Couronné d'humour frais
et intelligent, ce commentaire de Charles Rambaud ne manque pas
de grande profondeur, comme à l'accoutumée.
L'intégralité des chroniques de Charles
Rambaud est publiée dans la revue "Permanences"
- 49, rue des Renaudes 75017 PARIS -
Tel 01 47
63 77 86 - ( abonnement simple 10 numéros : F 320 )
----------------------------------------------------------------------------------------------------
Les mots sont vieux, ils ont beaucoup servi.
L'usage provoque l'usure et le temps l'érosion.
De plus, à force de rouler voyelles et consonnes sur tous
les chemins de la parole et de l'écriture, ils ont pris
patine.
Passe encore qu'ils soient devenus communs, c'est leur destin,
mais ils en arrivent, à la longue, à travestir ce
qu'ils désignent sous le manteau fatigué.
Parmi les nouveaux métiers necessaires, il faudrait créer
celui de restaurateur de mots.
Vous me direz que c'est là justement le rôle des
poètes mais les derniers survivants ne savent plus où
donner de la plume, les uns jouent du biniou la nuit au clair
de lune dans l'espoir de réveiller d'anciennes nostalgies,
les autres, pour en tirer un nouveau lustre donnent l'impression
de confier au hasard le soin de bien faire les choses mais, dit
Valéry, "des figures formées au hasard ne sont
harmonieuses que par hasard".
Dans le meilleur des cas, Picasso crée
une tête de taureau en encornant une selle de vélo
avec un guidon retourné. C'est ingénieux le temps
d'un sourire et suscite des exégèses plus ingénieuses
encore.
Le sculpteur César en assemblant de vieilles ferrailles
imagine un beau centaure puisse met à les comprimer. Elles
y perdent leur identité au profit d'un bloc où elle
disparaît comme un individu dans la masse, se hissant ainsi
au niveau même du symbole de notre société.
On peut dorer ces choses à l'or fin pour leur donner un
vernis tenant lieu de lumière. Il y a deux façons
d'être César, la romaine et la marseillaise; la première
se plaisait dans le grandiose, l'autre affectionne la galéjade.
César était marseillais.
Depuis qu'on restaure les tableaux anciens,
on est allé de surprises en surprises. Ainsi, ces couleurs
qu'on croyait graves et solennelles étaient en réalité
gaies et pétulantes, cette pénombre impénétrable
entre des personnages défraîchis n'était que
le produit de la crasse et des vernis.
La Sixtine se met à flamboyer et certains s'en offusquent
comme d'une atteinte à ce bon goût dont le caractère
essentiel est d'en avoir le moins possible. Invités à
un mariage, ils portent des tenues qu'on raconte distinguées
parce que rien ne les distingue et présentent leurs félicitations
comme un constat d'huissier.
Pendant ce temps, les amoureux, s'ils sont encore neufs, s'enchantent
de la nuit qui s'annonce comme du lever du soleil sur les eaux
du déluge et comme d'un mirage qu'ils voient se transformer
en une oasis aussi réelle que fabuleuse. Autrement dit,
ils voient les choses comme elles sont sans bien savoir qu'il
leur sera difficile de leur garder cet éclat contre lequel
se prépare l'habitude, cette opacité du regard atteint
de cataractes.
A ce propos, je connais un peintre qui a
été opéré des cataractes.
Depuis plus d'un an il avait continué de peindre sans se
douter qu'il ne voyait plus les couleurs comme elles étaient.
Le regard à nouveau éclairci, il découvrit
qu'il les avait, à son insu, tellement saturées
pour compenser une perte qu'il ne ressentait pas, que ses tableaux
étaient à refaire. Les choses n'y étaient
pour rien mais seulement la vision qu'il en avait.
Il serait donc temps de se mettre à
restaurer les mots qui ne sont pas les choses ellesmêmes
mais des images qui, au fil des temps, se chargent de tant d'écrans,
de filtres, de poussière qu'elles en cachent ou déforment
la réalité.
Pour mieux étayer ma démonstration et le plaisir
du paradoxe, je vais prendre pour exemples des noms de vertus
devenues aux yeux de nos contemporains aussi désuètes
et ennuyeuses qu'un discours politique ou un sermon humanitaire.
Essayons donc de déshabiller un peu ces vertus pour voir si, sous la patine, elles ne révéleraient pas des créatures de rêve aussi échevelées que flamboyantes, ne raconteraient pas des histoires aussi épiques que l'Iliade, aussi insolentes que le combat de David contre Goliath, aussi ténébreuses que la manière dont Judith fit perdre la tête à Holopherne avant de la lui couper, aussi caracolantes que le Capitaine Fracasse.
Avant d'en arriver là, je note que
ces vertus, avant d'être tournées en dérision,
connurent une ultime heure de gloire au moment où elles
avaient le teint le plus blafard, les pieds les plus plats, le
regard le moins pétillant, au moment où elles se
confondirent avec le décor comme la foi avec la morale,
un moment où il convenait d'être terne pour rester
bienséant, de passer inaperçu pour être considéré,
de se taire pour être compris, de "faire bien"
pour bien faire.
On pria ces amazones impétueuses de se rhabiller jusqu'aux
mitaines et on leur concéda un doigt de Bénédictine
au titre de la digestion et à condition de n'y prendre
aucun plaisir. On comprend que ces sentinelles affectées
depuis toujours à la garde de la civilisation, ainsi accoutrées,
n'aient pas fait le poids devant l'irruption débridée
de la modernité.
Ce n'était pas de leur faute. Comment auraientelles séduit sous le déguisement que leur avait imposé des regards qui craignaient l'éclat de la lumière ? On n'attire pas les amateurs de trompette en jouant de l'harmonium ou de l'ocarina. Et dire qu'on disposait de grandes orgues ! Que voulez-vous, on ne persuade pas un cheval de sauter une haie en flammes en le présentant, par modestie, comme un âne plein de bonne volonté !
Alors, faisons défiler quelques unes de ces vertus démonétisées en portant sur elle le regard de Paris sur Héra, Aphrodite et Athéna ou de beaucoup de peintres sur les Trois Grâces.
Qu'on fasse venir l'ordre ! Il est très mal vu de nos jours, on peut même dire qu'il fait désordre dans la pensée contemporaine. Sans doute, on peut l'apprécier pour la commodité qu'il offre à mettre la main sur ce qu'on cherche. C'est incontestablement un avantage mais il présente l'inconvénient symétrique de ne jamais donner l'occasion de retrouver ce qu'on ne cherche pas, qu'on avait oublié et que nous découvrons alors avec jubilation.
Il me parait donc plus réaliste de
voir dans l'ordre le plus étonnant des miracles. L'ordre
sur mon bureau est un état si reposant mais si fugace,
si satisfaisant pour l'oeil et l'intelligence mais si éphémère
et si menacé qu'il me semble infiniment plus poétique
que le désordre.
Rien n'est plus platement naturel, plus banal que le désordre.
C'est la pente normale et un manque total d'imagination, une ornière,
alors que l'ordre est de remonter cette pente, d'aller à
contre-courant, â'imposer l'intelligence au chaos qui n'est
jamais qu'une boursouflure.
Le prodige, la merveille ne tiennent pas à l'existence de milliards d'étoiles mais au fait que cette multitude inimaginable n'est pas une cohue mais un ballet à Versailles sous Louis XIV. Le miracle du soleil n'est pas d'être une étoile à portée de main pour nous assurer le chauffage et la lumière mais d'être plus ponctuel qu'un T.G.V. Tenons donc l'ordre pour acquitté et rendons-lui Son costume d'apparat.
Faisons maintenant comparaître la pudeur accusée de frilosité et d'atteinte à la liberté. En ce qui concerne la première incrimination, je ferai remarquer qu'il est absurde de reprocher à un Esquimau de s'habiller en ours quand il fait un temps à ne pas mettre un ours dehors. Cela me semble la moindre des choses et une excellente réplique au temps qu'il fait. Maintenir sa température à 370 quand il fait -40 constitue l'emblème même de la culture face aux médias. En quoi assurer son intégrité, toutes ses intégrités, seraitil un signe de faiblesse ? J'y vois au contraire une force et une liberté conquise sur l'ambiance, cette entremetteuse.
J'entends le procureur du "Monde"qui
jette un oeil concupiscent sur ma cliente prétendre que
la pudeur n'est qu'une convention sociale visant à brimer
le désir et remettre en cause les avantages acquis de la
révolution sexuelle. L'histoire prouve que les grandes
passions amoureuses naissent dans les sociétés pudiques
et non dans les lupanars. En réalité, l'impudeur
transforme le jardin secret en terrain vague et en lieu commun.
L'érotisation de la société tue le désir
en banalisant ce qui le provoque et génère une impuissance
qui demande alors à la violence ou à la perversion
de lui servir d'aphrodisiaque.
Envérité, la pudeur inscrit à la porte du
domaine "Trésor caché - Interdit d'entrer",
ce qui suscite les vocations de terrassiers et de radiesthésistes
qui font le charme de notre littérature.
Qu'on introduise maintenant la persévérance.
On l'a dénoncée comme l'aliénation aux conditions
sociales qui la rendent nécessaire. On la représente
soumise et sans imagination.
En fait, la persévérance c'est Sisyphe qui, au prix
d'un ultime coup de reins, arrive à basculer le rocher
qui roule alors vers la rivière au bord de laquelle les
Danaïdes s'escriment en vain à remplir leur tonneau
percé. Avec un peu de chance, il écrase au passage
ce récipient contre nature et les belles condamnées
s'emparent des cercles qui le ceinturaient et courent en jouant
au cerceau vers le bal de la Saint Valentin où elles prennent
la tête de la farandole, entraçinant dans la danse
des fiancés qui ne s'en doutent pas encore.
Et vous trouvez que la vertu qui se trouve à l'origine
d'une telle cavalcade et d'un tel tumulte est sans surprises ?
Félicitons la plutôt, tressons à sa louange
des couronnes de fleurs et de poèmes à rimes riches.
Elle est la porte de l'inattendu, le seuil de l'inconnu. Qu'elle
se pare de tous les ornements qu'elle mérite et aille librement
son chemin jusqu'aux étoiles.
Et voici le tour de la prévoyance.
Que n'a-t-on écrit sur son caractère besogneux et
mesquin !
Sans doute, les mutuelles s'en sont réclamées mais
n'ont insisté que sur son côté craintif pour
rameuter ces inquiets qui ont toujours peur que la mer gèle,
que la terre éternue, que le vent perde le nord et que
la Bourse dégringole.
De ce fait, on a perdu de vue ce qu'elle avait de plus extravagant, de plus audacieux: s'en prendre à la fatalité, mettre en laisse l'avenir, museler le destin. On peut lui reprocher de ne pas y parvenir à tous les coups mais pas d'avoir manqué d'ambition. Si elle pèche, c'est par excès et non par défaut. Elle ressemble à ces jeunes filles qui courent dans la nuit avec leurs lampes pour attendre l'arrivée de la noce, voir la mariée en robe de neige et le marié beau comme un dieu.
On connaît l'histoire. Les plus curieuses, les plus vives, les plus ardentes avaient emporté assez d'huile pour donner de la patience à leur passion, les meilleures chances à leur désir. Les autres, bêtement distraites, ont vu leurs lampes s'éteindre et sont restées dehors pendant que les premières entraient dans le château du Grand Meaulne où elles trouvèrent pour toujours chaussure à leur pied.
Passons à autre chose, le mariage par exemple et la fidélité sa compagne d'aventures. Car c'en est une, la plus risquée, la plus folle, la plus poétique. Alors qu'il est de bon ton de présenter comme une libération la soumission aux pulsions les plus banales, le mariage et la fidélité rappellent cette évidence solaire selon laquelle l'acte le plus libre de la liberté humaine consiste à s'engager pour toujours à aimer quelqu'un dont on découvre forcément qu'il est aussi différent de celui qu'on a épousé que le réel des images qui prétendent le représenter.
C'est plus qu'un pari, c'est un défi.
Après que Cupidon ait joué la Marche Nuptiale aux
grands orgues, il s'agit de provoquer le temps en duel, de mater
les orages, d'envoyer la pluie se dorer au soleil, d'incendier
la neige. Ce n'est pas un petit boulot de ministre, cela tient
de la partie d'échecs et de la chasse à courre,
de la danse sur un fil et de la maçonnerie, de la forge
et de l'horlogerie, de l'élégie et de la déclaration
d'impôts.
Personne ne me fera croire qu'il s'agit d'une entreprise prosaïque
comme un plan de carrière ou l'accès au fauteuil
de Président de la Banque de France. On est là dans
la poésie la plus irréfutable, celle qui fait merveille
d'une maison heureuse où l'amour transforme le temps en
vie.
Je pourrais continuer longtemps. Il suffit
de changer de regard, de ranger les lunettes noires ou grises
dans le placard aux prothèses et on découvre la
sagesse si nécessairement souriante qu'on licencie illico
le sérieux qui la tient à l'oeil pour la confier
à la gaieté et à l'humour qui sont de meilleure
compagnie.
Il suffit de changer de regard et la pureté devient si
insolente qu'on pense à la chanson qui raconte l'histoire
d'une belle tombée dans un puits. "Par le grand chemin
passent trois chevaliers barons" qui, ravis de l'aubaine,
interrogent: "Que donneriez- vous belle qu'on vous tire du
fond ?" ' Et elle de répondre : "Tirez d'abord
dit-elle, après çà nous verrons " "
"Quand la belle fut tirée commence une chanson "qui
peut nous mener jusqu'à Orléans où la veille
de l'assaut, des soldats plus tannés que leurs bottes s'endorment
en rêvant à leur gracieux général.
Il suffit de changer de regard et la morale n'est plus une contrainte mais une élégance, la lettre l'étendard pimpant de l'esprit, le respect un arc de triomphe, la bonté un feu de joie car tout devient ce qu'il est. Et on découvre alors que ce qu'on nous avait présenté comme de tristes parapluies était en réalité les exubérants parasols de l'été des hommes et du ciel des cités.
Charles Rambaud