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Pour Pie X et plus encore Benoît XV, la guerre fut l'occasion d'un "combat pour Dieu". S'interposant entre les belligérants, et pour reprendre les mots du Général Morillon (Mon Credo) placé dans une semblable situation en Bosnie en 1992 :
Le pape et la guerre 1914-1918
Le 2 août 1914, Pie X lançait au monde un cri d'appel : (L'Osservatore Romano : "Exhortation aux catholiques du monde entier"). Le saint pape pressentait le conflit depuis plusieurs années. En juin 1914, quatre jours avant l'assassinat à Sarajevo de l'archiduc François-Ferdinand d'Autriche, qui allait déclencher la première guerre mondiale, il devina le danger imminent et avait fait accélérer la signature du Concordat avec la Serbie. Son dernier acte public fut de recevoir les séminaristes étrangers qui regagnaient leurs pays avant de se battre les uns contre les autres, et de les bénir en pleurant. Quelques jours plus tard, ayant offert sa vie au Seigneur pour qu'il suspende le fléau, il mourut, l'âme envahie de tristesse.
La guerre allait peser lourdement sur le pontificat de son successeur : Giacomo Della Chiesa, nommé Benoît XV(1914-22), qui s'efforcera durant quatre ans d'abréger les hostilités. La voix du nouveau pape s'éleva en vain contre le , et il tenta d'agir. Mais son action aussi fut rendue stérile, parce que du fait du conflit les communications se trouvaient coupées entre Rome et les évêchés, et que de part et d'autre des frontières les catholiques s'affrontaient, épousant chacun leur propre cause nationaliste.
Inlassablement, pourtant, Benoît
XV multiplia démarches et mises en garde : encyclique
Ad beatissimi en novembre 1914, sur la paix, puis décret
de janvier 1915 ordonnant des prières pour la paix et signifiant
les intentions du pape; mise en place au Vatican, en septembre,
d'une Commission de préparation à la fin du conflit.
Les négociations commencèrent aussitôt. Ainsi,
parmi d'autres, celle du cardinal
Baudrillart, recteur de l'Institut
catholique de Paris, qui fut pressenti pour offrir à la
France et ses alliés des "conditions honorables de
paix" tandis qu'à Munich l'empereur recevait le nonce,
Mgr Eugenio Pacelli, le futur pape Pie XII. Elles furent autant d'échecs.
La tentative la plus poussée eut lieu en août
1917, lorsque la lassitude des belligérants sembla à
Benoît XV un facteur favorable au dénouement du conflit,
suite à la famine que subissaient les Empires Centraux
à cause du blocus, aux ravages exercés par la guerre
sous-marine dans les flottes alliées, à la révolution
en Russie, aux mutineries dans l'armée française.
Une note pontificale adressée aux gouvernants suggérait
des mesures précises pour mettre un terme à la guerre,
et indiquait sur quelles bases il convenait d'édifier une
paix juste et durable.
L'insuccès fut encore
complet et, curieusement, suscita des rancoeurs contre le pape.
On lui reprocha son impartialité : Clémenceau
le traita de Pape boche, tandis qu'en Allemagne, sa condamnation
du torpillage du paquebot Lusitania et de l'emploi des
gaz asphyxiants sur le front souleva la colère des États
majors. Mais, sans cette impartialité, comment aurait-il
pu mener son oeuvre d'humanisation de la guerre ?: échange
des blessés (accepté par les deux camps), libération
des femmes, enfants et malades prisonniers, internement des captifs
militaires en pays neutres, réglementation sur les mesures
de représailles, et jusqu'à la trêve de
Dieu le jour de Noël. Mais aussi, chez tous les belligérants :
services religieux dans les camps de prisonniers, et veille à
la condition matérielle des captifs, y compris l'acheminement
du courrier; collectes en faveur des régions sinistrées;
recherche des disparus. On estime à 82 millions de lires-or
les sommes dépensées par Benoît XV pour le
fonctionnement de ces entreprises.
2 la "fausse paix"
dit Clémenceau, dès l'armistice du 11 novembre 1918. Il ne semble pas qu'il y soit parvenu; Les armes déposées, on constata rapidement un recul des valeurs traditionnelles de l'Occident, qu'avaient affirmées des siècles de christianisme et d'humanisme, au profit des systèmes les plus opposés : les totalitarismes communiste en Russie, fasciste en Allemagne, et national-socialiste en Italie. Trois systèmes qui, très vite, condamneront cette paix fragile.
Benoît XV et l'immédiat après-guerre
Cette paix parut même dirigée contre Rome. La conduite du pape avait agacé les gouvernements : ils l'exclurent de toutes les négociations préparatoires aux traités de paix, lesquels traités de 1919 se firent contre les intérêts catholiques, l'Église, et son pouvoir. Les maîtres de la discussion le voulurent ainsi : deux violents anticléricaux, Clémenceau et son homologue italien Sonnino; deux protestants sévères, le président des États-Unis Wilson et le chef du Cabinet anglais Lloyd George; enfin un haut dignitaire franc-maçon, le président Tchécoslovaque Masaryk. confia Aristide Briand à l'un de ses proches.
Mais tandis que des persécutions décimaient les chrétiens du Mexique, de Perse et d'Asie Mineure, Benoît XV, qui venait de publier son encyclique sur la Bible Spiritus Paraclitus (1920) , assista à la résurrection de la catholique Pologne et de son Église, qu'il avait largement aidée par l'envoi du très actif cardinal Achille Ratti, son futur successeur Pie XI. Il vit aussi l'Angleterre accorder sa liberté à l'Irlande (à l'exception de l'Ulster et Belfast) par le traité de décembre 1921.
Le pape, qui n'avait donc pas été
associé aux traités de paix de 1919, ne le fut pas
non plus au pacte fondant la
Société des Nations (S.D.N., avril 1919). Il en était pourtant le véritable
auteur, pour en avoir fait déterminer dès 1917 la
structure et les buts : imposer à toutes les nations
adhérentes le respect du droit d'autrui, le recours à
la conciliation et l'arbitrage des conflits, enfin le renoncement
aux armements massifs.
Il avait créé
à cet effet l'Union catholique des Études internationales,
qui avait tenu ses séances de travail en Suisse durant
la guerre. Le président américain Wilson s'en attribua
la paternité, et fixa le siège de la S.D.N. à
Genève. Benoît XV, généreusement, approuva
la S.D.N. et chargea l'Union catholique de rester en liaison
permanente avec elle et de collaborer à ses travaux. Ainsi
les catholiques purent-ils oeuvrer au Bureau international du
travail, discuter du sort des missions et des Lieux Saints, dénoncer
la persistance de l'esclavage en Afrique et demander une assistance
à la Russie soviétique en proie à la famine.
Mais la Société des Nations restait
impuissante à ancrer la paix dans les coeurs. l'on a
signé des traités de paix, on n'a pas supprimé
le germe des anciennes discordes se plaignait le pape en 1920,
dans son encyclique Pacem Dei Munus.. Jusqu'à sa
mort, deux ans plus tard, il travaillera à la réconciliation
des hommes et au rétablissement de la présence de
l'Église.
3 Benoît XV, le pape médiateur
Depuis le pillage de la Nonciature et l'expulsion de son auditeur par l'irascible Clémenceau en 1906, la rupture entre Rome et Paris était une blessure restée béante. Benoît XV la pansa. Et de même qu'il rendra ainsi sa grandeur à l'Église de France, il saura également intervenir partout en Europe pour aider les jeunes forces catholiques à s'affirmer en chacun des pays, afin qu'elles puissent participer à la construction de la nouvelle société européenne.
Benoît XV et la France
En France l'Union sacrée avait assoupli les relations entre catholiques et anticléricaux, qui avaient appris à se connaître et mutuellement s'estimer tant au front que dans les souffrances et les besognes de "l'arrière" : 25 000 prêtres servirent sous les drapeaux, dont 12 000 en armes, et 4 608 d'entre eux tombèrent au champ d'honneur. Le gouvernement dut reconnaître le loyalisme des catholiques et leur dévouement à la cause de la Patrie. De plus, des hommes politiques, même parmi les plus "laïcs" comme Aristide Briand, estimaient souhaitable d'assouplir la loi de Séparation et de renouer avec le Vatican.
Benoît XV fut conscient de ce changement et désira faciliter le retour de la France à sa position de grande puissance catholique. Parmi les gestes qu'il fit en ce sens, notons la canonisation de deux saintes françaises : Marguerite-Marie Alacoque, initiatrice du culte du Sacré Coeur, et Jeanne d'Arc (20 mai 1920), cette seconde reconnaissance étant l'oeuvre de l'évêque d'Orléans, Mgr Touchet. À cette occasion 43 cardinaux et 300 évêques prirent part à la cérémonie, en la basilique Saint-Pierre, en présence de Gabriel Hanotaux, qui représentait la France avec rang d'ambassadeur. L'année suivante le pape fera accélérer la procédure de béatification de la soeur Thérèse de l'Enfant-Jésus et de la Sainte-Face, du carmel de Lisieux.
La Chambre vota donc le rétablissement d'une ambassade au Vatican en 1921, et renoua toutes les relations avec le Saint-Siège. En 1922 la réconciliation entre Rome et Paris prit une tournure officielle, à l'issue de négociations menées, pour Rome, par Mgr Eugenio Pacelli, futur Pie XII. Elles aboutirent au retour à Rome de l'ambassadeur français, et à Paris du Nonce. Restait à doter d'un statut, vis à vis de la République, l'Église de France dont la situation était incertaine depuis que Pie X avait refusé les Associations cultuelles proposées par le gouvernement. Pour mener à bien les entretiens avec les principaux hommes politiques français, dont Aristide Briand, Benoît XV choisit un nouveau négociateur : l'Abbé Renaud, diplomate et juriste. L'accord établi reconnut un droit de regard du gouvernement français sur les nominations épiscopales, comme au temps du concordat, lequel gouvernement admettait la réinstallation de religieux et religieuses ainsi que la réouverture d'écoles congréganistes. L'Église fut structurée en ces Associations diocésaines que nous avons évoquées au précédent chapitre et que le Conseil d'État dota d'un statut légal. Elles avaient pour but de pourvoir aux frais du culte catholique, et étaient placées sous l'autorité de l'évêque du lieu. Ce régime sera suffisamment solide pour résister dans quelque temps aux assauts du Bloc des Gauches et du Front Populaire. Cependant Benoît XV ne vit pas son oeuvre fonctionner; il mourut avant la signature des accords en mai 1924.
En
Italie, comme en Belgique,
Le pape influença habilement le parti catholique dont
le programme s'appuyait sur la doctrine sociale de l'Encyclique
Rerum Novarum.
En Espagne, il
soutint le Roi Alphonse XIII qui, bien que l'Église fut
attaquée par les Rouges (communistes), consacra au Sacré-Coeur
son pays épargné par la guerre.
Au
Portugal, qui venait de bénéficier du mystérieux
message de Fatima (13 mai 1917), il obtint la suspension
de la loi de Séparation, la libération des prêtres
et le libre exercice du culte.
En Allemagne,
où la défaite avait amené un début
de révolution, et où une assemblée nationale
réunie à Weimar avait établi une république
démocratique libérale, Benoît XV reconnut
la dite république et fit rouvrir la nonciature. Il la
confia au cardinal Pacelli, avec mission
de tout tenter pour apaiser la hargne des vainqueurs afin qu'ils
n'entravent pas le retour de l'Allemagne dans le concert des nations.
À l'intérieur, il favorisa la reconnaissance des
catholiques : le groupe des Katholikentag, dont le
premier rassemblement atteignit un demi million de fidèles
sous la présidence du maire de Cologne, Conrad Adenauer.
Le pape fut encore attentif à la situation créée par le démantèlement de l'empire des Habsbourg. Autriche et Hongrie se trouvaient séparées. Si le peuple autrichien souffrait sa misère en silence, peuple auquel le pape marqua sa sollicitude en remettant un don important à son chancelier et en encourageant l'oeuvre accomplie par le parti social chrétien, il n'en fut pas de même en Hongrie, tentée un instant par le rêve communiste. Cent trente trois jours de dictature rouge, qui décima le clergé, l'en guérirent. L'envoi d'un nonce remarquable, Mgr Schioffa, aida à la constitution d'un très actif parti social-chrétien.
Benoît XV établit aussi des relations avec le nouvel État de Yougoslavie où il favorisa la montée d'un catholicisme au sein d'une jeunesse enthousiaste : un parti populaire catholique naquit là encore, et l'archevêque de Prague s'en vit conférer l'autorité de primat. De même, en Roumanie, la meilleure entente s'établit entre Rome et Belgrade, et le nonce assista au couronnement du roi Carol.
En Russie soviétique, où l'Église orthodoxe était déchue de son titre de religion officielle et l'Église catholique affreusement persécutée, le pape tenta d'intervenir auprès de Lénine, tout en participant à la campagne internationale contre la famine en Russie et à l'envoi d'une mission officielle d'assistance.
Pour la réalisation de ce double dessein : poursuite de l'oeuvre de son prédécesseur et remise en ordre de l'Église, l'époque semblait favorable au pape et à son conseiller le cardinal Gasparri, car, au même moment, un équilibre se cherchait en Europe, et les États étaient conscients de l'importance du facteur religieux dans le comportement des peuples. L'appui du Vatican leur était donc nécessaire pour réorganiser leurs églises nationales. Benoît XV avait obtenu des résultats prometteurs, Pie XI devait continuer. Et puisque le Concordat de 1801 avait constitué un outil diplomatique efficace, après les désordres de la Révolution française, il paraissait utile au pape d'user de ce précédent.
Parmi les bénéficiaires des seize concordats préparés de la main de Pie XI, citons les plus grands États signataires : Autriche, Prusse, Reich allemand, Pologne, Italie, Roumanie, Tchécoslovaquie, Portugal. Cette politique concordataire, caractéristique par l'ampleur de ses résultats, permit de trouver accord sur des points aussi délicats que : la reconnaissance absolue de la liberté du culte; le droit exclusif pour le Saint-Siège de nommer les évêques; la reconnaissance légale des congrégations; l'imposition aux gouvernements de règles strictes concernant les oeuvres de l'Action Catholique, les écoles religieuses, les séminaires et le mariage. Certains accords prévirent, pour les membres du clergé, l'exemption du service militaire et parfois des immunités d'ordre judiciaire. En contrepartie Pie XI n'hésita pas à accepter des remaniements géographiques de circonscriptions ecclésiastiques, ou des interdictions aux membres du clergé de militer en politique, voire des prestations de serment de fidélité du clergé aux gouvernants.
Trois de ces accords furent signés avec des états dits "totalitaires" : le Portugal de Salazar, le Troisième Reich d'Hitler et l'Italie de Mussolini.
En 1926, au Portugal, un coup d'État militaire avait installé à Lisbonne l'Estado novo, dirigé par le professeur Oliveira Salazar, opposé aux idées démocratiques et parlementaires, tout autant qu'aux principes du fascisme et du nazisme. Catholique fervent, disciple de La Tour du Pin et des catholiques sociaux français, Salazar, appelé à gouverner un peuple où la renaissance catholique était pour une part certaine le fruit des apparitions de Fatima, maintint en plein accord avec Pie XI la séparation de l'Église et de l'État, les deux puissances étant destinées à coopérer sans aucune soumission de l'une à l'autre. Le concordat fut donc bâti sur le double principe de la séparation et de la liberté.
L'accord conclu en Allemagne entre le pape et le gouvernement hitlérien souleva les réserves des libéraux d'Europe, qui avaient auparavant félicité le pape pour sa dénonciation des totalitarismes. Mais cet accord répondait justement à la nécessité de rester proche d'une Église qui risquait fort de se voir persécutée : disait le pape, . Il n'ignorait pas les périls que le national-socialisme faisait courir au catholicisme, ni le souhait de nombreux catholiques, comme l'évêque Grober de Fribourg, que fut trouvé un modus vivendi avec le régime. Le concordat allemand, signé en 1937, fut l'un des plus satisfaisants du Pontificat, proclamant la liberté totale de l'Église, l'enseignement de la religion catholique reconnu comme matière scolaire dans les écoles publiques, et les congrégations autorisées. Pie XI n'était pas dupe, et savait que le concordat n'aurait que peu de poids devant une volonté contraire d'Hitler, mais qu'à cet instant les catholiques posséderaient une arme incontestable. s'écria un cardinal du Troisième Reich, . Hitler avouera regretter cette signature;
Aux yeux de l'Église universelle,
les accords les plus marquants furent ceux conclus le 11 février
1929 avec le gouvernement d'Italie, dits Accords du Latran, et dont nous avons donné la substance
précédemment (chap.25 § 7) car ils mettaient
fin à la situation de réclusion du pape existant
depuis la spoliation des États pontificaux (1870). Rappelons
que par ces accords Pie XI régla : d'une part, la
"question de Rome" et de la souveraineté temporelle
du pape; d'autre part, par un concordat, les modalités
de vie de l'Église en Italie. L'élection de Pie
XI avait coïncidé avec les graves événements
qui emportèrent le régime démocratique italien :
le 30 octobre 1922, les colonnes de "chemises noires"
entraient dans Rome derrière
Benito Mussolini (1922-45),
que le roi Victor Emmanuel avait appelé au pouvoir à
la suite d'une crise ministérielle et de violentes émeutes.
Deux
ans plus tard le Duce, ayant établi sa dictature,
se souvint de l'importance de la "question romaine"
et mesura quel prestige international lui vaudrait une réconciliation
avec le Saint-Siège. Des négociations s'ouvrirent
en 1926, qui durèrent trois ans dans le secret le plus
absolu. Pas moins de deux cents rencontres furent nécessaires
pour pouvoir consacrer officiellement la Conciliazione
entre les deux Rome. Le pape reconnaissait la Maison de Savoie
souveraine de l'Italie, et le gouvernement reconnaissait au pape
les droits et prérogatives de souverain sur la Cité
du Vatican et ses dépendances. Ainsi le pape acceptait
.
L'accord était accompagné d'un concordat, lequel déclarait que :
- le catholicisme était la religion
officielle de l'État et de la Nation,
-
toutes les questions impliquant politique et religion seraient
réglées conformément aux lois de l'Église,
-
les diocèses seraient remaniés selon la nouvelle
Italie,
- le pape nommerait seul les évêques,
sauf objection d'ordre politique,
- les congrégations
religieuses bénéficieraient de la personnalité
juridique,
- des facilités seraient accordées
à l'Action catholique
- le mariage religieux
aurait pleine valeur juridique et la faculté de divorcer
serait restreinte,
- les fêtes
religieuses d'obligation étaient proclamées fêtes
légales,
- l'enseignement de la religion était rendu
obligatoire.
Le conflit qui éclatera
très vite entre le pape et Mussolini, et que nous évoquerons
au prochain chapitre, montrera qu'aux qualités de diplomate
de Pie XI s'ajoutaient celles d'un redoutable combattant.
Pie XI et la France
Entre l'armistice de novembre 1918 et la déclaration de la seconde guerre mondiale en septembre 1939, quatre revirements politiques majeurs se produisirent en France.
La reprise des relations entre Paris et Rome avaient été, grâce à la persévérance de Benoît XV et d'Aristide Briand, votées en 1922 par une Chambre dite du Bloc National tout entière habitée par la terreur du communisme soviétique.
Cependant, deux ans plus tard, en 1924,
une nouvelle crise vint les ternir lorsque le Cartel des Gauches prit
le pouvoir en la personne d'Édouard
Herriot (1872-1957), radical-socialiste
et maire de Lyon (1905-55), qui avait inscrit trois points à
son programme : la suppression de l'ambassade au Vatican,
l'application en Alsace-Lorraine des lois laïques, notamment
scolaires, et l'expulsion des congrégations religieuses
non autorisées.
Sa défense
de la laïcité était sous-tendue par un personnel
et violent anticléricalisme : il se proclamait l'ennemi
du , ou , tout autant que de ; Il s'opposa sans succès
aux catholiques d'Alsace et Lorraine, à qui il tenta de
supprimer le régime concordataire, avant de se heurter
au mur des Religieux anciens combattants pour avoir voulu
revenir à la stricte loi de 1901 et expulser les congrégations.
Herriot
n'y gagna que l'apparition d'une
Fédération nationale catholique qui, sous la direction du général
de Castelnau, groupa près de deux millions de Français
pour la défense de leur Église. Le Cartel des
Gauches, en 1925, parvint encore à faire voter la suppression
de l'Ambassade de France auprès du Saint-Siège,
vote que le Sénat réussit à rendre inapplicable.
Dix huit mois plus tard, en 1928, Herriot et son Cartel étaient balayés. Le gouvernement d'Union Nationale, présidé par Raymond Poincaré (1860-1934), mit fin à la crise et rétablit avec Rome des relations confiantes qui dureront jusqu'à la guerre de 1939-45, malgré le retour au pouvoir du Bloc des Gauches en 1932, dont la législature fut marquée par le scandale Stavisky et la sanglante journée du 6 février 1934.
En 1935 le président du Conseil se rendit en visite au Vatican, et deux ans plus tard le cardinal Pacelli prononçait à Notre-Dame un sermon sur la .
En 1936, les élections assurèrent encore la victoire du Cartel des Gauches. À partir de ce moment le Front Populaire (alliance des Radicaux-Socialistes, des Socialistes et des Communistes) se livra à une série d'expériences sociales dont les buts, pour généreux qu'ils fussent, n'ont pas été dénués de rigidité et dont les moyens de mise en oeuvre, insuffisemment techniques, ont créé des situations dont nous subissone encore les conséquences. Quant à la vision portée sur le catholicisme par le Front Populaire, le moins que l'on puisse en dire est que l'Église en souffrit les conséquences les plus défavorables.
Rendons cette justice au libre penseur Édouard Herriot qu'il ne mourra pas (1957) avant d'être honoré de l'amitié de Pie XII, de se convertir, et de recevoir la suprême bénédiction de l'Église en joignant les mains. Dix ans plus tôt, il avait eu cette réflexion étonnante de justesse : " Je ne comprends pas les prêtres qui critiquent la hiérarchie, et d'abord le pape; il me font l'effet d'officiers de carrière qui seraient anti-militaristes."
Dès 1891 l'Église avait manifesté officiellement son profond désir d'améliorer la condition ouvrière, que le libéralisme économique avait asservie : ce fut l'encyclique Rerum Novarum du pape Léon XIII. La question sociale était posée. Il fallait donc que les catholiques s'impliquent personnellement dans ce combat pour défendre la dignité de l'homme au travail, pour eux-mêmes et leurs semblables. Engagement politique, avec les risques inhérents. Une des formes en sera le syndicalisme chrétien, l'Action catholique une autre, et l'extraordinaire développement de la J.O.C. une troisième. Pie XI lui-même contribuera au mouvement, en donnant une suite à l'encyclique de Léon XIII par la sienne propre : Quadragesimo anno.
L'engagement politique
Dès 1919 et le Traité de Versailles, la pensée de Léon XIII avait été à nouveau préoccupée de la condition de l'homme au travail. Bientôt, en divers points de l'Europe, les catholiques "sociaux" s'engagèrent en politique, ce qui n'était d'ailleurs pas sans danger, le risque étant de sombrer dans un socialisme matérialiste. Mais le pape en accepta le risque, moins grave à ses yeux que la menace croissante des dictatures. Dès 1920 en France, on trouva des catholiques sociaux à l'origine de lois sur la durée du travail, les congés payés, les assurances sociales, et la loi de 1932 sur les allocations familiales ne fut que la généralisation de mesures déjà appliquées par deux patrons chrétiens : Romanet à Grenoble, et Deschamps à Rouen. En 1936, c'est le catholicisme social qui permit la sortie du temps des grèves en proposant sa solution par les conventions collectives et les commissions paritaires. Dans tous les pays, journaux et revues se multiplièrent; en France : La Croix des Assomptionnistes, la Vie catholique, les Études des Jésuites, Sept des Dominicains, où signaient de grands noms des lettres : Blondel, Maritain, Gilson, Chevalier. Quand, en 1934, le cardinal Verdier, archevêque de Paris, lança sa campagne pour la construction d'églises en banlieue, à son intention apostolique s'ajoutait celle de donner du travail à un demi-million de chômeurs.
Car le mouvement catholique social ne pouvait se développer sans l'approbation de l'épiscopat. Or les évêques, depuis Rerum Novarum, portaient intérêt à la question, tels dès 1919 Mgr Germain à Toulouse et Mgr Gibier à Versailles, qui s'ajoutaient à Mgr Liénard et au cardinal Verdier déjà cités. Quant à leur chef Pie XI, comme Léon XIII il possédait, nous l'avons vu, ce don d'être attentif aux signes du temps, de comme l'écrivit H. Guitton.
Le syndicalisme chrétien
En novembre 1919, trois cent cinquante
syndicats de salariés catholiques se groupèrent
pour former la Confédération Française
des Travailleurs Chrétiens (C.F.T.C.). Le succès
fut considérable, au point d'indisposer la puissante C.G.T.,
à laquelle les catholiques, en désaccord sur les
méthodes, refusaient d'associer leur action, et de choquer
nombre de patrons, outrés de voir des ouvriers catholiques
revendiquer leurs droits.
Cette action du catholicisme
social fut soutenue par le pape et par l'évêque de
Lille, Mgr Achille Liénart, tandis que la C.G.T la combattait et profitait
de l'arrivée au pouvoir du Front Populaire en 1936
pour faire écarter sa rivale des Accords de Matignon
qui mirent un terme à l'agitation sociale. À la
veille de la seconde guerre mondiale, la C.F.T.C comptait 500 000
adhérents, gérait des cours professionnels, des
caisses de chômage, des mutuelles et autres organes. L'attitude
de l'Église à son égard, sans pour autant
se montrer opposée au patronat, se traduisit toujours par
une attention et une sympathie marquées.
En Europe, dès 1920, avait été fondée la Confédération Internationale des Syndicats Chrétiens pour s'opposer à ses concurrentes, notamment l'Internationale syndicale rouge. Cependant l'apparition des régimes totalitaires ne lui permettra pas le développement que lui promettait son enthousiasme initial.
Quadragesimo anno
En 1929, après le krach en bourse de New York, le système capitaliste restait grippé et les effets de la crise s'enchaînèrent : consommation réduite, production étranglée, chômage massif. Ce qui entraîna le déséquilibre monétaire international, et l'exportation de la crise malgré le bouclage des frontières douanières. L'industrie européenne s'arrêta, l'agriculture était en détresse, le commerce paralysé, les banques en péril. L'homme, privé des fruits de son labeur ou livré à l'arbitraire d'un marché du travail affranchi de toute règles, fut la première victime de la crise. Alors le pape, devant tant de faim et de détresse, parla.
Choisissant le quarantième anniversaire
de Rerum Novarum, le 15 mai 1931, sa nouvelle encyclique
l'indiqua dans ses premier mots : Quadagesimo anno.
C'était un fort cri d'alarme, destiné à mettre
fin à la bonne conscience de certains chrétiens :
, . Il redit que les fruits de la production devaient être
partagés selon les exigences du bien commun, et que chacun
devait pouvoir accéder à la propriété.
Sans pour autant déclarer le salariat illégitime,
il réclamait un contrat équitable et un juste salaire.
Plus
nettement encore que Léon XIII, il condamnait à
la fois le libéralisme économique, responsable
de la désagrégation de la société
et de l'extension de la misère, et le socialisme,
remède pire que le mal car sa conception de la société
et de l'homme est contraire à la vérité chrétienne.
Ce qui l'amena à condamner également, comme un abus
du capitalisme, .
Pie XI proposa des
solutions, dans le cadre d'une organisation professionnelle soumise
aux impératifs du bien commun, et où chaque salarié
apportant sa part de travail bénéficiait de la liberté
d'organiser et de défendre ses droits. Une organisation
à laquelle l'État devait accorder garantie et protection.
Ainsi apparaissaient les deux buts fondamentaux de l'encyclique :primo,
faire interdire que l'on retienne l'intérêt
pour règle du monde économique, et secundo faire
doter ce même monde d'un ordre juridique, national
et international, doté d'institutions stables.
Jusqu'en 1961, date à laquelle une troisième encyclique de même caractère verra le jour, due à Jean XXIII, le catholicisme social vivra sur l'acquis de Quadragesimo anno.
L'Action catholique
Il fallait doncopposer au communisme autre chose que le capitalisme libéral, lui même menacé par la crise de 1929. Le début de l'Action catholique, qui prit sa forme dans les années 1930, marqua un moment important pour l'Église. En de nombreuses occasions, le pape et les évêques insistèrent pour qu'elle se tint en dehors des partis politiques. Dans l'intérieur même de l'Église, l'apparition de l'Action catholique entraîna des conséquences importantes, y apportant les notions telles que milieux de vie, témoignage, incarnation des valeurs, engagement temporel, et modifia l'attitude et le rôle des laïcs dans l'Église, leur attribuant à nouveau des fonctions oubliées depuis le concile de Trente lorsque, pour répondre aux attaques des protestants contre le clergé, l'Église avait concentré ses forces dans ses prêtres.
Cette attitude avait favorisé parfois un certain détachement de la bourgeoisie catholique, qui faisait de la religion un compartiment à part, sans lien avec l'existence quotidienne, semblant ignorer la nécessaire implication des valeurs catholiques dans les domaines politique, économique et social. L'Action catholique exigea de chacun un élan apostolique, le sentiment d'appartenir au "corps mystique du Christ", de devoir associer ses efforts à ceux d'une "communauté", d'opposer aux idéologies communiste et national-socialiste, formidables mystiques de conquête, la mystique chrétienne, seule capable de sauver la société en changeant les hommes.
La Jeunesse Ouvrière Chrétienne
Par son action, la J.O.C. prolongea l'oeuvre de l'A.C.J.F., fondée en France en 1886 avec l'appui d'Albert de Mun et dont l'action sociale avait été considérable (chap.26 § 8).
En juillet 1924 l'abbé Cardjin, un prêtre belge qui avait reçu du cardinal Mercier la charge des oeuvres sociales de son diocèse de Wallonie, conçut le projet de confier à des laïcs la tâche de réimplanter l'Église dans les milieux où la foi semblait la plus déracinée. À l'époque 600 000 jeunes, à peine sortis de l'école, travaillaient dans un milieu corrompu qui les détachait de leur foi et en faisait des ennemis du christianisme. L'abbé pensa aux ouvriers eux-mêmes, pour rechristianiser les milieux du travail manuel. Cette idée, découlant de l'enseignement de saint Paul, convainquit un auditoire de prêtres. La Jeunesse Ouvrière Chrétienne prit là son essor, que l'on nommera très vite la J.O.C.
À peine fondée la J.O.C. connut le succès, et l'abbé Cardjin se rendit à Rome pour demander l'aide du pape. Pie XI, non seulement bénit son mouvement mais le fit sien. En septembre 1929 douze cents jocistes, trois trains pleins, furent reçus au Vatican.
En France, à l'automne 1922, l'abbé Georges Guérin fondait à Clichy la première section de J.O.C. Au même moment, animé de la même idée, le père Anizan, supérieur des fils de la Charité, décida d'employer sa congrégation et ses patronage à l'implantation du mouvement en France et rencontra les abbés Guérin et Cardjin. Le vénérable cardinal Luçon fut conquis, puis le directeur des oeuvres du diocèse de Paris, le cardinal Gerlier, futur primat des Gaules, ancien président de l'A.C.J.F. et donc largement engagé dans l'action sociale.
Toute l'Église comprenait-elle
que ces jeunes constituaient un ferment dans la pâte ?
Ils avaient beaucoup d'amis parmi l'élite du clergé :
le recteur des Facultés catholiques de Lille, les principaux
fondateurs de la presse catholique, et surtout le cardinal Verdier,
nommé archevêque de Paris par Pie XII précisément
dans le but d'établir ce nouveau mode d'apostolat. Mais
les résistances ne manquaient pas, émanant surtout
des milieux catholiques conservateurs, les mêmes qui s'opposaient
au catholicisme social et au syndicalisme chrétien.
Cependant
le 17 juillet 1937, au Parc des Princes, quatre-vingt mille jocistes
se réunirent en une veillée nocturne pour le dixième
anniversaire de la J.O.C. française. Des milliers de flammes
s'élevèrent dans la nuit pour entourer une voix
d'enfant : deux cent mille chrétiens se recueillirent
en écoutant le Salve Regina..
Entre temps le mouvement avait débordé la Belgique et la France, gagnant la Hollande, la Suisse, l'Amérique latine, le Canada, les États-Unis, le Portugal. En 1935, pour le dixième anniversaire de la J.O.C. belge, dix pays envoyèrent des délégations, dont la Yougoslavie, la Syrie et le Congo.
En 1939, la menace de guerre contraignit à annuler le congrès des Jocistes du monde entier autour du pape : vingt neuf délégations étaient attendues à Rome, dont celle de la Chine. La guerre éclata le jour même prévu pour le rassemblement. Le premier soldat français qui tomba fut un jociste.
Bilan du catholicisme social
À la veille de la guerre de 1939, hormis en Allemagne hitlérienne et en Italie fasciste, le bilan du catholicisme social était largement positif. Les catholiques, auparavant peu soucieux du fait social, ne confondaient plus devoir de justice et devoir de charité. Ils sentaient leur responsabilité engagée. Et plus encore qu'une méthode pour améliorer la condition du travail de l'homme, ils concevaient leur action jusque dans une conception globale de la société, et construisaient un système économique et social aussi éloigné du libéralisme égoïstement individualiste que de l'étatisme totalitaire qui nie l'individu. Le bilan en était-il pour autant suffisant ?
Deux reproches pouvaient être formulés au mouvement, tel qu'il existait en 1939 : L'un est d'ordre théorique. Malgré les efforts faits pour fonder la doctrine du catholicisme social, elle était loin d'atteindre en rigueur et en ampleur les doctrines adverses, et spécialement le marxisme. On avait réfléchi sur l'application des principes chrétiens, non sur leur fondement. Le catholicisme social , selon des penseurs comme Joseph Folliet ou le chanoine Leclercq, avait manqué de théoriciens capables de dégager . L'autre critique est d'ordre pratique. Merveilleux créateur, sachant adapter son action aux circonstances, le catholicisme social avait manqué d'esprit d'organisation. Dans la vie de l'Église, il représentait cependant l'un des éléments les plus aptes à conditionner l'avenir.
6 La montée des menaces
Vers 1930 se termina, dans les faits et les esprits, cette période agitée que l'on nommait "l'après-guerre". Il subsistait pourtant de sérieuses raisons d'inquiétude, et le pape en était parfaitement conscient, qui affirmait alors à l'ambassadeur français Charles-Roux : .
Cette inquiétude avait trois causes : Tout d'abord, la situation que nous venons d'évoquer à travers l'oeuvre sociale catholique, et qu'il dénonça dans son Encyclique Nova impendet du 2 octobre 1931. La première partie en fut consacrée à la née en 1929, partie où le pape insista sur le besoin criant d'équité et de charité.
Ensuite, la délicate question des Réparations imposées à l'Allemagne vaincue, et qui, exsangue, était bien incapable de payer les millions de marks que ses vainqueurs réclamaient.
Enfin, et la question était longuement évoquée dans la seconde partie de cette même encyclique, la plus grave cause de l'angoisse du pape tenait au développement de certaines idéologies exaltées par le nationalisme déréglé qu'il dénonçait inlassablement, idéologies hostiles à la foi, à l'Église et à Dieu, et attisées par la crise économique : en Italie, la dictature instaurée par Mussolini évoluait très vite vers un régime que les catholiques ne pourraient plus supporter; en Allemagne, la dissolution imprudente du Parlement avait placé au pouvoir un puissant mouvement athée, le national-socialisme; en Russie, le régime marxiste, tenu par la poigne de fer de Staline, imposait également athéisme et matérialisme. Apôtre de la paix, défenseur de la foi et de la justice sociale, Pie XI va employer, nous le verrons au prochain chapitre, la seconde partie de son pontificat à lutter contre ces trois menaces.
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