personne soit soumise aux puissances supérieures,
car il n'y a point de puissance qui ne vienne de Dieu et c'est
Lui qui ordonne celles qui sont sur la terre. Celui donc qui s'oppose
aux puissances résiste à l'ordre de Dieu. Nous
déclarons, en conséquence, que les rois et souverains
ne sont soumis à aucune puissance ecclésiastique
par l'ordre de Dieu dans les choses temporelles : qu'ils ne peuvent
être déposés directement ni indirectement
par l'autorité des chefs de l'Église; que leurs
sujets ne peuvent être dispensés de la soumission
et de l'obéissance qu'ils leur doivent, ou absous du serment
de fidélité;- et que cette doctrine nécessaire
pour la tranquillité publique et non moins avantageuse
à l'Église qu'à l'État, doit être
invariablement suivie comme conforme à la parole de Dieu,
à la tradition des saints Pères et aux exemples
des saints.
" II.- Que la plénitude de puissance que le Saint-Siège
apostolique et les successeurs de saint Pierre, vicaire de Jésus-Christ,
ont sur les choses spirituelles, est telle que néanmoins
les décrets du saint concile cuménique de Constance,
contenus dans les sessions IV° et V°, approuvés
par le Saint-Siège apostolique, confirmés par la
pratique de toute l'Église et des pontifes romains et observés
religieusement dans tous les temps par l'Église gallicane,
demeurent dans leur force et vertu et que l'Église de France
n'approuve pas l'opinion de ceux qui donnent atteinte à
ces décrets ou qui les affaiblissent en disant que leur
autorité n'est pas bien établie, qu'ils ne regardent
que le temps du schisme.
" III.- Qu'ainsi il faut régler l'usage de la puissance
apostolique en suivant les canons faits par l'esprit de Dieu et
consacrés par le respect général de tout
le monde; que les règles, les murs et les constitutions
reçues dans le royaume et dans l'Église gallicane
doivent avoir leur force et vertu et que les usages de nos pères
doivent demeurer inébranlables, qu'il est même de
la grandeur du Saint-Siège apostolique que les lois et
les coutumes établies du consentement de ce siège
respectable et des Églises subsistent invariablement.
" IV.- Que, quoique le pape ait la part principale dans les
questions de foi et que ses décrets regardent toutes les
Églises et chaque Église en particulier, son jugement
n'est pourtant pas irréformable, à moins que le
consentement de l'Église n'intervienne."
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