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Afin de comprendre le libéralisme
politique qui va troubler toutes les nations européennes
à partir de 1830, il nous faut revenir sur ses causes :
les traités de 1815.
Le
traité de Vienne (1815)
Au
lendemain des guerres napoléoniennes, il était une
urgente nécessité pour l'Europe : celle de
se réorganiser. Des représentants de toutes les
nations se réunirent à Vienne, après la chute
de Napoléon, pour réviser l'oeuvre de ses conquêtes
et régler la situation territoriale de l'Europe. Ce fut
l'objet du Traité de Vienne en 1815. Les alliés
vainqueurs tentèrent d'écarter la France vaincue
de la table des réunions. Il fallut la subtile et tenace
diplomatie de Talleyrand, représentant de Louis XVIII, pour la
faire admettre aux discussions.
L'Acte
final (juin 1815) disposait, dans les grandes lignes, que :
- l'Angleterre, s'octroyait la maîtrise
des mers et annexait des colonies françaises, hollandaises
et espagnoles,
- Russie, Autriche
et Prusse s'augmentaient au détriment de leurs voisins
immédiats,
- l'Allemagne était
transformée en une Confédération germanique
de 4 royaumes et 34 petits États, présidée
par l'Autriche,
- l'Italie ne restait
qu'une expression géographique où existaient sept
États indépendants,
-
le reste représentait une sorte de glacis étiré
entre la France, réduite à son territoire d'avant
la Révolution, et ses anciens ennemis. Cette zône
protectrice se constituait de trois entités : le Royaume
des Pays-Bas (Belgique et Hollande), la Confédération
suisse (22 cantons neutres) et un Royaume de Sardaigne
comprenant quatre États du nord de l'ex-Italie.
Aux plans géographique et politique, la
nouvelle Europe restait bien différente de celle de l'ancien
régime. À ce moment, la France comptait 30 millions
de Français.
La situation de l'Église
Tandis que la France abandonnait à l'Angleterre les cinq comptoirs de l'Inde, l'île de France, les Seychelles et Sainte-Lucie, le pape voyait ses États, en Italie, reconstitués à peu de choses près (quelques territoires cédés à l'Autriche) dans leurs anciennes limites, mais Avignon et le Comtat Venaissin demeuraient acquis à la France.
Le cardinal Consalvi, le représentant du Saint-Siège à Paris, prit part au congrès de Vienne. C'est lui qui obtint la restitution des États pontificaux et la confirmation du droit de préséance accordé aux nonces apostoliques sur tous les ambassadeurs. C'est lui également qui participa, auprès de Pie VII, à la lourde tâche de régler la situation de l'Église dans presque toute l'Europe, comme il avait tenté de le faire en France, en négociant les termes d'un projet de concordat destiné à remplacer celui de 1801 (Chap. 23 § 10)
La "Sainte-Alliance"
(1815-26)
À
l'issue du congrès de Vienne, un accord fut conclu entre
les souverains, qui prit le nom de Sainte Alliance, et
dont l'objet était double : d'abord assurer la pérennité
du partage des territoires, ensuite enrayer la montée de
la souveraineté populaire, inquiétante pour leurs
trônes. Sur ce point, leur idée fut de s'unir pour
la défense d'une même nation chrétienne
que constituait l'Europe.
Louis XVIII adhéra au
mouvement.
2 Le libéralisme politique et l'Église en Europe
Les peuples étaient donc insatisfaits, et particulièrement en France, Belgique, Allemagne et Italie. Les Français trouvaient bien amer qu'après tant de guerres rien ne leur restât des territoires conquis. Les Belges, catholiques, se plaignaient au même moment d'être liés à un peuple hollandais professant le protestantisme. Quant aux Allemands et aux Italiens, ils souffraient d'un même mal : l'émiettement de leurs États, non unifiés. Aussi vit-on, dans un identique mouvement de libéralisme politique, se formuler deux exigences : d'une part, l'abolition de la monarchie absolue et, comme en France, l'octroi d'une Constitution ; d'autre part, la réunification des peuples morcelés. Ces actions eurent des fortunes diverses, et des conséquences aussi variables sur les Églises nationales :
En "Confédération germanique" et en Prusse
Dans ces pays qui jusqu'en 1830 restèrent sous l'emprise du Joséphisme (les curés y étaient tous nommés par les autorités civiles), la Révolution française avait eu pour conséquence de dépouiller l'Église de ce qui lui restait de biens, permettant aux princes séculiers de s'en emparer et employer le revenu selon leur bon plaisir. Plusieurs tentèrent d'obtenir du Saint-Siège, inutilement cela va sans dire, que des accords sanctionnassent ces spoliations.
Sans modifier cette disposition, le congrès de Vienne s'était contenté d'étendre à tous les territoires allemands le principe de l'égalité civile entre les protestants et les catholiques, et laissait aux quatre royaumes d'Allemagne et leurs États satellites, constituant la Confédération germanique, le souci de traiter chacun en particulier avec le Saint-Siège. Il en était de même pour leurs deux voisines, l'Autriche et la Prusse.
Les princes négocièrent donc des concordats particuliers, chacun pour son pays et selon sa propre vision des choses, ce qui amena un certain nombre d'entre eux à tenter par tous moyens une domination de l'Église sur leur territoire. Ainsi le prince de Hanovre exigea-t-il le droit d'effacer de la liste, dressée par les chapitres, les noms des candidats évêques qui lui étaient désagréables. Celui de Fribourg publia en 1830, malgré les protestations du pape, une ordonnance de son cru qui soumettait les actes pontificaux à son approbation, et revendiquait pour le pouvoir civil le droit de nomination aux charges ecclésiastiques. Ainsi encore le roi de Prusse, Frédéric-Guillaume III (1797-1840), voulut en 1825 imposer au clergé catholique de bénir sans conditions les mariages mixtes (entre catholiques et protestants). En mars 1830, Pie VIII voulut le contraindre à observer un retour au droit canonique. En réponse, le roi prit de sévères mesures contre les évêques obéissant au pape. Deux archevêques qui avaient protesté, ceux de Cologne et de Gnesen-Posen, furent simplement jetés en prison.
Il fallut attendre l'avènement de Frédéric-Guillaume IV (1840-61) pour que les évêques allemands pussent entretenir librement des rapports avec Rome. Ils profitèrent de cette occasion favorable pour se réunir en congrès à Mayence (1848) afin de combattre de leurs propres armes les derniers vestiges du joséphisme et défendre les intérêts de l'Église. Au cours de leurs assemblées, tenues entre 1850 et 53, ils revendiquèrent les droits qu'ils jugeaient indispensables à leur action et commencèrent d'ailleurs à les exercer sans se soucier des réactions du pouvoir civil. Immédiatement, l'archevêque de Fribourg, capitale de la Bade, fut arrêté. Mais Pie IX veillait, et les princes durent de mauvais gré entamer des négociations avec Rome. Le duché de Bade fut celui qui résista le plus longtemps, au point que le siège épiscopal de Fribourg demeurera vacant de 1868 à 1872. Un résultat significatif de ce congrès des évêques à Mayence fut la création de l'Union des Catholiques allemands, qui, dès lors, s'attacha à résoudre la question sociale en se penchant sur les aspects de la vie ouvrière, tels que les lois réglant le travail des femmes et des enfants, etc.
En Autriche
Chancelier de l'empire d'Autriche depuis 1809, le prince de Metternich (1773-1859) fut l'un des plus puissants et influents ennemis de la Révolution française. Son gouvernement ultra-réactionnaire accumula dans toute l'Europe la haine des libéraux. Il conserva le pouvoir absolu jusqu'au soulèvement français de février 1848, lequel induisit une même insurrection à Vienne. L'empereur, Ferdinand 1er (1835-48), incapable et malade, promis sous la pression de promulguer une Constitution supprimant tous les droits féodaux. Mais il abdiqua en faveur de son neveu François-Joseph sans avoir tenu sa promesse.
Comme l'Allemagne et la Prusse, l'Autriche avait continué à appliquer, jusqu'en 1848, les doctrines de Joseph II en matière religieuse. En 1850, l'épiscopat obtint enfin de son successeur François-Joseph 1er (1848-1916) le droit de correspondre librement avec Rome et de publier les actes pontificaux sans l'approbation du gouvernement. À l'instar des catholiques allemands, quelques prêtres autrichiens tentèrent de promouvoir une Union. Elle eut peu de succès, sinon celui de faciliter la conclusion d'un Concordat (1855) entre Pie IX et l'empereur François Joseph, accord qui rendit sa liberté à l'Église et qui, entre autres articles, lui confiait la direction totale de l'enseignement. Nous verrons qu'après le concile du Vatican (1870), ce concordat sera dénoncé et supprimé.
En Pologne
La Pologne, qui au XVII° siècle s'étendait de la Baltique à la Mer Noire, avant d'éclater ensuite au profit de ses voisins, avait été en partie reconstituée par Napoléon en grand-duché de Varsovie. Mais celui-ci n'avait pas survécu aux traités de 1815, qui en avaient alloué une partie à la Russie. Le tsar Nicolas 1er (1825-55) procéda à l'assimilation des provinces de Pologne avec une violence qui rappelle celle de Catherine II, contraignant les catholiques polonais à se rattacher, de gré ou de force, à l'Église officielle orthodoxe. L'insurrection contre le souverain russe (1830-32) pour tenter de reconquérir liberté nationale et liberté religieuse se termina par une répression sanglante et la déportation massive de catholiques Polonais en Sibérie, malgré les interventions de Pie VIII puis Grégoire XVI. La persécution durera, avec plus ou moins de violence, jusqu'en 1882.
Aux Pays-bas
La Belgique, dès 1830, s'insurgea contre sa fausse soeur siamoise la Hollande, à laquelle elle avait été réunie en 1815 pour former le royaume des Pays-Bas, et dont elle ne pouvait obtenir la liberté religieuse qui lui avait été promise par le gouvernement protestant hollandais. La révolution qui sépara les deux pays en 1830, assura une complète liberté aux catholiques. L'âme de la lutte fut le groupe des catholiques de l'Université de Louvain, qui obtint l'indépendance de la Belgique sous la houlette d'un roi : Léopold 1er (1831-65).
La Belgique resta cependant divisée elle-même en deux partis qui luttèrent avec acharnement pour s'emparer alternativement du pouvoir, le roi se conformant aux désirs de la majorité parlementaire. Cette guerre deviendra plus violente à partir de 1878 : le parti libre-penseur supprimera l'enseignement de la religion du programme des écoles publiques. En réponse l'épiscopat déclarera illicite l'école sans Dieu et créera partout des établissements libres, sans cesse en butte aux foudres du pouvoir civil. Le ministère, ne pouvant obtenir contre les évêques un blâme du pape, supprimera la légation auprès du Saint-Siège. Les catholiques belges devront attendre 1884 pour reconquérir le pouvoir, rétablir l'enseignement religieux dans les écoles et renvoyer une légation belge auprès de Léon XIII.
Dans les cantons de la Confédération suisse
L'Église suisse, durant les quarante premières années du XIX° siècle, avait joui d'une paix relative entre cantons catholiques et protestants. Les concordats de 1828, de 1841 et de 1845 purent établir six évêchés. En 1841 cependant, l'établissement d'une maison de jésuites à Lucerne fut prétexte à une violente manifestation d'hostilité des cantons protestants. Les coreligionnaires déclarèrent la guerre aux catholiques, qui se défendirent en formant aussitôt la ligue du Sonderbund. L'Église romaine fut vaincue, frappée d'amende, et l'évêque de Lausanne condamné à l'exil (1847).
En 1864, la nomination du curé de Genève au titre d'évêque auxiliaire de cette ville soulèvera des protestations du gouvernement. Nouveau conflit, qui verra le prélat banni du territoire, ainsi que celui de Bâle et des prêtres fidèles à leur pasteur. Quant aux églises, elles seront livrées aux Vieux-catholiques, ces jansénistes descendants de ceux du schisme d'Utrecht, un siècle plus tôt (Chap.20 § 1). À l'aube du XX° siècle, elles n'auront toujours pas été restituées.
En Espagne et au Portugal
En Espagne et au Portugal, la religion catholique était demeurée religion d'État. Ceci n'évita pas que les rapports des gouvernements avec le Saint-Siège y furent souvent très tendus, lors de mouvements insurrectionnels où les catholiques durent subir les conséquences de querelles de succession au trône. Les sévices endurés furent tels que les persécutés durent faire appel à Rome, et les papes rétablir la situation par l'institution de concordats.
En Espagne, les armées de Napoléon avaient pillé églises et couvents. Ferdinand VII (1808-33), rétabli sur le trône en 1813 avec l'appui du clergé, se montra favorable aux catholiques. Mais son autoritarisme provoqua sept ans plus tard une insurrection qui engloba l'Église dans son hostilité. Le roi dut accorder une Constitution. Sa mort en 1833 provoqua de nouveaux désordres que la reine Christine, régente, mata durement. Pris dans les conséquences de ces querelles de succession au trône, les catholiques se virent brimés : les couvents furent à nouveau confisqués et un grand nombre de prêtres et d'évêques exilés. Lorsque Isabelle II (1833-68) coiffa enfin la couronne de son père, elle s'empressa de rétablir les prélats sur leurs sièges. En 1851, un premier Concordat conclu avec Pie IX divisa l'Espagne en 58 diocèses. Quatre ans plus tard, les biens de l'Église furent vendus et le produit de la vente affecté à l'entretien du clergé. Un second concordat, conclu en 1859, régularisa ce qui avait été fait, mais les ordres religieux, bien qu'existant encore en Espagne, n'y furent plus légalement reconnus.
Au Portugal, une révolution en 1833 chassa Don Miguel pour donner le trône à Don Pedro. Ici aussi elle eut pour conséquence la fermeture des couvents. Grégoire XVI établit un premier Concordat en 1841. Plus tard, le gouvernement s'attribua le droit de nommer aux bénéfices qui dépendaient des monastères, ce qui ne fut que l'une des nombreuses difficultés qui s'élevèrent entre le roi et le pape. L'exercice de ce droit fut réglé par un second Concordat conclu en 1857 par Pie IX.
En Angleterre et en Irlande
Les catholiques d'Angleterre avaient obtenu dès 1791 le libre exercice de leur religion, ainsi que le droit d'ouvrir des écoles et d'ester en justice. Deux ans plus tard, ceux d'Irlande, maltraités par les Anglais depuis le Bille du Test (1673), bénéficiaient du droit de vote et de l'accès aux grades subalternes dans l'armée. Après l'insurrection de 1798, les parlements irlandais et anglais fusionnèrent. Ce fut le signal, pour les catholiques d'Irlande, d'une campagne menée par le patriote Daniel O'Connel (1775-1847), laquelle aboutit au bill d'émancipation (1829) ouvrant aux catholiques irlandais et anglais l'entrée du parlement (où fut élu O'Connel) et l'accès à la plupart des fonctions publiques. En 1869, l'Église anglicane cessera d'être l'Église officielle d'Irlande. La grande famine de 1846-47 contraignit un million de catholiques irlandais à émigrer vers l'Amérique du Nord en majorité protestante, ce qui fut un bien pour l'Église romaine qui y prit à partir de ce moment un large essor.
Au moment où les protestants d'outre Atlantique allaient constater chez eux cette considération nouvelle pour la religion catholique, beaucoup de ceux d'Angleterre en vinrent à la désirer pour eux-mêmes : en effet, le nombre y grandissait des réformés ressentant le besoin d'une vie intérieure plus profonde, d'une redécouverte de la grâce par les sacrements. Donc d'un retour vers l'Église de Pierre. Les premiers symptômes de cette révision des consciences se manifestèrent à l'Université d'Oxford. Un prélat de grand renom se convertit en 1845 : Newman, puis un second en 1851 : Manning. Ces conversions firent une très grande impression sur l'opinion publique. Elles furent imitées par un certain nombre de protestants illustres et de nombreuses âmes d'élite. Ce mouvement permit à Pie IX de rétablir une hiérarchie régulière et d'instituer l'archevêché de Westminster (1850), dont le premier archevêque fut le cardinal Wiseman (1802-65) qui avait fait ses études et avait été ordonné à Rome. Le pape nomma également douze évêques pour remplacer les vicariats, ce qui était bien le signe qu'il ne considérait plus l'Angleterre comme un pays de mission. Ces diverses mesures ne soulevèrent qu'une protestation passagère de la part des protestants. En 1878, Léon XIII pourra rétablir également la hiérarchie en Écosse, créant deux archevêchés (Édimbourg et Glasgow) et quatre évêchés.
Qui étaient ces illustres convertis ? John Newman (1801-90), né dans le protestantisme, avait passé une première partie de sa vie à Oxford. L'étude qu'il fit de la vie et de l'oeuvre des Pères latins et grecs (patrologie) le conduisit insensiblement au catholicisme. Il se démit de sa cure en 1843, abjura deux ans plus tard l'anglicanisme, et l'année suivante reçut à Rome le sacerdoce catholique. De retour à Birmingham, il institua une congrégation de prêtres affiliée à l'Oratoire de saint Philippe de Néri. Recteur de l'université catholique de Dublin, il fut créé cardinal et laissa de nombreux ouvrages.
Henry Manning (1808-92), prêtre de l'Église anglicane, recteur de Lavington et archidiacre de Chichester, avait acquis une grande réputation d'orateur et d'écrivain lorsqu'en 1851 il renonça au protestantisme et embrassa la religion catholique. Après un séjour de trois ans à Rome il revint fonder à Londres la congrégation de Oblats de Saint-Charles. Plus tard, nommé par Pie IX archevêque de Westminster, il établira l'université catholique de Londres et sera élevé à la distinction de Cardinal, sachant tout à la fois mériter la confiance des catholiques et conserver l'estime des protestants.
Les effets du libéralisme en Italie faisant l'objet du prochain chapitre, examinons les traits de son visage en France.
3 La réaction anticléricale en France
L'Église, favorisée d'abord sous la Restauration par Louis XVIII et Charles X, pour avoir lié sa cause à celle de la royauté, fut entraînée dans la même défaveur.
En France, la Monarchie de Juillet, ce régime de monarchie constitutionnelle issu de la Révolution de 1830, se signala à ses début par une forte réaction anticléricale. La nouvelle Charte, pacte constitutionnel rédigé par les Chambres et accepté par le nouveau roi Louis-Philippe (1830-48), ne reconnaissait plus le catholicisme comme religion d'État, mais comme celle de la majorité des Français. Elle marquait donc un retour au Concordat de 1801.
Le nouvel état d'esprit du gouvernement, relayé par une partie du peuple, se manifesta par des actes de fanatisme anticatholique : on vit le 14 janvier 1831 des bandes de révolutionnaires saccager l'église Saint-Germain l'Auxerrois à l'occasion du service funèbre célébré pour l'anniversaire de la mort du duc de Berry; et de là s'élancer pour piller l'évêché et contraindre l'archevêque, Mgr de Quélen, à s'enfuir. De Paris les troubles gagnèrent la province : de tous côtés l'on abattit les croix, plantées au cours des missions, on insulta les prêtres en pleine rue, on bouscula les processions, on railla les catholiques.
4 Le libéralisme religieux en France
La révolution de 1830 incita donc les catholiques à changer de méthode : groupant leurs forces dans un vaste parti catholique, sans s'inféoder cependant aux partis politiques proprement dits, ils se bornèrent à réclamer, au nom de la Charte, les libertés les plus utiles et nécessaires à l'Église. Entre autres la liberté d'enseignement.
Cette violente poussée d'anticléricalisme s'ajoutait à l'attitude de Louis XVIII qui, affirmant rester attaché au Concordat napoléonien, avait obtenu de Pie VIII qu'il recommandât au clergé français de prêter serment de fidélité à la couronne. Cela suffit pour engendrer à l'intérieur de l'Église un mouvement d'opposition contre la politique religieuse du gouvernement et faire apparaître ainsi le Libéralisme religieux.
Il détermina les catholiques à réagir et adopter une tactique différente : séparant la cause religieuse de la cause dynastique, ils formèrent un vaste parti, connu sous le nom de Parti catholique, dont la propre charte consentait à épauler toute forme de gouvernement qui accepterait d'assurer les libertés qu'il réclamait. Que réclament ces catholiques libéraux ? Cinq "libertés" :
- la liberté de conscience, donc,
religieuse, ce qui impliquait la séparation Église/État.
Et en conséquence :
-
la liberté d'enseignement,
- la liberté de presse,
- la liberté d'association, droit naturel,
- enfin, la liberté de
vote.
Trois hommes de grand talent furent les créateurs et instigateurs de ce parti : Lamennais, Lacordaire et Montalembert.
5 L'action de Lamennais
Lamennais s'était donné un objectif : "réconcilier l'Église avec la liberté.
Robert de Lamennais (1782-1854), d'abord nourri de la lecture de J. J. Rousseau, voulut fixer ses convictions avant de recevoir la communion, pour la première fois, à l'âge de vingt deux ans. Il ne fut ordonné prêtre que douze ans plus tard. Dès l'année suivante débuta la parution de ses ouvrages. Quelle était sa philosophie ?: donner aux catholiques le goût de la liberté, ne plus rien attendre de la protection de l'État, renoncer à toutes faveurs et privilèges, prendre en mains la défense de leurs propres droits. En un mot moderne : devenir "majeurs et responsables". Car, pour Lamennais et ses disciples, le but de la nouvelle société était d'atteindre aux libertés civile, politique et religieuse. L'homme ayant enfin atteint l'âge adulte, le christianisme se devait d'affranchir le genre humain; telle devenait sa mission, l'essence du christianisme étant la liberté.
En ceci Lamennais oubliait deux choses. D'abord, que si le christianisme fonde la liberté spirituelle, jamais la liberté tout court ne sera en mesure de le sauver, car il a une valeur absolue en lui-même qu'aucune institution humaine ne peut lui accorder. Ensuite que l'homme, contrairement aux utopiques pensées de J. J. Rousseau et d'autres, ne sera jamais foncièrement bon. De ce fait ses vertus ne croissent et ses passions ne se contiennent, sauf pour de rares âmes d'élite, qu'à l'intérieur d'institutions solides et soumises à une discipline.
Afin de promouvoir son parti et ses idées, Lamennais fonda en 1830 le journal l'Avenir. Il s'entoura de collaborateurs jeunes et enthousiastes : Lacordaire, Montalembert et l'abbé Gerbet.
Jean Baptiste Lacordaire (1802-61), appartint deux ans au barreau de Paris avant d'entrer au séminaire de Saint-Sulpice et d'être ordonné prêtre trois ans après. C'est lorsqu'il fut aumônier du collège Henri IV qu'il subit l'influence de l'abbé de Lamennais et collabora à l'Avenir. Il accompagna son maître à Rome auprès de Grégoire XVI. Après leur séparation, Lacordaire occupa deux années avec éclat la chaire de Notre-Dame où l'avait appelé l'archevêque de Paris, Mgr de Quélen. Puis, après avoir pris l'habit de dominicain au couvent de la Minerve à Rome il revint prêcher à Notre-Dame, donna aussi des conférences et entra un instant à l'Assemblée nationale. Il la quitta hâtivement, car telle n'était pas sa vocation, pour se consacrer au gouvernement de l'ordre des Frères prêcheurs, qu'il développa en France.
Charles, comte de Montalembert (1810-70), entra dans la vie publique par sa collaboration au journal de Lamennais et fut inclus dans la condamnation pour cause de libéralisme formulée par Grégoire XVI en 1832. Il s'y soumit, et, entré ensuite à la Chambre haute du Parlement, il ne cessa d'y défendre jusqu'en 1848 les doctrines ultramontaines contre l'esprit gallican, la liberté d'enseignement contre le privilège de l'Université, et les peuples opprimés par leurs souverains non catholiques. Député de la seconde République, c'est lui qui fit voter la loi de 1850 sur la liberté d'enseignement. Ardent partisan du catholicisme libéral, il prendra pourtant plus tard parti pour l'infaillibilité lorsque s'ouvrira le concile du Vatican.
L'Abbé Philippe Gerbet (1798-1864), ami et disciple de Lamennais, s'en sépara lui aussi lors de la désapprobation de Grégoire XVI. Il écrira quelques temps dans l'Université Catholique, puis sera nommé évêque de Perpignan en 1853.
Lamennais ne se contenta pas d'assurer la diffusion de ses idées par le canal de l'Avenir : il sut aussi leur donner une application pratique : il fonda, en même temps que son journal, une Agence générale pour la défense de la liberté religieuse (1830). Puis il ouvrit une école gratuite (1831). Mais il le fit sans en référer à l'Université, ce qui lui valut aussitôt un procès. Condamné à une faible amende de principe, l'affaire favorisa plus sa cause qu'elle ne lui nuit. En effet l'article 69 de la Charte constitutionnelle prévoyant la liberté d'enseignement n'avait reçu jusqu'alors aucun décret d'application : le gouvernement prendra conscience du problème, et nous verrons dans deux ans le ministère Guizot donner cette victoire aux libéraux catholiques.
6 Le verdict du pape
Mais nous sommes en 1831, au moment où Lamennais, sûr du bien fondé de sa nouvelle vision du rôle de l'Église, rédigea un mémoire à l'attention du pape. Le jugement sûr de Grégoire XVI en rejeta une idée maîtresse : la liberté de conscience en matière religieuse.
Pie VIII étant mort (novembre 1830), le conclave choisit Mauro Capellari, qui prit le nom de Grégoire XVI (1831-46). Aussitôt Lamennais, mémoire en mains, prit la route de Rome en compagnie de Lacordaire et de Montalembert, pour porter lui-même le message au successeur de Pierre (fin 1831) et lui demander de . Ayant vainement attendu la réponse durant trois mois, les trois amis se remirent en route fort déçus. Un courrier de la nonciature ne leur parvint que le 30 août : l'encyclique Mirari vos condamnait formellement la liberté de conscience et de presse, ainsi que la séparation de l'Église et de l'État. Elle ne se prononçait pas sur le reste.
Lamennais parut se soumettre tout d'abord et se tut. Mais deux ans plus tard il rompit avec l'Église en écrivant les Paroles d'un croyant (1834). Cette rupture paraît incroyable de la part d'un homme auteur d'oeuvres pies, dont une belle traduction commentée de l'Imitation de Jésus-Christ. Lacordaire et Montalembert se soumirent. Cependant, un moment désemparés par la défection de leur chef, ils se remirent à l'oeuvre. Devant le silence de l'encyclique sur les autres points du mémoire, ils s'estimèrent autorisés à poursuivre la lutte pour les faire aboutir. Une grande partie de leurs efforts porta sur la liberté d'enseignement.
Bientôt Lacordaire inaugura à Notre-Dame de Paris un cycle de conférences (1835) qui groupa autour de sa chaire des hommes peu habitués à entendre la Parole de Dieu. Ce fut au moment même où la société de Saint Vincent de Paul, (que nous avons évoquée au Chap. 19 § 8), association laïque destinée à secourir les pauvres et instituée en 1833 par l'historien et écrivain catholique Frédéric Ozanam (1813-53) se développait rapidement; que Dom Guéranger (1806-75), liturgiste, obtenait de Grégoire XVI en 1837 le rétablissement en France, à Solesmes, de l'ordre des bénédictins, sous le vocable de Congrégation française de l'ordre de Saint-Benoît, héritière de celle de Cluny, de Saint-Vannes et de Saint-Maure; et que Lacordaire lui-même ramenait les dominicains en France. Ainsi, par ces diverses actions, l'opinion publique se rapprochait peu à peu de l'Église.
7 La liberté d'enseignement en France
Le parti catholique luttait depuis 1830 contre le monopole de l'Université en matière d'enseignement. La loi Guizot (1833) lui accorda la liberté dans le primaire. Encouragés par ce premier succès, les catholiques luttèrent pour l'obtenir aussi dans l'enseignement secondaire. Ils n'y réussirent qu'au prix de longs et patients efforts : c'est seulement en 1850 que la loi Falloux abolira le privilège universitaire.
La loi Guizot
Après deux ans d'efforts, ils obtinrent leur premier succès avec la loi Guizot (1833), qui supprimait le monopole de l'enseignement primaire et accordait accessoirement aux Frères des Écoles Chrétiennes, comme aux instituteurs laïques, l'exemption du service militaire.
Il s'agissait maintenant de conquérir la liberté de l'enseignement secondaire. Pour parvenir à leur but, les catholiques allait lutter dix sept ans. Les difficultés se dressèrent de toutes parts, à commencer par celle opposée par Louis-Philippe qui, tout en ayant promis cette liberté dans la Charte, trouvait -comme d'ailleurs ses prédécesseurs et successeurs- que l'Université était un remarquable instrument de règne. Quant aux autres partisans du monopole, ils manifestaient leur vive opposition aux catholiques tant dans la presse qu'au parlement.
Les choses prirent une autre tournure lorsque l'épiscopat, qui s'était primitivement tenu à l'écart, intervint dans le débat à la suite de la vigoureuse intervention de l'évêque de Langres, Mgr Parisis. À partir de 1841 évêques, prêtres et laïcs, et jusqu'au nouveau pape Pie IX apportant son appui à Montalembert, tous mirent toutes leurs forces dans le combat, soit à la tribune du parlement, soit dans la presse, soit encore dans des ouvrages polémiques. Ces querelles couvrirent la fin du règne de Louis-Philippe, qui quitta la scène avant que les catholiques n'eussent rien obtenu.
La loi Falloux
La Révolution de 1848 ne fut pas, comme celle de 1830, hostile à l'Église. À preuve, la présence massive et respectueuse de la population aux obsèques de l'archevêque de Paris. Au cours de la terrible insurrection qui ensanglanta la capitale, Mgr Denis Affre (1793-1848), le créateur des Conférences ecclésiastiques et de l'école des Carmes, s'était dressé le 25 juin à quatre heures du soir devant la barricade élevée à l'entrée du faubourg Saint-Antoine pour apporter aux insurgés des paroles de paix. Au moment où il exhortait les combattants à la soumission, il fut frappé aux reins par une balle perdue et tomba entre les bras des insurgés. Ses dernières paroles furent :
L'événement consterna tous les acteurs du drame. L'année suivante, de nombreux catholiques furent élus à l'Assemblée législative de 1849, ce qui engagea le prince Louis-Napoléon, lui même élu président de l'Assemblée par le suffrage universel, à juger opportun de suivre une politique favorable à l'Église. Aussi les catholiques, dont le parti s'était rapproché de ceux des légitimistes et des orléanistes pour former le front de l'ordre, pensèrent-ils venue l'heure de revendiquer à nouveau la liberté de l'enseignement.
Ils eurent pour alliés inattendus des monarchistes, tels que l'homme d'État et historien Adolphe Thiers (1797-1877), qui, bien qu'indifférents à la question religieuse, considéraient les instituteurs laïques coupables d'avoir semé les théories socialistes parmi le peuple et de s'être ainsi rendus responsables des émeutes de juin. Ces monarchistes furent donc, aux côtés des catholiques, chaudement partisans de supprimer le monopole de l'enseignement. Un projet de loi fut donc préparé. Et la loi elle-même, dite loi Falloux, du nom de son auteur, fut votée le 15 mars 1850. Frédéric, comte de Falloux (1811-86), légitimiste venu au parti catholique libéral, était à ce moment le ministre de l'instruction publique .
En matière d'enseignement primaire, la loi Falloux précisait la loi Guizot de 1833 : elle donnait à tout Français âgé de 21 ans et muni du brevet de capacité, le droit d'ouvrir des écoles privées à côté des écoles publiques relevant de l'État. Elle prescrivait l'enseignement de la religion et attribuait aux ministres des différents cultes la surveillance de l'enseignement religieux et la direction morale des écoles. En matière d'enseignement secondaire, elle mettait également fin au monopole. Tout en laissant à l'Université de notables privilèges (son budget, la collation des grades et son caractère officiel), elle accordait à tous les citoyens, moyennant les conditions requises, la faculté de fonder des établissements libres d'enseignement secondaire. Ainsi s'établissait, en partie tout au moins, une liberté pour laquelle les catholiques avaient si âprement combattu et qui devait, sous le stimulant de la concurrence, produire d'excellents résultats.
8 Le libéralisme économique
La Révolution, en supprimant les corporations de métier, avait livré artisans et ouvriers à la libre concurrence, au moment où le foudroyant progrès des sciences appliquées donnait naissance à l'industrialisation. Ces deux causes de la dérégulation d'emploi de la main-d'oeuvre donna lieu, faute de réglementation et après de multiples abus, à une réaction qui prit le nom de socialisme.
La production s'accrut, les ouvriers furent embauchés et groupés en de grands ateliers. Mais, loin de diriger cette croissance industrielle, le libéralisme économique instaura, au nom de son principe fondateur, la plus grande liberté dans la concurrence, ouvrant ainsi la porte à tous les abus. La tyrannie de la loi du prix concurrentiel imposa celle de l'écrasement des coûts de revient, lesquels, à qualité de produit égale, s'exerça d'abord sur la main-d'oeuvre. L'infernal engrenage se mettait en prise. La tension entre l'industriel et le marché s'étendit aux relations entre l'employeur et son personnel. Les rapports entre patrons et ouvriers ne tardèrent pas à s'aigrir, prouvant la nécessité de se pencher d'urgence sur le grave problème de la question sociale.
Quelques événements sociaux sous la Monarchie de Juillet :
Fin 1830 : création d'ateliers
de travail pour assister les chômeurs.
1831 : naissance de l'industrie de la confection.
En novembre : révolte des canuts à Lyon, dix
mille ouvriers expulsés de la Croix-Rousse.
1832 : tentative d'union
des compagnons du tour de France.
1833 : réactions à Anzin (Nord)
contre les "machines à feu".
1834 : nouvelle insurrection à Lyon
(20 000 métiers arrêtés), puis à
Paris.
1836 :
reprise par les Schneider de l'ancienne fonderie royale du Creusot.
1837 : union des 65 concessions
minières de la Loire en trois grandes compagnies.
juin 1840 : grands mouvements
de grèves. Premiers tronçons de voie ferrée
du "P.L.M."
1841 :
loi limitant le travail des enfants dans les manufactures.
1842 : inauguration du chemin
de fer Paris-Versailles; tragique accident sous le tunnel des
Batignolles.
1843 :
53 gazomètres à Paris.
1845 : presses rotatives à grand débit
pour les quotidiens.
1847 :
on découvre le riche bassin houiller du Pas-de-Calais.
1848 : Marx et Engels publient
le Manifeste du parti communiste, et Proudhon La solution
du problème social. Il existe à ce moment 9242
bureaux de bienfaisance, hôpitaux et hospices en France
pour 2 millions de déshérités.
Et d'autres faits marquants, sous la Seconde
République : Février
1848 : proclamation du "droit au travail" et institution
des Ateliers nationaux pour l'emploi des chômeurs.
En mars : limitation de
la journée de travail à 10 heures à Paris,
11 heures en province.
En
juin la fermeture des Ateliers nationaux, ouverts quatre mois
plus tôt, cause une insurrection à Paris : 5 600
morts, 10 000 arrestations, 4 000 déportations.
En septembre, retour au 12 heures
de travail journalières.
1849 :
discours sur la misère, de Victor Hugo, député
à la Législative.
1850 :
institution d'une caisse de retraite pour la vieillesse.
1851 : Réglementation
des contrats d'apprentissage.
1852 :
Louis Napoléon Bonaparte, président de la République,
qui a publié sa propre analyse sous le titre : l'Extinction
du paupérisme, décrète le 15 août
à la fois fête nationale et de saint Napoléon.
Le Socialisme
Une réaction s'opposa à ce que beaucoup nommaient l'exploitation du travailleur, notamment manuel, dans le même rapport que l'on exploite un gisement de matière première, et sans tenir compte ni des aspirations propres de l'individu, ni de la finalité du travail lui-même qui est, avant toute autre définition, l'un des moyens sacrés donnés à l'homme pour s'accomplir. Cette réaction prit le nom de socialisme, dont les nouveaux théoriciens entendirent juger des causes, des effets et des solutions.
Pour l'historien et homme politique socialiste Louis Blanc (1811-82), l'État se devait d'être le distributeur du travail et le protecteur du travailleur, qui devait tout en attendre. Pierre Joseph Proudhon (1809-65), l'individualiste socialiste teinté d'anarchie, s'opposait à cette vision des choses : l'homme ne devait pas quitter une aliénation pour une autre. Sa philosophie tenait en une courte phrase : . Autrement dit toute chose participe du bien commun. Et tout travailleur doit s'associer à ses semblables pour participer à la défense de son propre droit à l'utilisation de ce bien commun. L'idée de Proudhon sera développée par le philosophe et économiste allemand Karl Marx (1818-83), et aboutira à la création des Internationales ouvrières et à la lutte des classes.
La position de l'Église
La position de l'Église, au regard du problème social, restafidèle à la loi évangélique : reconnaissant le droit à la propriété justement acquise, c'est à dire par son propre travail ou celui de ses pères, l'Église dit hautement vouloir que chacune des parties : employeurs et employés, appuie ses actes sur les lois morales de justice (à chacun son dû) et de charité (considération d'autrui), chacun étant tenu de remplir honnêtement ses engagements. Nous verrons plus tard Léon XIII (1878-1903), dans son Encyclique Rerum Novarum, et Pie XI (1921-38) dans Quadragesimo Anno, préciser la doctrine sociale de l'Église pour ces temps nouveaux. Quant au libéralisme économique, faute d'avoir été assorti de règles "garde-fous" il sombra, sur ce plan, dans une complète faillite.
Conclusion
Depuis la Révolution, la France ne semblait vivre que pour, et par, une idée neuve : la liberté. Elle lui paraissait aussi indispensable à la vie que l'air et l'eau. Elle n'était pas nouvelle au demeurant mais, trop longtemps comprimée et soudain déliée, livrée à elle-même, elle débordait en tous sens, comme ivre. Par nature opposée à toute forme de contrainte, son premier objectif fut de dissoudre le pouvoir absolu. En France, elle crut y réussir en janvier 93. Nous savons que ce ne fut que pour changer d'aliénation. Les Français exportèrent pourtant le modèle, provoquant chez les autres peuples d'Europe, au nom de la libération des jougs, les désordres les plus profonds. S'il fallait que ces évolutions eussent lieu, les méthodes ne furent pas les meilleures.
Cependant le libéralisme ambiant occasionna d'autres dommages, plus grands qu'en politique. D'abord lorsqu'il gagna jusqu'à la pensée de catholiques qui voulurent, dans une vision réductrice de la liberté, défendre l'idée dangereuse que la mission du christianisme était l'affranchissement du genre humain, mettant ainsi le fer au feu pour le compte des théoriciens du socialisme. Ensuite en viciant une autre vision : celle portée sur le travail. dit la Genèse (1-28). La terre, et non l'homme. Or la technique, fruit de la science, ne sut pas asservir, alors, la matière à l'homme, mais l'inverse. Et producteurs de biens, avec la subtile complicité des utilisateurs, oublièrent sous la contrainte économique le véritable sens du travail de l'homme, qui n'est ni de produire, ni de peiner au nom d'une sentence punitive de Dieu, mais de réaliser son propre accomplissement : participer à Son oeuvre créatrice.
"Nous arrivons maintenant à une autre cause des maux dont nous gémissons de voir l'Église affligée en ce moment, à savoir cet "indifférentisme" ou cette opinion perverse qui s'est répandue de tous côtés par les artifices des méchants, et d'après laquelle on pourrait acquérir le salut éternel par quelque profession de foi que ce soit, pourvu que les moeurs soient droites et honnêtes. Il ne vous sera pas difficile, dans une matière si claire et si évidente, de repousser une erreur aussi fatale du milieu des peuples confiés à vos soins. Puisque l'apôtre nous avertit qu', ceux-là doivent craindre, qui s'imaginent que toute religion offre les moyens d'arriver au bonheur éternel, et ils doivent comprendre que, d'après le témoignage du Sauveur même, , et qu'ils dissipent malheureusement, puisqu'ils ne recueillent point avec lui; et par conséquent qu'il est hors de doute qu'ils périront éternellement, s'ils ne tiennent la foi catholique, et s'ils ne la gardent entière et inviolable. Qu'ils écoutent saint Jérôme, qui, dans un temps où l'Église était partagée en trois parties par un schisme, raconte que, fidèle à ses principes, il avait constamment répondu à ceux qui cherchaient à l'attirer à leur parti : quelqu'un est uni à la chaire de Pierre, je suis avec lui. Ce serait à tort que quelqu'un se rassurerait parce qu'il a été régénéré dans les eaux du baptême, car saint Augustin lui répondrait à propos :
"De cette source infecte de l'"indifférentisme" découle cette maxime infecte et erronée, ou plutôt ce délire, qu'il faut assurer et garantir à qui que ce soit la "liberté de conscience". On prépare la voie à cette pernicieuse erreur par la liberté d'opinion pleine et sans bornes, qui se répand au loin pour le malheur de la société religieuse et civile. Quelques-uns répètent avec une extrême impudence qu'il en résulte quelque avantage pour la religion. Mais, disait saint Augustin, En effet, tout frein étant ôté qui pût retenir les hommes dans les sentiers de la vérité, leur nature inclinée au mal tombe dans un précipice; et nous pouvons dire avec vérité que le "puits de l'abîme" est ouvert, ce puits d'où saint Jean vit monter une fumée qui obscurcit le soleil, et sortir des sauterelles qui ravagèrent la terre. De là, le changement des esprits, une corruption plus profonde de la jeunesse, le mépris des choses saintes et des lois les plus respectables, répandu parmi le peuple; en un mot le fléau le plus mortel pour la société, puisque l'expérience a fait voir de toute antiquité que les États qui ont brillé par leurs richesses, par leur puissance, par leur gloire, ont péri par ce seul mal, la liberté immodérée des opinions, la licence des discours et l'amour des nouveautés.
"Là se rapporte cette liberté funeste, et dont on ne peut avoir assez d'horreur, la liberté de la librairie pour publier quelque écrit que ce soit, liberté que quelques uns osent solliciter et étendre avec tant de bruit et d'ardeur. Nous sommes épouvantés, vénérables Frères, en considérant de quelles doctrines ou plutôt de quelles erreurs monstrueuses nous sommes accablés, et en voyant qu'elles se propagent au loin et partout, par une multitude de livres et par des écrits de toute sorte, qui sont peu de chose pour le volume, mais qui sont remplis de malice, et d'où il sort une malédiction qui, nous le déplorons, se répand sur la face de la terre."
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