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Des adorateurs invisibles

Il vous est arrivé de passer devant des églises solitaires et silencieuses, comme abandonnées durant de longues heures du jour, pirncipalement dans les campagnes. Et votre âme a pleuré sur cette solitude autour du Tabernacle.

Rassurez-vous, car si vous regardez le mystère de cette chapelle rustique avec les yeux de l'âme, tout un peuple prosterné vous apparaîtra dans cette solitude matérielle. Moi-même - sans me faire plus clairvoyant que tant d'autres - j'ai contemplé, j'ai vu, j'ai été consolé. D'abord, les anges se sont révélés, ces aigles du ciel, doux et fidèles, empressés de voler partout où leur amour devine le Corps mystérieux. Nombreux sous les voûtes des vastes basiliques, ils ne négligent pas le sanctuaire perdu dans les champs lointains. Ensuite, j'ai vu là, couronne sacerdotale aux abords du sanctuaire, tous les prêtres qui jadis gravirent chaque jour les degrés de cet autel : peu de temps les uns, les autres durant des demi-siècles, ils eurent cette pauvre église pour abri du meilleur de leur existence, et maintenant, Dieu permet à leur âme, encore éprise de ce ciel terrestre, de venir y apporter des adorations embaumées d'un éternel parfum. Et auprès d'eux toutes ces générations d'enfants qui les assistèrent dans la célébration du Sacrifice, alors qu'ils offraient la grande prière pour le pauvre troupeau, éparpillé dans le vallon et sur le flanc des collines. Et puis, un peu plus loin, dans la nef en apparence abandonnée et déserte, tout le peuple des âmes qui depuis des siècles sont venues, au moins le dimanche, prier, pleurer, chanter devant la Victime eucharisitque. Laboureurs obscurs, devenus riches et opulents dans la cité éternelle, leur âme toujours humble n'a pas oublié l'indigente église où ils vécurent leur vie chrétienne, du baptême au jour des funérailles rayonnantes d'espoir...

Aussi, j'ai vu la grande foule des adorateurs que le regard du corps ne saurait discerner dans l'ombre de la maison de paix. Ils m'ont bientôt consolé de l'absence de ces soi-disants adorateurs, à l'attitude ennuyée, à la physionomie lasse, au coeur inattentif : hommage sans ardeur, prière sans essor. O saintes âmes des adorateurs trépassés, votre amour peuple cette solitude et en fait comme un autre ciel aux yeux de la foi !

Puissè-je moi aussi, puisse mon âme obtenir, dans l'éternité des années heureuses, de revenir, comme l'oiseau fidèle visiter la pauvre chapelle oubliée des vivants, et y adorer invisiblement le Dieu vivant quoique invisible !

Le petit semeur ariègeois, 1897

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