Maranatha ! : Chapitre 23

__________________________

L'Eglise face à l'Empire et la Restauration
( 1800 - 1830 )
par René Seignette de l'Association canonique saint Charles Borromée

Retour à la page de présentation Maranatha !                        Retour à la page d'accueil

__________________________

Le coup d'État du 18 brumaire amena le général Bonaparte au pouvoir et remplaça le Directoire par le Consulat, puis par l'Empire. Que vécut l'Église ? Le Consulat fut marqué par la conclusion d'un concordat, entre Rome et le Gouvernement français. Pour l'application de ce texte, Bonaparte imposa par sa seule volonté des articles "organiques", opposant ainsi sa puissance temporelle à celle spirituelle du Saint-Siège. Bientôt, après l'instauration de l'Empire, Napoléon usa envers le pape d'une désinvolture et d'une brutalité qui ne pouvait que choquer le clergé de France et le détacher de l'empereur. Pie VII fut bientôt dans l'alternative de se soumettre aux ordres de l'empereur ou de rompre avec lui.
Le conflit surgit à propos du "Blocus continental" dirigé contre l'Angleterre. Le Souverain Pontife ayant affirmé sa neutralité, fut dépouillé de ses États et traîné en captivité. Il ne recouvrera sa liberté que le jour où Napoléon, vaincu, perdra la sienne.
Bonaparte, homme d'État et fin stratège, avait voulu gagner les esprits en remettant de l'ordre dans les faits et dans les idées. Sur ce second plan, le Concordat favorisa un renouveau catholique en France, dont le symbole fut la pensée de Chateaubriand et son ouvrage : "le Génie du Christianisme". Cette oeuvre majeure influencera les "romantiques" mais ne les écartera pas de leur vision individualiste des choses.
Succédant à l'Empire, la Restauration luttera contre les idées révolutionnaires toujours effervescentes, se rapprochera du pape et permettra la renaissance des ordres religieux.

1 La préparation du Concordat

Le premier objectif de Bonaparte répondait à une nécessité criante : mettre fin au chaos dans lequel la Révolution avait plongé la France. Considérant que la religion était un facteur d'ordre, il songea à négocier avec Rome un accord de réorganisation de l'Église. "L'idée de la forme se confond avec l'idée de l'ordre" définira Cournot, philosophe mathématicien de la Restauration.
Après dix ans de révolution, un sentiment de lassitude et un profond dégoût de la politique régnait en France. Tous les esprits éprouvaient un puissant désir d'apaisement et de sécurité. Or, la pacification religieuse était bien la condition première de la paix intérieure, pour la raison essentielle que le catholicisme, malgré la tourmente, avait conservé intactes ses racines puissantes dans l'âme du Français, quelque soit sa condition.
"À l'époque de l'avènement de Bonaparte" dit Madame de Staël, "les partisans les plus sincères du catholicisme, après avoir été si longtemps victimes de l'inquisition politique, n'aspiraient qu'à une parfaite liberté religieuse". Ils n'étaient pas demandeurs d'un nouveau cadre réglementaire. C'est donc bien Bonaparte qui prit l'initiative du Concordat.
Aucun des hommes politiques du moment, et Bonaparte moins que tout autre, ne pouvait avoir oublié l'échec de toutes les tentatives faites sous la Révolution pour extirper l'infâme, selon le mot de Voltaire parlant de la religion catholique. Le Premier Consul avait une suffisante étoffe d'homme d'État pour juger que le seul moyen de rendre la paix sociale et sortir la France de sa triste situation intérieure, était de restaurer cette religion. Il fallait, d'abord, abolir la Constitution civile du Clergé et, ensuite, négocier avec Rome un nouvel accord. Bonaparte s'attela à la tâche.
Durant ce temps, Pie VI étant mort en exil le 29 août 1799, le conclave réuni à Venise avait mis trois mois pour élire Barnabé de Chiaramonti, un bénédictin évêque d'Imola, qui prit le nom de Pie VII (1800-23). Son caractère doux et conciliant trompa le général Bonaparte qui crut pouvoir lui imposer facilement ses vues. C'était méconnaître une qualité majeure du nouveau pape : la fidélité, qui l'eut fait préférer mourir que de sacrifier un des intérêts essentiels de l'Église.
Bonaparte demanda à Rome l'envoi de plénipotentiaires pour discuter du texte qu'il avait préparé. Deux prélats se rendirent à Paris : Mgr Spina et le Père Caselli, qui ne firent pas le poids devant le Premier Consul, autour duquel se groupaient Joseph Bonaparte son frère, le conseiller d'État Crétet et l'abbé Bernier. Bernier (1762-1806), était ce curé d'Angers qui en 1793 avait soulevé les paysans d'Anjou et de Vendée contre la République après l'exécution de Louis XVI, exerçant sur eux une influence prépondérante. Il avait rallié ensuite Bonaparte après le 18 brumaire, avant d'être le négociateur entre lui et les chouans. Il en avait été récompensé par le siège épiscopal d'Orléans.
Après l'échec de Spina dans les négociations du Concordat, le pape délégua le cardinal Consalvi (1757-1824), l'ancien secrétaire du conclave, qui fut à Venise l'un des promoteurs de l'élection de Pie VII, lequel en fit alors son secrétaire d'État. Accompagné du cardinal Caprara, il se rendit en hâte à Paris. Reçu solennellement par les trois consuls, il déploya dans les négociations difficiles qui suivirent autant de fermeté que de prudence, ce qui permit la conclusion de l'accord. Les négociations, longues et parfois tendues nécessitèrent 21 rédactions successives du texte avant la version finale.

2 Le Concordat de 1801

Par cet accord entre le pape et le premier consul, il s'agissait, pour ramener la paix dans l'Église, de mettre fin au schisme entre prêtres "constitutionnels" et prêtres "réfractaires", ainsi qu'au trouble des consciences que la vente des biens de l'Église avait occasionné.
À la différence du concordat de 1516, qui fut décidé par Léon X et approuvé ensuite par François 1er, celui de 1801 fut dû à l'initiative de Napoléon. De ce fait, ce contrat mutuel entre les deux puissances devint à la foi loi d'Église et loi d'État.
Le texte définitif (voir en annexe), fut un compromis tenant compte des multiples concessions mutuelles. Il était composé de 17 articles précédés d'un préambule, que l'on peut ainsi résumer :
* La Religion Catholique y était reconnue, non en tant que religion d'État, mais comme celle de la majorité du peuple français.
* Son culte serait librement exercé, et publiquement.
* Succédant à la démission de tous les évêques, la nomination des nouveaux évêques appartiendrait au chef de l'État, et le    Saint-Siège posséderait en propre le pouvoir de leur donner l'institution canonique.
* Évêques et curés seraient tenus de prêter serment de fidélité au gouvernement
* Enfin, le pape acceptait, pour le bien de la paix, la nationalisation des biens du Clergé, moyennant un traitement convenable versé aux évêques et aux curés.
Il était précisé en outre que les acquéreurs des biens ecclésiastiques ne seraient pas inquiétés dans leur propriété. Le cardinal Consalvi signa le Concordat au nom du pape le 15 juillet 1801. Le texte fut converti en loi le 8 avril 1802 et solennellement promulgué le 18 avril, jour de Pâques. Un Te Deum fut chanté à Notre-Dame. Mais le cardinal protesta hautement contre les Articles organiques.

3 Les Articles organiques

Ces Articles, rédigés en octobre 1801, trois mois après le Concordat, lui furent adjoints par la seule volonté de Bonaparte. Imposant d'anormales contraintes à l'Église de France, ils ne furent jamais acceptés par Pie VII.
La promulgation des Articles organiques intervint en même temps que celle du Concordat. Ce qui ne devait être qu'un règlement d'application du dit concordat fut en réalité une ordonnance intervenant largement dans un domaine qui n'était pas de la compétence de l'empereur mais du pape, comme la discipline et même le dogme, et souvent en contradiction avec les accords difficilement obtenus.
Ce nouveau texte, de 77 articles, tendait à faire de l'Église de France une Église nationale aussi peu dépendante de Rome que possible et asservie au pouvoir civil. Qu'on en juge : les évêques, choisis par le gouvernement, étaient astreints aux règles appliquées aux fonctionnaires; ils ne pouvaient publier de leur autorité un bref ou un décret pontifical ou conciliaire; ne pouvaient se rendre à Rome sans autorisation; ne pouvaient sans permission des autorités civiles établir une fête religieuse ni même organiser une procession.
Plus grave : en reprenant une décision prise cent vingt ans plus tôt par Louis XIV, les Articles organiques imposaient l'enseignement, dans les séminaires, des Quatre articles gallicans de 1682 (chap.20 § 3, gallicanisme sous Louis XIV), diminuant ainsi l'autorité pontificale vis à vis du pouvoir temporel et réaffirmant la supériorité du concile sur le pape.
Ces articles ne furent jamais soumis au pape ni approuvés par lui. Mais malgré les protestations de Pie VII et de son secrétaire d'État, Bonaparte resta sourd. Et, ne considérant plus le catholicisme comme la religion d'État, il réglementa également par articles organiques, et sur le même pied d'égalité, les cultes protestants et israélite, qu'il plaça sous l'autorité de l'État.

4 L'application du Concordat

Dès sa mise en application, le Concordat souleva maintes difficultés dues au despotisme de Bonaparte. Sa volonté de domination fut, là encore, visible. Il autorisa cependant des congrégations religieuses; mais s'il laissa refleurir ces associations ce fut uniquement parce que leur utilité sociale servait plus sa cause qu'elle ne gênaient son pouvoir.
La mission de l'application du Concordat fut confiée par Pie VII au cardinal Caprara, l'un des signataires. Les difficultés ne devaient pas tarder. C'est ainsi que Bonaparte nomma douze évêques constitutionnels déjà en poste, alors que l'accord stipulait que tous les évêques devaient préalablement remettre leur démission. Des évêques, émigrés en Angleterre, refusèrent de démissionner de leur diocèse en France. Afin de trancher ces difficultés Pie VII supprima tous les évêchés par la bulle du 29 novembre 1801. À de rares exceptions près les évêques, canoniquement sans juridiction, se soumirent.
Ce Concordat fut diversement apprécié. Ses adversaires soutinrent qu'il ne fut jamais, dans l'esprit de Napoléon, qu'un instrument supplémentaire de règne, un moyen d'exercer pression sur Rome et de transformer à nouveau le clergé en un corps de fonctionnaires de l'État. Ses partisans firent remarquer qu'il avait rétabli l'ordre, la paix et la hiérarchie canonique dans l'Église de France, renoué les relations officielles entre le pape et le gouvernement français, inauguré entre les deux pouvoirs un accord qui a persisté à travers les événements politiques. Les points de vues ne se contredisent pas : ils se complètent.
Bonaparte et les congrégations religieuses
La Révolution avait supprimé toutes les congrégations, ce qui explique que ni le Concordat ni les Articles organiques n'en fissent état. Le Premier consul en autorisa pourtant quelques unes à prendre ou reprendre leurs oeuvres. Ainsi en fut-il pour les Soeurs de Saint-Vincent-de-Paul en 1800, les Dames hospitalières de Saint-Thomas, les Filles de Saint-Charles et les Dames de la Charité en 1801, et d'autres encore, telles la Marmite des Pauvres ou l'oeuvre des Pauvres honteux.
C'est en cette même année que renaquit la Congrégation de la Sainte Vierge. Créée en 1560 par un jésuite sous la forme d'une association de jeunes gens à qui il donna un règlement, elle devint le modèle d'associations semblables qui lui furent affiliées. Devenues fort nombreuses en France, elles avaient disparu avec la dispersion des jésuites au XVIII° siècle. En 1801, la Congrégation de la Sainte Vierge s'affilia à celle du collège Romain. Elle compta parmi ses membres des hommes aussi connus que le docteur Laënnec, le baron Cauchy membre de l'Académie des sciences ou le duc de Montmorency. L'association, frappée par un Bonaparte méfiant à son égard, reprendra, nous le verrons, un grand essor sous la Restauration (1814-1830).
Et l'étoile du Premier Consul montait toujours, comme son ambition : Bonaparte se fit élire président de la République italienne en janvier 1802; en mai 1803 il rompait avec les Anglais qui refusaient d'évacuer Malte et deux mois plus tard, projetant des représailles à la taille de sa rancune, forma un camp à Boulogne-sur-mer en vue d'une invasion de l'Angleterre.

5 Le sacre de Napoléon

Le souvenir de Charlemagne hantait Napoléon : il se voulait un destin de même grandeur, et à l'origine d'une dynastie. Le fruit de cet orgueil démesuré sera que, empereur, il ne mettra aucune borne à ses rêves d'hégémonie, ne supportera aucun obstacle sur son chemin et s'abandonnera à ces dangereux excès qui devaient le conduire à sa perte en dix ans.
En mai 1804, reconnu sur la proposition de Fouché empereur héréditaire par trois millions et demi de suffrages, Napoléon Bonaparte ne douta pas de son avenir, et se voulut encore élu de droit divin, par la grâce du sacre conférée par le pape. Or un obstacle s'y opposait : son mariage civil avec Joséphine de Beauharnais. Le pape exigeait préalablement une union religieuse. Le violent Napoléon eut beau se livrer à ses colères, il dut céder, la veille du sacre, et accepter la bénédiction nuptiale de son oncle, le cardinal Fesch.
Ce même cardinal avait obtenu du pape qu'il se rende à Paris pour la cérémonie du sacre. Pie VII n'avait osé refuser, espérant en échange de cette complaisance quelques aménagements dans le concordat et les articles organiques, voire la restitution des Légations supprimées par le Premier consul. C'était trop espérer d'un empereur qui, trente cinq jours après sa propre proclamation, soumettait à son autorisation toutes les congrégations religieuses. Le pape eut au moins la joie d'être acclamé tout au long de son parcours à travers la France. Mgr Caselli, l'évêque de Parme, signataire du concordat, l'accompagnait.
Le 2 décembre 1804, Napoléon se rendit à Notre-Dame, précédé de la couronne de Charlemagne. Pie VII consacra l'empereur, "mais", écrit Benjamin Constant, "bien qu'il eut promis de se conformer aux règles du cérémonial, Napoléon devança le pape étonné par son audace, monta à l'autel, s'empara de la couronne et se la posa lui-même sur la tête." . Puis il réitéra en couronnant Joséphine. Quant à Pie VII, il prolongea son séjour à Paris jusqu'au printemps sans obtenir la moindre concession. Tout juste put-il arracher au schisme et réconcilier avec l'Église de nombreux prêtres restés jusque là "constitutionnels", et obtenir la reconnaissance officielle de plusieurs congrégations religieuses. Citons les Lazaristes, le séminaire des Missions étrangères et celui des Pères de Saint-Esprit.
Tout en réorganisant la Grande Armée pour faire face à la seconde coalition européenne, Napoléon prit le temps de se faire sacrer roi d'Italie, en 1805, par Mgr Caprara, signataire du Concordat et ensuite nommé archevêque de Milan. Le 1er janvier 1806 marqua le retour au calendrier grégorien. Le 4 avril fut publié le catéchisme impérial définissant les devoirs chrétiens d'obéissance à l'empereur. En 1807, Napoléon ouvrira un concours pour l'édification du temple de la Gloire, qui deviendra l'église de la Madeleine.

6 La rupture entre pape et empereur

Napoléon, devant qui tout devait plier, ne concevait en réalité l'Église que comme un instrument docile entre ses mains. Il était manifestement prévisible, dans de telles conditions : clergé aux ordres et pape vassalisé, qu'il ne restait à l'Église que de choisir entre la servitude et la rupture.
Peu de temps après le sacre de l'empereur, Jérôme Bonaparte, grand maître de la loge maçonnique du Grand Orient, divorça (mai 1805). Napoléon sollicita du pape une déclaration en nullité de ce premier mariage afin que son frère puisse contracter une nouvelle union devant l'Église. Après examen de la cause, le pape crut devoir refuser. L'empereur, répondant au refus par le canon fit occuper une partie des États pontificaux.
Or, à ce moment (1806), Napoléon entendait abattre son ennemie l'Angleterre. Son plan comportait, sous le nom de Blocus continental, l'interdiction d'importer des marchandises anglaises, même pour les neutres. Napoléon ordonna à Pie VII de se plier à la règle et de fermer ce qui lui restait de ses États aux marchandises anglaises, invoquant son titre d'empereur qui lui conférait prétendument des droits sur Rome.
Le pape refusa d'adhérer au blocus, déclarant que sa charge de pasteur universel lui imposait la neutralité. Aucune foudre impériale ne frappa Pie VII sur l'instant, mais le cardinal Consalvi, qui par l'énergie avec laquelle il soutenait ici encore le pape dans la défense des intérêts de l'Église et de l'indépendance du Saint-Siège, encourut la colère de Napoléon au point qu'il dut se démettre de ses fonctions de secrétaire d'État (juin 1806).
Puis Napoléon menaça de nouveau Pie VII. Celui-ci ayant refusé de sortir de sa neutralité, l'empereur s'empara de la totalité des États pontificaux (1807) et fit occuper Rome (1808). Et l'année suivante, il supprima d'abord unilatéralement par décret la donation territoriale de Rome, Ravenne et la Pentapole faite par Pépin le Bref et confirmée par Charlemagne à Hadrien 1er (voir chap.7 § 8, fondation de l'État pontifical). Ensuite il annexa l'ensemble à l'Empire. Pie VII répondit par une bulle d'excommunication frappant l'empereur et tous ceux qui avaient participé à la spoliation du Saint-Siège. Ce fut le signal de la rupture.

7 La captivité de Pie VII (1809-14)

Le despotisme de l'empereur sembla ne plus avoir de bornes : après avoir humilié le pape à l'occasion du couronnement, du divorce de son frère et du sien, puis du Blocus continental; après avoir ensuite saisi ses États, voici qu'il va l'emprisonner durant cinq années, et tenter de lui extorquer par chantage un nouveau concordat.
Pourtant le pape, libéré, tendra la main à son bourreau vaincu.
Furieux de cette audace, l'empereur fit trois semaines plus tard procéder à son arrestation. Le palais du Quirinal fut cerné par les troupes du général Radet (6 juillet 1809), et l'on se saisit de la personne de Pie VII qui, prisonnier, fut emmené à Savone. Tous les cardinaux valides furent conduits à Paris. Parmi eux se trouvait le cardinal Consalvi, qui fut interné à Reims et à Mézières. Il ne sera rendu à la liberté qu'en 1813.
L'empereur agit encore avec la plus grande insolence à l'endroit du Souverain Pontife, prisonnier, dans l'affaire de sa séparation d'avec l'impératrice Joséphine. Sans même s'adresser au pape, il introduisit sa demande en nullité de mariage à l'Officialité de Paris, et obtint la sentence désirée. Ce qui lui permit, en avril 1810, d'être uni à Marie-Louise d'Autriche par une nouvelle bénédiction de son oncle Fesch. Un certain nombre de cardinaux protesta contre l'irrégularité du jugement et refusa d'assister au mariage. Mal lui en prit : les protestataires se virent déchus de leur dignité, privés de leurs revenus et exilés en diverses villes sous la surveillance de la police. On les désigna sous le nom de cardinaux noirs, car il leur était interdit de porter leurs insignes, que gardèrent les cardinaux rouges dévoués à l'empereur.
Durant ce temps le pape, dans sa prison de Savone, refusait toujours de signer l'abandon de ses États démantelés par Napoléon et d'instituer les évêques nommés par lui, au juste prétexte que, prisonnier, il se trouvait dans l'impossibilité de prendre les renseignements nécessaires à sa décision. Bientôt vingt évêchés se trouvèrent sans titulaire légitime. Ne pouvant plier le pape à sa volonté, Napoléon décida de s'en passer. Il convoqua à Notre-Dame de Paris un concile national (1811) présidé par l'oncle Fesch, archevêque de Lyon. Mais Napoléon trouva de la part de la majorité des prélats une résistance à laquelle il ne s'attendait pas. Pour la vaincre, il fit jeter en prison quelques uns d'entre eux; d'autres repartirent pour leur diocèse. Ceux qui demeurèrent cédèrent à la volonté impériale et l'assemblée finit par décréter qu'au cas où le pape n'accorderait pas l'institution canonique dans les six mois de la nomination, le métropolitain la donnerait. Et le captif, circonvenu par les prélats soumis à l'empereur, ratifia ce décret par un bref du 20 novembre 1811.
Ce n'était pas assez. Napoléon fit transférer Pie VII de Savone au château de Fontainebleau et ne le laissa approcher que par les cardinaux rouges, qui s'appliquèrent à dresser pour lui un sombre tableau de l'anarchie qui régnait dans l'Église de France, et à laquelle la réconciliation du pape avec l'empereur pourrait seule porter remède. À son retour de la sombre campagne de Russie, Napoléon, qui en février 1812 avait annulé le Concordat, entra lui-même en négociation avec Pie VII et, début 1813, arracha à cet homme âgé et éprouvé la signature des onze articles préliminaires d'un nouveau concordat dit de Fontainebleau. D'après ce texte, d'esprit gallican, le pape devait fixer son séjour en Avignon et recevoir un revenu annuel de deux millions; l'empereur devenait maître de presque toutes les nominations épiscopales en France et en Italie, et le pape reconnaissait et acceptait l'annexion des États pontificaux.
Dès que les cardinaux noirs purent pénétrer auprès du pape, celui-ci réalisa le piège tendu par l'empereur et dans lequel il était tombé : pendant que Napoléon publiait le texte du concordat sous la forme d'une loi d'État, Pie VII, ressaisi, rétracta les concessions qui lui avaient été arrachées sous la pression des menaces impériales. Par une lettre de sa main en date du 23 mars 1813, deux mois donc après son moment de faiblesse, n'acceptant ni la fraude ni la violence il protesta contre le projet de concordat, le déclarant nul et dénué de valeur.
Le conflit menaçait de prendre une tournure dramatique lorsque les événements changèrent le cours des choses et vinrent dénouer la situation. Un mois après la courageuse rétractation, le 25 avril, Napoléon partait pour la campagne d'Allemagne. En décembre les "Alliés" déclaraient "paix à la France, guerre à Napoléon". En mars 1814 ils entraient dans Paris. Puis ce fut la déchéance de Napoléon par le Sénat en avril, suivie de son abdication quarante huit heures plus tard, dans ce même château de Fontainebleau que le pape venait de quitter.
Par un revirement de l'Histoire, Pie VII rentrait triomphalement à Rome et recouvrait la liberté de ses États, tandis qu'au même moment ou presque, Napoléon vaincu perdait son Empire et partait à son tour en captivité sur l'île d'Elbe. Chassé un instant de Rome par l'invasion de Murat en 1815, Pie VII, après les Cent-Jours et le Congrès de Vienne (voir prochain chapitre) qui lui rendit ses États, put gouverner l'Église en toute paix, secondé par le cardinal Consalvi que les Romains surnommaient le "grand cardinal". Il reprit ses tâches interrompues, rétablit l'ordre des Jésuites (1816), et conclut des concordats avec Espagne, Sardaigne, Deux-Siciles, Bavière, Prusse et Provinces rhénanes.
La "vengeance" du pape fut celle d'un véritable chrétien : dès la chute de Napoléon, se refusant à toutes représailles politiques, Pie VII accueillit sa famille à Rome, intercéda auprès des cours d'Europe et du prince régent d'Angleterre en faveur du captif de Sainte-Hélène afin d'adoucir le régime du prisonnier, et enfin lui délégua un prêtre en son île africaine pour l'assister dans ses derniers moments.
À la mort de Pie VII (23/9/1823), le cardinal Consalvi se retira dans sa villa d'Anzio. Léon XII le rappelait aux affaires lorsqu'il mourut, léguant sa modeste fortune aux pauvres et aux enfants. Consalvi ne fut jamais prêtre, se jugeant indigne d'un autre ordre sacré que celui du diaconat.

8 Chateaubriand et "le Génie du Christianisme"

Pendant les tribulations de l'Église et de son chef, une soif de spiritualité assaillait le monde intellectuel. Elle prit la voix de Chateaubriand pour faire une nouvelle apologie de la religion chrétienne.
François René, vicomte de Chateaubriand (1768-1848), publia après la Terreur, à l'âge de vingt neuf ans, un essai sur les révolutions où le jeune écrivain désirait démontrer que l'humanité tourne dans un même et éternel cercle d'erreurs et de misères. Il n'avait, à cet instant aucune foi. Son livre dénote cependant un malaise d'âme qui peut expliquer la conversion proche de ce sceptique inquiet.
Les disparitions de sa mère et de sa soeur le convertirent : "J'ai pleuré et j'ai cru", dira-t-il. Et il débute aussitôt une apologie du christianisme. Elle paraît en 1802; c'est le Génie du christianisme, où Chateaubriand montre, non pas directement que la religion chrétienne repose sur la Vérité, mais qu'elle est d'une telle splendeur qu'elle ne peut avoir qu'une origine divine. Chateaubriand a voulu, dit-il lui-même, "montrer que de toutes les religions qui ont existé, la religion chrétienne est la plus poétique, la plus humaine, la plus favorable à la liberté, aux arts et aux lettres; que le monde moderne lui doit tout, depuis l'agriculture jusqu'aux sciences abstraites, depuis les hospices pour les malheureux jusqu'aux temples bâtis par Michel-Ange et décorés par Raphaël; qu'il n'y a rien de plus divin que sa morale, rien de plus aimable, de plus pompeux que ses dogmes, sa doctrine et son culte; qu'elle favorise le génie, épure le goût, développe les passions vertueuses, donne de la vigueur à la pensée, offre des formes nobles à l'écrivain et des moules parfaits à l'artiste".
Ce livre, d'un style neuf et quelque peu exalté, s'offrait au public au moment où celui-ci en avait faim. Son succès fut immense, même parmi quelques sceptiques révolutionnaires.
Ce n'était pourtant pas une véritable apologie, laquelle consisterait à présenter le christianisme comme un message divin, révélé par Jésus-Christ Fils de Dieu, qui a prouvé sa propre divinité et qui, pour continuer son oeuvre, a institué l'Église. Le Génie du Christianisme fut une apologie "de circonstance", mettant en relief tels aspects du christianisme correspondant aux préoccupations du moment, apologie qui amena seulement les incroyants à désirer qu'il soit vrai.
Il n'en reste pas moins que cette oeuvre fut l'amorce d'une révolution des esprits et de la littérature. Au paganisme, dont les traditions avaient perdu leurs vertus, s'opposait une renaissance chrétienne, qui débordait à nouveau les limites de la vie intérieure et bouleversait jusqu'à la conception de l'art. Le Génie contenait en germe tout ce qui allait porter le nom de romantisme. Chateaubriand a créé une mentalité nouvelle, et même ses censeurs ont subi son influence. Citons-les :
Sainte-Beuve (1804-69)
, poète et critique, lié à Hugo et Vigny. D'abord d'un romantisme militant, il s'en détachera, comme de ces deux poètes. En 1860 il fera paraître, en deux volumes, Chateaubriand et son groupe littéraire.
Taine (1828-93)
, philosophe et critique, qui publia la mordante Étude sur les philosophes français du XIX° siècle où il malmena l'école spiritualiste.
Ernest Renan (1823-92), cet ancien séminariste ayant perdu la foi, qui, chargé de cours au Collège de France, fut suspendu dès sa première leçon pour avoir appelé Jésus "un homme incomparable", et qui persista dans cette vue à travers toute son oeuvre historique sur le Christ et son Église.
Chateaubriand, homme politique, s'était rallié au Consulat et en fut ambassadeur et ministre. Mais, démissionnaire à la criminelle exécution du duc d'Enghien, il devint dès cet acte un ardent défenseur du trône légitime et de l'autel. En 1809 parurent Les Martyrs ou le Triomphe de la religion chrétienne. La Restauration inaugura pour lui une nouvelle période d'activité politique.

9 Les "Romantiques"

Chateaubriand ouvrit la voie aux "Romantiques" : esprits sensibles, inquiets, travaillés par les idéaux révolutionnaires, en quête d'une spiritualité qu'ils ne savaient devoir rattacher à la nature, à une divinité ou à l'homme lui-même.
En France le romantisme, en s'affranchissant des règles de la composition classique, procéda de la révolution morale qui, après la sociale et politique, transforma toutes les façons de penser et de ressentir. Le romantisme fut caractérisé par la prédominance de la sensibilité et de l'imagination sur la raison; en un mot l'individualisme. Ce fut l'instant de la rupture avec règles et modèles, de la liberté donnée au génie individuel. Si Jean-Jacques Rousseau en fut un précurseur, ses deux principaux initiateurs furent Madame de Staël et Chateaubriand. Tous deux firent renaître le lyrisme.
Et tous deux défendirent la religion chrétienne. Mais ce n'est pas pour autant qu'il faille considérer le romantisme comme un état d'âme religieux. Il s'en faut. Souvent révolté, ou mélancolique, le romantique manque de cet esprit chrétien d'humilité et de discipline. Autre réserve : le romantique conserve un goût marqué pour la Révolution. Seul Chateaubriand ne la considère pas comme messianique et libératrice. Que proclament les autres ? Pour Lamartine la Révolution représente un "évangile des droits sociaux"; pour Michelet, "l'avènement tardif de la justice éternelle"; pour Edgar Quinet, "elle a dépassé toutes les bornes. le dieu d'aucun sacerdoce ne lui a dit : tu n'iras pas plus loin"; et pour Victor Hugo "après la Révolution il y a espoir, il y a certitude : l'histoire n'est plus souterraine". Qui sont ces Romantiques ?
Madame de Staël (1766-1817) femme de lettre, fille de Necker, le ministre de Louis XVI, connut dans les salons de sa mère toutes les célébrités du temps. À son tour elle brilla à la cour et rêva d'y jouer un rôle politique. Après le 9 thermidor elle ouvrit salon et son prestige littéraire grandit. Elle devint l'âme du parti constitutionnel et libéral Mais ses idées de conciliation et de tolérance seront suspectes aux gouvernants, et son désir de conseiller le jeune Bonaparte ne rencontrera que méfiance. En 1803, sommée de quitter Paris elle entra dans l'opposition et voyagea à travers l'Europe. Par ses écrits, reflets d'une existence agitée et enthousiaste, elle a parfaitement représenté les début du romantisme français.
Alphonse de Lamartine (1790-1869) fit ses études au collège des jésuites. Ses Méditations et ses Harmonies poétiques et religieuses, dénotent son sentiment du divin, puisé comme il le dit lui-même "dans cette région du coeur où tout ce qui s'élève à Dieu se rencontre et s'accorde". Mais, à lire plus avant, on devine en cette expression une tendance panthéiste. La philosophie de Lamartine est un spiritualisme éthéré, épaulé d'aucune doctrine, une simple harmonie entre l'âme du poète et celle du monde, s'ouvrant sur un large optimisme et des espérances infinies. Lamartine déploie des rêves purs.
La révolution de 1830 exaltera le libéralisme d'un historien romantique : Jules Michelet (1798-1874). Il y verra le triomphe de ce peuple auquel il appartenait par ses origines et ses premières souffrances. Durant la Monarchie de Juillet (1830-48) il prendra part au combat au nom de l'esprit de la Révolution, contre les tendances "rétrogrades" qu'il voyait dominer au gouvernement et dans les idées ultramontaines (soutenant la primauté du pape contre les gallicans) qui renaissaient dans l'Église. Après la parution de l'Étude sur les Jésuites, en collaboration avec Edgar Quinet, suivi de Le prêtre, la femme et la famille, il sera en 1848 suspendu de cours au Collège de France sur demande du Clergé.
Victor Hugo (1802-85) écrivit à l'âge de vingt cinq ans Cromwell, dont la préface fut un manifeste du romantisme. Pair de France à quarante trois ans il s'engagea en politique, y donnant de sa personne et de sa plume. Il avait été d'abord un "Vendéen" comme sa mère, un légitimiste et un catholique. Il devint de plus en plus libéral et, après la révolution de février 1848, deviendra le chef et l'orateur de la gauche démocratique.
Alfred de Musset (1810-57), fut l'enfant gâté du cercle des romantiques. À vingt trois ans il découvrit l'Italie avec George Sand. Le chagrin de leur rupture tira de lui des pages qui sont des cris de souffrance et de doute dont, en 1836, l'Espoir en Dieu.
Alfred de Vigny (1797-1863) fut le plus personnel des romantiques, exprimant un "moi" hautain et jaloux. Ses oeuvres furent des symboles : la solitude à laquelle condamne le génie, l'indifférence des hommes, la trahison de la femme, l'impassibilité de la nature et le silence de Dieu en présence de nos maux, la résignation stoïque qu'il convient de leur opposer, telles sont les idées maîtresses de ce poète philosophe.
Le romantisme dominera la littérature française et l'ensemble des arts durant toute la première moitié du XIX° siècle. Après lui, l'esprit positiviste imposera le Réalisme.

10 L'Église sous la Restauration

Si Louis XVIII était un fin politique, son ministre Villèle, ultra-royaliste, n'eut pas le sentiment des puissantes idées libérales et révolutionnaires qui fermentaient dans la population. Des mesures impopulaires, qui s'accentuèrent à l'accession au trône de Charles X en 1824, furent utilisées par les adversaires du régime et finiront par provoquer sa chute six ans plus tard.
La Restauration fut inspirée par une vigoureuse réaction contre les idées révolutionnaires, où l'Église n'était point oubliée ; à preuve cette affirmation de Louis XVIII parlant de lui-même : "roi par la grâce de Dieu".
La Charte de Louis XVIII
En avril 1814, le Sénat fit appel à Louis de France en vue du rétablissement de la monarchie; quelques jours plus tard Louis XVIII débarquait à Calais. Onze mois plus tard Napoléon en faisait autant à Golfe-Juan et gagnait Lyon. Louis XVIII, effrayé, s'enfuit à Gand. De mars à juin 1815, Napoléon reprit les rênes du pouvoir : ce furent les Cent-Jours, où la Chouannerie se réveilla. Définitivement vaincu à Waterloo, Napoléon abdiqua pour la seconde fois et se rendit aux Anglais, montant l'échelle de coupée du Bellerophon, au large de Rochefort. Dans six ans il mourra à Sainte-Hélène. Enfin libre, Louis XVIII donna à la France une constitution, que l'on nomma la Charte.
Au plan religieux, la Charte de 1814 proclamait la liberté religieuse des cultes, et déclarait irrévocable la vente des biens nationaux. Mais, en même temps, elle reconnaissait le catholicisme comme religion de l'État.
La Charte permit quelques mesures, qui marquèrent l'action du roi en faveur de l'Église et de son oeuvre. Citons les plus marquantes :
- le budget du Clergé fut augmenté,
- le repos du dimanche fut rétabli,
- le divorce fut abrogé en 1816
- le monopole universitaire maintenu mais christianisé et élargi,
- le droit de surveillance fut accordé au évêques sur les collèges de leur diocèse,
- le droit fut donné aux établissements privés, ayant mérité la confiance des familles, d'être élevés au rang de collèges.
- beaucoup de congrégations religieuses furent autorisées. Ainsi fut créée à Lyon la Société pour la Propagation de la Foi (1822).
Le "Concordat de 1817"
Une des principales préoccupations de Louis XVIII en matière religieuse fut d'entamer avec le Saint-Siège des négociations afin de remplacer le Concordat de 1801, qui avait révolté les ultras, par celui en vigueur auparavant, à savoir celui co-signé par Léon X et François 1er. Un traité fut conclu le 16 juillet 1816 par le comte de Blacas, au nom de Louis XVIII, et le cardinal Consalvi représentant Pie VII.
Mais le nouveau texte rencontra un vive opposition d'une partie du Gouvernement et des Chambres, qui jugèrent certains articles contraires aux libertés de l'Église gallicane et refusèrent de le ratifier en 1817, à l'exception des dispositions relatives à la création de nouveaux évêchés. Un texte remanié parvint à Pie VII, qui le jugea inacceptable et suspendit toutes tractations.
De ce concordat mort-né n'a donc subsisté que la nouvelle circonscription des diocèses, qui portait le nombre des évêchés de 50 à 80, soit à peu près un siège épiscopal par département. Cette décision de 1821 est toujours en vigueur.
Charles X et les Libéraux
Plus encore que son frère, Charles X (1824-30) voulut être le protecteur officiel de l'Église. Après s'être fait sacrer à Reims suivant l'antique coutume des rois de France, il fit voter en 1825 la loi du sacrilège qui punissait des travaux forcés à perpétuité le vol des vases sacrés dans les églises, et de la peine de mort la profanation publique de l'Eucharistie. Ces lois quelque peu excessives eurent pour effet de soulever la colère des adversaires du régime. À partir de ce moment la lutte s'engagea entre le parti de la Révolution, dit parti Libéral et le parti de la Réaction.
Le parti libéral tourna d'abord sa fureur contre les jésuites et la Congrégation, qui n'était en réalité qu'une association pieuse de catholiques pour des oeuvres de charité, mais que l'on présentait comme une organisation politique dirigée par les jésuites.
La Congrégatio
La Congrégation de la Sainte Vierge, qui avait repris vie en 1801 avant d'être frappée par Napoléon, s'était relevée en 1824. Les libéraux créèrent une légende autour d'elle : on la prétendait dirigée par le comte d'Artois, qui n'y fut jamais affilié; on l'estimait à 50 000 membres, quand la liste aujourd'hui connue, n'en comportait que 1 400. Bientôt elle fut accusée par ses ennemis de prendre trop d'influence dans le parlement, l'administration, l'armée, les écoles et même les ateliers, et d'être ainsi devenue une véritable puissance politique.
La réalité était bien différente : composée en majorité de laïques, elle développait des oeuvres telles que la Société des bonnes oeuvres (1812), pour visiter malades et prisonniers; l'Association Saint-Joseph (1822), pour le placement des chômeurs; la Société des bonnes études (1823), cercle d'études; la Société des bons livres (1824), pour la diffusion de lectures saines. Contrairement aux dires de ses détracteurs, son influence religieuse fut appréciable et étendue, et son influence politique négligeable.
Mais tandis qu'à la Chambre le député Viennet s'écriait : "les deux plus grands fléaux du royaume sont les jésuites et la Congrégation!", les libéraux trouvèrent un appui inattendu auprès des royalistes gallicans et jansénistes : en 1826 leur chef de file, comte de Montlosier, dénonça l'existence de la Congrégation, association dirigée par les Jésuites et qui, disait-il, tendait à renverser la religion (la gallicane!) et la société.
Le ministre des affaires ecclésiastiques, Frayssinous, reconnut le droit à l'existence de la congrégation et des collèges dirigés par la compagnie. Montlosier déposa alors contre les jésuites une dénonciation formelle devant la cour d'appel de Paris qui, tout en se déclarant incompétente, proclama les principes de cette société incompatibles avec l'ordre public. Les libéraux, de leur côté, profitèrent de quelques imprudences des missionnaires pour susciter des troubles à l'occasion des missions qui étaient alors prêchées dans toute la France.
L'opposition des gallicans et des libéraux, pour une fois réunis, devint si forte que le ministère Martignac (juin 1828) jugea bon de la désarmer par deux ordonnances. La première soumettait les petits séminaires au régime de l'Université et interdisait l'enseignement à tout membre d'une congrégation non autorisée. Cette mesure visait les jésuites. La seconde limitait le nombre des petits séminaires, les réduisant à une capacité globale de 20 000 séminaristes.
Ces mesures furent saluées comme des victoires par les Libéraux. Elles ne firent qu'encourager, par ailleurs, leurs exigences. Charles X répliqua par les Ordonnances de Juillet, qui restreignaient la liberté de presse et le droit de vote. Cette imprudente décision eut pour conséquences le soulèvement du peuple de Paris, la défaite des troupes royales après trois journées de lutte et la fuite de Charles X à Rambouillet, puis à Cherbourg d'où il s'embarquera pour l'Angleterre.
La révolution de 1830 venait d'emporter son trône dans la tourmente, mais en compromettant gravement la cause des catholiques. On put croire l'Église vaincue avec la royauté, et il y eut un grand déchaînement de passions sectaires contre le clergé : les processions furent poursuivies à coup de pierres, les croix renversées, on envahit des églises, on pilla des autels… Le vieux démon révolutionnaire se réveilla un instant.
La chute de Charles X en 1830 entraînera celle de la Congrégation. Elle renaîtra pourtant, en 1852, lorsque les Jésuites établiront, dans leur collège de Vaugirard récemment fondé, une congrégation de jeunes gens qui, encore une fois, va se multiplier sous divers noms.

Conclusion

Des ruines de la Révolution un homme s'est levé, ralliant tous les espoirs, de quelque tendance qu'ils fussent. Formé à l'école de la violence et de l'incertitude des destins, il commença par confisquer tous les pouvoirs. Son génie se déploya dans sa volonté de rendre une grandeur à sa nation, et dans son sens des moyens d'y parvenir, à commencer par l'ordre. Il ne nous appartient pas de juger de son orgueil, qui entraînera sa perte, mais on ne peut que pleurer sa vision simpliste et temporelle de l'Église, pour lui un moyen parmi d'autres, et le pape un lieutenant de l'Empire.
Nous devons pourtant retenir ceci : d'abord, que le Concordat de 1801 mit fin aux désordres structurels de l'Église de France et au trouble de ses consciences; ensuite, que la persécution exercée contre le pape resserra les catholiques autour de celui qui donna de si grands témoignages de constance et de charité; enfin, qu'au moment où l'Église n'est qu'un instrument du pouvoir, le cri d'une conscience convertie secoue la foi latente qui sommeillait en nombre d'âmes, et canalise l'expression de leur spiritualité. Même si elle manque d'orthodoxie, aucune voix n'est inutile pour ramener les hommes à Dieu.

***
Annexe
texte du concordat de 1801
 

Convention entre le Gouvernement français et Sa Sainteté Pie VII
Le Gouvernement de la République française reconnaît que la religion catholique, apostolique et romaine est la religion de la grande majorité des Français.
Sa Sainteté reconnaît également que cette religion a retiré et attend encore en ce moment le plus grand bien et le plus grand éclat de l'établissement du culte catholique en France, et de la profession particulière qu'en font les consuls de la République.
En conséquence, d'après cette reconnaissance mutuelle, tant pour le bien de la religion que pour le maintien de la tranquillité intérieure, ils sont convenus ce qui suit :
article premier.- La religion catholique, apostolique et romaine sera librement exercée en France, et son culte sera public, en se conformant aux règlements de police que le Gouvernement jugera nécessaire pour la tranquillité publique.
art. 2.- Il sera fait par le Saint-Siège, de concert avec le Gouvernement, une nouvelle circonscription des diocèses français.
art. 3.- Sa Sainteté déclarera aux titulaires des évêchés français qu'elle attend d'eux avec une ferme confiance, pour le bien de la paix et de l'unité, toute espèce de sacrifices, même celui de leurs sièges. D'après cette exhortation, s'ils se refusaient à ce sacrifice commandé par le bien de l'Église (refus néanmoins auquel Sa Sainteté ne s'attend pas), il sera pourvu par de nouveaux titulaires au gouvernement des évêchés de la circonscription nouvelle, de la manière suivante :
art. 4.- Le premier consul de la République nommera dans les trois mois qui suivront la bulle de Sa Sainteté, aux archevêchés et évêchés de la circonscription nouvelle; Sa Sainteté conférera l'institution canonique, suivant les formes établies par rapport à la France avant le changement de gouvernement.
art. 5.- Les nominations aux évêchés qui vaqueront dans la suite seront également faites par le premier consul, et l'institution canonique leur sera donnée par le Saint-Siège, en conformité de l'article précédent.
art. 6.- Les évêques, avant d'entrer en fonction, prêteront directement, entre les mains du premier consul, le serment de fidélité qui était en usage avant le changement de gouvernement, exprimé dans les termes suivants : "Je jure et promets à Dieu, sur les saints Évangiles, de garder obéissance et fidélité au gouvernement établi par la constitution de la République française. Je promets aussi de n'avoir aucune intelligence, de n'assister à aucun conseil, de n'entretenir aucune ligue, soit au dedans, soit au dehors, qui soit contraire à la tranquillité publique; et si, dans mon diocèse ou ailleurs, j'apprends qu'il se trame quelque chose au préjudice de l'État, je le ferai savoir à mon gouvernement."
art. 7.- Les ecclésiastiques du second ordre prêteront le même serment entre les mains des autorités civiles désignées par le Gouvernement.
art. 8.- La formule de prière suivante sera récitée à la fin de l'office divin, dans toutes les églises catholiques de France : "Domine, salvam fac rem publicam. Domine, salvos fac consules."
art. 9.- Les évêques feront une nouvelle circonscription des paroisses de leur diocèse, qui n'aura effet qu'après le consentement du Gouvernement.
art. 10.- Les évêques nommeront aux cures. Leur choix ne pourra tomber que sur les personnes agréées par le Gouvernement.
art. 11.- Les évêques pourront avoir un chapitre dans leur cathédrale, et un séminaire pour leur diocèse, sans que le Gouvernement s'oblige à les doter.
art. 12.- Toutes les églises métropolitaines, cathédrales, paroissiales et autres non aliénées, nécessaires au culte, seront mises à la disposition des évêques.
art. 13.- Sa Sainteté, pour le bien de la paix et l'heureux rétablissement de la religion catholique, déclare que ni elle ni ses successeurs ne troubleront en aucune manière les acquéreurs des biens ecclésiastiques aliénés, et qu'en conséquence la propriété de ces mêmes biens, les droits et revenus y attachés, demeureront incommutables entre leurs mains ou celles de leurs ayants cause.
art. 14.- Le Gouvernement assurera un traitement convenable aux évêques et aux curés dont les diocèses et les paroisses seront compris dans la circonscription nouvelle
art. 15.- Le Gouvernement prendra également des mesures pour que les catholiques français puissent, s'ils le veulent, faire en faveur des églises, des fondations.
art. 16.- Sa Sainteté reconnaît dans le premier consul de la République française les mêmes droits et prérogatives dont jouissait près d'elle l'ancien gouvernement.
art. 17.- Il est convenu entre les parties contractantes que, dans le cas où quelqu'un des successeurs du premier consul actuel ne serait pas catholique, les droits et prérogatives mentionnés dans l'article ci dessus et la nomination aux évêchés seront réglés, par rapport à lui, par une nouvelle convention.
Les ratifications seront échangées à Paris dans l'espace de quarante jours.
Fait à Paris, le 26 messidor an IX.

Retour à la page de présentation Maranatha !                        Retour à la page d'accueil