Maranatha ! : Chapitre 21

Retour à la page de présentation Maranatha !                        Retour à la page d'accueil

____________________

l'offensive contre la Foi
par René Seignette de l'Association canonique saint Charles Borromée

____________________

Une nouvelle conception de la vision du monde va être fondée sur la science, cette connaissance qui tend à tout expliquer, au détriment de la Révélation chrétienne qui, dit-on, n'attache pas assez d'importance à la raison, que la science alimente, et trop à la foi, qui n'explique rien et ne s'appuie que sur des "mystères". La tentation est grande, alors, de rejeter ces "superstitions" pour ne plus croire qu'au progrès matériel.
Voici venue l'heure où l'on se pose la question de savoir si Dieu est, oui ou non.
Ainsi une dangereuse fièvre s'empare des esprits et fait fermenter les idées. En ce qui concerne l'homme, on l'estime "naturellement bon". Partant, on entend laisser libre cours à ses instincts, jusque là jugés comprimés par la morale chrétienne.
Entraînés par Voltaire, Rousseau et d'autres nous voici en route, de ce siècle des "Lumières", vers la nuit de la Révolution.

1 SUR L'INCREDULITE MODERNE

L'Église catholique va donc rencontrer des adversaires que l'on peut considérer à certains égards comme plus redoutables que les protestants, les jansénistes et les gallicans. Sous les différents noms de rationalistes, de déistes ou de libres penseurs, les incrédules ne se contentèrent plus de l'attaquer dans l'un ou plusieurs de ses dogmes; ils se proposèrent de l'ébranler dans son fondement en prétendant démontrer l'impossibilité et l'inexistence de la Révélation divine, en même temps que l'absurdité de ses croyances.
Définissons en quelques mots ce que représentent ces courants nouveaux :
Le
Rationalisme est un système d'après lequel la raison est à l'origine des idées premières, par opposition à l'empirisme. Il s'oppose aussi au fidéisme, et consiste à interpréter à l'aide des seules lumières de l'intelligence les dogmes, croyances et affirmations de toute doctrine religieuse. Le conflit de la raison contre de la foi, l'effort pour les concilier ou les subordonner, caractérisent l'histoire de la philosophie et de la théologie du moyen âge à nos jours. Et nous verrons qu'il faudra attendre le XX° siècle et Jean-Paul II, à la fois philosophe et théologien, pour dépasser ce conflit.
Le
Déisme est le système de ceux qui, rejetant toute révélation, croient seulement à l'existence de Dieu et à la religion naturelle. En Angleterre, cela a donné quatre idées sous le même mot :
idée d'un Dieu créateur une fois pour toutes, sans gouvernement providentiel,
idée d'un Dieu sans attributs moraux,
idée d'un Dieu et d'une providence, sans immortalité de l'âme,
idée d'un Dieu providence de la vie présente, et justicier de la vie future.
Ces conceptions antiévangéliques, et opposées au christianisme, se développèrent en Angleterre au XVIII° siècle avant de gagner le continent. Pour les déistes, la seule religion consiste à obéir à Dieu en exerçant la moralité.
La
Libre-Pensée : le "libre-penseur" est un individu s'appliquant au libre-examen de toute donnée intellectuelle, c'est à dire ne croyant, en conscience, que ce que sa raison lui apprend, sans être tenu d'accepter, surtout en religion, l'enseignement d'aucune autorité. Le berceau de la libre-pensée fut l'Angleterre, où toutes les forces antireligieuses se réunirent dans la société des Francs-Maçons.
La
Franc-maçonnerie, d'après l'opinion admise, remonte aux corporations organisées au cours du VIII° siècle. Les maçons bâtisseurs (apprentis, compagnons, maîtres) professaient des principes de fraternité, se reconnaissaient à des signes et des emblèmes et partageaient les secrets de leur art. Ils se groupèrent en loges, nationales par leur origine, internationales par leurs règlements et leurs secours mutuels. Parti d'Italie, le mouvement gagna toute l'Europe. Ce furent les "francs-maçons" qui bâtirent les cathédrales gothiques. Leurs procédés, tenus longtemps secrets, furent divulgués peu à peu; alors les loges maçonniques n'eurent plus leur raison d'être, et se transformèrent en sociétés purement philanthropiques et politiques, conservant les emblèmes du métier et le sens du secret. De l'Angleterre le mouvement passa en France sous l'étiquette philosophique; puis en Allemagne, où l'incrédulité fut favorisée par Frédéric II et les Universités.
Tous ces ennemis de l'Église :
protestants, jansénistes, gallicans, incrédules, vigoureusement combattus par les jésuites, prendront sur eux leur revanche en obtenant de plusieurs gouvernements et du pape Clément XIV la suppression de la Compagnie de Jésus. Ce sera leur première "victoire".

2 LES CAUSES DE L'INCREDULITE

L'incrédulité est fille du protestantisme et du philosophisme.
Le
protestantisme, avec sa théorie du libre-examen, devait conduire rapidement à la discussion, puis au rejet de toutes les vérités révélées et jusque-là admises.
Le
philosophisme fut la seconde cause de l'incrédulité. La philosophie de Descartes et de ses tenants, tout en restant spiritualiste, avait revendiqué l'autonomie de la raison en face de l'autorité quelle qu'elle soit, sans référence à des principes supérieurs et révélés. Tous les philosophes qui vinrent ensuite, émirent cette prétention que la raison est la seule source du savoir, et que la Révélation, en tant que mode de connaissance, était dénuée de valeur. Il s'ensuivit, de la part des philosophes et des scientifiques, une opposition systématique aux dogmes chrétiens.
René Descartes (1596-1650) est le vrai fondateur de la philosophie moderne, rationaliste par essence. Qu'il s'agît des phénomènes de l'âme ou de ceux du monde matériel, il les étudiait jusqu'à pouvoir les formuler en idées simples et évidentes. Il disait n'exister que deux moyens pour connaître la vérité : l'intuition et la déduction. Les préceptes de son Discours sur la méthode sont au nombre de quatre :
1. Ne jamais recevoir aucune chose pour vraie qu'on ne la connut être telle.
2. Diviser chacune des difficultés en autant de parcelles qu'il se peut pour mieux résoudre ( règle de l'analyse).
3. Conduire ses pensées par degrés, des objets les plus simples aux plus composés (règle de l'induction).
4. Dénombrer et examiner en tous points sans rien omettre (règle de l'énumération et de la déduction).
Appliqués à l'étude de la pensée, ces principes (aller de question en question, de doute écarté en doute écarté) permirent à Descartes de prouver l'existence de l'Auteur des lois parfaites de la nature : "Nous voyons que c'est une imperfection que de douter" dit-il. "Or, qu'est-ce qu'une imperfection, sinon privation de perfection? Nous avons donc l'idée d'une perfection dont nous sommes dénués. Comme l'idée claire et distincte ne fait qu'un avec la réalité, la perfection est donc réalité. Autrement dit Dieu existe, puisque la perfection implique nécessairement l'existence. Descartes est d'évidence déiste.
Science de l'homme et règles de vie sont puisées par Descartes dans ces conceptions. Tout est mécanisme dans les corps, tout est pensée dans les esprits. Et la passion humaine, à l'origine de tous nos actes, est un phénomène double : nous pouvons la maîtriser d'abord par le mécanisme, et c'est le rôle de la médecine; ensuite par la pensée, qui opère un choix parmi les idées claires et distinctes dont dispose notre attention. Ainsi chacun est maître de ses passions, de ses habitudes, de ses dispositions. Telle est la morale de Descartes qui, si elle n'avait pas possédé un fondement déiste, aurait versé dans le stoïcisme.
La philosophie de Descartes eut d'abord un vif succès en France auprès des fins esprits. L'Oratoire (Bérulle, Malebranche, le Père Poisson) et Port-Royal (Arnaud, Nicolle), adoptèrent ces nouveaux principes. Mais peu à peu les jésuites, d'abord indécis, firent opposition à la doctrine de leur ancien élève, qu'ils jugeaient dangereuse. Saisie par eux, la congrégation du Saint-Office la condamna jusqu'à correction (1663).
À la requête de la Sorbonne, le conseil du roi en interdit l'enseignement (1671), André Arnaud fut même embastillé. Puis, le cartésianisme ayant exercé une grande influence, non seulement sur la littérature mais jusqu'en des esprits tels que Bossuet et Fénelon, les arrêts de proscription contre lui tombèrent en désuétude et la lutte cessa à son sujet. Cette philosophie fut bien accueillie par les protestants et se répandit aux Pays-Bas et en Allemagne.
À noter que l'on retrouve toujours les mêmes racines de l'incrédulité dans les comportements actuels. Tout simplement, de nos jours et depuis la Révolution, ce philosophisme de base, selon ses formes variées chez les libres-penseurs, s'est nommé marxisme, national-socialisme, modernisme Les formes ont changé, mais le fond reste le même.

3 L'INCREDULITE EN ANGLETERRE

C'est chez Descartes qu'il faut rechercher les origines de l'incrédulité en Angleterre. Sous la forme de religion déiste ou naturaliste, l'incrédulité compte parmi ses partisans, aux XVII° et XVIII° siècles, les philosophes les plus célèbres de l'époque : Hobbes, Locke, Collins (le premier qui prit le titre de "libre-penseur") et Hume.
Thomas Hobbes (1588-1679)
, philosophe, fut le successeur de Bacon qui venait, en 1620, de publier son Nouvel Organon, monument de la science logique inspiré d'Aristote. Hobbes, sensualiste comme Bacon, avait également subi l'influence de la philosophie mathématique de Descartes. Sa morale fut l'utilitarisme; il n'y a que deux motifs d'action, dit-il : la recherche du plaisir et la fuite de la douleur. Partant, les hommes ne pouvant jouir paisiblement de rien, et concevant que la paix est le plus grand des biens, confèrent tous les droits à un seul des leurs à la seule condition qu'il maintienne cette paix. Dès lors le bien et le mal dépendent uniquement des décisions du souverain choisi, la vraie religion étant celle qu'il reconnaît et qui doit être entièrement subordonnée à l'État. Jamais théorie du despotisme n'avait été plus exactement énoncée.
Joseph Locke (1632-1704), est un philosophe de famille puritaine. S'il a subi l'influence de Descartes, sa philosophie marque une réaction contre le rationalisme cartésien, ouvrant la voie à Hume. D'après Locke, l'esprit de l'homme est d'abord une table rase, où l'expérience, seule, vient inscrire les impressions des sens. Aucune idée innée, préexistant à la sensation.
Puis la réflexion, qui succède à la sensation, devient une seconde source de nos idées; par les opérations de l'entendement et de la volonté, la réflexion fait connaître à l'homme le plaisir, la douleur, la puissance, l'action, etc., et en déduit les concepts plus élaborés qui composent l'ensemble de nos connaissances. On ne sait si la substance de l'âme est spirituelle ou matérielle, Dieu ayant pu donner à la matière la faculté de penser. Quant à Dieu, nous sommes certains de son existence, car nos sens, notre raison, notre réflexion sur nous-mêmes nous prouvent que l'être ne peut sortir du néant, et que son existence ne peut être due qu'à une Existence antérieure, donc éternelle, donc toute puissante.
Locke fut partisan de la morale de l'intérêt. À l'opposé de Hobbes il fut le défenseur du libéralisme, affirmant les droits individuels antérieurs à la société, et le pouvoir du souverain issu de la nation. Une raison pour que l'État dût respecter toutes les croyances.
Collins (1676-1729), philosophe élève et ami de Locke, attaqua dès son premier ouvrage la certitude historique, menaçant ainsi les traditions tant religieuses que politiques. Dans le second, il réfuta les théories de Clarke sur l'immatérialité et l'immortalité de l'âme. En 1710, dans son Explication des attributs de Dieu, il contesta à la fois la prescience de Dieu et le libre-arbitre de l'homme. Dans son ouvrage capital, Discours sur la liberté de penser (1713), il défendait le déterminisme (qui pose que les conditions d'existence d'un phénomène étant réunies, il ne peut que se reproduire) et l'athéisme (négation de l'existence de toute divinité). En 1724 il précisa plus encore ses attaques contre le christianisme.
David Hume (1711-1776), philosophe et historien, écrivit une Histoire naturelle de la religion. Secrétaire d'ambassade à Paris, il se lia avec J.J. Rousseau. Sa philosophie ramène toute idée substantielle à la pensée (idéalisme) et, comme celle de Locke, n'admet que l'expérience comme source de nos connaissances (empirisme). Pour lui, les lois scientifiques résument l'expérience passée mais n'engagent aucunement l'avenir. La substance, matérielle ou spirituelle, n'existe pas : les corps ne sont que sensations groupées par associations d'idées, et l'esprit une simple collection d'états de conscience C'est, à l'état absolu, le scepticisme et le phénoménisme (rien n'est réel que ce qui est perçu).
Au début du XVIII° siècle, la majeure partie de l'intelligentia incrédule se regroupa, nous l'avons dit, en une puissante association qui prit le nom de Franc-Maçonnerie. D'abord société philanthropique et politique, la franc-maçonnerie devint, après la fondation de la Grande-Loge de Londres (1717), le centre d'action de la libre-pensée et des forces anticatholiques.

4 L'INCREDULITE EN FRANCE

Francs-maçons, libertins et philosophes forment les trois catégories de libres-penseurs qui, en France, au nom de la raison contre la foi, travaillèrent à saper la religion chrétienne.
Les francs-maçons
D'Angleterre la franc-maçonnerie se répandit en France où elle eut sa première loge à Dunkerque, en 1725. En 1743 le comte de Clermont fut élu grand maître des maçons de France, qu'il restera jusqu'en 1771. Le Grand-Orient de France, qui a son siège à Paris, fut fondé en 1772. Durant près de trente ans il étendit ses rameaux sur tout le territoire français, d'où il gagna la Belgique, la Hollande et jusqu'à l'Amérique du Sud.
Par son programme philanthropique la franc-maçonnerie séduisit d'abord beaucoup de nobles âmes, y compris des prêtres et des évêques, qui n'avaient pas discerné le but caché de la société secrète maçonnique : la libre-pensée. Les papes ne tardèrent pas à s'apercevoir qu'ils avaient devant eux de nouveaux ennemis. Aussi cette société fut-elle condamnée à diverses reprises par le Saint-Siège : par Clément XII (1738), Benoît XIV (1751), Pie VII (1821), Pie IX (1865), Léon XIII et son Encyclique Humanum Genus, et par Pie XII enfin. Ainsi, tantôt redoutée et persécutée, tantôt considérée comme inoffensive et négligée, tantôt admise comme utile et protégée, mais toujours condamnée par l'Église, la franc-maçonnerie se maintint jusqu'à nos jours.
Les libertins
Les incrédules étaient déjà très nombreux en France à la fin du règne de Louis XIV; ils se nommaient alors les libertins. On nommait ainsi des individus qui, aux dires aussi bien de protestants comme d'Aubigné, que de catholiques comme Bossuet et Bourdaloue, mettaient en doute, au nom de l'expérience ou de la raison philosophique, les vérités révélées. Ces esprits revendiquèrent, au nom de l'indépendance de la pensée, le droit à l'incrédulité. Le libertinage exprime donc une tendance d'esprit plutôt qu'un dérèglement de moeurs.
Les plus fameux libertins, au commencement du XVII° siècle, furent le poète Théophile de Viau, le philosophe épicurien Gassendi, dont Molière fut l'élève, les littérateurs Saint-Evremont, Chapelle, tous habitués du salon de Ninon de Lenclos et, plus tard Fontenelle. C'est contre eux que le
Père François Garasse (1585-1631), prédicateur, écrivit ses fameux pamphlets et que Bourdaloue prononça ses meilleurs sermons. Ils forment la transition entre les grands sceptiques, tels Montaigne et Charon, et les philosophes nettement et systématiquement hostiles à la religion révélée.
Théophile de Viau (1590-1626), était poète, huguenot de naissance et libertin de conviction. Ses écrits furent si scandaleux qu'ils le firent condamner à mort, mais sa condamnation fut commuée en bannissement. C'était en 1623, année des poursuites contre les libertins.
Pierre Gassendi (1592-1655), philosophe et savant, attaqua tout d'abord la pensée d'Aristote selon laquelle la nature représente l'effort de la matière pour s'élever à l'intelligence. Puis il consacra trois ouvrages à divulguer la doctrine d'Épicure, tout en admettant l'immortalité de l'âme et en affirmant que ses vues étaient compatibles avec le christianisme. Molière, après avoir fait ses humanités chez les Jésuites au collège de Clermont, fut son disciple.
Charles de Saint-Evremont (1610-1703), écrivain, philosophe sceptique, épicurien, libertin, homme d'esprit doué de la finesse du XVII° siècle et l'audace du XVIII°, fut l'un des plus proches de Ninon de Lenclos.
Claude Luillier, dit
Chapelle (1626-86), célèbre viveur, fut l'ami de Boileau, Racine, Molière et La Fontaine, la pléiade poétique du siècle de Louis XIV.
Ninon de Lenclos (1620-1705), tint salon où se pressaient ses admirateurs, dont les libertins précités. Ninon fut plus qu'une femme galante : elle devint libertine et, partisan du libre-examen, opta pour un matérialisme opposé au spiritualisme dogmatique de son époque. Elle légua une confortable bourse à Voltaire avant d'être enfermée au couvent des Madelonnettes, comme les femmes de mauvaise vie, sur ordre d'Anne d'Autriche.
Les philosophes
Bernard de Fontenelle (1657-1757)
, fils d'une soeur de Corneille, homme de lettres, exerça avant Voltaire une sorte de royauté littéraire. En pur sceptique il s'attaqua au christianisme et chercha à persuader le grand public que la vérité serait désormais scientifique. Il fit de la science un instrument d'émancipation de la conscience, la traitant comme une philosophie. Il fut au comble de la renommée, et très recherché du grand monde et des salons, au temps de Fleury ministre de Louis XV.
Aux côtés de Fontenelle, le précurseur le plus remarqué des philosophes du XVIII° siècle, se tint
Pierre Bayle (1647-1706), le fils d'un ministre de la religion réformée. Il réfuta le mysticisme de Mme Guyon et fut l'auteur du Dictionnaire historique et critique. L'uvre de cet homme est un véritable arsenal de la libre-pensée, dans lequel les philosophes du XVIII° puiseront très largement. S'y étalent complaisamment toutes les attaques formulées contre la religion et contre l'Église, somme d'erreurs que les ennemis de la dite Église répéteront inlassablement à ceux qui les auraient oubliées ou ignorées.
Alors qu'ils avaient observé une sage retenue sous le règne de Louis XIV, les incrédules purent, sous la Régence, attaquer l'Église presque dans l'impunité et sans contrainte. Pour mieux y parvenir ils constituèrent une vaste société : le
Parti philosophique, et ils centralisèrent leurs efforts individuels dans une oeuvre commune : l'Encyclopédie, ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers.
Elle fut publiée sous la direction de
Diderot et d'Alembert, entourés de collaborateurs spécialisés, dont Voltaire, Montesquieu et Rousseau. Elle fut tout autant un instrument de guerre qu'une oeuvre de science. Tous les novateurs, les libres-penseurs qui voulaient transformer la société aux plans religieux et politique, s'y retrouvèrent pour élaborer les principes nouveaux et détruire les "croyances du passé". L'impression en 17 volumes fut terminée en 1765 après une série de tribulations et grâce à la protection occulte de Mme de Pompadour.
Sortie de la plume des libres-penseurs les plus célèbres de l'époque, l'Encyclopédie ne pouvait être, et ne fut, qu'une monstrueuse machine de guerre dressée contre les croyances et les institutions du passé; une espèce d'apothéose de la civilisation et des sciences ayant pour finalité de substituer au culte traditionnel divin un culte nouveau : celui de la Déesse Raison et du matérialisme. De nos jours, pour les tenants de cette doctrine encore vivante, c'est le culte du Monde opposé au culte de Dieu.
Parmi les philosophes incrédules du XVIII° siècle émerge, au premier plan, le "patriarche de Ferney" : Arouet dit
Voltaire (1694-1778). Il fit ses études chez les jésuites à Louis-le-Grand. Trois années en Angleterre, où il connut Bacon et Locke, eurent sur lui une grande influence. De retour il écrivit plusieurs ouvrages, dont les Lettres philosophiques (1734) d'une telle hardiesse de pensée qu'elles furent brûlées par arrêt du Parlement. De sa plume prolifique, citons les Discours sur l'homme (1738) qui opposent aux dogmes catholiques une religion et une morale exclusivement rationnelles. Devenu le "patriarche" du Château de Ferney, à la frontière suisse, Voltaire régna en maître sur l'opinion publique.
Philosophe, Voltaire ramène tout à la morale sociale. S'il professe le déisme et se déclare pour l'immortalité des âmes, c'est parce que la foi en Dieu et en la vie future lui paraît utile à l'ordre public. Et s'il combat la religion catholique, c'est qu'il pense qu'elle a entravé le progrès des "lumières" . Le seul culte qu'il reconnaisse est celui qui consiste à pratiquer la vertu. Mais partisan du despotisme éclairé, il n'eut ni l'amour désintéressé du peuple d'un Vauban, ni l'esprit constructif d'un Rousseau.
Voltaire, l'ami du roi de Prusse, l'insulteur de Jeanne d'Arc et de la Religion, bien que philosophe médiocre et superficiel, savait tirer parti de tout. Son goût pour la tolérance provint moins de ses convictions que de l'occasion qu'il y trouva de poursuivre l'Église. Et, par une contradiction manifeste, presque inconsciente tant il fut aveuglé par le parti-pris, cet apôtre de la tolérance, cet "ami de la justice et de la liberté" fut l'esprit le plus intolérant, le plus partial, le plus injuste quand il abordait la question religieuse.
Jean-Jacques Rousseau (1712-78) fut, avec Voltaire, l'un des plus grands démolisseurs que la société ait jamais rencontrés. Écrivain et philosophe, de famille calviniste, il reçut une éducation sentimentale et romanesque et végéta jusqu'à la quarantaine avant de rencontrer Diderot et de collaborer à l'Encyclopédie. Puis il écrit son premier Discours sur le progrès (1750) suivi du second : Discours sur l'origine de l'inégalité parmi les hommes (1753). Les deux obtinrent un grand succès. Voici Rousseau républicain et démocrate.
Les années qui suivirent furent fécondes, dans la solitude forestière désirée, "seul avec lui-même, la nature entière et son inconcevable Auteur". Car Rousseau est déiste. Ici naissent ses oeuvres majeures, dont Le contrat social et Émile. Et chacune cause une révolution dans les idées. Il rétablit contre les philosophes du temps la croyance en un Dieu proche de l'homme, en l'âme spirituelle et immortelle, en une imprescriptible loi morale. Mais sa religion reste une sorte de christianisme évangélique, libéré du dogme.
En effet le principe optimiste et chimérique qui sert de base à son système est la foi aveugle en l'excellence de la nature : l'enfant doit développer les germes divins qui sont en lui; l'homme doit écouter les appels de son coeur et de sa conscience; la nature est souveraine, tant dans l'ordre du sentiment que dans l'ordre social, ce dernier reposant sur un contrat respectant les droits égaux de tous. Ainsi la pensée de Rousseau inaugure-t-elle celle de la Révolution française
Mais il y a une différence entre Rousseau et Voltaire; le premier est sincère tandis que le second ne l'est pas. Rousseau a un fond religieux; ainsi le spectacle des beautés de la création lui inspire de très belles pages dans sa Profession de foi du Vicaire Savoyard (Émile). Il n'a pas pour la Révélation divine et la religion chrétienne la haine aveugle et morbide de Voltaire. Mais en émettant les doctrines les plus fausses sur la religion, la morale, l'éducation, le mariage et la plupart des choses sacrées, il a contribué sans doute plus que Voltaire à la destruction de la religion et de l'ordre social.

5 L'INCREDULITE EN ALLEMAGNE

La libre-pensée s'étala sans retenue en Allemagne dès la seconde moitié du XVIII° siècle, sous le règne de Frédéric II (1740-86), dont Voltaire fut l'ami. Certains de ses partisans mirent leur talent au service des idées nouvelles.
Avant cette période, Emmanuel Kant (1724-1804), de famille protestante, avait consacré trente années de sa vie à l'élaboration de la philosophie critique, d'où il ressort que toute loi morale suppose liberté, immortalité de l'âme et existence de Dieu. Opposant raison et foi, et n'admettant qu'une religion rationaliste, il avait ainsi préparé la venue de Johann von Herder (1744-1803). Les leçons de Kant exercèrent sur ce philosophe une profonde influence, avant qu'il ne lise les ouvrages de J.-J. Rousseau. Herder, proposa de supprimer purement et simplement tous les dogmes, afin d'éviter les discussions et pour effacer une fois pour toutes l'idée que le christianisme ait pu participer de quelque façon au progrès de l'humanité
Johann
Gothe (1749-1832), le plus grand poète de l'Allemagne moderne, et Schiller (1759-1805) son ami et collaborateur, furent tous deux marqués par les idées d'Herder.

6 LES ASSAUTS CONTRE LA COMPAGNIE DE JESUS

Les jésuites s'étaient fait beaucoup d'ennemis. Ceux-ci s'unirent, et l'on vit se former une sorte de coalition contre l'illustre compagnie. Le premier assaut fut livré au Portugal, dont les jésuites furent expulsés. Puis l'Espagne, la Sicile et le duché de Parme, où régnaient les Bourbons, chassèrent de même les jésuites de leurs États, malgré les remontrances du pape. Finalement, à force d'intrigues, les cours de France et d'Espagne arrachèrent à la faiblesse de Clément XIV la suppression de la Compagnie.
En face des nombreux adversaires que nous venons de passer en revue (les jansénistes, appuyés par le parlement, les gallicans, les philosophes, les encyclopédistes et incrédules de tout poil), les jésuites avaient toujours gardé une attitude non seulement de refus mais de lutte, se posant et agissant en ardents défenseurs de l'Église et de la Papauté.
Mais aussi, nous avons vu quelle très grande influence la Compagnie de Jésus avait acquise : les collèges qu'elle dirigeait étaient florissants et, dans un certain nombre de cours d'Europe les jésuites remplissaient le ministère important et délicat de confesseurs des princes. De là naquirent contre l'ordre des défiances, qui se changèrent bientôt en hostilité. On connaît l'horrible mot de Voltaire en 1761 : "Une fois que nous aurons détruit les jésuites, nous aurons beau jeu contre l'infâme (la religion catholique)."
Au XVIII° siècle, dans les cours du midi de l'Europe, le pouvoir tomba entre les mains de ministres qui rêvaient de faire du clergé un instrument docile de leur politique. Ainsi en fut-il du Portugal.

7 LA PERSECUTION DES JESUITES AU PORTUGAL

Joseph 1er (1715-77) roi de Portugal, être paresseux et léger, laissa Pombal gouverner en son nom. Celui-ci, qui haïssait les jésuites, n'eut de cesse qu'il n'ait réussi à les expulser du royaume.
Le marquis de Pombal (1699-1782), premier ministre durant 26 ans, gouverna la monarchie avec l'autorité absolue d'un vizir oriental, énergique, tenace, brisant tout ce qui lui faisait obstacle. La police, le tribunal de la Censure, l'Inquisition lui livraient tous ses ennemis.
Le gouvernement espagnol ayant cédé aux Portugais les réductions du Paraguay, évangélisées par la compagnie de Jésus (Chap.17 § 9), les habitants de ce pays résistèrent à leurs nouveaux maîtres. Pombal, qui détestait les jésuites, les rendit responsables de cette résistance. Après leur avoir interdit l'accès de la cour, il leur fit interdire de prêcher et de confesser par le patriarche de Lisbonne, que Benoît XIV avait nommé visiteur de l'ordre.
Après l'attentat du 4 septembre 1758 qui faillit coûter la vie au roi, blessé, des ducs et des comtes furent exécutés, les frères du roi furent enfermés en monastères, et les Jésuites accusés de complicité dans le complot. Pombal fit condamner par l'Inquisition le Père Malagrida qui avait répandu dans le peuple des prophéties menaçantes contre le roi; ce malheureux, qui probablement de jouissait pas de toute sa raison, fut brûlé vif. Des jésuites furent accusés d'avoir approuvé la doctrine du régicide, et la compagnie tout entière de se livrer à des trafics illicites. D'autres, en grand nombre, furent emprisonnés, et les derniers furent débarqués sur les rivages des États pontificaux.
L'expulsion des jésuites de Portugal eut un grand retentissement dans toute l'Europe. Le pape ayant protesté, Pombal renvoya le nonce et ne renoua des relations diplomatiques avec le Saint-Siège que onze années plus tard. Juste retour des choses, à la mort du roi il succomba sous l'effort des haines qu'il avait suscitées. Condamné à mort, il ne fut qu'exilé, par clémence.

8 LA PERSECUTION DES JESUITES EN FRANCE

En France les jésuites, déjà en butte aux attaques des jansénistes et des incrédules, rencontrèrent deux ennemis puissants en la personne du ministre Choiseul et celle de la Pompadour, laquelle ne pouvait pardonner au confesseur jésuite de Louis XV de refuser au roi son absolution tant que la marquise, sa favorite, resterait à la cour.
En 1743 mourut le cardinal de Fleury, et commença le règne personnel de Louis XV. En fait celui de la Pompadour jusqu'en 1754, puis de Choiseul jusqu'en 1770. Jeanne Poisson, marquise de Pompadour (1721-64), favorite de Louis XV, ambitieuse, froide et rouée, protégea quelques peintres et des littérateurs dont Voltaire, qui lui dédia son Tancrède. Étienne-François duc de Choiseul (1719-85), fut appelé aux grandes affaires grâce à la protection de Mme de Pompadour. Ambassadeur à Rome, c'est lui qui régla avec Benoît XIV l'interminable affaire du "refus des sacrements" aux jansénistes (1753-57). De retour à Versailles, nommé aux affaires étrangères, il va désormais exercer le pouvoir.
Sous Choiseul un autre événement, plus grave, permit aux ennemis de la compagnie de la poursuivre devant le parlement. Le Père La Valette, préfet ces missions aux Antilles et procureur de l'ordre en Martinique, fut l'auteur en 1758 d'une banqueroute de trois millions (Chap.17 § 9). Les créanciers poursuivirent la Compagnie devant le tribunal de Marseille, mais les jésuites, qui avaient spontanément effectué quelques remboursements, refusèrent de payer au motif que leurs maisons n'étaient pas solidaires les unes des autres en matière d'affaires temporelles. Déconfiture et refus de responsabilité servirent à souhait les adversaires de la compagnie. Le parlement de Paris ordonna qu'on lui soumît les constitutions, condamna au feu un certain nombre d'oeuvres de théologiens de la compagnie, et, en 1761, déclara que "par sa nature même, l'ordre ne pouvait être admis dans un État policé". En conséquence, l'année suivante, il ordonnait aux jésuites d'abandonner leurs collèges et demandait au roi la suppression de la compagnie.
Louis XV tenta encore d'obtenir du Père Laurent Ricci (1703-75), général des jésuites, la nomination d'un vicaire qui prêterait serment de fidélité aux lois du royaume et gouvernerait les jésuites français. C'était lui demander d'introduire des modifications dans leurs statuts. Le Père Ricci fit la célèbre réponse : "Qu'ils soient comme ils sont, ou qu'ils ne soient pas." Sur ce refus Louis XV consentit à abolir l'ordre (1764). En vain l'assemblée générale du clergé de France réclama-t-elle en 1765 le retrait de cette mesure, et le pape Clément XIII approuva-t-il une fois de plus la Compagnie de Jésus.

9 LA PERSECUTION DES JESUITES EN ESPAGNE ET EN ITALIE

Imitant le Portugal et la France, Charles III d'Espagne, appuyé de son ministre d'Aranda, puis Ferdinand V roi de Naples, sur les conseils de son ministre Tanucci, et enfin du Tillot le ministre de Philippe de Parme, c'est à dire tous les princes de la maison de Bourbon, firent fermer les maisons établies dans leurs États, malgré les vives protestations du pape. Et tous ensemble, unis au Portugal, réclamèrent de Clément XIII l'abolition totale de l'ordre.
Ce pape mourut en 1769 sans avoir cédé. Mais les princes réussirent à faire élire le franciscain Ganganelli, qui prit le nom de Clément XIV, et dont ils s'efforcèrent d'obtenir l'abolition désirée. Le nouveau pape tenta d'abord de gagner du temps mais, en 1773, il céda aux instances des cours d'Europe et publia un bref dans lequel il supprimait la Compagnie et permettait aux jésuites d'entrer, soit dans d'autres ordres, soit dans le clergé séculier. Quant au général de l'ordre, le Père Ricci, il fut avec quelques autres Pères enfermé entre les épaisses murailles du Château Saint-Ange. Il y mourra, après avoir composé un Mémoire justificatif.
Il est singulier de constater que ce furent alors un prince protestant,
Frédéric II de Prusse, et une impératrice schismatique, Catherine de Russie (1729-96) qui, seuls, permirent aux jésuites de rester organisés dans leurs États. Mais le geste de la Grande Catherine correspond bien à sa nature anticonformiste. Baptisée, puis se convertissant à l'orthodoxie grecque, ses écarts de conduite privée ne l'empêchèrent pas de mériter son surnom de "Grande". Voulant prendre part aux plaisirs de l'esprit elle attira à Saint-Petersbourg Voltaire et Diderot. Elle intervint dans les affaires de Pologne pour soutenir les protestants et les orthodoxes, protégea les chrétiens orthodoxes des Balkans. Elle s'effraiera de la Révolution française au point d'envoyer une escadre et une armée contre elle. Mais trop tard.

10 LA COMMISSION DES "REGULIERS"

La suppression de l'ordre des jésuites fut suivie d'autres mesures prises par les souverains contre les ordres religieux.
En France, une commission dite des réguliers, fut instituée à l'insu du pape en 1776 sous la présidence de Loménie de Brienne (1727-94), archevêque de Toulouse puis cardinal, que Louis XVI nomma ministre sur conseil des "philosophes", malgré qu'il blâmât les écarts de sa vie privée.
Destinée à l'origine à réprimer les abus, cette commission s'érigea en fait en destructrice de monastères, travaillant par tous les moyens à la fermeture du plus grand nombre possible d'entre eux. Il fut interdit à tous les ordres de posséder plus de deux maisons à Paris et plus d'une dans les grandes villes de province. Toute maison dont la population de religieux était inférieure au nombre fixé était aussitôt fermée. Cette commission fut supprimée huit ans plus tard, mais elle avait accompli son oeuvre de mort. En Autriche, Joseph II s'en était inspiré lorsqu'il supprima six cents couvents (Chap.20 § 5)
Brienne, en 1790, prêtera serment à la Constitution civile du clergé et enverra à Pie VI sa démission du cardinalat. Il n'en sera pas moins arrêté et mourra de terreur la nuit même qui suivra son incarcération.

11 AFFAIBLISSEMENT DE LA PAPAUTE

Avons-nous constaté que toutes ces querelles ont eu une forme politique ? Elles ont en effet ligué les souverains contre les papes du XVIII° siècle, qui furent pourtant remarquables :
Clément XII (1730-40)
, Laurent Corsini, qui parvint à diminuer les impôts tout en rétablissant l'ordre dans les finances romaines,
Benoît XIV (1740-58), Prosper Lambertini, qui fut le grand pape du XVIII° siècle; pieux, savant lettré, et en même temps doux, tolérant, s'efforçant de se maintenir en paix avec tous, aussi bien jansénistes que souverains. Il fut le correspondant de Catherine de Russie, de Frédéric II, de Voltaire, souleva l'admiration des protestants notamment ceux d'Angleterre. Lorsque les États pontificaux furent ravagés par la guerre de succession d'Autriche, il s'efforça de panser ces maux par son sage gouvernement. Il mourut universellement regretté.
Clément XIII (1758--69), Charles Rezzonico, qui soutint énergiquement les jésuites expulsés du Portugal (1759), abolis en France (1764), et fit de leur ordre un éloge solennel dans la bulle Apostolicum (1765). Le gouvernement français tenta de l'intimider en saisissant Avignon.
Clément XIV (1769-74), Laurent Ganganelli, qui, après quatre années de lutte contre toutes les puissances catholiques, dut signer à regret le bref Dominus ad Redemptor (1773) qui prononçait la dissolution de l'ordre des jésuites, sans toutefois les condamner.
Pie VI (1775-99) enfin, Jean-Ange Braschi, qui éprouva bien des difficultés, nous le savons (Chap.20), pour cause de gallicanisme, avec "Fébronius" en Allemagne, Joseph II en Autriche et dans les Pays-Bas, Léopold en Toscane Aux provocations de Tanucci, ministre du roi de Naples, il opposa de longues négociations qui se terminèrent par un accord. Il appelait les frères des écoles chrétiennes pour instruire les enfants du peuple, lorsque éclata la Révolution Française
Mais la voix du pape fut absente des traités de Wesphalie (1648), elle ne fut pas écoutée lors du péril turc (1683), ni lors de la guerre de succession d'Espagne (traités d'Utrecht et de Rastatt 1714). Car seuls alors étaient défendus les intérêts politiques et matériels, même s'ils lésaient ceux de l'Église, cette attitude étant motivée par l'influence grandissante du mercantilisme des pays bâtisseurs d'empires coloniaux.
12 DESORGANISATION DES MISSIONS
Elles aussi subirent gravement le contrecoup des erreurs du moment.
Brillantes aux XVI° et XVII°siècle, puis freinées au XVIII° par l'expansion coloniale des pays protestants (Angleterre, Pays-Bas), la voici encore privée de ses missionnaires par la suppression de la compagnie de Jésus. Ce coup porté à l'évangélisation désorganisa les missions en Chine, aux Indes, aux Amériques, au Levant.
Fort heureusement la réorganisation put être aussitôt entreprise grâce aux dominicains, franciscains, carmes, augustins, lazaristes, barnabites, prêtres des missions étrangères, selon directives de la Congrégation de la Propagande, elle-même fruit de l'oeuvre missionnaire de Grégoire XV, un siècle et demi plus tôt (Chap.17 § 11).

CONCLUSION

En proclamant le principe du libre-examen, qui autorise chaque chrétien à interpréter l'Écriture d'une manière personnelle et à se construire un Credo d'après ses propres lumières, la Réforme avait autorisé les pires hardiesses. Jansénistes et Gallicanistes, en s'employant à saper l'autorité hiérarchique, ont joint leurs efforts à ceux des protestants pour déconsidérer l'Église aux yeux des esprits forts. Ainsi entra le doute en eux, qui ouvrait toute grande la porte à la libre-pensée.
"C'est la faute à Voltaire, c'est la faute à Rousseau" Les événements dramatiques qui vont marquer la fin du XVIII° siècle furent bien provoqués par l'esprit de libre examen et les idées philosophiques dont Voltaire et Rousseau sont les représentants les plus illustres. De là les haines qui ont érigé ces deux écrivains en boucs émissaires, et d'où le dicton.

oooOOOooo

Annexe
LA "PROPHETIE" de LAHARPE


Jean-François de Laharpe (1739-1803), académicien, professeur de littérature, fut d'abord dévoué aux idées des Philosophes, avant de se convertir au catholicisme où il porta, du reste, son acrimonie native. C'est peut-être ce qui nous vaut cette curieuse "prophétie" qui, plus que son caractère prémonitoire, nous entraîne par sa verve et la justesse du tableau des moeurs de l'époque.
"Il me semble, dit-il, que c'était hier, et c'était cependant au commencement de 1788. Nous étions à table chez l'un de nos confrères de l'Académie, grand seigneur et homme d'esprit. La compagnie était nombreuse et de tout état, gens de cour, gens de robe, gens de lettres, académiciens; on avait fait grand'chère comme de coutume.
Au dessert, les vins de Malvoisie et de Constance ajoutaient à la gaieté de bonne compagnie cette sorte de liberté qui n'en gardait pas toujours le ton. On en était alors venu dans le monde au point où tout est permis pour faire rire. Chamfort nous avait lu ses contes impies et libertins et les grandes dames avaient écouté sans avoir même recours à l'éventail. De là un déluge de plaisanteries sur la religion; l'un citait une tirade de la Pucelle, l'autre rapportait certains vers philosophiques de Diderot Et d'applaudir La conversation devient plus sérieuse; on se répand en admiration sur la révolution qu'avait faite Voltaire, et l'on convient que c'était là le premier titre de sa gloire.
"Il a donné le ton à son siècle, et s'est fait lire dans l'antichambre comme dans le salon". Un des convives nous raconta, en pouffant de rire, qu'un coiffeur lui avait dit, tout en le poudrant : "Voyez-vous, monsieur, quoique je ne sois qu'un misérable carabin, je n'ai pas plus de religion qu'un autre." On conclut que la révolution ne tardera pas à se consommer, qu'il faut absolument que la superstition et le fanatisme fassent place à la philosophie, et l'on en est à calculer la probabilité de l'époque et quels seront ceux de la société qui verront le règne de la raison. Les plus vieux se plaignaient de ne pouvoir s'en flatter; les jeunes se réjouissaient d'en avoir une espérance très vraisemblable, et l'on félicitait surtout l'Académie d'avoir préparé le grand oeuvre et d'avoir été le chef-lieu, le centre, le mobile de la liberté de penser.
"Un seul des convives n'avait point pris de part à toute la joie de cette conversation. C'était Cazotte, homme aimable et original, mais malheureusement infatué des rêveries des illuminés. Il prend la parole et, du ton le plus sérieux :"Messieurs, dit-il, soyez tous satisfaits; vous verrez tous cette grande révolution que vous désirez tant. Vous savez que je suis un peu prophète, je vous le répète, vous la verrez. Savez-vous ce qui arrivera de cette révolution, ce qui en arrivera pour vous tous tant que vous êtes ici ?
- Ah! Voyons, dit Condorcet, avec son air et son rire sournois et niais, un philosophe n'est pas fâché de rencontrer un prophète.
- Vous, monsieur de Condorcet, vous expirerez étendu sur le pavé d'un cachot, vous mourrez du poison que vous aurez pris pour vous dérober au bourreau, du poison que le bonheur de ce temps-là vous forcera à porter toujours sur vous (1)."
Grand étonnement d'abord, puis l'on rit de plus belle. Qu'est-ce que tout cela peut avoir de commun avec la philosophie et le règne de la raison ? - "C'est précisément ce que je vous dis : c'est au nom de la philosophie, de l'humanité, de la liberté, c'est sous le règne de la raison qu'il vous arrivera de finir ainsi; et ce sera bien le règne de la raison, car elle aura des temples, et même il n'y aura plus, dans toute la France, en de temps-là, que des temples de la raison.
Vous, monsieur de Chamfort, vous vous couperez les veines de vingt-deux coups de rasoir, et pourtant vous n'en mourrez que quelques mois après (2).
Vous, monsieur Vicq-d'Azyr, vous ne vous ouvrirez pas les veines vous-même, mais vous les ferez ouvrir six fois dans un jour, au milieu d'un accès de goutte, pour être plus sûr de votre fait, et vous mourrez dans la nuit. Vous, monsieur de Nicolaï, sur l'échafaud; vous, monsieur Bailly, sur l'échafaud; vous, monsieur de Malesherbes, sur l'échafaud; vous, monsieur Roucher, aussi sur l'échafaud.
- Mais nous serons donc subjugués par les Turcs et les Tartares ?
- Point du tout; je vous l'ai dit, vous serez alors gouvernés par la seule philosophie et par la seule raison. Ceux qui vous traiteront ainsi seront tous des philosophes, auront à tout moment à la bouche les phrases que vous débitez depuis une heure, répéteront toutes vos maximes, citeront comme vous les vers de Diderot et de la Pucelle.
- Et quand cela arrivera-t-il ? - Six ans ne se passeront pas que tout ce que je vous dis ne soit accompli. - Voilà bien des miracles, dit Laharpe, et vous ne m'y mettez pour rien. - Vous y serez pour un miracle tout au moins aussi extraordinaire; vous serez alors chrétien. - Ah! reprit Chamfort, je suis rassuré; si nous ne devons mourir que quand Laharpe sera chrétien, nous sommes immortels.
- Pour ça, dit alors la duchesse de Gramont, nous sommes bien heureuses, nous autres femmes, de n'être pour rien dans les révolutions. Il est reçu qu'on ne s'en prend pas à nous et à notre sexe - Votre sexe, mesdames, ne vous en défendra pas cette fois Vous serez traitées tout comme les hommes, sans aucune différence quelconque.
Vous, madame la duchesse, vous serez conduite à l'échafaud, vous et beaucoup d'autres dames avec vous, dans la charrette et les mains liées derrière le dos.
- Ah! j'espère que dans ce cas-là j'aurai du moins un carrosse drapé de noir. -
Non, madame, de plus grandes dames que vous iront comme vous en charrette et les mains liées comme vous. - De plus grandes dames encore".
On commençait à trouver que la plaisanterie était forte. Mme de Gramont, pour dissiper le nuage, n'insista pas sur cette dernière réponse et se contenta de dire de son ton le plus léger : "Vous verrez qu'il ne me laissera pas seulement un confesseur. - Non, madame, vous n'en aurez pas, ni vous, ni personne; le dernier supplicié qui en aura un par grâce, sera" Il s'arrêta un moment. "Eh bien, quel est donc l'heureux mortel qui aura cette prérogative ? - C'est la seule qui lui restera, et ce sera le roi de France."
(Cité par TAINE, Les Origines de la France contemporaine.)
(1) Condorcet, Girondin arrêté, se donna la mort en 1794.
(2) Chamfort, menacé d'arrestation, en fit autant.
Cazotte lui-même, bien qu'il ne l'ait pas prédit, n'échappera pas à la guillotine.

Retour à la page de présentation Maranatha !                       Retour à la page d'accueil