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Le Site Serviam remercie le Père Jean-Paul Argouarc'h, Prieur de la Sainte-Croix de Riaumont, pour son aimable accord de reproduction.

Ste Croix de Riaumont
Village de Riaumont
BP 28 - 62801 Lievin Cedex
CCP : ND de Riaumont 310004 - F- LILLE

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Un petit peu de Dieu s'il vous plaît

Sinistre est l'ogival palais des archevêques, aux antiques murs suintant de salpêtre, et s'y attarder par les nuits d'hiver est un supplice.
Et la cathédrale adjacente est immense, une vie ne suffit pas à la parcourir toute entière, avec son labyrinthe de chapelles et de sacristies dont certaines sont restées quasiment inexplorées après des siècles d'abandon.

Que fera le vieil archevêque décharné, tout seul la nuit de Noël, se demande-t-on, alors que la ville sera en fête ? Comment ne succomberait-il pas à la mélancolie ? Tout le monde reçoit quelque réconfort : le petit garçon, un train et un polichinelle, sa petite soeur, une poupée; la mère entourée de ses enfants; le malade renaît à l'espoir, le célibataire retrouve son compagnon de bamboche, le prisonnier entend la voix d'un autre prisonnier dans la cellule voisine.
Mais l'archevêque ?

Don Valentin, le zélé secrétaire de Son Eminence, souriait en entendant les gens parler ainsi. Le soir de Noël, l'archevêque a Dieu. Certes, à première vue, il pourrait presque faire pitié, à genoux, solitaire, au coeur de la cathédrale glacée et déserte. Mais pardon ! Il n'est pas seul, il
n'a pas froid et ne se sent pas abandonné.
La nuit de Noël, Dieu inonde l'église et, pour l'archevêque, les nefs en regorgent littéralement au point qu'on a du mal à refermer les portes et, bien qu'il n'y ait pas de feu, il fait si chaud que les vieilles couleuvres blanches se réveillent dans les tombeaux historiques des abbés, grimpent hors des cryptes par les soupiraux et montrent aimablement leur tête aux grilles des confessionnaux.

Voilà comment est la cathédrale cette nuit-là : débordante de Dieu.
Et, bien qu'il n'en eut pas été chargé, Don Valentin s'attardait volontiers à placer le prie-Dieu du prélat. Fi des arbres illuminés, des dindes, du vin mousseux ! Ici, oui, c'est une nuit de Noël. Mais il fut soudain tiré de ses réflexions par des coups frappés à la porte.
"Qui peut bien frapper à la porte de la cathédrale, la nuit de Noël ?" se demanda Don Valentin. "Les gens n'ont donc pas assez prié ? Qu'est-ce qui leur prend ?" Tout en marmonnant de la sorte, il ouvrit à un pauvre en haillons qui s'engouffra dans une bouffée de vent.
- Quelle abondance de Dieu ! s'écria le pauvre homme en regardant autour de lui, Que c'est beau ! On le sent jusque sur le parvis. Monseigneur, ne pourriez-vous pas m'en donner un petit peu ? Pensez donc, c'est la nuit de Noël !
- C'est la propriété de Son Eminence l'archevêque, répondit le prêtre. Il va s'en servir d'ici à quelques heures. Son Eminence mène une vie de saint, tu ne vas tout de même pas prétendre que, de surcroît, il renonce aussi à Dieu ! Et puis je ne suis pas un Monseigneur !
- Un tout petit peu seulement, Révérend Père ! Il y en a tellement ! Son Eminence ne s'en apercevra même pas !
- J'ai dit non, tu peux t'en aller. La cathédrale est fermée au publie.
Ainsi il congédia le malheureux avec une pièce de cinquante centimes.
Mais, à l'instant même où le pauvre homme sortit de l'église, Dieu disparut.

Atterré, Don Valentin regardait autour de lui, scrutant jusqu'aux ténèbres des hautes voûtes : Dieu n'était nulle part. Le décor majestueux de colonnes, statues, baldaquins, autels, catafalques, candélabres, était tout à coup devenu inhospitalier et sinistre. Et, dans quelques heures, l'archevêque allait descendre.

Avec angoisse, Don Valentin entrouvrit l'une des portes et jeta un coup d'oeil sur la place. Rien. Dehors non plus, bien que ce fût Noël, pas de traces de rires, de verres cassés, de musique, même de jurons. Pas de cloches, pas de chants.

Alors, Don Valentin sortit dans la nuit et s'achemina par les rues profanes, au sein de la clameur des banquets déchaînés. Mais il savait où aller. Lorsqu'il entra dans la maison, la famille amie se mettait à table. Tout le monde se regardait avec bienveillance, et autour d'eux la présence de Dieu était un peu sensible.
- Bon Noël, Révérend, dit le chef de famille, asseyez-vous avec nous.
- Je suis pressé mes amis, répondit Don Valentin. A cause de ma négligence, Dieu a abandonné la cathédrale et Son Eminence va bientôt venir prier. Ne pourriez-vous pas me donner le vôtre ?
Vous êtes en compagnie, vous n'en avez pas un besoin absolu, vous pouvez bien vous en passez.
- Mon cher Don Valentin, répondit le chef de famille, vous oubliez, me semble-t-il, que c'est aujourd'hui Noël. Et c'est précisément aujourd'hui que mes enfants devraient se passer de Dieu ? Vous m'étonnez, Don Valentin!
Au moment où ces paroles furent proférées, Dieu se glissa hors de la pièce, les sourires joyeux disparurent et le chapon rôti devint comme du sable entre les dents.

A travers les rues désertes, Don Valentin reprit alors sa route dans la nuit. Au terme d'une longue marche Don Valentin enfin le revit.
Parvenu aux portes de la ville, il voyait s'étendre dans l'obscurité la campagne que la neige avait légèrement saupoudrée de blanc. Sur les prés, au-dessus des longues files de mûriers, Dieu planait, comme s'il eut attendu. Don Valentin tomba à genoux.
Que faites-vous donc, Révérend ? lui demanda un paysan. Vous voulez tomber malade, avec le froid qu'il fait ?
- Regarde là-bas, mon fils, ne vois-tu donc pas ?
Le paysan regardait sans s'étonner.
- Il est venu à nous, dit-iI. Tous les ans à Noël, il vient bénir nos champs.
- Ecoute, dit le prêtre, ne pourrais-tu pas m'en donner un peu ? En ville nous n'en avons plus du tout, même les églises sont vides. Laisse m'en un petit pour que l'archevêque puisse avoir au moins un Noël convenable.
- Vous n'y songez pas, mon cher Révérend ! Qu'est-ce que vous avez dû commettre comme sales péchés, dans votre ville ! Tant pis pour vous ! Débrouillez-vous !
- Nous avons péché, bien sûr. Mais qui est sans péché ? Et tu pourrais sauver beaucoup d'âmes mon fils, si seulement tu acceptais.
- Cela me suffit de sauver mon âme à moi, dit le paysan en ricanant.

A l'instant même, Dieu se détacha des champs et disparut dans l'obscurité.
Don Valentin poursuivit son chemin, encore plus loin, à la recherche. Dieu se faisait de plus en plus rare et celui qui en possédait un peu n'en voulait rien céder. Mais dans l'acte de refus, Dieu disparaissait, s'éloignant chaque fois davantage.

Voici donc Don Valentin parvenu aux confins d'une vaste lande et là, tout au fond, exactement à l'horizon, Dieu resplendissait doucement comme une nuée oblongue. Le petit prêtre se jeta à genoux dans la neige.
"Attends-moi, ô Seigneur, suppliait-il. Par ma faute l'archevêque est resté seul, et ce soir c'est Noël !". Il avait les pieds glacés, avançait dans la brume et s'enfonçait jusqu'aux genoux dans la neige. De temps en temps il s'effondrait, tombant de tout son long. Combien de temps pourrait-il encore résister ?
Tout à coup, il entendit un choeur de voix d'anges, immense et pathétique. Un rayon de lumière filtrait à travers le brouillard. Il ouvrit une petite porte de bois : c'était une église immense et là au milieu, entouré de quelques chandelles, un prêtre priait. Et l'église était pleine de paradis.
- Mon frère, gémit Don Valentin, à bout de forces, hérissé de glaçons, aie pitié de moi. Par ma faute, mon archevêque est resté seul et il a besoin de Dieu. Donne m'en un peu, je t'en prie.
Lentement, celui qui priait se retourna. En le reconnaissant, Don Valentin devint, si possible, encore plus pâle.
- Bon Noël à toi, Don Valentin, s'écrie l'archevêque en allant à sa rencontre tout enveloppé de Dieu. Mon pauvre enfant, où t'es-tu donc fourré ? Peut-on savoir ce que tu es allé chercher dehors par ce temps de chien ? ....
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