Maranatha ! : Chapitre 26
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la
montée du laïcisme et du modernisme
(
1870 - 1914 )
par
René Seignette de l'Association canonique saint Charles
Borromée
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- L'Église de France
sous la Troisième République fut la proie :
au plan temporel, du laïcisme; au plan spirituel, de l'américanisme
et du modernisme.
- La politique anticléricale
dont elle souffrira va la toucher successivement par ses lois
scolaires de laïcisation et son hostilité aux congrégations
religieuses enseignantes; puis, dans un second assaut, par sa
réglementation des associations et sa séparation
de l'Église et de l'État, entraînant une
nouvelle spoliation de ses biens.
- Mais à l'intérieur,
l'Église eut aussi à combattre les deux hérésies
citées, pernicieuses et de même nature, tenant au
lent et puissant cheminement des idées révolutionnaires.
1 Qu'est-ce que le laïcisme ?
- À l'origine simple
distinction entre société spirituelle et société
civile, le laïcisme devint, depuis la Troisième République,
synonyme d'anticléricalisme.
Le mot "laïc" vient de
laos, peuple en grec, et fut employé dès
les débuts de l'Église pour distinguer les fidèles
du clergé. Nous le connaissons bien, employé en
ce sens à l'intérieur de l'Église, où
les "laïques", membres fidèles, peuvent
être appelés à apporter leur aide aux prêtres
dans leur mission et sous leur conduite. Par extension, et à
l'extérieur de l'Église, le mot désigne la
société politique. Ainsi trouvons-nous cette double
distinction, que fait nettement la doctrine catholique fixée
par Léon XIII
concernant les rapports de l'Église
avec les États modernes (Encycliques Immortale Dei et
Sapientiae Christianae ) : d'une part, dans l'intérieur
de l'Église, distinction des clercs et des laïques;
d'autre part, à l'extérieur, distinction de la Société
spirituelle (l'Église) et de la société civile
(l'État).
- Parlant ici de laïcisme, il n'est
question que de cette seconde distinction. Elle fut rendue nécessaire
dès l'apparition de la Réforme protestante et la
séparation des puissances spirituelle et temporelle qui
s'en est suivi. Cette distinction ne porte en soi aucun caractère
nocif, et permettrait une coexistence harmonieuse, ainsi que
l'a démontré Léon XIII, si la Révolution,
qui a reconnu aux individus le droit à la libre pensée,
au libre examen, à la libre critique, n'avait accéléré
le phénomène d'écartèlement et contribué
à transformer le laïcisme en une véritable
machine de guerre contre l'Église.
Sous la Troisième République, il
va se confondre avec l'anticléricalisme.
2 Les défenseurs
du laïcisme
- Héritiers de l'esprit
des "Lumières", des penseurs ont largement influencé
les dirigeants politiques de la Troisième République.
S'inspirant de la tolérance
d'un Pierre Bayle, de l'opposition entre foi et science
d'un Fontenelle, de la souveraineté populaire d'un
Rousseau; du rejet de toute métaphysique d'ordre
religieux d'un Kant, des penseurs ont fortement influencé
des hommes politiques de la Troisième République
tels que Gambetta, Jules Ferry, Paul Bert et bien d'autres.
- Citons d'abord Auguste Comte (1798-1857), mathématicien et philosophe, inventeur
de la philosophie positiviste, laquelle connut aussitôt
une grande vogue chez les intellectuels et les conduisit à
l'Agnosticisme, qui les faisait prétendre à
l'impossibilité d'une certitude au delà des données
de la science positive. À partir de 1845 Comte,
qui avait réduit la morale à l'altruisme et nié
l'idée du droit, tenta de tirer de sa philosophie une
religion de l'Humanité, dont il s'institua le grand
prêtre et qu'il entendait substituer aux "religions
qui se rattachent à Dieu". Jules Ferry et Gambetta
se disaient positivistes.
- Citons aussi
Ernest Renan qui, dans sa
Vie de Jésus, a subtilement rendu hommage à
l'homme-Christ afin de mieux le dépouiller de sa divinité,
en s'appuyant soi-disant sur une science biblique qui est aujourd'hui
dépassée par les progrès de l'exégèse;
Hippolyte Taine, brillant normalien, auteur d'une méthode
d'analyse critique de l'homme "cet animal de l'espèce
supérieure" à la lumière des sciences
et des influences (la race, le moment et le milieu), qui sa vie
durant malmena les philosophes de l'école spiritualiste
avant de se rapprocher du protestantisme au moment de mourir;
Jules Michelet, l'historien partial, adversaire du catholicisme,
et son ami Edgar Quinet
qui voulait, au moyen des nouvelles
lois scolaires "lutter contre les croyances catholiques,
en vue de former un peuple français nouveau, complètement
détaché du catholicisme". Quant à Proudhon,
il marqua le socialisme de sa haine anticléricale en imposant
sa formule : "Ni Dieu , ni maître".
Une même idée unissait ces penseurs : l'irréligion.
L'Église n'était
pour eux qu'une anachronique survivance d'un passé révolu.
3 La doctrine du laïcisme
- Culte de la raison humaine,
rejet de toute croyance imposée, aboutissant au mot d'ordre :
"sus au cléricalisme!", tel en est le fondement.
- Gabriel Hanotaux (1853-1944), historien et homme politique, chef de cabinet
sous Jules Ferry et Gambetta, écrivit : "Dès
l'époque de la Restauration, dans le travail des sociétés
secrètes, c'était bien la république que
les loges cherchaient à fonder". Et plus loin :
"Deux institutions actives et puissantes, la Franc-Maçonnerie
et la Ligue de l'Enseignement, avaient préparé
l'esprit aux solutions les plus énergiques et les plus
fortes".
Hanotaux
mettait ainsi l'accent sur ces idées d'inspiration révolutionnaire
et qui alimentèrent la doctrine laïque. Car
cette dernière se réclamait de la Révolution.
Elle s'y référait comme à une unité
mythique, alors que la pensée révolutionnaire fut
en réalité constituée de multiples courants,
divers et souvent contradictoires.
D'où provint le succès de
cette doctrine ? Entièrement basée sur la liberté
individuelle, elle capta les esprits par sa facilité.
Quatre citations d'adeptes peuvent la dépeindre :
"Enchaîner la raison, comprimer
l'intelligence, c'est commettre un sacrilège; la seule
religion capable de régénérer l'humanité
si longtemps asservie par les religions dogmatiques, c'est la
liberté de conscience servie par l'intelligence, c'est
le culte de la raison humaine".
Ferdinand Buisson, directeur de l'enseignement primaire au ministère
de l'Instruction publique de 1879 à 96.
"La conscience humaine peut vivre
seule; elle peut jeter ses béquilles théologiques
et marcher librement à la conquête du monde". Jules Ferry, "Discours à la Loge",
9 juillet 1876.
"L'esprit laïque exige que
ses adhérents aient expressément rejeté non
seulement toute croyance imposée, mais toute autorité
prétendant imposer ses croyances". Du même.
Et enfin, dans un raccourci saisissant :
"Le cléricalisme, voilà l'ennemi".
Gambetta. Il s'agissait en fait de la religion catholique, que
l'on combat depuis au nom du libéralisme.
- Voyons maintenant les faits.
4 La République conservatrice et libérale
(1870-79)
Constituant,
jusqu'à la fin de la présidence du Maréchal
de Mac Mahon, la période initiale de la Troisième
République, ces neuf premières années, dominées
par la pensée des conservateurs et des libéraux,
seront marquées d'un événement capital :
la conquête des libertés relatives à l'enseignement
supérieur.
La
Troisième République fut proclamée le 4
septembre 1870. Cinq mois furent nécessaires pour élire
l'Assemblée nationale et choisir un président de
la République en la personne d'Adolphe Thiers.
Quelques jours plus tard éclatait l'insurrection
de la Commune. Après la capitulation de Paris, cette
émeute chassa le gouvernement de la capitale, qui resta
pendant deux mois aux mains de la commune insurrectionnelle,
laquelle ferma les églises, fit arrêter l'archevêque
de Paris, Mgr Darboy, ainsi qu'un certain nombre de prêtres
et de religieux sous prétexte de les garder en otages.
Pendant la guerre franco-allemande, le clergé avait pourtant
montré le plus grand patriotisme. Lorsqu'ils se virent
vaincus par les troupes régulières, les insurgés
massacrèrent l'archevêque ainsi qu'une quarantaine
d'ecclésiastiques, dominicains et jésuites pour
la plupart.
- En mai 1873, Thiers fut renversé
par les monarchistes. Après lui l'Assemblée, en
majorité conservatrice, appela à la présidence
le maréchal de Mac
Mahon (1873-79) qui, élu
par les conservateurs, entendit gouverner avec eux et s'engagea
à rétablir l'ordre moral.
La Troisième République poursuivit
donc, dans ses premières années, une politique
religieuse favorable au catholicisme.
- Favorable aussi à une justice
sociale. En mai 1874 fut votée une loi sur le travail
des femmes et des enfants : pas d'embauche avant l'âge
de 12 ans, pas plus de 12 heures par jour. Il faudra cependant
attendre novembre 1892 pour qu'une nouvelle loi ramène
ce temps à 10h par jour pour les moins de 16 ans et 12h
pour les moins de 18 ans.
Les lois constitutionnelles
de 1875
- Entre janvier et juillet 1875 l'Assemblée
vota les lois constitutionnelles : organisation du Sénat
et des pouvoirs publics, et rapports des dits pouvoirs. À
ce moment l'événement religieux le plus marquant
au plan politique fut la conquête de la liberté
de l'enseignement supérieur, reconnue par la loi du 12
juillet 1875, et dont nous décrirons les effets plus loin.
- Au plan spirituel, un autre événement
d'importance en cette même année fut l'oeuvre du
cardinal Guibert : le successeur
de Mgr Darboy à l'archevêché de Paris ouvrit
en 1875 une souscription nationale pour permettre d'entreprendre,
sur la butte Montmartre, la construction d'une basilique en l'honneur
du Sacré-Coeur.
Jules
Simon, ministre des cultes, suivi par l'Assemblée nationale,
fit déclarer d'utilité publique la construction
de la basilique. Après le désastre de la guerre,
dès 1876, le Sacré-Coeur
de Montmartre s'ajouta aux sanctuaires
de Lourdes, La Salette, Pontmain, Paray-le-Monial et Notre-Dame
d'Auray.
- C'est en mai 1877 que Gambetta s'était
écrié à la tribune de l'Assemblée :
"le cléricalisme, voilà l'ennemi". Le
parti républicain, parti dont tout membre était
tenu d'accepter le programme anticlérical, put à
partir de ce moment agir, fort de 363 députés.
Il employa deux méthodes subtiles : la première
fut de "dissocier" dans les esprits la religion (respectable)
du cléricalisme (à abattre), comme si le mal porté
à l'un n'atteignait pas l'autre. La seconde fut de présenter
les réformes, qui tenaient d'un plan d'ensemble, par étapes
successives et espacées du temps nécessaire au
conditionnement de l'opinion publique.
- 5 La République
opportuniste (1879-99)
- Cette seconde période,
qui va durer vingt ans, sera caractérisée par la
subordination des principes à l'intérêt politique :
ainsi va être manifestée une hostilité à
l'Église, qui se traduira par une politique anticléricale
et sectaire, productrice de nouvelles lois scolaires et de mesures
défavorables à l'Église. Ce qui n'empêchera
pas les catholiques de se diviser entre libéraux et conservateurs.
- L'élection du président
Jules Grévy (1879-87), qui suivit la démission de Mac Mahon,
débuta une ère nouvelle : elle marqua le triomphe
définitif de la forme républicaine, qui n'avait
été votée, en 1875, qu'à une voix
de majorité. De 1879 à 99, le pouvoir va être
concentré entre les mains des opportunistes, dont la politique
comprendra deux phases :
- La première se signala par une
politique d'action anticléricale, dont les principaux
actes furent la prise de mesures contre la liberté de
l'enseignement et les congrégations religieuses, le vote
des lois sur l'instruction primaire, et autres différentes
mesures hostiles à l'Église.
- Les mesures
contre la liberté d'enseignement
- Un plan de lois contre les libertés
religieuses, fut appliqué d'une façon lente et
méthodique à partir de 1879. Jules Ferry (1832-93),
presque constamment ministre et deux fois président du
Conseil entre 1881 et 1893, habile exécuteur du plan,
fit voter le 18 mars 1879 par la Chambre une loi restreignant
celle de 1875 et retirant aux Facultés catholiques leur
titre d'Université ainsi que le droit de conférer
des grades universitaires; puis, le 9 juillet, le célèbre
article 7 qui interdisait d'enseigner aux congrégations
non autorisées. L'article ayant été rejeté
par le Sénat le 9 mars 1880, le gouvernement modifia son
plan, vingt jours plus tard, en portant un décret ordonnant
la dispersion de toutes les congrégations (jésuites
ou autres) non autorisées. Seuls les Chartreux et les
Trappistes ne furent pas inquiétés. Pour ne pas
avoir à appliquer ce décret, près de 400
magistrats catholiques préférèrent démissionner.
- Les lois
sur l'instruction primaire
- Cet esprit d'hostilité contre
l'Église s'accentua à travers les lois scolaires
qui suivirent. Trois lois successives rendirent l'instruction
primaire d'abord gratuite (juin 1881), les frais étant
à la charge de l'État, désavantageant ainsi
l'enseignement privé; puis obligatoire pour tout enfant
de 6 à 13 ans; enfin laïque (mars 1882), ce qui signifiait
le remplacement du personnel congréganiste par des enseignants
laïques. Cela signifiait aussi qu'aucun enseignement religieux
ne devait être dispensé à l'école.
Très rapidement, laïque devint synonyme d'athée,
excluant toute référence à une religion,
prouvant ainsi que la neutralité promise n'était
qu'un leurre.
- Autres
mesures hostiles à l'Église
- La République opportuniste adopta,
en outre, un ensemble de mesures défavorables à
l'Église : interdiction des processions dans de nombreuses
villes; disparition de tout emblème religieux dans les
tribunaux et les écoles publiques; suppression des aumôniers
dans les corps de l'Armée de terre et sur les bâtiments
de la Marine; remplacement des religieuses dans les hôpitaux
par des infirmières laïques; réintroduction
du divorce dans le Code civil (juillet 1884) ; etc.
- La politique
du Ralliement
- Après cette première phase
marquée par une politique résolument antireligieuse,
une seconde fut celle du ralliement. L'arrivée
à la présidence de
Sadi Carnot (1887-94) qui
suivit la démission de Jules Grévy ne modifia pas
l'attitude du gouvernement vis à vis des catholiques.
Cependant, passé les élections de 1889 d'où
la République sortit à nouveau victorieuse, la
fraction purement catholique du parti conservateur se détermina,
selon les directives du pape
Léon XIII, à
renoncer à la lutte ouverte contre la forme de gouvernement
républicain et à adopter une attitude conciliatrice.
La nouvelle politique, dite du
Ralliement, fut inaugurée
par le cardinal Lavigerie
(1825-92), dont le pape avait
sollicité le concours. Ce prélat, archevêque
d'Alger, primat d'Afrique et métropolitain de Carthage,
s'était déjà distingué dans le développement
d'une Société antiesclavagiste, une candidature
à l'Assemblée nationale et une lettre ouverte au
comte de Chambord pour l'engager à rentrer en France.
Le fameux Toast d'Alger (nov 1890), prononcé
par le cardinal devant ses amis royalistes et qui faisait adhésion
solennelle à la République, marqua un tournant
dans la politique religieuse de l'Église à l'égard
de la puissance temporelle (1890).
- Quelle fut l'origine de cette initiative
du pape ? En 1892, les cardinaux français lui avaient
exposé, dans une déclaration collective, les griefs
de l'Église de France à l'encontre du gouvernement.
Par une Encyclique (1892), Léon XIII leur recommanda d'accepter
la République en tant que gouvernement de fait, et les
catholiques à s'unir pour la défense des intérêts
religieux, les invitant à placer leur action sur le terrain
constitutionnel. En agissant de la sorte, le pape voulait éviter
toute scission entre les catholiques eux-mêmes sur des
questions d'ordre politique, et s'imaginait obtenir en retour
du gouvernement français des concessions et des avantages
propres à favoriser la religion en France. Le pape devait
reconnaître plus tard "qu'il s'était illusionné
et qu'on l'avait trompé" dans les promesses qui
lui avaient été faites.
- Le pape
Léon XIII
- Léon III, esprit intelligent,
énergique et qui n'oublia jamais qu'il avait été
diplomate, fut ferme avec l'Église, accommodant vis à
vis des États, et prit toujours parti pour les idées
généreuses. Même des États non catholiques
rendront hommage à sa bénéfique influence.
- Léon
XIII (1878-1903), comte Pecci,
monta sur le trône de Pierre à l'âge de 68
ans, après avoir été nonce en Belgique,
archevêque de Pérouse et nommé cardinal par
Pie IX à 43 ans. L'austérité de sa vie,
l'énergie et l'habileté de son administration,
avaient depuis longtemps fixé sur lui l'attention du sacré
collège : il réunit, dans le conclave qui
suivit la mort de Pie IX, 44 voix sur 60.
- Son prédécesseur avait
été ferme et absolu, lui voulut se montrer conciliateur.
Il chercha à diminuer la tension entretenue entre Grecs
orthodoxes et Latins; il s'efforça de calmer l'impatience
des Irlandais et des Polonais tout en recommandant justice et
mansuétude à l'Angleterre et à la Russie;
il obtint en Allemagne la fin du Kulturkampf, cet assujettissement
de l'Église à une culture anticatholique; en France,
nous l'avons dit, il encouragea l'adhésion des catholique
au régime républicain. Admirateur des sciences
et des lettres, on le vit aussi ouvrir les archives secrètes
du Vatican à tous les savants du monde, fonder à
Rome une Académie pour répandre la doctrine de
saint Thomas d'Aquin, et préconiser aux évêques
italiens la multiplication des écoles primaires. En 1890
était fondée l'École biblique de Jérusalem.
Aucun pape n'avait publié jusqu'alors autant d'encycliques,
dont il convient au passage de citer les plus remarquables :
- Æterni Patris (1879), sur la philosophie chrétienne,
- Arcanum (1880),
sur l'unité du mariage,
- Diuturnum (1881), sur l'origine du pouvoir civil,
- Humanum genus (1884), contre la franc-maçonnerie,
- Immortale Dei (1885) sur la constitution chrétienne des États,
- Libertas (1888)
sur la liberté humaine,
- Rerum novarum (1891), sur la condition ouvrière,
- Providentissimus Deus, sur l'étude de l'Écriture Sainte.
- La politique du Ralliement ne
parvint pas, loin de là, à faire l'union parmi
les catholiques, partagés en libéraux et conservateurs.
La fracture réapparaîtra, toute aussi angoissante
et d'actualité, lors de l'affaire de l'Action Française
, sous le pontificat de Pie XI en 1935-37, ce dont nous reparlerons.
- Côté politique, ne se sentant
plus désormais menacés par l'opposition, les modérés
qui, après l'assassinat de Sadi Carnot (juin 1894) par
l'anarchiste Casério détinrent le pouvoir de 1894
à 98, sous les présidences de Casimir Perrier (1894-95) puis de Félix
Faure (1895-99), rompirent avec
la politique antireligieuse de leurs prédécesseurs :
tout en laissant subsister les lois scolaires dirigées
contre le parti catholique, ils cherchèrent à sauver
le Concordat et à rétablir la paix religieuse dans
le pays. C'est à cette époque que survint cette
catastrophe qui, un instant, réconcilia les catholiques
entre eux et avec leurs adversaires: l'incendie du Bazar de la
Charité (1897, voir chapelle rue Jean-Goujon à
Paris)
6 La République radicale (1899-1914)
- Dernière période
de la Troisième République, ces quinze années
verront reprendre avec vigueur par les Radicaux la lutte contre
l'Église que les opportunistes avaient entreprise et jugeaient
terminée. Creusant toujours plus le fossé entre
les domaines temporel et spirituel, le gouvernement brisera,
de façon indirecte, la liberté des congrégations
religieuses et séparera définitivement l'État
et l'Église. Il faudra l'irruption de la guerre pour calmer
les passions antireligieuses et rétablir une certaine
unité dans le pays.
- La République radicale reprit
une violente politique d'action anticléricale dont les
principales manifestations furent la loi de 1901 contre les congrégations
religieuses, et la loi de 1905, dite loi de Séparation,
qui abrogea unilatéralement le Concordat sans aucune entente
préalable avec le Saint-Siège. Le visage de la
République changea dès la mort de Félix
Faure (février 1899) et l'élection à la
présidence d'Émile
Loubet (1899-1906)
- La loi
sur les associations
- Elle fut votée le 1er juillet 1901 sous le ministère
de Pierre Waldeck-Rousseau
(1899-1902), et accordait à
toute association, même religieuse, la faculté
de se former librement, sans autorisation ni déclaration.
Cependant, subtile entorse, les congrégations religieuses
furent exclues du bénéfice de la loi. Celles-ci
se voyaient soumises à des conditions manifestement malveillantes
et tracassières à leur égard de la part
de l'État. Les effets de la loi, qui soumettait donc les
congrégations religieuses à un régime d'exception,
furent encore aggravés par la manière brutale et
sectaire dont Émile
Combes (1902-05), président
du Conseil, exigea qu'elle fut appliquée.
Combes, ancien séminariste, en fit une
loi d'extermination.
- Toutes les demandes d'autorisation formulées
par les congrégations religieuses vouées à
l'enseignement et à la prédication furent rejetées
sans examen, ce qui entraîna la fermeture de nombreux collèges
secondaires et écoles primaires, notamment celles tenues
par les Frères des Écoles Chrétiennes. Par
ailleurs, la liquidation des biens des congrégations donna
lieu à de honteux scandales. En juin 1902 Combes fit procéder
à la fermeture des écoles congréganistes
non autorisées.
- La loi
de Séparation
- Après la loi de 1901, les radicaux
songèrent à appliquer l'un des points essentiels
de leur programme : la séparation de l'Église
et de l'État. La rupture du Concordat de 1801, décidée
en conseil des ministres (juillet 1804) fut une dénonciation
unilatérale d'un contrat qui constituait à la fois
une loi de l'Église et une loi de l'État.
Cette
rupture s'accompagnait d'une loi interdisant l'enseignement à
tout membre d'une congrégation; son application immédiate
entraîna une nouvelle fermeture de 2 398 écoles.
- La protestation de saint Pie X,
à l'occasion du voyage à Rome du président
français Émile
Loubet, servit de prétexte
au ministère Combes pour rappeler du Vatican l'Ambassadeur
de France, puis pour mettre à l'ordre du jour de l'Assemblée
un projet de loi qui établirait la séparation de
l'Église et de l'État. La rupture avec le Vatican
était consommée. Le nonce recevait l'ordre de rentrer
à Rome, laissant à Paris l'auditeur de la nonciature,
Mgr Montagnini.
En 1906, celui-ci fut expulsé
brutalement par Georges
Clémenceau (1906-09) qui,
en violation de tous les usages diplomatiques pilla les archives
de la nonciature et les fit publier.
Bien qu'homme
de conciliation, le pape n'entendait pas boire le calice jusqu'à
la lie.
- Saint Pie X (1903-14), né Joseph Sarto dans une famille humble,
fut le premier de huit enfants. Remarqué dès l'école
communale de son village pour son intelligence et sa piété,
son père l'inscrivit au collège le plus proche,
distant de sept kilomètres, que l'enfant âgé
de onze ans effectuait à pied chaque jour. À treize
ans, pour alléger les charges de sa famille, Joseph entreprit
de donner de modestes leçons aux enfants de l'aubergiste
chez qui il prenait ses repas de midi. Ses études finies
il entra au séminaire de Padoue. Archiprêtre de
Salzano à 32 ans il y fit bâtir un hôpital
pour lequel il s'endetta personnellement d'une forte somme. Chanoine
de Trévise huit ans plus tard il y fut directeur spirituel
du séminaire, chancelier de l'évêché
et enfin vicaire général.
En 1884
Léon XIII l'appela à l'évêché
de Mantoue, où il était courant de le voir expliquant
lui-même aux séminaristes la Somme théologique
de saint Thomas d'Aquin. Nommé ensuite à Venise
il y fonda des sociétés catholiques, encouragea
les caisses rurales catholique et créa un journal pour
le diocèse.
- Appelé au conclave, il fut élu
pape par 50 voix sur 62. Dans son style de pontificat il se rapprocha
beaucoup plus de Pie IX que de son prédécesseur
Léon XIII : en France, il laissa aux catholiques
et au clergé une pleine liberté politique; en Italie,
il tempéra l'ardeur et soumit à leurs évêques
les ecclésiastiques aux tendances démocratiques.
Très attaché au
respect de la doctrine, il dut condamner plusieurs tentatives
de déviances du dogme et de l'enseignement traditionnel
de l'Église.
- La loi de séparation de l'Église
et de l'État ayant été votée en France,
il la condamna dans l'Encyclique Vehementer nos (février
1906) et, après avoir pris les avis des évêques
français réunis à Paris, il en renouvela
la condamnation dans l'Encyclique Gravissimo officii (août
1906). Ce document interdisait aux catholiques de se regrouper
dans les associations cultuelles que la loi nouvelle instituait
et réglementait au mépris de la Constitution de
l'Église : saint Pie X imputait à la loi des
tendances schismatiques, outre qu'elle constituait une inacceptable
entreprise contre les droits de l'Église, laquelle n'a
pas à recevoir du Parlement ses propres règles
d'organisation. Pie X avait trop le culte des principes pour
pratiquer une politique d'accommodements "à l'italienne".
- Un dernier trait de la personnalité
de ce pape : possédant une culture musicale sérieuse,
il montra son goût pour le plain-chant au choeur du chapitre,
ainsi que l'a montré son Motu proprio sur la musique
sacrée. Il donna d'ailleurs aux séminaristes de
Mantoue autant, dit-on, de cours de musique que de dissertations
sur la Somme, et ceci afin de chasser de sa cathédrale
la musique profane qui y régnait. De Venise, il publia
en 1895 une lettre pastorale sur la musique sacrée et,
devenu pape, chercha à restaurer dans l'univers catholique
le plain-chant grégorien dont il prescrivit l'adoption.
Mais revenons à la séparation de l'Église
et de l'État français.
- La
loi de Séparation, votée
le 9 décembre
1905, supprima l'indemnité
que, par le Concordat de 1801, l'État s'était engagé
à verser au Clergé en compensation des biens qui
lui avaient été saisis à la Révolution.
Dès février 1906 le pape prononça la condamnation
de la loi de séparation : d'abord nous l'avons dit
dans son principe, par l'Encyclique Vehementer nos; puis,
en août, dans ses dispositions (le fonctionnement de l'Église
de France en associations cultuelles), par l'Encyclique
Gravissimo.
- Malgré que cette loi eut été
condamnée les catholiques assistèrent, impuissants,
aux inventaires des biens de l'Église et aux troubles
qui s'ensuivirent. l'Église se vit dépouillée
une nouvelle fois de tous ses moyens de subsistance. Et c'est
ainsi que les fidèles durent, à compter de ce jour,
subvenir eux-mêmes aux frais de l'Église par le
moyen du Denier du Culte.
- Armand Fallières, le nouveau président (1906-13), eut beau rétablir
en mars 1907 la liberté des cultes, rien ne changea dans
la situation des catholiques. Mais rien non plus ne pouvait étouffer
leurs convictions ni leur voix pour les clamer : c'est en
1910 que Péguy publiait Mystère de la charité
de Jeanne d'Arc, et Claudel, en 1912, l'Annonce faite
à Marie.
- Cependant les menaces de guerre, puis
la guerre elle-même (1914-18), contraignirent les radicaux
à mettre un terme à leur politique de persécution.
Devant le péril allemand les Français surent réaliser
dans ses grandes lignes une union sacrée. Le gouvernement
dut reconnaître le loyalisme des catholiques et leur dévouement
à la cause de la Patrie. Le sang versé pour elle
fut celui, indistinctement, de tous ses fils. En 1921, après
la Grande guerre, les relations officielles seront rétablies
avec le Vatican. Un statut légal de l'Église de
France sera fixé, sous la forme d'Associations diocésaines, statut que le pape Benoît XV (1914-22)
acceptera pour qu'elle bénéficie
au moins ce cette reconnaissance juridique.
7
Récapitulation des lois hostiles à l'Église
- C'est l'affligeant constat
d'une volonté d'arracher toute trace de Dieu non seulement
dans la conduite morale des affaires publiques, mais jusque dans
la conscience individuelle.
- Paul Bert, ministre de l'Instruction publique, écrivait
dès 1883 : "Les lois d'instruction, l'abolition
de l'exemption du service militaire, la suppression des congrégations,
telles sont les principales mesures législatives par lesquelles
pourra être combattue l'influence politique de l'Église.
Quand ce résultat sera obtenu, quand les lois que j'ai
indiquées seront votées, quand l'éducation
publique aura été modifiée par le jeu des
institutions nouvelles, alors il sera possible sans danger, de
prononcer la séparation de l'Église et de l'État".
- Ces lois, les voici énumérées :
- 1879 : suppression des jurys mixtes
dans l'enseignement supérieur.
- 1880 : décrets contre les congrégations
religieuses.
- 1880 : réorganisation du Conseil
Supérieur de l'Instruction publique : exclusion des
évêques, des officiers, des magistrats.
- 1880 : création des lycées
et collèges de jeunes filles.
- 1882 : laïcisation des écoles
primaires publiques.
- 1882 : suppression des aumôniers
de lycées et des Crucifix dans les classes des écoles
publiques.
- 1883 : Interdiction donnée aux
troupes de paraître officiellement dans une cérémonie
religieuse.
- 1884 : suppression des prières
lors de la rentrée du Parlement.
- 1884 : suppression des aumôniers
dans les hôpitaux.
- 1886 : laïcisation du personnel
enseignant des écoles primaires publiques.
- 1887 : suppression des aumôniers
dans les colonies.
- 1887 : liberté des funérailles.
- 1889 : obligation du service militaire
pour les séminaristes.
- 1895 : lois fiscales contre la mainmorte
des congrégations, et loi sur la comptabilité des
Fabriques.
- 1901 : loi sur les associations, et
spoliation des Ordres religieux.
- 1904 : interdiction d'enseigner à
tous les congréganistes.
- 1905 : abolition du Concordat, et loi
de séparation de l'Église et de l'État (complétée
en 1907)
- Cet énoncé se passe de
commentaires.
8 La réaction
de l'Église
- Toute action engendre une
réaction égale et opposée, c'est bien connu;
ainsi naît la force centrifuge qui lutte contre l'engagement
en virage. De la même manière, c'est lorsque l'homme
touche le fond de sa détresse qu'il découvre en
lui des forces insoupçonnées. L'Église exécrée,
spoliée, privée de tout moyen d'existence, retrempa
sa vigueur dans l'épreuve : non seulement elle accepta
son dénuement, mais ses oeuvres jaillirent d'elle comme
les eaux d'une source qu'un séisme a libérées.
- Le but de la laïcisation fut, paraît-il,
d'assurer la liberté la plus sacrée : celle
de la conscience. "Nous avons arraché l'homme
à la tutelle despotique de l'Église" dit
Fernand Buisson, "nous avons permis à l'âme
humaine de s'en aller librement, sans influence étrangère,
vers le vrai, le bien, le beau, dont elle a le secret dans sa
propre conscience et sa nature elle-même." Enfants,
pauvres, malades, malheureux sont passés sous une autre
tutelle : les enfants ont perdu les sources de la morale;
les pauvres, les malades, les malheureux n'ont pas été
déchargés de leur fardeau, mais ont perdu le sens
de la résignation et de l'espérance. Et tout frein
a été ôté à la licence, l'alcoolisme,
la dénatalité, la malhonnêteté en
affaires publiques et privées. En fait seuls les instincts
avaient été libérés, et toute discipline
s'était dissoute.
- Durant ce temps, sans se lasser, à
la doctrine laïque l'Église opposa sa propre doctrine,
dans l'attente du temps où l'exercice de la liberté,
dont elle est très respectueuse et que Dieu lui-même
respecte, serait reconnu par tous au bénéfice des
autres tout autant que de soi. Cette application de sa doctrine,
elle le fit dans ses Universités et dans ses oeuvres sociales.
- Les Universités
Catholiques
- Si la doctrine de l'Église put
être défendue et enseignée dans les Universités
catholiques, c'est que la liberté de l'enseignement supérieur
compléta la loi Falloux. Par la loi du 12 juillet 1875,
les catholiques furent autorisés, sur les instances de
Mgr Dupanloup évêque d'Orléans, à
fonder des Universités libres ayant le droit de conférer
des grades universitaires aux élèves admis à
passer leurs examens devant un jury mixte composé de professeurs
de l'État et de professeurs de l'Université libre.
Les évêques profitèrent de cette loi pour
créer des Facultés catholiques à Paris,
Lyon, Lille, Toulouse et Angers.
- Malgré les entraves posées
par Jules Ferry qui, quatre ans plus tard en 1879 supprimait
les jurys mixtes dans cet enseignement, l'essor des Universités
ne cessa d'accroître leur renommée, laquelle se
fit autour de quelques noms de professeurs prestigieux. Citons
parmi eux :
- Mgr Maurice d'Hulst (1841-96),
prélat de la maison du pape et orateur, qui fut durant
six ans vicaire de Saint-Ambroise à Rome avant d'être
aumônier volontaire pendant la guerre de 1870. Il sera,
dès sa création, le recteur de l'Institut catholique
et le restera jusqu'à sa mort, prêchant entre temps
à Notre-Dame les conférences de carême de
1891 à 96, et composant quelques oeuvres remarquables
d'intelligence, traitant notamment du Droit chrétien.
- L'abbé Louis Duchesne,
docteur en théologie et ès lettres, qui fut nommé
en 1877 professeur d'archéologie sacrée et d'histoire
ecclésiastique à l'Institut catholique de Paris.
Maître de conférences, plus tard directeur d'études
à l'École des hautes études, membre de l'Académie
des inscriptions et belles-lettres, il sera nommé directeur
de l'École française de Rome en 1895. Il laissa
une importante oeuvre écrite.
- Citons encore parmi les professeurs
émérites de l'Institut catholique le Cardinal
Baudrillart, historien et membre de l'Académie française,
et Édouard Branly
(1844-1940), l'illustre physicien
à l'origine de la télégraphie sans fil (T.S.F.)
- Les oeuvres
sociales
- Les catholiques français, que
d'aucuns avaient prétendu frileusement égoïstes
avant les faits, et qu'ils attendaient maintenant repliés
dans la crainte, firent preuve d'un admirable courage. Ils s'unirent
pour porter les charges énormes tombées sur leurs
épaules : denier du culte, entretien des écoles
dans les paroisses, création d'oeuvres, assistance portée
à toutes les misères. Partout les fidèles
donnèrent de leurs moyens, de leur temps, de leurs forces;
et le clergé, dans le silence et la dignité, oeuvra
parfois dans des conditions proches de l'indigence pour que vive
leur église, leur école, leur maison de bienfaisance.
- De grands mouvements naquirent à
ce moment, qui ne nous feront pas oublier cette multitude d'actions
plus discrètes, mais qu'il nous faut citer. Et d'abord
l'Association catholique
de la jeunesse française (A.C.J.F.)
fondée en 1886
par
Albert de Mun, lequel s'était
fixé pour mission de "rendre la France à
Jésus-Christ" et "y établir un
ordre social chrétien".
- Le comte Albert
de Mun (1841-1914), officier
de cuirassiers, prit en 1871 une part prépondérante
à la fondation de cercles catholiques d'ouvriers, où
il prononça des conférences religieuses et politiques.
Le ministre de la guerre ayant voulu l'éloigner de Paris,
il donna sa démission (1875) et fut élu député
de 1876 à 79. Il fonda ensuite l'Association catholique.
Puis il continua à donner des conférences à
Paris et en province, bien qu'étant retourné à
la Chambre entre 1881 et 1902. Doué d'un grand sens oratoire
il prononça de nombreux discours, soit politique, soit
sur son système "social" chrétien, soit
surtout pour la défense de l'Église. En 1881, il
voulut fonder un groupe parlementaire dit de l'Alliance catholique,
mais, désavoué par le pape, il y renonça.
Lorsqu'en 1892 Léon XIII conseilla aux catholiques d'adhérer
à la République, de Mun déclara qu'il laisserait
désormais de côté la politique pour se consacrer
aux questions sociales et à la défense de l'Église.
Il fut élu, en 1897, membre de l'Académie française.
- Sa création, l'A.C.J.F., donnera
naissance à d'autres mouvements appelés à
jouer un rôle important dans la formation de la jeunesse :
en 1929, la Jeunesse
ouvrière catholique (J.O.C.) et
la Jeunesse agricole
catholique (J.A.C.). Puis, en
1930, la Jeunesse maritime
catholique (J.M.C.), enfin la Jeunesse catholique tout court, (J.C.), regroupant les jeunes d'autres horizons. Le
but de ces associations fut, l'on s'en doute, moins de former
des élites professionnelles que morales, et dont l'éthique
plongeait ses racines dans les valeurs spirituelles de l'enseignement
du Christ. Ces divers mouvements s'inscrivirent tous dans le
plan qu'avait dessiné Pie IX avec tant d'inspiration et
de prescience : l'Action
Catholique (voir Chap.27 § 5).
9
La vie spirituelle de l'Église sous la troisième
République
- La fin du XVIII° siècle
avait vu se dresser un ennemi de taille : le Rationalisme.
La fin du XIX° vit éclore deux nouvelles erreurs :
l'Américanisme et le Modernisme (une théorie
resurgissant de nos jours), qui se proposaient de concilier,
au moyen de concessions réciproques, les idées
modernes du temps et celles traditionnelles de l'Église.
- Le Rationalisme, sous ses diverses
formes (Déisme, Panthéisme, Matérialisme),
s'était efforcé de saper le dogme catholique. Loin
d'apaiser le différent entre foi et raison, la Révolution
avait exaspéré les passions anticatholiques. Au
sortir de la grande tourmente, qui avait fait écho dans
toute l'Europe, de nombreux catholiques, nous l'avons vu, mirent
leur talent au service de l'Église pour tenter de résoudre
les prétendus conflits entre la raison et la foi, la nature
et la Grâce, l'ordre naturel et l'ordre surnaturel. Ainsi
furent-ils amenés à déterminer ce que la
raison est capable de découvrir des vérités
surnaturelles. Mais ce faisant, certains exagérèrent
sa puissance tandis que d'autres, tels Lamennais, la restreignirent.
- Un siècle plus tard apparurent
ces deux rejetons du rationalisme que sont l'américanisme
et le modernisme, deux déviances imprégnées
de l'esprit du protestantisme.
- L'américanisme, réprouvé
par Léon XIII
en 1899, place les vertus actives
(l'action, le zèle) très au dessus des vertus
passives (l'humilité, l'obéissance). Il fait
donc, par exemple, peu de cas des voeux de religion.
- Le modernisme, qui fut condamné
par le décret Lamentabili et l'Encyclique Pascendi
(1907) de saint Pie
X, applique ses efforts à
donner une explication naturelle aux Dogmes, en vue d'accorder
la foi aux sciences et aux philosophies modernes.
- On est frappé de constater combien
ces deux erreurs paraissent d'actualité, car c'est bien
ces manières de voir et d'agir qui, sous des noms différents,
renaissent et s'étalent de nos jours. Mieux que toute
subtile analyse, la lecture de deux courts textes va nous éclairer
sur ces conceptions erronées et nous permettre d'aisés
rapprochements.
- L'Américanisme
- De l'Abbé
Petit, supérieur du séminaire
de Blois, 1901 : "Il fermente présentement,
dans l'Église de France, quelque chose qui n'est peut-être
pas une hérésie caractérisée, mais
qui pourrait en être le germe : c'est un mélange
d'esprit rationaliste, naturaliste, critique, plus ou moins protestant."
- "Cet esprit s'insinue principalement
dans des groupes de jeunes, mais influencés par de plus
anciens. Dans ces milieux, on est Kantien ou néo-Kantien
et subjectiviste; on confond l'ordre naturel et l'ordre surnaturel;
on ouvre la porte du paradis à ceux-mêmes qui n'ont
pas la foi; on supprime l'enfer; on admet des principes de critique
d'où l'on devrait logiquement conclure à la négation
de l'authenticité et de la valeur historique des Livres
Saints; on attribue aux récits des grands faits primitifs
de la Création, de la Chute, du Déluge, etc., un
caractère plutôt mythique ou symbolique."
- "Dans un autre ordre d'idées,
on traite avec une faveur non dissimulée ces théories
larges, beaucoup trop larges, beaucoup trop humaines et trop
naturelles dont l'ensemble a reçu le nom d'Américanisme.
En même temps, on affecte de dédaigner les Théologies
traditionnelle et scolastique; C'est une véritable école.
Elle a ses chefs connus, prêtres et laïques. Elle
a ses organes quasi attitrés. Elle cherche à se
faire des adeptes dans le jeune clergé, et elle est parvenue
à s'en faire dans les séminaires. Voilà
un fait, voilà un courant d'idées très réel.
Et c'est avec grande raison que l'on nous parle de la crise de la foi."
- De l'Abbé
Charles Maignen, extrait de son
livre Nouveau catholicisme et nouveau clergé paru
en 1902 : "De toutes les appellations propres à
désigner l'erreur du moment : cet esprit de nouveauté
s'étendant au domaine des croyances, des moeurs et des
lois, il nous a paru qu'il n'en était pas de mieux appropriée
à la situation, de plus juste et de plus expressive que
celle de nouveau
Catholicisme."
- "C'est en effet le Catholicisme
tout entier qui est, sur tous les points ensemble, non pas attaqué,
mais transformé, modifié, adapté aux idées
modernes par ceux qui prétendent le défendre. C'est
sous cette forme de nouveau catholicisme que l'erreur, d'abord
vaincue par le Concile du Vatican (NdA
: de 1869-70), semble vraiment sur le point de prendre un
terrible revanche."
- "Le "vieux" Catholicisme,
ce premier essai de rébellion, localisé dès
l'origine, expirant aujourd'hui, devait nécessairement
avorter. Il n'était pas selon l'esprit du siècle;
il n'allait point dans le sens du courant intellectuel contemporain.
Ce qui séduit à présent c'est l'avenir,
et non point le passé; c'est la nouveauté et non
pas l'antiquité."
- "Ce n'est pas pour retourner
en arrière que l'on rompra avec le Catholicisme, c'est
pour aller de l'avant. Le "vieux" Catholicisme ne pouvait
réussir au XIX° siècle. Un nouveau Catholicisme,
au contraire, répond beaucoup mieux aux tendances et,
comme l'on dit, aux "aspirations" de ce temps. Et puis
le "vieux" Catholicisme se séparait de Rome,
à l'heure même où le prestige de la majesté
pontificale exerçait sur les peuples un mystérieux
attrait; Le nouveau Catholicisme, au contraire, a pour premier
article de son programme de faire servir, s'il est possible,
à la diffusion de ses doctrines, l'influence morale du
Pontificat romain."
- "Par un ensemble de manoeuvres
habiles, aidés par la presse et par toutes les ressources
que les inventions modernes mettent au service du commerce et
de l'industrie, les coryphées du nouveau Catholicisme
ont réussi à créer des réputations,
à provoquer des mouvements d'opinion, à édifier
des fortunes, dont l'ensemble tend à accréditer
cette opinion que seuls les novateurs ont la confiance du pape,
et sont les fidèles interprètes de sa pensée."
- "La trame est si bien ourdie,
l'opinion publique est si bien travaillée que, malgré les paroles authentiques
du Saint-Père, qui sont la contradiction constante et
absolue de leurs paroles,
le préjugé subsiste dans un grand nombre d'esprits;
et des catholiques sincères, d'excellents prêtres
mal renseignés s'engagent, par scrupule d'obéissance
au pape, dans les erreurs que le pape en tant que tel réprouve."
- Ces textes sont relatifs à ces
théories humaines, antérieures au modernisme condamné
par saint Pie X, et que l'on appelait l'américanisme parce
que cette hérésie était née aux États-Unis
durant les pontificats de Pie IX et Léon XIII, avant de
se propager en Amérique et en France sous l'impulsion
du Père Hecker, son promoteur, ainsi que d'autres ecclésiastiques :
Mgr Ireland, archevêque de Saint-Paul (Minnesota);
le cardinal Gibbons, archevêque de Baltimore; l'abbé
Félix Klein, professeur à l'Institut Catholique de
Paris, son colporteur en France.
- Ces "nouveautés", vieilles
d'un siècle et qui se répètent aujourd'hui,
ont fait l'objet, de la part de
Léon XIII, d'une lettre
de mise en garde :
Testem benevolentiae adressée
au cardinal Gibbons. Voici quelques échantillons de cette
doctrine condamnés et rejetés par le pape :
- 1 - "Pour ramener plus facilement
à la vérité les dissidents, l'Église
doit s'adapter davantage à l'humanité, désormais
parvenue à l'âge adulte. Se relâchant de son
ancienne rigueur, elle se montrera indulgente à l'égard
des inspirations et des exigences des peuples modernes."
- 2 - "Il est opportun, pour gagner
les coeurs des égarés, de passer sous silence certaines
affirmations doctrinales de moindre importance, ou de les amollir
de manière à ne plus leur conférer le sens
traditionnel auquel l'Église s'est toujours tenue"
- 3 - "Il faut introduire une
certaine liberté dans l'Église, afin que la puissance
et la vigilance de l'autorité se trouvant en quelque façon
amoindries, chaque fidèle ait la faculté de développer
plus librement les ressources de son initiative et de son activité.
C'est là une transformation qui s'impose, à l'exemple
des libertés modernes qui constituent presque exclusivement
le droit fondamental de la société laïque."
- 4 - "Tout magistère extérieur
est superflu, sinon inutile, pour ceux qui s'appliquent à
tendre à la perfection chrétienne. L'Esprit-Saint
répand aujourd'hui dans les âmes des dons plus étendus
et plus abondants que jadis. Il les meut et Il les éclaire,
sans intermédiaire, par une sorte de secret instinct."
- 5- -"Les vertus naturelles sont
mieux appropriées aux moeurs et aux exigences de notre
temps, parce qu'elles développent surtout l'activité
et l'énergie."
- 6 - "Les vertus chrétiennes
se divisent en deux classes : les unes dites passives, les
autres actives. Les premières convenaient mieux aux siècles
passés, tandis que les secondes sont mieux adaptées
au temps présent. La vie religieuse n'est que peu ou point
utile à l'Église."
- 7 - "Il faut abandonner les
procédés et la méthode dont les catholiques
ont usé pour ramener les dissidents, afin de lui en substituer
une autre aujourd'hui et à l'avenir."
- Sept propositions condamnées
par le pape, rappelons-le.
- Le Modernisme
- Tout comme l'américanisme, le
modernisme était marqué par le souci d'ouverture
et d'adaptation au monde et aux idées de celui-ci,
théorie qui sapait à leur base tous les dogmes,
au prétexte de les expliciter et les mettre à la
portée du commun. Les partisans de ces deux déviances
se trouvaient proches les uns des autres par leurs affinités
intellectuelles comme par une commune aversion pour les antilibéraux.
- Si Léon XIII n'avait prononcé
contre eux que des condamnations ponctuelles, il en fut autrement
de la part de saint Pie X : le Pontife alla jusqu'à
notifier une condamnation globale, rigoureuse et retentissante
du modernisme, tant sur le plan doctrinal qu'intellectuel, donnant
ainsi un coup d'arrêt brutal à des tendances d'autant
plus dangereuses qu'elles étaient hardies. Ce fut donc
l'hérésie intérieure à l'Église
que Pie X visa, à travers ses manifestations chez les
exégètes et les théologiens, et ce dans
les divers pays d'Europe. Car la France n'était pas seule
contaminée.
- En France, les déviants les plus
notoires furent Marcel
Hébert, Albert Moutin et
surtout Alfred Loisy
(1857-1940), un ecclésiastique
auteur d'ouvrages de critique biblique, d'ailleurs excommunié
en 1908 pour ses idées modernistes. En 1907 saint Pie
X, dans l'intention de ruiner la théorie pernicieuse de
Loisy et de ses disciples, publia le décret du Saint-Office Lamentabili contenant
le catalogue des propositions entachées d'erreur, puis
l'Encyclique Pascendi
qui dénonçait la doctrine
moderniste.
Conclusion
- Le laïcisme, selon
Léon XIII, permettait cette complémentarité
des puissances, spirituelle et temporelle, chacune détentrice
d'absolue liberté dans sa propre sphère. À
l'évidente condition que chacune ait également
le respect de celle de l'autre puissance et s'emploie à
offrir ses meilleurs offices à la résolution de
toute question mixte. Une vision diamétralement opposée,
celle des dirigeants de la Troisième République,
conduisit la France à considérer l'allié
en ennemi.
- Cette fois encore l'Église,
à genoux (mais elle connaît la posture), ne se relèvera
que par un ressourcement intérieur qu'elle se sait accordé
à chacune de ses chutes. Elle n'oublie jamais, dans les
pires heures, sur quelle aide elle peut compter, et quelle perspective
de siècles s'étend devant son regard.
-
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