Maranatha ! : Cinquième partie

__________________________

Chapitre 22 - L'Eglise sous la Révolution
par René Seignette de l'Association canonique saint Charles Borromée

Retour à la page de présentation Maranatha !                        Retour à la page d'accueil

__________________________

Jamais l'Église de France n'a été soumise à des épreuves semblables à celles qu'elle vécut entre l'automne 1789 et le Concordat de 1801.
Certes le clergé réclamait des réformes, mais tandis que des lois de plus en plus antireligieuses étaient promulguées, et que les événements prenaient une tournure dramatique, les prêtres, d'abord confiants, devinrent inquiets et virent fondre sur eux la persécution.
Dans un premier temps, sous l'Assemblée Constituante, l'Église fut dépouillée de ses biens temporels, par "nationalisation", puis de ses droits, par la Constitution civile du clergé.
Dans un second temps, en majeure partie rebelle à cette Constitution civile proprement schismatique l'Église se vit soumise à une persécution organisée dans la personne de ses ministres et de ses fidèles : aux massacres de septembre 1792, sous l'Assemblée Législative, succédera le régime de la Terreur sous la Convention.
À l'étranger, la barbarie de ces régimes avait provoqué la stupeur, la crainte puis la coalition des nations de l'Europe contre la France. Le péril extérieur s'ajouta à la misère du peuple français.
Enfin sous le Directoire, la Révolution n'étant pas parvenue à détruire l'Église s'efforça de lui substituer deux nouveaux cultes : le "décadaire", puis le "théophilanthropique".
Malgré ces assauts, qui saccageront les lieux de culte et blesseront les âmes, l'Église restera attachée à sa foi et à son chef suprême, le pape. Mais Pie VI lui-même va être victime de ces sinistres événements, qui porteront le feu jusqu'à Rome.

1 LE PRINTEMPS 1789

Le clergé de cette fin du XVIII° siècle, notamment séculier, avait l'audience et le respect des gens de toutes conditions. L'ascendant d'un curé sur ses paroissiens trouvait une assise dans ses qualités spirituelles et morales, mais aussi sa sérieuse culture. Pourtant, en cette période de toutes les interrogations, lui aussi répondit à la question du roi : que demande mon peuple ? Sa position de directeur des consciences ne le mettait à l'abri ni de la précarité ni de l'injustice.
"J'ai besoin d'honnêtes gens qui aient le courage de m'avertir de mon devoir"
avait dit Louis XVI. Malgré son éclat culturel, ses succès en Amérique, la France était pauvre, les idées nouvelles fermentaient, contrastes et antagonismes s'accusaient entre les classes sociales.
Dans un royaume soumis à la crise économique, le roi ne sut pas résister à l'influence de ceux qui bénéficiaient des nombreux abus : la cour et les privilégiés. Un mouvement de révolte, amorcé par les députés du tiers état, s'organisa avec l'aide des bourgeois et du peuple de Paris. Il fut bientôt suivi par les paysans de province. La suite est dans les livres d'Histoire.
Les villageois de France sortaient de leur traditionnelle réserve, malgré l'appel à la constance de leurs bergers spirituels. Qui étaient ces curés et vicaires de paroisse ? Plus instruit et plus vertueux que celui de Louis XIII, le clergé de Louis XVI avait été formé dans les séminaires sulpiciens, lazaristes ou eudistes, où il avait reçu un solide bagage philosophique et théologique, une formation liturgique et spirituelle sans faille.
Le prêtre était étroitement intégré à la vie de son village. Ses occupations étaient loin d'être uniquement spirituelles : ainsi, depuis les ordonnances royales de François 1er et d'Henri III il tenait les registres des baptêmes, des mariages et des sépultures. Il servait souvent de relais d'information entre l'autorité et la population, commentant à l'issue de la messe les édits royaux, ordonnances et arrêtés touchant à la vie des habitants du village. Se dévouant à ses tâches de bienfaisance, d'assistance, d'éducation, il portait secours aux miséreux, visitait les malades, assurait l'instruction religieuse.
Pour subvenir à ses besoins et aux charges qui lui incombaient, le curé de campagne disposait de la
dîme en nature, de la portion congrue, pension que le "bénéficiaire" d'une paroisse versait au curé et fixée par édit royal à 750 livres par an en 1786, du casuel pour l'administration des sacrements et parfois d'un petit cadeau de bienfaiteurs. Mais si de nombreux curés jouissaient d'une honnête aisance, il existait de nombreuses inégalités. Les Cahiers de doléances du clergé montrent suffisamment que beaucoup d'entre eux manquaient du plus strict nécessaire.
Lors de la préparation des
États généraux de mai 1789, le roi se montra sensible tant au fardeau de responsabilités pesant sur les épaules des prêtres de paroisse, qu'à leurs besoins et à ceux de leurs fidèles. Proches les uns des autres, prêtres et paroissiens allaient pouvoir en faire état dans les cahiers de doléances.
Les
"Cahiers de paroisse" furent rédigés par les habitants du village, souvent avec l'aide de leur curé. Les doléances étaient diverses, traitant aussi bien de l'amélioration du sort de ce dernier que du calcul de la dîme ou de l'entretien de l'église. Simultanément, dans les "Cahiers du clergé", les ecclésiastiques firent part de leurs "remontrances, plaintes et doléances". Par ces cahiers, de nombreuses réformes étaient demandées, dont la liste devait être présentée pour examen lors des États généraux de Versailles. À cet effet des députés devaient être élus pour représenter le clergé, la noblesse et le tiers-État lors de la réunion des États généraux. Ces élections eurent lieu au même moment que la rédaction des cahiers, soit au printemps 1789.

2 LA CONFISCATION DES BIENS DE L'ÉGLISE

Liés aux votes majoritaires, les députés du clergé furent entraînés, de bon ou mauvais gré, dans l'abolition des privilèges, la déclaration des droits de l'homme et la confiscation de leurs propres biens. La nation leur attribuera un budget, ce qui en fera des fonctionnaires asservis aux humeurs de l'État.
C'est avant tout l'état déplorable des finances qui obligea Louis XVI à convoquer les États généraux. Ils s'ouvrirent le lundi 4 mai 1789 par une cérémonie en l'Église Saint-Louis de Versailles. Le 17 juin, les députés du Clergé rejoignirent ceux du Tiers-État pour former l'Assemblée nationale, qui se donna le nom d'Assemblée constituante. Rien d'important n'advient jusqu'au 4 août.
Mais, dans la
nuit du quatre août 1789 fut votée l'abolition des privilèges. Par conséquent celle des dîmes, que certains députés du clergé reconnaissaient parfois abusives, mais dont ils affirmaient la nécessité pour répondre à bien des actions de bienfaisance. Vaine défense, malgré que le clergé s'offrit à combler le déficit des finances publiques au moyen d'un emprunt sur ses biens.
Trois semaines plus tard, le
26 août, la Déclaration des Droits de l'Homme stipula que "nul ne doit être inquiété pour ses opinions, mêmes religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l'ordre public établi par la loi".
La Déclaration des droits de l'homme proclamait donc la liberté des cultes. Malgré cette proclamation, l'Assemblée s'immisça peu à peu dans les affaires ecclésiastiques, tandis que de nouvelles lois tombaient, de plus en plus restrictives quant aux libertés. Après la suppression des vux dans les monastères puis, en octobre, l'installation des Jacobins au couvent dominicain de la rue Saint-Honoré et le retour de force du roi de Versailles à Paris, l'Assemblée vota le
2 novembre 1789, sur demande de Talleyrand évêque d'Autun, la confiscation des biens du clergé, tant séculier que régulier. Dans les paroisses, une partie de l'année 1790 se passera à dresser l'inventaire de ces biens.
Malgré les charges dont ils étaient grevés, les
biens de l'Église de cette époque parurent à la Constituante être le seul moyen de combler le gouffre creusé par la banqueroute de l'État, et d'épauler la monnaie-papier : l'assignat. Ils furent mis d'autorité à la disposition de la nation, à charge pour celle-ci de "pourvoir d'une manière convenable aux frais du culte, à l'entretien de ses ministres et au soulagement des pauvres". C'était bien le moins, vis à vis de ceux qu'elle dépouillait de la sorte. Cette mesure va rendre le clergé dépendant du pouvoir. La vente des biens de l'Église fut faite en assignats à des paysans, des nobles, des bourgeois, mais aussi à des négociants des villes, dont certains se conduisirent en spéculateurs.

3 LA CONSTITUTION CIVILE DU CLERGE
Seconde contrainte imposée au clergé : une constitution faisant fi, à la fois, des règles de l'Église et de l'avis des parties en cause : le pape, le roi, les ecclésiastiques et les fidèles.
La spoliation des biens du clergé, et la transformation de chacun de ses membres en fonctionnaire de l'État, ne portaient atteinte qu'aux intérêts matériels de l'Église. La Constituante voulut aller plus loin; elle se proposa de modifier de son propre chef sa constitution même, afin de réglementer ce qu'elle considérait comme un nouveau service public : celui du culte. Ainsi l'Assemblée, en contradiction avec son engagement de respecter l'Église catholique, violait immédiatement les principes de celle-ci en la réformant sans assentiment du pape, son chef suprême.
Un
"comité ecclésiastique", dont les membres furent recrutés parmi les gallicans, jansénistes et philosophes de l'Assemblée nationale, rédigea une Constitution civile du clergé. Celle-ci fut votée le 12 juillet 1790. Élaborée sans consultation des tenants du pouvoir et en violation des lois de l'Église, elle ne pouvait être approuvée ni par le pape, ni par le roi. Pas plus que par la majeure partie du clergé dont le principal souci était la fidélité à Rome.
Louis XVI l'approuvera pourtant, quarante jours plus tard (24 août), malgré une lettre de Pie VI et après de longues hésitations. Elle outrepassait en effet les souhaits qu'avaient formulés les Français dans leurs cahiers de doléances. Que contenait-elle? Ceci :
le nombre des diocèses et évêques était réduit de 135 à 83, répartis sous l'autorité de 10 archevêques ("métropolitains")
les canonicats, chapelles, chapitres réguliers et séculiers, abbayes et prieurés étaient supprimés,
les prêtres, fonctionnaires, recevraient un traitement de l'État, en une dotation annuelle de 133 000 francs dite "budget du culte",
le clergé serait tenu à résidence,
les paroisses étaient réparties de façon différente,
l'évêque serait élu par le corps électoral du département,
et le curé par celui du district, composé de citoyens actifs, c'est à dire payant impôt (les pauvres étant de ce fait exclus), croyants et incroyants.
Curés et évêques choisiraient leurs vicaires.
Ainsi l'Église passait sous tutelle de l'État, qui abolissait sans consulter Rome les dispositions du Concordat de François 1er en 1516. Les évêques de France se trouvaient coupés du pape. La
suppression des ordres religieux, sauf ceux ayant pour objet le soin des malades et l'enseignement, "jetait à la rue" beaucoup de religieux et religieuses. L'abus de pouvoir était flagrant.

4 LES DEUX PREMIERS SERMENTS

La Constitution civile ne suffisait pas, il fallait encore tourmenter la conscience des prêtres en exigeant d'eux un serment de fidélité. Dès lors l'Église souffrit d'une partition : on voulait l'abaisser, on réussissait mieux encore; on la divisait.
L'Assemblée, devenue Législative (1er oct 1791), fut travaillée par de violentes passions. Et parce qu'elle manquait de compétences juridiques et techniques, ses difficultés s'accrurent, la poussant dans une "fuite en avant". Courant 1791 l'anticléricalisme se déchaîna, tandis qu'en juin le roi, qui tentait de fuir, fut repris à Varennes; qu'en juillet l'empereur d'Autriche appela les souverains à se concerter contre la Révolution française; et qu'en septembre Louis XVI accepta la Constitution et jura fidélité à la nation.
Le
30 octobre 1791 tous les évêques de l'Assemblée, à l'exception de Talleyrand, évêque d'Autun et de Gobel, archevêque de Paris, demandèrent que l'on attende l'approbation du pape avant de mettre en vigueur la Constitution civile du clergé qui va ôter toute indépendance à l'Église vis à vis du pouvoir civil. Mais la réponse de Pie VI tardait; comme Louis XVI il hésitait.
Aussi, pour "prévenir ces résistances", fut-il voté le
27 novembre 1791 l'obligation, pour les prêtres fonctionnaires qui recevaient un traitement de l'État, de prêter serment de fidélité à cette Constitution. Louis XVI, encore une fois, hésita longuement avant de signer le décret. Le serment devait être formulé avant le 1er février suivant, à l'issue d'une messe dominicale, en présence des fidèles et des autorités municipales. Les réfractaires au serment seraient "prévenus de révolte contre la loi, et de mauvaises intentions contre la patrie".
Quel cas de conscience pour les prêtres, qui devaient se rendre infidèles à l'Église pour pouvoir continuer à la servir, cas d'autant plus douloureux que le pape se taisait Tous les évêques sauf quatre refusèrent de prêter le serment. On estime la proportion des prêtres "jureurs", avant les rétractations, à une moitié du bas-clergé, soit trente mille prêtres. Le texte du serment était le suivant :
"Je jure de veiller avec soin sur les fidèles de ma paroisse, d'être fidèle à la nation, à la loi et au roi, et de maintenir de tout mon pouvoir la Constitution décrétée par l'Assemblée Nationale et acceptée par le roi".
Le schisme était dès lors accompli, la Constituante venait de scinder la France religieuse : d'un côté le camp des prêtres se soumettant au serment, et nommés assermentés, jureurs ou constitutionnels, et qui constitueront jusqu'en février 1795 la seule église reconnue; de l'autre le camp des opposés au serment, les insermentés ou réfractaires.
Par cette violation de la liberté de conscience, qu'elle avait pourtant prétendu instituer dans sa Déclaration des droits de l'homme, l'Assemblée ne s'était pas seulement mise une nouvelle fois en contradiction avec ses principes; elle avait commis une lourde faute dont les conséquences seront la guerre de Vendée (fév.93) et les persécutions religieuses.
Le
pape répondit enfin, dans un premier bref du 10 mars 92, que la Constitution, contraire au droit et à l'usage de l'Église, avait pour but et effet la destruction de la religion catholique. Un mois plus tard, un second bref de sa main demandait aux prêtres assermentés de se rétracter. Lorsque les réponses du pape furent connues, les rétractations se firent nombreuses.
Là où le curé était réfractaire, la cure fut déclarée vacante. Un nouveau titulaire fut élu par l'Assemblée du district et confirmé par l'évêque constitutionnel. Il dut venir en chaire renouveler son serment de fidélité, mais la plupart du temps resta considéré par le village comme un intrus. Quant au réfractaire, déchu de toutes fonctions religieuses et publiques, il dut quitter sa paroisse. Certains se réfugièrent chez des amis ou dans leur famille, d'autres se cachèrent, quelques rares parvinrent, grâce à des complicités, à rester près de leurs ouailles.
En avril 1792 la guerre, déclarée à la Bohème et la Hongrie sans réflexion, accrut les problèmes, et mena à la chute de la monarchie : juillet, "la patrie est en danger", menace d'invasion du territoire; août, commune insurrectionnelle à Paris, les Tuileries sont attaquées, le roi est suspendu et remplacé par un Conseil exécutif provisoire. Louis XVI et la famille royale sont prisonniers au Temple. Saisie et mise en vente des biens des émigrés. Enfin, le 20 septembre, c'est la victoire de Valmy, la France est sauvée de l'invasion
Mais durant ce même temps, en avril 92 vint l'interdiction de porter des vêtements ecclésiastique hors les lieux de culte; en mai la soumission à déportation de tout ecclésiastique dénoncé comme "fauteur de troubles" par vingt citoyens, décret auquel le roi opposera son veto; en juillet les palais épiscopaux furent mis en vente. L'étau se resserrait : en août, une rafle fut opérée contre les prêtres jugés "mauvais citoyens". De nouvelles lois anticléricales virent le jour et un
nouveau serment fut exigé du clergé : "Je jure d'être fidèle à la nation et de maintenir la liberté et l'égalité ou de mourir en les défendant". Ce serment était également exigé du clergé régulier encore existant dans les hôpitaux et écoles. Enfin, en septembre, l'état-civil fut retiré aux curés, et le divorce institué.

5 LES MASSACRES DANS LES PRISONS
Trois ans suffirent pour passer des mesures de rétorsion administrative à l'effusion du sang. Fallait-il que le peuple soit au terme de l'exaspération et aveuglé par sa haine pour se tromper ainsi de cible...
L'Assemblée législative termina sa carrière dans un bain de sang : celui des massacres de septembre 92, qu'elle n'avait peut-être pas souhaités mais qu'elle ne sut empêcher. À ce moment les ennemis avaient pénétré sur le sol national et menaçaient Paris; les révolutionnaires de la Commune perdirent alors tout sang froid, jetant en prison tous ceux qu'ils considéraient suspects d'hostilité à la Révolution, c'est à dire les royalistes et les prêtres réfractaires. Puis des bandes d'égorgeurs envahirent ces prisons : l'Abbaye, les Carmes, la Force, le Châtelet, la Conciergerie, Bicêtre, la Salpétrière. Durant quatre jours et quatre nuits, du 2 au 6 septembre 92 ces fanatiques égorgèrent plus de mille deux cents personnes dont le seul crime avait été de demeurer fidèles à leur foi. Parmi elles, plus de deux cents prêtres et religieux, ainsi que trois évêques. Cent quatre-vingt onze de ces martyrs seront béatifiés le 17 octobre 1926 par Pie XI.
Dès le 2,
Danton avait adressé une circulaire aux départements, les avisant de la mise à mort et engageant " la nation entière à adopter ce moyen de salut public ". Ces suggestions ne seront heureusement pas suivies. À Versailles, pourtant, les 9 et 10 septembre, cinquante prisonniers en transit seront massacrés au carrefour des Quatre-Bornes et d'autres dans les prisons. Dans toute la France, des émeutiers maltraitèrent, voire assassinèrent des curés et des vicaires, tant dans les prisons qu'à l'extérieur. Plusieurs parvinrent à se cacher chez des fidèles dévoués, continuant en secret à administrer les sacrements. Tous ceux qui étaient découverts étaient immédiatement condamnés et exécutés.

6 LA "DECHRISTIANISATION" S'ORGANISE

La Convention, s'était unie pour abolir la royauté; elle y parvint de la façon la plus radicale qui soit. Ainsi, selon la parole du Christ, se condamnait-elle à périr par le glaive. Déjà elle se déchirait elle-même de querelles entre Girondins et Montagnards.
La Convention, ayant détrôné l'Assemblée, se réunit le 21 septembre 92. Après avoir aboli la royauté et proclamé la République, elle mit en décembre le roi en accusation. Le procès dura quarante jours. Condamné à mort pour conspiration contre la liberté et la nation, ainsi que pour attentat contre la sûreté de l'État, le malheureux Louis XVI monta sur l'échafaud. Courageux et résigné il mourut en chrétien; sa suprême consolation fut que c'était le jour du Seigneur, dimanche 21 janvier 1793.
Dès lors nombreux furent les prêtres qui, redoutant la mort ou la déportation, préférèrent émigrer. Cela était encore possible : le décret d'août 92 leur avait donné quinze jours pour quitter le territoire. Munis d'un passeport ils s'enfuient par tous moyens. Plusieurs pays les accueillirent : l'Angleterre en premier lieu, quoique anglicane, en recueillit dix mille. Malgré "cette effroyable multitude de prêtres papistes sur le sol britannique" le Parlement déclara dépense nationale tout secours à ces réfugiés. De là, beaucoup repartiront vers l'Europe du Nord.
Simultanément la "déchristianisation" se poursuivait : après avoir, nous l'avons dit, institué le divorce et retiré aux curés la tenue de l'état-civil, ôtant ainsi aux baptêmes, mariages et sépultures toute valeur légale au profit des naissances, unions civiles et décès enregistrés par l'officier municipal, voici qu'au début de 1793 Girondins et Hébertistes laïcisèrent les fêtes,
interdirent toute manifestation extérieure de culte, condamnèrent enfin les prêtres sujets à déportation et encore présents sur le sol. Leur convoi n'ayant pu appareiller de Rochefort pour la Guyane, menacé d'arraisonnement par la flotte anglaise, la plupart de ces prêtres finiront leurs jours au large sur des pontons, face à la pointe sud de l'île d'Aix, entassés à huit cent quatre-vingt, victimes du typhus ou de mauvais traitements. Leurs corps reposent encore dans l'île d'Aix et l'île Madame.

7 LA COALITION EUROPEENNE (MARS 93)

La Convention s'était lancée, fin 1792, dans une guerre de conquêtes qui fit se dresser contre la France les nations européennes dont la menace atteignit son maximum après l'exécution du roi. Car cet acte eut une double conséquence : hors des frontières, les puissances se levèrent en une vaste coalition contre la Révolution française; à l'intérieur du pays, royalistes et catholiques, horrifiés, provoquèrent des insurrections.
Pendant que la Convention mettait en place son sinistre Tribunal révolutionnaire, de mars à sept 1793, la situation de la France s'aggravait. Une première coalition dressait contre la Révolution la quasi totalité de l'Europe : Angleterre, Hollande, Autriche, Russie, Sardaigne, Espagne, Naples, Prusse, Portugal, Bade, les deux Hesses, Toscane et Hanovre En août les Anglais prirent Toulon, qu'ils reperdirent en décembre. En mars également le peuple se soulevait de tous côtés, particulièrement celui de Vendée et d'une partie de la Bretagne, contre les prêtres assermentés et le nouveau régime. Ce que nous verrons plus loin. Menacée par ce double péril, l'Assemblée traita les émigrés et les catholiques en ennemis : elle ordonna leur déportation sur une simple demande formulée par vingt citoyens. À titre de diversion, elle crut bon de distraire l'esprit du peuple en lui offrant au Champs de Mars, en juin, la fête de l'Être suprême, une caricature de Dieu

8 SOUS LA TERREUR

Les Girondins, "modérés", perdirent le contrôle de la Convention. Les Montagnards, par une politique de salut public et de dictature voulurent mater les dangers internes et externes. Mais la Montagne éclata elle-même après ses excès, au début 94 : Robespierre gouverna alors trois mois au moyen de la Grande Terreur, avant de tomber devant la coalition du 9 thermidor.
Pour faire face sur les deux fronts : coalition extérieure et insurrections intérieures, la Convention prit plusieurs mesures : d'abord elle concentra ses pouvoirs entre les mains d'un comité composé de douze membres, nommé Comité de Salut public (avril 93). Dirigé d'abord par Danton, puis par Robespierre (avr. à juil. 94), le comité inaugura une ère de tyrannie dont le but était de terroriser les adversaires de la Révolution, afin de leur ôter toute velléité de résistance et de les pousser, par la crainte, à prendre les armes contre l'étranger menaçant. Ce régime implacable dura quatorze mois, de mai 93 à juillet 94.
Ensuite, en
septembre 1793, elle créa l'armée révolutionnaire de Paris en levant un corps de 300 000 hommes, instrument de la répression. Et la Terreur s'abattit sur le pays pour une longue nuit de dix mois. Dès le 17, une loi fut votée, qui définissait les suspects et les mesures répressives à prendre contre eux: un "déportable" pouvait être mis à mort sur la simple dénonciation de deux témoins.
De cette période d'horreurs, l'Église fut une victime particulièrement désignée, car tout prêtre, jureur ou réfractaire, fut considéré en état de suspicion légale. La Convention s'attaqua d'abord aux prêtres réfractaires en les déportant ou les faisant mourir sur l'échafaud. Ensuite elle s'occupa du sort des fidèles de toutes conditions, au motif qu'ils s'étaient rendus suspects de n'avoir rien fait de positif pour la défense de la liberté, motif suffisant pour les conduire par charretées à la guillotine. Quant aux prêtres "jureurs" ils devaient, pour ne pas se voir inquiétés, être en possession permanente d'un
certificat de civisme décerné par leur maire. À défaut, le versement de leur pension était suspendu, et ils devenaient suspects.
Dix mois durant, réfractaires et jureurs vont subir la même persécution : menaces pour extorquer leur abdication, dénonciations, perquisitions, arrestations, accusations de
"fanatisme", trop souvent exécution. Or en 93, vouloir maintenir la Tradition de l'Église c'était aussitôt s'offrir à l'accusation de fanatisme. À travers les prêtres, qu'ils soient jureurs ou réfractaires, c'était bien l'Église qui se trouvait visée, dans une politique de déchristianisation parfois violente, parfois sournoise.

9 L'ANTICLERICALISME (DEPRETRISATION)

Tout signe extérieur de l'Église dut disparaître, les hommes, les lieux, les objets, pour laisser place nette à la Déesse Raison qui, sous les traits d'une femme sacrilège, profana l'autel de Notre-Dame de Paris.
La déchristianisation était donc systématique. Elle organisa la "déprêtrisation" : après la création du calendrier républicain et le remplacement du dimanche par le décadi, les ecclésiastiques furent poussés à devenir de simples citoyens, et à se marier pour accomplir ainsi un "acte de pur civisme". Acte récompensé d'ailleurs par un secours annuel de l'ordre de mille livres. Le 7 novembre 93, sommé d'abdiquer, l'évêque constitutionnel et député Joseph Gobel déposa sa croix pectorale, son anneau et ses lettres de prêtrise sur le bureau de la Convention. L'abbé Henri Grégoire refusa. D'autres prélats députés ayant abdiqué, le clergé s'en trouva discrédité, et la Convention en profita pour introduire le culte de la Déesse Raison ; la fête de la Raison fut célébrée sous la nef de Notre-Dame de Paris le 10 novembre 1793
Dès novembre les églises furent fermées au culte, sauf celles changées en "Temples de la Raison", ainsi que celles utilisées comme halles aux grains, ateliers, magasins de l'armée ou fabriques de salpêtre pour la poudre à canon. En
décembre 1793 un nouveau décret réduisit la liberté des cultes. Vu ce qu'il en restait, ce fut pratiquement une abolition.
Alors la déchristianisation se montra sous un jour violent, multipliant les actes de
vandalisme. Aucune paroisse ne fut épargnée; on pilla, on mit le feu au mobilier, on vendit bancs et chaises, on décapita les statues, on mutila les bas reliefs, on vola les vases sacrés et objets d'art, on défila en mascarades, affublés de vêtements sacerdotaux, des banquets et des bals se perpétrèrent dans les églises, dont les cloches étaient reparties en fonderie pour couler les canons de la République.
Entre novembre 93 et juin 94, les derniers prêtres constitutionnels
abdiquèrent pour la plupart, renonçant à leurs fonctions sacerdotales. Outre l'abdication, la remise des lettres de prêtrise était exigée nous l'avons vu. Cette abdication ne fut, pour beaucoup, qu'une formalité dictée par les circonstances, et, la Terreur passée, ces prêtres s'empressèrent de reprendre l'exercice de leur ministère.
Ses églises fermées ou saccagées, ses objets du culte confisqués, ses paroisses sans desservants, ses prêtres réduits à l'état laïc ou en fuite, la France semblait déchristianisée. Pourtant, malgré ce terrorisme spirituel, la vie religieuse ne cessa pas un instant.

10 LE CULTE CLANDESTIN ET LA RESISTANCE

Le souvenir de temps plus récents nous permet de comprendre l'attitude et les actes de ceux qui firent la clandestinité et la résistance sous la Révolution : cette même discrétion, gage de sécurité; cette même crainte qui suit les hommes comme leur ombre; ce même dénouement brutal, parfois.
Nous savons que dès le printemps 93, les prêtres réfractaires dénoncés risquaient la peine de mort. Beaucoup, pourtant, vivant cachés, ou gagnant leur vie par le travail de leurs mains, continuaient à exercer leur ministère, célébrant la messe chez quelque particulier, baptisant, unissant, confessant, absolvant les mourants. Ainsi, clandestinement, grâce à l'action de laïcs, des prêtres continuèrent à exercer. Et tout ceci au péril de leur vie. Beaucoup furent condamnés pour des motifs apparemment peu graves : "n'avoir pas remis ses lettres de prêtrise", "avoir conservé l'esprit de ses anciennes fonctions", "fanatiser les habitants de la commune" Cela suffisait pour connaître la prison. Mais si beaucoup furent libérés après le 9 thermidor, d'autres gravirent les marches de l'échafaud dès le lendemain de l'arrestation. En 1794, dénonciations, arrestations, jugements sommaires et mort furent le lot de bien d'entre eux.
Qu'ils fussent on non réfractaires, les prêtres restés en France tentèrent de résister à cette éradication de l'Église. En cela ils furent grandement aidés par les villageois, qui cachaient et nourrissaient les réfractaires, leur décernaient des certificats de civisme. Si le protecteur était un aristocrate il risquait l'échafaud. Mais les actes de résistance se traduisaient aussi par le refus de laisser enlever les cloches ou les objets du culte, par l'opposition à la destruction des emblèmes religieux ou royaux sur les monuments, ou par la dissimulation des reliques.
Quelque soit leur volonté pourtant, les villageois virent partir leurs prêtres et fermer leurs églises. Toute la vie chrétienne du village sembla disparaître durant la Terreur

11 LE "NEUF THERMIDOR"

Voici venue l'heure où celui qui prit l'épée périt par l'épée L'un après l'autre les jugeurs sont jugés. Et l'on pourrait croire close la liste des persécutions. Ce serait mal connaître les ruses de l'Adversaire.
Les événements s'enchaînèrent : mars 1794 fut le début de la "seconde Terreur"; après les Girondins, les Hébertistes furent à leur tour arrêtés et exécutés; en avril, arrestation et exécution des Cordeliers, parce qu'ils prônaient la modération, et de Danton en butte à un plus sanguinaire que lui : Robespierre, lequel institua et présida deux mois plus tard la fête de l'Être suprême, pour la ci-devant fête de la Pentecôte.
Ce fut le mois, juin, où atteignant son paroxysme, la Terreur prit le qualificatif de "Grande" au temps du féroce accusateur public
Fouquier-Tinville. La justice révolutionnaire avait été réorganisée, et durant sept semaines la guillotine ne chôma pas : à Paris, barrière du Trône, deux mille têtes roulèrent durant ce seul mois, dont celles de nombreux prêtres. Tous pour des motifs futiles, et à la suite de ragots. Quelques-uns ne durent leur salut qu'à la chute de Robespierre lui-même, et son exécution, le 9 thermidor (27 juillet). Mais, depuis un an, il n'y avait ni emprisonnement ni mise à mort pour le ci-devant curé qui avait épousé "une brave citoyenne". Bien évidemment, beaucoup de ces mariages furent "blancs", et révoqués après les événements.
La Convention thermidorienne élimina les sanglants Montagnards et affaiblit les lois terroristes, accorda des concessions aux Vendéens et aux Chouans, restaura certaines libertés, calma la guerre extérieure à outrance. Mais n'évita pas la crise économique et les émeutes de la faim. Ni les poussées royalistes.
Alors la foi fait éclater le carcan de l'Église; on voit reparaître des prêtres émigrés, des réfractaires sortir de leur cachette, des villageois forcer les portes de leur église confisquée, et partout la célébration de la messe reprendre ouvertement. Mais si les persécutions diminuent, si dès le 18 thermidor les libérations de suspects commencent, d'autres épreuves surviennent. Non seulement de nombreux prêtres restent encore sous les verrous, mais d'autres continuent d'être accusés et écroués. Pire, en septembre, deux mois après la fin officielle de la Terreur, certains sont encore exécutés sur simple dénonciation calomnieuse. C'est le moment où, une fois encore, les caisses de l'État sont vides. Et la Convention décrète que "la République ne paie plus les frais ni les salaires d'aucun culte". En
septembre 1794 intervient donc la suppression du budget des cultes.

12 SEPARATION DE L'ÉGLISE ET DE L'ÉTAT (21/2/95)

Ainsi, après thermidor, l'Église, en cette Europe de l'Ouest, avait tout perdu : ses biens par nationalisation, le traitement de ses prêtres qui venait d'être supprimé. Il lui fallait encore être définitivement rejetée par sa propre fille, dite l'aînée : La France. Et il fallait en outre qu'elle lui jure obéissance.
Le clergé, brutalement, se retrouvait sans moyens d'existence. La plupart des curés et vicaires durent exercer une activité lucrative. Si certains eurent la chance de pouvoir embrasser l'enseignement, d'autres des emplois juridiques ou des carrières libérales, beaucoup durent tâter de l'artisanat, du commerce, des emplois manuels. Certains, hélas, âgés ou mal portants, vécurent dans la plus affreuse misère. Tous espéraient que des lois allaient enfin leur permettre de reprendre leurs fonctions sacerdotales.
C'est alors que la Convention entendit mettre fin à toute relation avec l'Église au motif que, les crédits étant coupés, le culte se trouvait aboli. L'
abbé Grégoire, d'un avis opposé, tenta pourtant à la tribune de la Convention, ce qui ne manquait pas de courage, de défendre la liberté religieuse en arguant que "la liberté des cultes existe en Turquie, elle n'existe point en France". À la suite des accords de la Jaunaye (17/2/1795), qui reconnaissaient aux Vendéens le libre exercice de la religion, la Convention, quatre jours plus tard, proclamait enfin la liberté des cultes et la séparation de l'Église et de l'État. (21 février 1795)
Une liberté toute relative d'ailleurs : pas de sonneries de cloches, pas de procession, aucun habit ecclésiastique. Et pas d'églises, occupées en tant que temples de la Raison, salles des fêtes ou granges à foin. Mais rien ne put retenir les prêtres, jureurs ou réfractaires sortis de l'ombre, d'exercer leur ministère retrouvé. Ni les Français, privés de toute cérémonie religieuse sauf clandestine depuis un an, et constatant que leurs églises ne leur étaient pas rendues, de les réclamer avec de plus en plus d'insistance. En mai 95, la Convention plia, autorisant la réouverture des églises. Mais sous contrôle de l'État. Et à la condition que les ecclésiastiques prêtent un nouveau serment dit de Prairial: : "Je reconnais que l'universalité des citoyens français est le souverain et je promets soumission et obéissance aux lois de la république". Une partie des prêtres, parmi lesquels Emery, supérieur général de Saint-Sulpice, considéra ce serment comme permis et le prêta.
À la
fin de 1795 les lois étaient en si grand nombre, et si contradictoires, que la confusion atteignait au comble. Aucun député ne savait plus dire si la religion était admise, proscrite ou simplement tolérée, ni si les prêtres restaient suspects ou ignorés de la loi

13 LES RETRACTATIONS

Dans les mois qui suivirent la chute de Robespierre, de nombreux prêtres jureurs avaient rétracté leur serment de fidélité à la Constitution civile du clergé.
Ils le firent devant des comités épiscopaux chargés de recueillir les rétractations. Prononcées à huis clos, car le danger de mort n'était pas définitivement écarté, elles avaient donné lieu à pénitence. En cette fin d'année 1795, pourtant, un certain nombre de jureurs refusaient encore de se rétracter, et l'entente n'était pas toujours parfaite entre réfractaires et jureurs. Ainsi, même si le culte était à nouveau autorisé, l'Église restait divisée. Les persécutions semblaient trop proches et les dangers insuffisamment écartés pour que fût venu le temps de la réconciliation.

14 LE PREMIER DIRECTOIRE (OCT 95-SEPT 97)

Le premier Directoire, mis en place par la Constitution de l'An III, remporta des victoires militaires mais ne maîtrisa pas la stabilité intérieure; d'une part le peuple souffrait de la misère et des hostilités; d'autre part royalistes et jacobins se livraient une guerre d'usure. Et les églises ? Elles étaient vides et silencieuses, attendant le retour de l'Église romaine et craignant la venue de l'Église Gallicane.
Le directoire fut encore, durant les quatre années de son existence, une période de troubles et d'agitation. Les partis extrêmes (jacobins à gauche, royalistes à droite), cherchèrent tour à tour à s'emparer du pouvoir et à renverser le Directoire. Celui-ci, pour se défendre, recourut au "coup d'État", tantôt contre un parti, tantôt contre l'autre, jusqu'à ce que cette arme se retourne contre lui et qu'il soit renversé. L'Église dut subir les influences de cette politique de la bascule. Au temps des royalistes apparut un réveil catholique. Puis, sous le pouvoir jacobin, la persécution reprit de plus belle, se prolongeant jusqu'à la fin du régime en 1799.
En 1795, les églises rouvertes étaient vides : plus de mobilier, plus d'objets liturgiques, parfois plus d'autel. Curés et paroissiens durent faire preuve de trésors d'imagination et de courage pour reconstituer, et souvent exiger, que l'on déconfisque mobilier et objets du culte.
Mais tandis que les prêtres restés fidèles à Rome retrouvaient peu à peu l'exercice de leur ministère, l'
Abbé Grégoire tentait toujours de réorganiser l'Église constitutionnelle. Le 15 août 1795 il procéda à la célébration solennelle du culte à Notre-Dame. Sous le nom d'Église gallicane, celle de l'abbé Grégoire affichait sa double orthodoxie, catholique et républicaine. Malgré les efforts de son promoteur, elle vit fondre le nombre de ses fidèles qui, comme ses ministres d'ailleurs, se réconciliaient avec Rome.
Au printemps 97 la paix semblait revenue, le clergé n'était plus inquiété, en juin fut abrogée la loi contre les prêtres réfractaires et les émigrés. Mais la paix n'était que provisoire : les persécutions allaient reprendre en septembre, après le coup d'État du 18 fructidor.

15 LES PERSECUTIONS DU SECOND DIRECTOIRE

Le quatre septembre 1797 (18 fructidor An VI) ouvrait une nouvelle période de querelles politiques et religieuses, comme de guerres de conquêtes. Le pays se lassera et, en novembre 99 Bonaparte, par un autre coup d'État (18 brumaire), abattra le Directoire sans difficulté. Mais d'ici là, l'Église devra encore beaucoup souffrir, pour sa plus grande gloire.
Au printemps de 1797 la conspiration des royalistes et des modérés, appuyée par l'Angleterre, avait été couronnée de succès aux élections d'avril et, dès juillet, permit l'abrogation des mesures contre les émigrés et les prêtres réfractaires. Mais cette liberté retrouvée ne dura guère; le coup d'État du 4 septembre (18 fructidor), dirigé contre ces mêmes royalistes, institua de nouveau une politique anticléricale qui durera jusqu'au Concordat de 1801.
Les mesures qui venaient d'être abrogées furent rétablies, et les décrets de 1792 et 93 remis en vigueur : comme au plus mauvais temps de la Terreur, la célébration dominicale fut interdite; les ecclésiastiques ayant refusé les serments (à la "Constitution civile", à la "liberté-égalité" ou à la "soumission aux lois de la République"), les émigrés revenus, les suspects de "royalisme" et même les jureurs "trop respectueux de leur sacerdoce", risquaient la peine de mort ou la déportation en Guyane. Nous verrons plus loin quelles furent les condition d'existence de ces déportés. Et les arrestations, les expulsions reprirent, frappant tant l'Église dite constitutionnelle que l'Église romaine. Et un nouveau serment, le quatrième, fut exigé de tout prêtre, le
serment dit "de haine" : "Je fais serment de haine à la royauté et à l'anarchie, d'attachement et de fidélité à la République et à la constitution de l'an III". Un tel serment, opposé au commandement de charité, heurta les consciences; beaucoup y souscrivirent pourtant, afin de rester auprès de leurs ouailles. Enfin les prêtres furent "fichés" : pour surveiller leur conduite et leur "civisme", une enquête fut ordonnée, conduite par les commissaires du Directoire. Les enquêteurs durent faire état, pour chaque prêtre, des serments prêtés, du métier qu'il pratiquait, de son comportement et de ses opinions.

16 LE CULTE DECADAIRE ET LA THEOPHILANTHROPIE

Remplaçant le culte de la Raison et celui de l'Être Suprême, deux religions furent instaurées pour se substituer au christianisme : le culte décadaire et la théophilanthropie.
Le
culte décadaire, imposé en août 1798, suivit le calendrier républicain en usage depuis octobre 93, lequel prévoyait un jour chômé par décade, le décadi, que l'on dédia aux célébrations du culte : les églises furent donc ouvertes pour les offices patriotiques et laïques, les mariages (civils) et la lecture des lois. C'était le culte réservé au peuple.
Simultanément fut instituée la
Théophilanthropie, religion plus intellectuelle, dont le dogme se ramenait à deux principes : l'existence de Dieu et l'immortalité de l'âme; et dont la morale se résumait à la solidarité et la tolérance. Elle fut célébrée pour la première fois à Paris le 15 janvier 1797. Le Directoire encourageant son développement, elle se répandit dans l'ensemble du pays.
Ainsi, par ces nouvelles "religions", par la célébration des différents cultes dans un même lieu, par la fermeture de l'église le dimanche, le second Directoire reprenait l'assidu travail de déchristianisation.

17 LES DEPORTATIONS

Ces dix années d'épreuves, qui ne se termineront réellement qu'avec le Concordat de 1801, furent écrites jusqu'au bout avec des lettres de larme et de sang.
En cette année 1798, juillet avait vu se lever une seconde coalition contre la France : Angleterre Russie, Autriche, Naples, Turquie; en août Nelson détruisit la flotte française à Aboukir, en septembre et octobre la France perdit son empire colonial, saisi par les Anglais ou coupé de la métropole. À l'intérieur des frontières, une circulaire du ministre de la Police du 7 janvier 98 rappelait les mesures "de sévérité" qui venaient d'être prises contre les prêtres insoumis, prêchant le fanatisme, et recommandait la dénonciation de ces "agitateurs". Les délations affluèrent, et nombre de prêtres prirent, ou reprirent, le chemin de la prison. Les souffrances de ces détenus furent pourtant moindres que celles des condamnés transférés à l'île de Ré ou en Guyane.
Mille trois cent quatre-vingt huit ecclésiastiques furent déportés, sur dénonciation, et quelque soit leur âge. Escortés à Rochefort, de nouveau à pied sauf les malades et les vieillards transportés en charrettes, ils furent ensuite répartis entre les îles de
et d'Oléron, où ils vécurent entassés, soumis aux intempéries, à la faim, à la vermine. Les survivants y seront présents pratiquement jusqu'au Concordat, y ayant institué l'Association du Sacré-Coeur et l'adoration perpétuelle du Saint-Sacrement. Pour deux cent soixante cinq de ces déportés, ce séjour ne fut qu'une étape vers la Guyane, mesure plus rigoureuse encore que la guillotine car elle fut une mort lente. (Voir annexe)
Sur le sol national, les
persécutions, qui ne semblèrent par comparaison que tracasseries, touchèrent prêtres et fidèles durant l'année 1799 : médisances, destruction des "calvaires" de carrefours, obstruction à la célébration des offices, dispersion des rassemblements religieux. Tandis qu'à Valence le pape Pie VI, bafoué, prisonnier, malade, agonisait

18 LA GUERRE CIVILE DE VENDEE (fév.93-juil.96)

La France entière subit le joug de la Révolution, mais, dominant le tumulte des multiples insurrections régionales, la révolte de laVendée et d'une partie de la Bretagne fut massive.
Ces provinces, restées profondément attachées à la foi catholique et au clergé, furent blessées dans leurs sentiments religieux par les décrets de la Législative concernant la Constitution civile du clergé. Les troubles furent d'abord locaux, organisés par le bûcheron Jean Cottereau, dit Chouan, (d'où Chouannerie). Mais ce fut la levée de l'armée révolutionnaire (fév.93) qui déchaîna les royalistes vendéens. Ceux du Marais avaient à leur tête le lieutenant de vaisseau François de Charette, ceux du Bocage le voiturier Cathelineau, qui réussit à s'emparer de Cholet. Puis les nobles se joignirent aux paysans. Les Vendéens furent d'abord victorieux, jusqu'à la prise de Saumur, et la résistance de Nantes n'arrêta pas leurs progrès. La Convention expédia Canclaux en Vendée, mais malgré la mort de Cathelineau tué à Rennes, les Vendéens triomphaient toujours. Le comité de Salut public obtint alors l'envoi de Kléber, Marceau et l'armée de Mayence. Marceau n'arrêta les Vendéens qu'au nord de la Loire, au moment où ils allaient opérer leur jonction avec les insurgés normands, les émigrés et les Anglais. Ils avaient déployé une indomptable énergie pour la défense de leur Foi mais avaient dû déposer les armes, vaincus au Mans et à Savenay.
Les
noyades de Carrier et les excès des colonnes infernales de Turreau durant six mois ranimèrent la révolte des Vendéens, jusqu'à la pacification de la Jaunaye (fév.95) signée entre la Convention et Charette. Celui-ci n'avait pourtant pas renoncé à lutter contre le régime révolutionnaire. Il reprit les armes, mais avec Hoche pour adversaire. Les deux derniers chefs chouans furent pris et fusillés. Charette fut exécuté à Nantes (mars 96), et la Vendée "proclamée pacifiée" en juillet.

19 LES EVENEMENTS D'ITALIE (fév.97 à avr.99)

Le roi de France avait payé de sa vie une débonnaireté suspecte, un manque de discernement et parfois une faiblesse dont ses pires ennemis n'avaient pas manqué de faire preuve eux-mêmes. Mais voici qu'à la fin de cette phase de l'Histoire, inversant la parole du Christ : "Ils vous persécuteront comme ils m'ont persécuté" (Jn 15 v.20), le berger de l'Église va subir, après eux, le sort réservé à ceux qui furent son troupeau.
Tandis que la Révolution malmenait ainsi l'Église de France, ses armées s'attaquaient, à l'extérieur, à son chef même. Déjà en 1791, le 12 septembre, la Constituante avait ratifié la réunion à la France de la ville d'Avignon et des 180 000 hectares du Comtat Venaissin, états pontificaux. Le nonce en avait été chassé, le territoire occupé et tous les biens ecclésiastiques déclarés biens nationaux.
Après avoir condamné la Constitution civile du clergé,
Pie VI avait accueilli avec charité tous les prêtres proscrits qui s'étaient présentés à lui, mais sans rompre ouvertement avec la France, qui elle-même continua d'entretenir à Rome un chargé d'affaires. Mais celui-ci, Hugou de Bassville, périt dans une émeute. Le Directoire fit envahir le Piémont en 1796, et le pape, son territoire pontifical menacé, dut demander la paix puis signer avec Bonaparte le traité, désastreux pour lui, de Tolentino (fév.1797).
Enfin, à la suite d'une émeute où le général Duphot, représentant du gouvernement français, fut assassiné dans une rue de Rome en janvier 1798, le Directoire s'empara de la personne du pape et proclama à Rome la république. Arrêté par le général Berthier (1798), Pie VI fut conduit successivement à Sienne, à la chartreuse de Florence, à Turin, enfin emmené en France (avr.99) à Grenoble, puis à Valence où il mourut la même année.
Le Premier Consul fit rendre les honneurs solennels à ses restes, qu'il permit, deux ans plus tard, de transporter à Rome.

CONCLUSION

Si la Révolution a été un temps d'épreuves pour beaucoup de Français, elle le fut particulièrement pour les prêtres et le peuple chrétien. Mais ces épreuves furent le creuset d'un renouveau de l'Église, fruit du resserrement des esprits et des curs à un moment ou un autre de la tourmente. Ce renouveau dans les relations a été visible sous trois angles : entre prêtres, entre curés et paroissiens, entre l'Église de France et Rome.
Le serment de fidélité à la Constitution civile du clergé fut la source de la division entre les prêtres, plus que la constitution elle-même. Car chaque prêtre fut seul avec sa conscience, au moment de sa décision; et c'est en regard d'une même foi, des mêmes Écritures, que l'un a justifié son serment et l'autre son refus. Mais séparés par la prestation de serment, ils seront rapprochés par la persécution.
Dans le moindre des villages des hommes et des femmes, en l'absence de prêtre, ont transmis la foi, ont défendu les biens de l'Église désorganisée et divisée, ont secouru leur curé, bravant souvent les foudres de l'autorité despotique. Ainsi chacun prit-il conscience, les uns de l'importance du ministère des prêtres, les autres de la participation active que l'on peut attendre des paroissiens.
Enfin, les fidèles et leurs prêtres, qu'ils fussent réfractaires ou jureurs, ont tous gardé dans ces temps de désordre le sentiment très vif d'être membres d'un corps unique : l'Église. Les souffrances et la mort de leur chef, Pie VI, scella leur rapprochement avec le Saint-Siège.

***

Annexe
DEPORTATION DE PRETRES A LA GUYANE
d'après Bernadette Dieudonné

"Après le coup d'état du 18 fructidor, le Directoire prend des mesures condamnant des prêtres à l'incarcération à l'île de Ré, étape préliminaire à la déportation en Guyane. Sont atteints par cette mesure : les insermentés de 1791 et de 1792, les rétractaires et non soumissionnaires de 1795, les prêtres non fonctionnaires (donc non sujets au serment), ainsi que les assermentés, les apostats et les prêtres mariés, si leur attitude déplaît à l'administration, et même le prêtre coupable d'avoir laissé sonner les cloches (Victor Pierre).
"Les ecclésiastiques sont au nombre de neuf cent vingt à être incarcérés à l'île de Ré, cent quatre-vingt-dix à l'île d'Oléron et deux cent soixante cinq à être déportés en Guyane. La plupart sont originaires de Belgique (V. Pierre). "À la guillotine pure et simple on substitue la guillotine sèche, c'est à dire la déportation. Elle entraîne la relégation à la Guyane, mesure infiniment plus rigoureuse (que celle qui consistait à gagner soi-même l'étranger) et qui expose les délinquants à une mort lente, sans effusion de sang" (Jacques Leflon).
"Les mesures du Directoire visaient également les condamnés politiques. Parmi eux se trouvait le jeune chansonnier Ange Pitou qui, de retour en France, relate les circonstances de sa déportation. Il parle des cent quatre-vingt-treize condamnés, dont des sexagénaires, embarquant à Rochefort dans une frégate, le 21 mars 1798. À l'approche d'Arcachon, celle-ci est attaquée par les Anglais. Pitou se soucie de ses compagnons d'infortune, au moment où tonne le canon ennemi : "Comment vous peindre la situation des pauvres déportés ? Les trois quarts sont d'anciens curés de campagne qui n'ont jamais entendu que le bruit des cloches de leur paroisse" (Louis Ange Pitou). La frégate étant devenue inutilisable, les déportés, dont cent cinquante cinq prêtres et religieux, sont embarqués sur la Décade. Ils y sont plus entassés que dans la Charente. Ange Pitou évoque la nourriture : "Nos légumes sont des fèves de marais, grosses comme des rognons de mouton, enveloppées d'un sac dur comme une corne de cheval". Après quarante cinq jours d'une traversée pénible, c'est l'arrivée à Cayenne, et l'envoi à l'intérieur des terres.
"Près de cent cinquante prêtres sont relégués à Kounamama, un coin perdu dans la forêt au delà de Sinnamary. Des indiens y avaient eu un village; très vite ils l'avaient abandonné parce que le sol devenait marécageux par temps de pluie et l'endroit était vraiment très malsain. "S'il n'y avait eu que les serpents, les mygales, les jaguars et autres bêtes très dangereuses, ça n'aurait pas été grave. Mais cette région était infestée de toutes sortes de vermines : moustiques en tous genres, chiques, tiques, poux d'agouti, mouches et moucherons de toutes espèces. Les détenus logeaient en plein air sous des toits de paille. Pour tout mobilier, chacun avait un pauvre hamac, beaucoup étaient en haillons. La nourriture très médiocre était accompagnée d'eau polluée et d'un peu de tafia. Dès l'arrivée, les conditions de vie tout à fait inhumaines firent périr plus d'un malheureux. La cadence s'est maintenue à plusieurs par semaine. Le fonctionnaire chargé d'enregistrer les décès en notait la cause. Pour plus d'un, on lit : mort de fièvre putride, mort de dysenterie, mort de consomption. Il y avait bien un carbet hôpital, mais c'était une case comme les autres, sans lit, sans médecin, sans remèdes! Comme les conditions de vie étaient trop dures, les soldats préposés à la garde des prisonniers réclamèrent; ils obtinrent la fermeture du camp. En quelques semaines, soixante neuf prêtres y étaient morts. Les rescapés se traînèrent jusqu'à Sinnamary. Barbe-Marois, présent à leur arrivée, écrit : en les voyant passer, des sauvages, témoins de ces misères affreuses, maudirent les hommes civilisés qui se plaisaient à tourmenter aussi cruellement d'autres hommes". (Père Barbotin, curé de Maripasoula, Guyane)
"D'après Victor Pierre, la mortalité en Guyane chez les prêtres a été de 58%. Pour ceux du territoire du département de Seine et Oise, elle a été de 100%, puisque les quatre curés déportés y ont péri. Les prêtres condamnés à la déportation mais empêchés par la flotte anglaise de quitter le sol français, et incarcérés à l'île de Ré ont eu, par là-même, la vie sauve.
"Car la Guyane est un lieu de désolation et de mort, où les déportés ont "l'impression d'être pour toujours séparés du monde et comme enterrés vivants" (Mémoires de M. de Beauregard). Kounamama sera le tombeau du plus grand nombre de ces malheureux. "Il serait moins inhumain de les tuer sur le champ à coups de fusil, disait-on, on leur épargnerait ainsi les souffrances d'une longue agonie On y enterrait jusqu'à huit et dix déportés par jour. Bientôt ce fut une véritable peste dans ce lieu de désolation. L'air était entièrement vicié et corrompu par les miasmes et les exhalaisons fétides des cadavres". (L. A. Pitou).
Kounamama était vraiment le cauchemar de la déportation. C'est là, et dans ces conditions, qu'ont péri, peu après leur arrivée, Marin Nicolas Segouin (Curé de Saint-Martin de Bréthencourt, près Ablis), Lubin Millochau (Curé d'Orsonville, près Ablis), André Leroy (Curé de Saint-Martin-la-Garenne, près Mantes), Marin Laurence (Curé de Buchelay, près Mantes) et tant d'autres (1)
Cette persécution terrible se passait loin du territoire français. Encore de nos jours, les Guyanais conservent "bien vivant le souvenir de ces prêtres; ils les considèrent comme des martyrs". (Père Barbotin)
Bernadette DIEUDONNE
Curés et Vicaires des Yvelines au cours de la période révolutionnaire 1789-1802
(Évêché de Versailles)
PRIX DEPARTEMENTAL D'HISTOIRE LOCALE, 1992

(1) À ces quatre curés de Seine-et-Oise morts en Guyane s'ajoutent Denis Soudé, curé de Villaines, et le curé de Luzarches. Un prêtre de Dourdan, Legueult, sera le seul survivant. Mais n'oublions pas d'y joindre, dans nos pensées, les martyrs des îles de Ré et d'Oléron, ni ceux des prisons du sol national.

Retour à la page de présentation Maranatha !                        Retour à la page d'accueil