Retour à la page de présentation Maranatha ! Retour à la page d'accueil
Une nouvelle conception de
la vision du monde va être fondée sur la science,
cette connaissance qui tend à tout expliquer, au détriment
de la Révélation chrétienne qui, dit-on,
n'attache pas assez d'importance à la raison, que la science
alimente, et trop à la foi, qui n'explique rien et ne s'appuie
que sur des "mystères". La tentation est grande,
alors, de rejeter ces "superstitions" pour ne plus croire
qu'au progrès matériel.
Voici venue l'heure où l'on se pose la question de savoir
si Dieu est, oui ou non.
Ainsi une dangereuse fièvre s'empare des esprits et fait
fermenter les idées. En ce qui concerne l'homme, on l'estime
"naturellement bon". Partant, on entend laisser libre
cours à ses instincts, jusque là jugés comprimés
par la morale chrétienne.
Entraînés par Voltaire, Rousseau et d'autres nous
voici en route, de ce siècle des "Lumières",
vers la nuit de la Révolution.
1 SUR L'INCREDULITE MODERNE
L'Église catholique
va donc rencontrer des adversaires que l'on peut considérer
à certains égards comme plus redoutables que les
protestants, les jansénistes et les gallicans. Sous les
différents noms de rationalistes, de déistes ou
de libres penseurs, les incrédules ne se contentèrent
plus de l'attaquer dans l'un ou plusieurs de ses dogmes; ils se
proposèrent de l'ébranler dans son fondement en
prétendant démontrer l'impossibilité et l'inexistence
de la Révélation divine, en même temps que
l'absurdité de ses croyances.
Définissons en quelques
mots ce que représentent ces courants nouveaux :
Le Rationalisme est un système d'après lequel la
raison est à l'origine des idées premières,
par opposition à l'empirisme. Il s'oppose aussi
au fidéisme, et consiste à interpréter
à l'aide des seules lumières de l'intelligence les
dogmes, croyances et affirmations de toute doctrine religieuse.
Le conflit de la raison contre de la foi, l'effort pour les concilier
ou les subordonner, caractérisent l'histoire de la philosophie
et de la théologie du moyen âge à nos jours.
Et nous verrons qu'il faudra attendre le XX° siècle
et Jean-Paul II, à la fois philosophe et théologien,
pour dépasser ce conflit.
Le Déisme
est le système de ceux
qui, rejetant toute révélation, croient seulement
à l'existence de Dieu et à la religion naturelle.
En Angleterre, cela a donné quatre idées sous le
même mot :
idée d'un Dieu créateur une fois pour toutes, sans
gouvernement providentiel,
idée d'un Dieu sans attributs moraux,
idée d'un Dieu et d'une providence, sans immortalité
de l'âme,
idée d'un Dieu providence de la vie présente, et
justicier de la vie future.
Ces conceptions antiévangéliques, et opposées
au christianisme, se développèrent en Angleterre
au XVIII° siècle avant de gagner le continent. Pour
les déistes, la seule religion consiste à obéir
à Dieu en exerçant la moralité.
La Libre-Pensée
: le "libre-penseur" est
un individu s'appliquant au libre-examen de toute donnée
intellectuelle, c'est à dire ne croyant, en conscience,
que ce que sa raison lui apprend, sans être tenu d'accepter,
surtout en religion, l'enseignement d'aucune autorité.
Le berceau de la libre-pensée fut l'Angleterre,
où toutes les forces antireligieuses se réunirent
dans la société des Francs-Maçons.
La Franc-maçonnerie, d'après
l'opinion admise, remonte aux corporations organisées au
cours du VIII° siècle. Les maçons bâtisseurs
(apprentis, compagnons, maîtres) professaient des principes
de fraternité, se reconnaissaient à des signes et
des emblèmes et partageaient les secrets de leur art. Ils
se groupèrent en loges, nationales par leur origine,
internationales par leurs règlements et leurs secours mutuels.
Parti d'Italie, le mouvement gagna toute l'Europe. Ce furent les
"francs-maçons" qui bâtirent les cathédrales
gothiques. Leurs procédés, tenus longtemps secrets,
furent divulgués peu à peu; alors les loges maçonniques
n'eurent plus leur raison d'être, et se transformèrent
en sociétés purement philanthropiques et politiques,
conservant les emblèmes du métier et le sens du
secret. De l'Angleterre le mouvement passa en France sous l'étiquette
philosophique; puis en Allemagne, où l'incrédulité
fut favorisée par Frédéric II et les Universités.
Tous ces ennemis de l'Église :
protestants, jansénistes, gallicans, incrédules, vigoureusement combattus par les jésuites,
prendront sur eux leur revanche en obtenant de plusieurs gouvernements
et du pape Clément XIV la suppression de la Compagnie de
Jésus. Ce sera leur première "victoire".
2 LES CAUSES DE L'INCREDULITE
L'incrédulité
est fille du protestantisme et du philosophisme.
Le protestantisme, avec sa
théorie du libre-examen, devait conduire rapidement à
la discussion, puis au rejet de toutes les vérités
révélées et jusque-là admises.
Le philosophisme fut la
seconde cause de l'incrédulité. La philosophie de
Descartes et de ses tenants, tout en restant spiritualiste, avait
revendiqué l'autonomie de la raison en face de l'autorité
quelle qu'elle soit, sans référence à des
principes supérieurs et révélés. Tous
les philosophes qui vinrent ensuite, émirent cette prétention
que la raison est la seule source du savoir, et que la Révélation,
en tant que mode de connaissance, était dénuée
de valeur. Il s'ensuivit, de la part des philosophes et des scientifiques,
une opposition systématique aux dogmes chrétiens.
René Descartes
(1596-1650) est le vrai fondateur de la philosophie moderne,
rationaliste par essence. Qu'il s'agît des phénomènes
de l'âme ou de ceux du monde matériel, il les étudiait
jusqu'à pouvoir les formuler en idées simples et
évidentes. Il disait n'exister que deux moyens pour connaître
la vérité : l'intuition et la déduction.
Les préceptes de son Discours sur la méthode
sont au nombre de quatre :
1. Ne jamais recevoir aucune chose pour vraie qu'on ne la connut
être telle.
2. Diviser chacune des difficultés en autant de parcelles
qu'il se peut pour mieux résoudre ( règle de l'analyse).
3. Conduire ses pensées par degrés, des objets les
plus simples aux plus composés (règle de l'induction).
4. Dénombrer et examiner en tous points sans rien omettre
(règle de l'énumération et de la déduction).
Appliqués à l'étude de la pensée,
ces principes (aller de question en question, de doute écarté
en doute écarté) permirent à Descartes de
prouver l'existence de l'Auteur des lois parfaites de la nature
: "Nous voyons que c'est une imperfection que de douter"
dit-il. "Or, qu'est-ce qu'une imperfection, sinon privation
de perfection? Nous avons donc l'idée d'une perfection
dont nous sommes dénués. Comme l'idée claire
et distincte ne fait qu'un avec la réalité, la perfection
est donc réalité. Autrement dit Dieu existe, puisque
la perfection implique nécessairement l'existence.
Descartes est d'évidence déiste.
Science de l'homme et règles de vie sont puisées
par Descartes dans ces conceptions. Tout est mécanisme
dans les corps, tout est pensée dans les esprits. Et la
passion humaine, à l'origine de tous nos actes, est un
phénomène double : nous pouvons la maîtriser
d'abord par le mécanisme, et c'est le rôle de la
médecine; ensuite par la pensée, qui opère
un choix parmi les idées claires et distinctes dont dispose
notre attention. Ainsi chacun est maître de ses passions,
de ses habitudes, de ses dispositions. Telle est la morale de
Descartes qui, si elle n'avait pas possédé un fondement
déiste, aurait versé dans le stoïcisme.
La philosophie de Descartes eut d'abord un vif succès en
France auprès des fins esprits. L'Oratoire (Bérulle,
Malebranche, le Père Poisson) et Port-Royal (Arnaud, Nicolle),
adoptèrent ces nouveaux principes. Mais peu à peu
les jésuites, d'abord indécis, firent opposition
à la doctrine de leur ancien élève, qu'ils
jugeaient dangereuse. Saisie par eux, la congrégation du
Saint-Office la condamna jusqu'à correction (1663).
À la requête de la Sorbonne, le conseil
du roi en interdit l'enseignement (1671), André Arnaud
fut même embastillé. Puis, le cartésianisme
ayant exercé une grande influence, non seulement sur la
littérature mais jusqu'en des esprits tels que Bossuet
et Fénelon, les arrêts de proscription contre lui
tombèrent en désuétude et la lutte cessa
à son sujet. Cette philosophie fut bien accueillie par
les protestants et se répandit aux Pays-Bas et en Allemagne.
À noter que l'on retrouve toujours les mêmes racines
de l'incrédulité dans les comportements actuels.
Tout simplement, de nos jours et depuis la Révolution,
ce philosophisme de base, selon ses formes variées chez
les libres-penseurs, s'est nommé marxisme, national-socialisme,
modernisme Les formes ont changé, mais le fond reste
le même.
3 L'INCREDULITE EN ANGLETERRE
C'est chez Descartes qu'il
faut rechercher les origines de l'incrédulité en
Angleterre. Sous la forme de religion déiste ou naturaliste,
l'incrédulité compte parmi ses partisans, aux XVII°
et XVIII° siècles, les philosophes les plus célèbres
de l'époque : Hobbes, Locke, Collins (le premier qui prit
le titre de "libre-penseur") et Hume.
Thomas Hobbes (1588-1679), philosophe, fut le successeur de Bacon qui
venait, en 1620, de publier son Nouvel Organon, monument
de la science logique inspiré d'Aristote. Hobbes, sensualiste
comme Bacon, avait également subi l'influence de la philosophie
mathématique de Descartes. Sa morale fut l'utilitarisme;
il n'y a que deux motifs d'action, dit-il : la recherche du plaisir
et la fuite de la douleur. Partant, les hommes ne pouvant jouir
paisiblement de rien, et concevant que la paix est le plus grand
des biens, confèrent tous les droits à un seul des
leurs à la seule condition qu'il maintienne cette paix.
Dès lors le bien et le mal dépendent uniquement
des décisions du souverain choisi, la vraie religion étant
celle qu'il reconnaît et qui doit être entièrement
subordonnée à l'État. Jamais théorie
du despotisme n'avait été plus exactement énoncée.
Joseph Locke (1632-1704), est un philosophe de famille puritaine. S'il
a subi l'influence de Descartes, sa philosophie marque une réaction
contre le rationalisme cartésien, ouvrant la voie à
Hume. D'après Locke, l'esprit de l'homme est d'abord une
table rase, où l'expérience, seule, vient
inscrire les impressions des sens. Aucune idée innée,
préexistant à la sensation.
Puis
la réflexion, qui succède à la sensation,
devient une seconde source de nos idées; par les opérations
de l'entendement et de la volonté, la réflexion
fait connaître à l'homme le plaisir, la douleur,
la puissance, l'action, etc., et en déduit les concepts
plus élaborés qui composent l'ensemble de nos connaissances.
On ne sait si la substance de l'âme est spirituelle
ou matérielle, Dieu ayant pu donner à la matière
la faculté de penser. Quant à Dieu, nous sommes
certains de son existence, car nos sens, notre raison, notre réflexion
sur nous-mêmes nous prouvent que l'être ne peut sortir
du néant, et que son existence ne peut être due qu'à
une Existence antérieure, donc éternelle, donc toute
puissante.
Locke fut partisan de la morale de l'intérêt. À
l'opposé de Hobbes il fut le défenseur du libéralisme,
affirmant les droits individuels antérieurs à la
société, et le pouvoir du souverain issu de la nation.
Une raison pour que l'État dût respecter toutes les
croyances.
Collins (1676-1729), philosophe élève et ami de Locke,
attaqua dès son premier ouvrage la certitude historique,
menaçant ainsi les traditions tant religieuses que politiques.
Dans le second, il réfuta les théories de Clarke
sur l'immatérialité et l'immortalité de l'âme.
En 1710, dans son Explication des attributs de Dieu, il
contesta à la fois la prescience de Dieu et le libre-arbitre
de l'homme. Dans son ouvrage capital, Discours sur la liberté
de penser (1713), il défendait le déterminisme
(qui pose que les conditions d'existence d'un phénomène
étant réunies, il ne peut que se reproduire) et
l'athéisme (négation de l'existence de toute divinité).
En 1724 il précisa plus encore ses attaques contre le christianisme.
David Hume (1711-1776), philosophe et historien, écrivit une
Histoire naturelle de la religion. Secrétaire d'ambassade
à Paris, il se lia avec J.J. Rousseau. Sa philosophie ramène
toute idée substantielle à la pensée (idéalisme)
et, comme celle de Locke, n'admet que l'expérience comme
source de nos connaissances (empirisme). Pour lui, les
lois scientifiques résument l'expérience passée
mais n'engagent aucunement l'avenir. La substance, matérielle
ou spirituelle, n'existe pas : les corps ne sont que sensations
groupées par associations d'idées, et l'esprit une
simple collection d'états de conscience C'est, à
l'état absolu, le scepticisme et le phénoménisme
(rien n'est réel que ce qui est perçu).
Au début du XVIII° siècle, la majeure partie
de l'intelligentia incrédule se regroupa, nous l'avons
dit, en une puissante association qui prit le nom de Franc-Maçonnerie.
D'abord société philanthropique et politique, la
franc-maçonnerie devint, après la fondation de la
Grande-Loge de Londres (1717), le centre d'action de la
libre-pensée et des forces anticatholiques.
4 L'INCREDULITE EN FRANCE
Francs-maçons, libertins
et philosophes forment les trois catégories de libres-penseurs
qui, en France, au nom de la raison contre la foi, travaillèrent
à saper la religion chrétienne.
Les francs-maçons
D'Angleterre la franc-maçonnerie
se répandit en France où elle eut sa première
loge à Dunkerque, en 1725. En
1743 le comte de Clermont fut
élu grand maître des maçons de France, qu'il
restera jusqu'en 1771. Le Grand-Orient de France, qui a
son siège à Paris, fut fondé en 1772. Durant
près de trente ans il étendit ses rameaux sur tout
le territoire français, d'où il gagna la Belgique,
la Hollande et jusqu'à l'Amérique du Sud.
Par son programme philanthropique la franc-maçonnerie séduisit
d'abord beaucoup de nobles âmes, y compris des prêtres
et des évêques, qui n'avaient pas discerné
le but caché de la société secrète
maçonnique : la libre-pensée. Les papes ne tardèrent
pas à s'apercevoir qu'ils avaient devant eux de nouveaux
ennemis. Aussi cette société fut-elle condamnée
à diverses reprises par le Saint-Siège : par Clément
XII (1738), Benoît XIV (1751), Pie VII (1821), Pie IX (1865),
Léon XIII et son Encyclique Humanum Genus, et par
Pie XII enfin. Ainsi, tantôt redoutée et persécutée,
tantôt considérée comme inoffensive et négligée,
tantôt admise comme utile et protégée, mais
toujours condamnée par l'Église, la franc-maçonnerie
se maintint jusqu'à nos jours.
Les libertins
Les incrédules étaient
déjà très nombreux en France à la
fin du règne de Louis XIV; ils se nommaient alors les libertins.
On nommait ainsi des individus qui, aux dires aussi bien de protestants
comme d'Aubigné, que de catholiques comme Bossuet et Bourdaloue,
mettaient en doute, au nom de l'expérience ou de la raison
philosophique, les vérités révélées.
Ces esprits revendiquèrent, au nom de l'indépendance
de la pensée, le droit à l'incrédulité.
Le libertinage exprime donc une tendance d'esprit plutôt
qu'un dérèglement de moeurs.
Les plus fameux libertins, au commencement du XVII° siècle,
furent le poète Théophile de Viau, le philosophe
épicurien Gassendi, dont Molière fut l'élève,
les littérateurs Saint-Evremont, Chapelle, tous habitués
du salon de Ninon de Lenclos et, plus tard Fontenelle. C'est contre
eux que le Père
François Garasse (1585-1631),
prédicateur, écrivit ses fameux pamphlets et que
Bourdaloue prononça ses meilleurs sermons. Ils forment
la transition entre les
grands sceptiques, tels Montaigne
et Charon, et les
philosophes nettement et systématiquement
hostiles à la religion révélée.
Théophile de Viau
(1590-1626), était poète,
huguenot de naissance et libertin de conviction. Ses écrits
furent si scandaleux qu'ils le firent condamner à mort,
mais sa condamnation fut commuée en bannissement. C'était
en 1623, année des poursuites contre les libertins.
Pierre Gassendi (1592-1655), philosophe et savant, attaqua tout d'abord la
pensée d'Aristote selon laquelle la nature représente
l'effort de la matière pour s'élever à l'intelligence.
Puis il consacra trois ouvrages à divulguer la doctrine
d'Épicure, tout en admettant l'immortalité de l'âme
et en affirmant que ses vues étaient compatibles avec le
christianisme. Molière, après avoir fait
ses humanités chez les Jésuites au collège
de Clermont, fut son disciple.
Charles de Saint-Evremont
(1610-1703), écrivain,
philosophe sceptique, épicurien, libertin, homme d'esprit
doué de la finesse du XVII° siècle et l'audace
du XVIII°, fut l'un des plus proches de Ninon de Lenclos.
Claude Luillier, dit Chapelle
(1626-86), célèbre
viveur, fut l'ami de Boileau, Racine, Molière et La Fontaine,
la pléiade poétique du siècle de Louis XIV.
Ninon de Lenclos (1620-1705), tint salon où se pressaient ses admirateurs,
dont les libertins précités. Ninon fut plus qu'une
femme galante : elle devint libertine et, partisan du libre-examen,
opta pour un matérialisme opposé au spiritualisme
dogmatique de son époque. Elle légua une confortable
bourse à Voltaire avant d'être enfermée au
couvent des Madelonnettes, comme les femmes de mauvaise vie, sur
ordre d'Anne d'Autriche.
Les philosophes
Bernard de Fontenelle (1657-1757), fils d'une soeur de Corneille, homme de lettres,
exerça avant Voltaire une sorte de royauté littéraire.
En pur sceptique il s'attaqua au christianisme et chercha à
persuader le grand public que la vérité serait désormais
scientifique. Il fit de la science un instrument d'émancipation
de la conscience, la traitant comme une philosophie. Il fut au
comble de la renommée, et très recherché
du grand monde et des salons, au temps de Fleury ministre de Louis
XV.
Aux côtés de Fontenelle, le précurseur le
plus remarqué des philosophes du XVIII° siècle,
se tint Pierre Bayle
(1647-1706), le fils d'un ministre
de la religion réformée. Il réfuta le mysticisme
de Mme Guyon et fut l'auteur du Dictionnaire historique et
critique. L'uvre de cet homme est un véritable arsenal
de la libre-pensée, dans lequel les philosophes du XVIII°
puiseront très largement. S'y étalent complaisamment
toutes les attaques formulées contre la religion et contre
l'Église, somme d'erreurs que les ennemis de la dite Église
répéteront inlassablement à ceux qui les
auraient oubliées ou ignorées.
Alors qu'ils avaient observé une sage retenue sous le règne
de Louis XIV, les incrédules purent, sous la Régence,
attaquer l'Église presque dans l'impunité et sans
contrainte. Pour mieux y parvenir ils constituèrent une
vaste société : le
Parti philosophique, et ils centralisèrent leurs efforts individuels
dans une oeuvre commune : l'Encyclopédie, ou Dictionnaire raisonné des sciences,
des arts et des métiers.
Elle fut publiée
sous la direction de Diderot
et d'Alembert, entourés
de collaborateurs spécialisés, dont Voltaire, Montesquieu
et Rousseau. Elle fut tout autant un instrument de guerre
qu'une oeuvre de science. Tous les novateurs, les libres-penseurs
qui voulaient transformer la société aux plans religieux
et politique, s'y retrouvèrent pour élaborer les
principes nouveaux et détruire les "croyances du passé".
L'impression en 17 volumes fut terminée en 1765
après une série de tribulations
et grâce à la protection occulte de Mme de Pompadour.
Sortie de la plume des libres-penseurs les plus célèbres
de l'époque, l'Encyclopédie ne pouvait être,
et ne fut, qu'une monstrueuse machine de guerre dressée
contre les croyances et les institutions du passé; une
espèce d'apothéose de la civilisation et des sciences
ayant pour finalité de substituer au culte traditionnel
divin un culte nouveau : celui de la Déesse Raison
et du matérialisme. De nos jours, pour les tenants de cette
doctrine encore vivante, c'est le culte du Monde opposé
au culte de Dieu.
Parmi les philosophes incrédules du XVIII° siècle
émerge, au premier plan, le "patriarche de Ferney"
: Arouet dit Voltaire
(1694-1778). Il fit ses études
chez les jésuites à Louis-le-Grand. Trois années
en Angleterre, où il connut Bacon et Locke, eurent sur
lui une grande influence. De retour il écrivit plusieurs
ouvrages, dont les Lettres philosophiques (1734) d'une
telle hardiesse de pensée qu'elles furent brûlées
par arrêt du Parlement. De sa plume prolifique, citons les
Discours sur l'homme (1738) qui opposent aux dogmes catholiques
une religion et une morale exclusivement rationnelles. Devenu
le "patriarche" du Château de Ferney, à
la frontière suisse, Voltaire régna en maître
sur l'opinion publique.
Philosophe, Voltaire ramène tout à la morale
sociale. S'il professe le déisme et se déclare
pour l'immortalité des âmes, c'est parce que la foi
en Dieu et en la vie future lui paraît utile à
l'ordre public. Et s'il combat la religion catholique, c'est
qu'il pense qu'elle a entravé le progrès des
"lumières" . Le seul culte qu'il reconnaisse
est celui qui consiste à pratiquer la vertu. Mais partisan
du despotisme éclairé, il n'eut ni l'amour désintéressé
du peuple d'un Vauban, ni l'esprit constructif d'un Rousseau.
Voltaire, l'ami du roi de Prusse, l'insulteur de Jeanne d'Arc
et de la Religion, bien que philosophe médiocre et superficiel,
savait tirer parti de tout. Son goût pour la tolérance
provint moins de ses convictions que de l'occasion qu'il y trouva
de poursuivre l'Église. Et, par une contradiction manifeste,
presque inconsciente tant il fut aveuglé par le parti-pris,
cet apôtre de la tolérance, cet "ami de la justice
et de la liberté" fut l'esprit le plus intolérant,
le plus partial, le plus injuste quand il abordait la question
religieuse.
Jean-Jacques Rousseau
(1712-78) fut, avec Voltaire, l'un des plus grands démolisseurs
que la société ait jamais rencontrés. Écrivain
et philosophe, de famille calviniste, il reçut une éducation
sentimentale et romanesque et végéta jusqu'à
la quarantaine avant de rencontrer Diderot et de collaborer à
l'Encyclopédie. Puis il écrit son premier Discours
sur le progrès (1750) suivi du second : Discours
sur l'origine de l'inégalité parmi les hommes (1753).
Les deux obtinrent un grand succès. Voici Rousseau républicain
et démocrate.
Les années qui suivirent
furent fécondes, dans la solitude forestière désirée,
"seul avec lui-même, la nature entière et son
inconcevable Auteur". Car Rousseau est déiste.
Ici naissent ses oeuvres majeures, dont Le contrat social
et Émile. Et chacune cause une révolution
dans les idées. Il rétablit contre les philosophes
du temps la croyance en un Dieu proche de l'homme, en l'âme
spirituelle et immortelle, en une imprescriptible loi morale.
Mais sa religion reste une sorte de christianisme évangélique,
libéré du dogme.
En effet le principe
optimiste et chimérique qui sert de base à son système
est la foi aveugle en l'excellence de la nature : l'enfant doit
développer les germes divins qui sont en lui; l'homme doit
écouter les appels de son coeur et de sa conscience; la
nature est souveraine, tant dans l'ordre du sentiment que dans
l'ordre social, ce dernier reposant sur un contrat respectant
les droits égaux de tous. Ainsi la pensée
de Rousseau inaugure-t-elle celle de la Révolution française
Mais il y a une différence entre Rousseau et Voltaire;
le premier est sincère tandis que le second ne l'est pas.
Rousseau a un fond religieux; ainsi le spectacle des beautés
de la création lui inspire de très belles pages
dans sa Profession de foi du Vicaire Savoyard (Émile).
Il n'a pas pour la Révélation divine et la religion
chrétienne la haine aveugle et morbide de Voltaire. Mais
en émettant les doctrines les plus fausses sur la religion,
la morale, l'éducation, le mariage et la plupart des choses
sacrées, il a contribué sans doute plus que Voltaire
à la destruction de la religion et de l'ordre social.
5 L'INCREDULITE EN ALLEMAGNE
La libre-pensée s'étala
sans retenue en Allemagne dès la seconde moitié
du XVIII° siècle, sous le règne de Frédéric
II (1740-86), dont Voltaire fut l'ami. Certains de ses partisans
mirent leur talent au service des idées nouvelles.
Avant cette période, Emmanuel Kant (1724-1804), de famille protestante, avait consacré
trente années de sa vie à l'élaboration de
la philosophie critique, d'où il ressort que toute
loi morale suppose liberté, immortalité de l'âme
et existence de Dieu. Opposant raison et foi, et n'admettant qu'une
religion rationaliste, il avait ainsi préparé
la venue de Johann von Herder
(1744-1803). Les leçons
de Kant exercèrent sur ce philosophe une profonde influence,
avant qu'il ne lise les ouvrages de J.-J. Rousseau. Herder, proposa
de supprimer purement et simplement tous les dogmes, afin d'éviter
les discussions et pour effacer une fois pour toutes l'idée
que le christianisme ait pu participer de quelque façon
au progrès de l'humanité
Johann Gothe (1749-1832), le plus grand poète de l'Allemagne moderne,
et Schiller (1759-1805)
son ami et collaborateur, furent tous
deux marqués par les idées d'Herder.
6 LES ASSAUTS CONTRE LA COMPAGNIE DE JESUS
Les jésuites s'étaient
fait beaucoup d'ennemis. Ceux-ci s'unirent, et l'on vit se former
une sorte de coalition contre l'illustre compagnie. Le premier
assaut fut livré au Portugal, dont les jésuites
furent expulsés. Puis l'Espagne, la Sicile et le duché
de Parme, où régnaient les Bourbons, chassèrent
de même les jésuites de leurs États, malgré
les remontrances du pape. Finalement, à force d'intrigues,
les cours de France et d'Espagne arrachèrent à la
faiblesse de Clément XIV la suppression de la Compagnie.
En face des nombreux adversaires
que nous venons de passer en revue (les jansénistes, appuyés
par le parlement, les gallicans, les philosophes, les encyclopédistes
et incrédules de tout poil), les jésuites avaient
toujours gardé une attitude non seulement de refus mais
de lutte, se posant et agissant en ardents défenseurs de
l'Église et de la Papauté.
Mais aussi, nous avons vu quelle très grande influence
la Compagnie de Jésus avait acquise : les collèges
qu'elle dirigeait étaient florissants et, dans un certain
nombre de cours d'Europe les jésuites remplissaient le
ministère important et délicat de confesseurs des
princes. De là naquirent contre l'ordre des défiances,
qui se changèrent bientôt en hostilité. On
connaît l'horrible mot de Voltaire en 1761 : "Une fois
que nous aurons détruit les jésuites, nous aurons
beau jeu contre l'infâme (la religion catholique)."
Au XVIII° siècle, dans les cours du midi de l'Europe,
le pouvoir tomba entre les mains de ministres qui rêvaient
de faire du clergé un instrument docile de leur politique.
Ainsi en fut-il du Portugal.
7 LA PERSECUTION DES JESUITES AU PORTUGAL
Joseph 1er (1715-77) roi
de Portugal, être paresseux et léger, laissa Pombal
gouverner en son nom. Celui-ci, qui haïssait les jésuites,
n'eut de cesse qu'il n'ait réussi à les expulser
du royaume.
Le marquis de Pombal (1699-1782),
premier ministre durant 26 ans, gouverna la monarchie avec l'autorité
absolue d'un vizir oriental, énergique, tenace, brisant
tout ce qui lui faisait obstacle. La police, le tribunal de la
Censure, l'Inquisition lui livraient tous ses ennemis.
Le gouvernement espagnol ayant cédé aux Portugais
les réductions du Paraguay, évangélisées
par la compagnie de Jésus (Chap.17 § 9), les habitants
de ce pays résistèrent à leurs nouveaux maîtres.
Pombal, qui détestait les jésuites, les rendit responsables
de cette résistance. Après leur avoir interdit l'accès
de la cour, il leur fit interdire de prêcher et de confesser
par le patriarche de Lisbonne, que Benoît XIV avait nommé
visiteur de l'ordre.
Après l'attentat du 4 septembre 1758 qui faillit coûter
la vie au roi, blessé, des ducs et des comtes furent exécutés,
les frères du roi furent enfermés en monastères,
et les Jésuites accusés de complicité dans
le complot. Pombal fit condamner par l'Inquisition le Père
Malagrida qui avait répandu dans le peuple des prophéties
menaçantes contre le roi; ce malheureux, qui probablement
de jouissait pas de toute sa raison, fut brûlé vif.
Des jésuites furent accusés d'avoir approuvé
la doctrine du régicide, et la compagnie tout entière
de se livrer à des trafics illicites. D'autres, en grand
nombre, furent emprisonnés, et les derniers furent débarqués
sur les rivages des États pontificaux.
L'expulsion des jésuites de Portugal eut un grand retentissement
dans toute l'Europe. Le pape ayant protesté, Pombal renvoya
le nonce et ne renoua des relations diplomatiques avec le Saint-Siège
que onze années plus tard. Juste retour des choses, à
la mort du roi il succomba sous l'effort des haines qu'il avait
suscitées. Condamné à mort, il ne fut qu'exilé,
par clémence.
8 LA PERSECUTION DES JESUITES EN FRANCE
En France les jésuites,
déjà en butte aux attaques des jansénistes
et des incrédules, rencontrèrent deux ennemis puissants
en la personne du ministre Choiseul et celle de la Pompadour,
laquelle ne pouvait pardonner au confesseur jésuite de
Louis XV de refuser au roi son absolution tant que la marquise,
sa favorite, resterait à la cour.
En 1743 mourut le cardinal de
Fleury, et commença le règne personnel de Louis
XV. En fait celui de la Pompadour jusqu'en 1754, puis de Choiseul
jusqu'en 1770. Jeanne Poisson, marquise de Pompadour (1721-64), favorite de Louis XV, ambitieuse, froide et
rouée, protégea quelques peintres et des littérateurs
dont Voltaire, qui lui dédia son Tancrède.
Étienne-François duc de Choiseul (1719-85),
fut appelé aux grandes affaires grâce à la
protection de Mme de Pompadour. Ambassadeur à Rome, c'est
lui qui régla avec Benoît XIV l'interminable affaire
du "refus des sacrements" aux jansénistes (1753-57).
De retour à Versailles, nommé aux affaires étrangères,
il va désormais exercer le pouvoir.
Sous Choiseul un autre événement, plus grave, permit
aux ennemis de la compagnie de la poursuivre devant le parlement.
Le Père La Valette, préfet ces missions aux Antilles
et procureur de l'ordre en Martinique, fut l'auteur en 1758 d'une
banqueroute de trois millions (Chap.17 § 9). Les créanciers
poursuivirent la Compagnie devant le tribunal de Marseille, mais
les jésuites, qui avaient spontanément effectué
quelques remboursements, refusèrent de payer au motif que
leurs maisons n'étaient pas solidaires les unes des autres
en matière d'affaires temporelles. Déconfiture et
refus de responsabilité servirent à souhait les
adversaires de la compagnie. Le parlement de Paris ordonna qu'on
lui soumît les constitutions, condamna au feu un certain
nombre d'oeuvres de théologiens de la compagnie, et, en
1761, déclara que "par sa nature même, l'ordre
ne pouvait être admis dans un État policé".
En conséquence, l'année suivante, il ordonnait aux
jésuites d'abandonner leurs collèges et demandait
au roi la suppression de la compagnie.
Louis XV tenta encore d'obtenir du Père Laurent Ricci (1703-75), général des jésuites, la
nomination d'un vicaire qui prêterait serment de fidélité
aux lois du royaume et gouvernerait les jésuites français.
C'était lui demander d'introduire des modifications dans
leurs statuts. Le Père Ricci fit la célèbre
réponse : "Qu'ils soient comme ils sont, ou qu'ils
ne soient pas." Sur ce refus Louis XV consentit à
abolir l'ordre (1764). En vain l'assemblée générale
du clergé de France réclama-t-elle en 1765 le retrait
de cette mesure, et le pape Clément XIII approuva-t-il
une fois de plus la Compagnie de Jésus.
9 LA PERSECUTION DES JESUITES EN ESPAGNE ET EN ITALIE
Imitant le Portugal et la
France, Charles III d'Espagne, appuyé de son ministre d'Aranda,
puis Ferdinand V roi de Naples, sur les conseils de son ministre
Tanucci, et enfin du Tillot le ministre de Philippe de Parme,
c'est à dire tous les princes de la maison de Bourbon,
firent fermer les maisons établies dans leurs États,
malgré les vives protestations du pape. Et tous ensemble,
unis au Portugal, réclamèrent de Clément
XIII l'abolition totale de l'ordre.
Ce pape mourut en 1769 sans avoir
cédé. Mais les princes réussirent à
faire élire le franciscain Ganganelli, qui prit le nom
de Clément XIV, et dont ils s'efforcèrent d'obtenir l'abolition
désirée. Le nouveau pape tenta d'abord de gagner
du temps mais, en 1773, il céda aux instances des cours d'Europe
et publia un bref dans lequel il supprimait la Compagnie et permettait
aux jésuites d'entrer, soit dans d'autres ordres, soit
dans le clergé séculier. Quant au général
de l'ordre, le Père Ricci, il fut avec quelques autres
Pères enfermé entre les épaisses murailles
du Château Saint-Ange. Il y mourra, après avoir composé
un Mémoire justificatif.
Il est singulier de constater que ce furent alors un prince protestant, Frédéric II de Prusse, et une impératrice schismatique, Catherine de Russie (1729-96)
qui, seuls, permirent aux jésuites
de rester organisés dans leurs États. Mais le geste
de la Grande Catherine correspond bien à sa nature anticonformiste.
Baptisée, puis se convertissant à l'orthodoxie grecque,
ses écarts de conduite privée ne l'empêchèrent
pas de mériter son surnom de "Grande". Voulant
prendre part aux plaisirs de l'esprit elle attira à Saint-Petersbourg
Voltaire et Diderot. Elle intervint dans les affaires de Pologne
pour soutenir les protestants et les orthodoxes, protégea
les chrétiens orthodoxes des Balkans. Elle s'effraiera
de la Révolution française au point d'envoyer une
escadre et une armée contre elle. Mais trop tard.
10 LA COMMISSION DES "REGULIERS"
La suppression de l'ordre
des jésuites fut suivie d'autres mesures prises par les
souverains contre les ordres religieux.
En France, une commission dite
des réguliers, fut instituée à l'insu
du pape en 1776 sous la présidence de Loménie de Brienne (1727-94), archevêque de Toulouse puis cardinal,
que Louis XVI nomma ministre sur conseil des "philosophes",
malgré qu'il blâmât les écarts de sa
vie privée.
Destinée à l'origine à réprimer les
abus, cette commission s'érigea en fait en destructrice
de monastères, travaillant par tous les moyens à
la fermeture du plus grand nombre possible d'entre eux. Il fut
interdit à tous les ordres de posséder plus de deux
maisons à Paris et plus d'une dans les grandes villes de
province. Toute maison dont la population de religieux était
inférieure au nombre fixé était aussitôt
fermée. Cette commission fut supprimée huit ans
plus tard, mais elle avait accompli son oeuvre de mort. En Autriche,
Joseph II s'en était inspiré lorsqu'il supprima
six cents couvents (Chap.20 § 5)
Brienne, en 1790, prêtera serment à la Constitution
civile du clergé et enverra à Pie VI sa démission
du cardinalat. Il n'en sera pas moins arrêté et mourra
de terreur la nuit même qui suivra son incarcération.
11 AFFAIBLISSEMENT DE LA PAPAUTE
Avons-nous constaté
que toutes ces querelles ont eu une forme politique ? Elles ont
en effet ligué les souverains contre les papes du XVIII°
siècle, qui furent pourtant remarquables :
Clément XII (1730-40),
Laurent Corsini, qui parvint à diminuer les impôts
tout en rétablissant l'ordre dans les finances romaines,
Benoît XIV (1740-58), Prosper Lambertini, qui fut le grand pape du
XVIII° siècle; pieux, savant lettré, et en même
temps doux, tolérant, s'efforçant de se maintenir
en paix avec tous, aussi bien jansénistes que souverains.
Il fut le correspondant de Catherine de Russie, de Frédéric
II, de Voltaire, souleva l'admiration des protestants notamment
ceux d'Angleterre. Lorsque les États pontificaux furent
ravagés par la guerre de succession d'Autriche, il s'efforça
de panser ces maux par son sage gouvernement. Il mourut universellement
regretté.
Clément XIII (1758--69), Charles Rezzonico, qui soutint énergiquement
les jésuites expulsés du Portugal (1759), abolis
en France (1764), et fit de leur ordre un éloge solennel
dans la bulle Apostolicum
(1765). Le gouvernement français
tenta de l'intimider en saisissant Avignon.
Clément XIV (1769-74), Laurent Ganganelli, qui, après quatre
années de lutte contre toutes les puissances catholiques,
dut signer à regret le bref
Dominus ad Redemptor (1773) qui
prononçait la dissolution de l'ordre des jésuites,
sans toutefois les condamner.
Pie VI (1775-99) enfin,
Jean-Ange Braschi, qui éprouva bien des difficultés,
nous le savons (Chap.20), pour cause de gallicanisme, avec "Fébronius"
en Allemagne, Joseph II en Autriche et dans les Pays-Bas, Léopold
en Toscane Aux provocations de Tanucci, ministre du roi de Naples,
il opposa de longues négociations qui se terminèrent
par un accord. Il appelait les frères des écoles
chrétiennes pour instruire les enfants du peuple, lorsque
éclata la Révolution Française
Mais la voix du pape fut absente des traités de Wesphalie
(1648), elle ne fut pas écoutée lors du péril
turc (1683), ni lors de la guerre de succession d'Espagne (traités
d'Utrecht et de Rastatt 1714). Car seuls alors étaient
défendus les intérêts politiques et matériels,
même s'ils lésaient ceux de l'Église, cette
attitude étant motivée par l'influence grandissante
du mercantilisme des pays bâtisseurs d'empires coloniaux.
12 DESORGANISATION
DES MISSIONS
Elles aussi subirent gravement le contrecoup des erreurs du moment.
Brillantes aux XVI° et XVII°siècle,
puis freinées au XVIII° par l'expansion coloniale des
pays protestants (Angleterre, Pays-Bas), la voici encore privée
de ses missionnaires par la suppression de la compagnie de Jésus.
Ce coup porté à l'évangélisation désorganisa
les missions en Chine, aux Indes, aux Amériques, au Levant.
Fort heureusement la réorganisation put être aussitôt
entreprise grâce aux dominicains, franciscains, carmes,
augustins, lazaristes, barnabites, prêtres des missions
étrangères, selon directives de la Congrégation
de la Propagande, elle-même fruit de l'oeuvre missionnaire
de Grégoire XV, un siècle et demi plus tôt
(Chap.17 § 11).
CONCLUSION
En proclamant le principe
du libre-examen, qui autorise chaque chrétien à
interpréter l'Écriture d'une manière personnelle
et à se construire un Credo d'après ses propres
lumières, la Réforme avait autorisé les pires
hardiesses. Jansénistes et Gallicanistes, en s'employant
à saper l'autorité hiérarchique, ont joint
leurs efforts à ceux des protestants pour déconsidérer
l'Église aux yeux des esprits forts. Ainsi entra le doute
en eux, qui ouvrait toute grande la porte à la libre-pensée.
"C'est la faute à Voltaire, c'est la faute à
Rousseau" Les événements dramatiques qui vont
marquer la fin du XVIII° siècle furent bien provoqués
par l'esprit de libre examen et les idées philosophiques
dont Voltaire et Rousseau sont les représentants les plus
illustres. De là les haines qui ont érigé
ces deux écrivains en boucs émissaires, et d'où
le dicton.
Jean-François de
Laharpe (1739-1803), académicien, professeur de littérature,
fut d'abord dévoué aux idées des Philosophes,
avant de se convertir au catholicisme où il porta, du reste,
son acrimonie native. C'est peut-être ce qui nous vaut cette
curieuse "prophétie" qui, plus que son caractère
prémonitoire, nous entraîne par sa verve et la justesse
du tableau des moeurs de l'époque.
"Il me semble, dit-il, que
c'était hier, et c'était cependant au commencement
de 1788. Nous étions à table chez l'un de nos confrères
de l'Académie, grand seigneur et homme d'esprit. La compagnie
était nombreuse et de tout état, gens de cour, gens
de robe, gens de lettres, académiciens; on avait fait grand'chère
comme de coutume.
Au dessert, les vins de Malvoisie
et de Constance ajoutaient à la gaieté de bonne
compagnie cette sorte de liberté qui n'en gardait pas toujours
le ton. On en était alors venu dans le monde au point où
tout est permis pour faire rire. Chamfort nous avait lu ses contes
impies et libertins et les grandes dames avaient écouté
sans avoir même recours à l'éventail. De là
un déluge de plaisanteries sur la religion; l'un citait
une tirade de la Pucelle, l'autre rapportait certains vers
philosophiques de Diderot Et d'applaudir La conversation devient
plus sérieuse; on se répand en admiration sur la
révolution qu'avait faite Voltaire, et l'on convient que
c'était là le premier titre de sa gloire.
"Il
a donné le ton à son siècle, et s'est fait
lire dans l'antichambre comme dans le salon". Un des convives
nous raconta, en pouffant de rire, qu'un coiffeur lui avait dit,
tout en le poudrant : "Voyez-vous, monsieur, quoique je ne
sois qu'un misérable carabin, je n'ai pas plus de religion
qu'un autre." On conclut que la révolution ne tardera
pas à se consommer, qu'il faut absolument que la superstition
et le fanatisme fassent place à la philosophie, et l'on
en est à calculer la probabilité de l'époque
et quels seront ceux de la société qui verront le
règne de la raison. Les plus vieux se plaignaient de ne
pouvoir s'en flatter; les jeunes se réjouissaient d'en
avoir une espérance très vraisemblable, et l'on
félicitait surtout l'Académie d'avoir préparé
le grand oeuvre et d'avoir été le chef-lieu, le
centre, le mobile de la liberté de penser.
"Un seul des convives n'avait point pris de part à
toute la joie de cette conversation. C'était Cazotte, homme
aimable et original, mais malheureusement infatué des rêveries
des illuminés. Il prend la parole et, du ton le plus sérieux
:"Messieurs, dit-il, soyez tous satisfaits; vous verrez tous
cette grande révolution que vous désirez tant. Vous
savez que je suis un peu prophète, je vous le répète,
vous la verrez. Savez-vous ce qui arrivera de cette révolution,
ce qui en arrivera pour vous tous tant que vous êtes ici
?
- Ah! Voyons, dit Condorcet, avec son air et
son rire sournois et niais, un philosophe n'est pas fâché
de rencontrer un prophète.
- Vous, monsieur
de Condorcet, vous expirerez étendu sur le pavé
d'un cachot, vous mourrez du poison que vous aurez pris pour vous
dérober au bourreau, du poison que le bonheur de ce temps-là
vous forcera à porter toujours sur vous (1)."
Grand étonnement d'abord, puis l'on rit de
plus belle. Qu'est-ce que tout cela peut avoir de commun avec
la philosophie et le règne de la raison ? - "C'est
précisément ce que je vous dis : c'est au nom de
la philosophie, de l'humanité, de la liberté, c'est
sous le règne de la raison qu'il vous arrivera de finir
ainsi; et ce sera bien le règne de la raison, car elle
aura des temples, et même il n'y aura plus, dans toute la
France, en de temps-là, que des temples de la raison.
Vous, monsieur de Chamfort, vous vous couperez les
veines de vingt-deux coups de rasoir, et pourtant vous n'en mourrez
que quelques mois après (2).
Vous, monsieur
Vicq-d'Azyr, vous ne vous ouvrirez pas les veines vous-même,
mais vous les ferez ouvrir six fois dans un jour, au milieu d'un
accès de goutte, pour être plus sûr de votre
fait, et vous mourrez dans la nuit. Vous, monsieur de Nicolaï,
sur l'échafaud; vous, monsieur Bailly, sur l'échafaud;
vous, monsieur de Malesherbes, sur l'échafaud; vous, monsieur
Roucher, aussi sur l'échafaud.
- Mais nous
serons donc subjugués par les Turcs et les Tartares ?
- Point du tout; je vous l'ai dit, vous serez alors
gouvernés par la seule philosophie et par la seule raison.
Ceux qui vous traiteront ainsi seront tous des philosophes, auront
à tout moment à la bouche les phrases que vous débitez
depuis une heure, répéteront toutes vos maximes,
citeront comme vous les vers de Diderot et de la Pucelle.
- Et quand cela arrivera-t-il ? - Six ans ne se passeront
pas que tout ce que je vous dis ne soit accompli. - Voilà
bien des miracles, dit Laharpe, et vous ne m'y mettez pour rien.
- Vous y serez pour un miracle tout au moins aussi extraordinaire;
vous serez alors chrétien. - Ah! reprit Chamfort, je suis
rassuré; si nous ne devons mourir que quand Laharpe sera
chrétien, nous sommes immortels.
- Pour
ça, dit alors la duchesse de Gramont, nous sommes bien
heureuses, nous autres femmes, de n'être pour rien dans
les révolutions. Il est reçu qu'on ne s'en prend
pas à nous et à notre sexe - Votre sexe, mesdames,
ne vous en défendra pas cette fois Vous serez traitées
tout comme les hommes, sans aucune différence quelconque.
Vous, madame la duchesse, vous serez conduite à
l'échafaud, vous et beaucoup d'autres dames avec vous,
dans la charrette et les mains liées derrière le
dos.
- Ah! j'espère que dans ce cas-là
j'aurai du moins un carrosse drapé de noir. -
Non,
madame, de plus grandes dames que vous iront comme vous en charrette
et les mains liées comme vous. - De plus grandes dames
encore".
On commençait à trouver
que la plaisanterie était forte. Mme de Gramont, pour dissiper
le nuage, n'insista pas sur cette dernière réponse
et se contenta de dire de son ton le plus léger : "Vous
verrez qu'il ne me laissera pas seulement un confesseur. - Non,
madame, vous n'en aurez pas, ni vous, ni personne; le dernier
supplicié qui en aura un par grâce, sera" Il
s'arrêta un moment. "Eh bien, quel est donc l'heureux
mortel qui aura cette prérogative ? - C'est la seule qui
lui restera, et ce sera le roi de France."
(Cité par TAINE, Les Origines de la France contemporaine.)
(1) Condorcet, Girondin arrêté, se donna la mort
en 1794.
(2) Chamfort, menacé d'arrestation, en fit autant.
Cazotte lui-même, bien qu'il ne l'ait pas prédit,
n'échappera pas à la guillotine.
Retour à la page de présentation Maranatha ! Retour à la page d'accueil