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La
descente aux enfers
Chacun sait que les enfers que le Christ visita,
après sa passion et sa mort sur la Croix, n'ont rien de
commun avec l'enfer éternel où souffrent les damnés,
ni même avec le Purgatoire où se purifient les pécheurs
; il s'agit d'un autre lieu, communément appelé
Limbes, terme que nul ne saurait trouver ni dans l'Ecriture
sainte, ni chez les anciens Pères, mais que forgèrent,
au XIII° siècle, les commentateurs du Maître
des Sentences pour éviter que fidèles confondissent
le séjour éternel des damnés avec celui
où les âmes des saints reposaient en paix, dans
l'attente de la venue du Sauveur (en latin , le mot limbus
signifie bordure d'un vêtement ou zone).
Garder, pour l'enseignement, le mot latin inferus,
ou le mot grec adès, ou le mot hébreux shéol
pourrait prêter à confusion, aussi, en bons pédagogues,
les écrivains du Moyen-Age ont-ils enrichi le vocabulaire
d'un mot nouveau.
- Ceci étant posé,
il est opportun de souligner que, si le mot est tardif, la chose
est déjà contenue dans l'ancien comme dans le nouveau
Testament, ne serait-ce que dans un passage de l'Ecclésiastique
(Je pénètrerai jusqu'au plus profond de la terre
; je lancerai mes regards sur tous ceux qui dorment ; Ecclésiastique
XXIV 45) et dans un autre, de la lettre de saint Paul aux Ephésiens
(Il est monté ; qu'est-ce à dire, sinon qu'il
était aussi descendu dans les régions inférieures
de la terre ? Ephésiens IV 9), corroborés par
deux versets de la première épître de saint
Pierre (C'est aussi avec cet esprit qu'il est allé
faire sa proclamation aux esprits en prison ; I Pierre
III 19).
Certains s'appuient aussi sur le discours
de saint Pierre à Pentecôte : "Dieu l'a
ressuscité, le délivrant des douleurs de la mort,
parce qu'il n'était pas possible qu'il fût retenu
en son pouvoir" (Actes des Apôtres II 24). Sur
ces passages se baseront aussi Clément d'Alexandrie, saint
Irénée (Ceux qu'il sauve ainsi, sont ceux qui,
dans les temps anciens, ont eu autant qu'ils le pouvaient la
crainte et l'amour de Dieu, qui ont pratiqué la justice
et la miséricorde à l'égard du prochain
et ont désiré voir le Christ, entendre sa voix
: Adversus haereses IV 39), Origène (Il est
descendu pour ramener ceux que les enfers avaient dévorés
: sixième homélie sur l'Exode) et Tertullien (Il
descend aux enfers afin de prendre possession des âmes
des patriarches et des prophètes : De anima,
chapitre LV).
A l'évidence, cet article
du symbole n'est guère inscrit dans les professions de
foi avant le symbole baptismal d'Aquilée rapporté,
non sans souligner qu'il est alors absent du symbole romain,
à la fin du IV° siècle, par Rufin, .
- Les bons esprits ne manquent
pas de nous rappeler que la descente du Christ aux enfers pendant
le triduum mortis est un thème du IV° siècle
que l'on trouve surtout décrit dans les douze derniers
chapitres d'un évangile apocryphe, appelé, depuis
le Speculum historiale de Jean de Beauvais l'Evangile
de Nicodème (l'Evangile de Nicodème,
intitulé, jusqu'au XIII° siècle, Actes de
Pilate, est généralement daté, selon
son prologue, vers 425 : sous notre empereur Flavius Théodose,
an 17 de son règne et an 5 de celui de celui de Flavius
Valentin, en la neuvième indiction ; mais, saint Epiphane,
en 376, parle d'un texte qui lui ressemble étrangement
; d'aucuns supposent que ce texte est une réponse à
de faux actes que l'empereur Maximin Daïa (311-312) avait
faits rédiger contre le Christ) et la Legenda aurea
de Jacques de Voragine ; nul, en effet, ne saurait attacher de
l'importance à ce texte si, d'une part, le rédacteur
n'avait composé son récit avec les psaumes LXXXVII
et CXLII, et si, d'autre part, la croyance n'était affirmée
par les écrits des apôtres que nous évoquions
plus haut et par la tradition patristique et l'usage liturgique.
- Outre l'évangile de
Nicodème, d'autres écrits de la même espèce,
comme l'évangile apocryphe de Pierre, le testament apocryphe
de Benjamin ou l'épître apocryphe de saint Ignace
aux Tralliens, manifestent, avec plus ou moins d'extravagances,
la croyance en la descente du Christ aux enfers, mais, sans pour
autant les reléguer dans les poubelles de l'histoire,
puisqu'ils sont au moins significatifs de leur époque,
nous ne saurions les prendre comme argent comptant et il nous
faut, pour les prendre en compte, nous appuyer sur la science
certaine des Pères qui les ont interprêtés
; ainsi, saint Justin dans le Dialogue avec Tryphon et
saint Irénée dans l'Adversus haereses, Clément
d'Alexandrie dans les Stromates et Tertullien dans le
De anima, Origène dans le Contra Celsum
(Il descend aux enfers afin d'être avec son âme
dans la compagnie des âmes séparées livre
II) et saint Hippolyte dans le De Christo et Antichristo.
Puisqu'il faut, assurément, remonter les siècles
et trouver des indices sûrs de notre foi, outre dans les
Ecritures, chez les Pères les plus anciens, on aurait
bien du mal à aller beaucoup plus haut que saint Ignace
dont on dit qu'il est né vers 35 et qu'il fut le deuxième
successeur de saint Pierre sur le siège d'Antioche ; or,
Ignace d'Antioche, dans sa lettre aux magnésiens, affirme
que les prophètes attendaient le Christ comme leur docteur,
qu'il vint à eux et qu'il les ressuscita.
- On peut, pour toutes espèces
de raisons plausibles, ne pas attacher d'importance à
Eusèbe de Césarée lorsqu'il attribue au
saint apôtre Thaddée un sermon sur la descente aux
enfers, prononcé à Edesse, mais, au début
du IV° siècle, force est de s'incliner devant la Constitution
ecclésiastique égyptienne où l'on demande
aux catéchumènes s'ils croient que Jésus-Christ
a délivré les captifs avant de monter au
ciel. Au III° siècle, la Regula fidei de Paul
de Samosate comprend la descente aux enfers que, bien entendu,
au siècle suivant, en 359, on trouve dans le symbole du
concile de Rimini (Qu'il est descendu aux enfers, mais l'enfer
a tremblé devant lui).
On notera que,
en Pannonie, la même année, des évêques
ariens, réunis en concile à Sirmium, approuvent
la formule de leur collègue syrien, Marc d'Aréthuse,
ajoutant que le Christ est descendu aux enfers pour y régler
toutes choses ; au même siècle, deux autres
conciles ariens, celui de Niké, en Thrace, et celui de
Constantinople, affirment avec vigueur la même doctrine.
On se gardera d'évoquer le soixante-neuvième anathème
qu'aurait fulminé, en 381, par le deuxième concile
oecuménique de Constantinople, car personne ne semble
l'avoir jamais vu.
- A part dans celui d'Aquilée
rapporté par Rufin, on ne trouve pas, avant le symbole
de saint Athanase (Il a souffert pour notre salut, il est
descendu aux enfers, le troisème jour il est ressuscité
des mort), dans les symboles occidentaux du V° siècle,
ni à Rome, ni à Ravenne, ni à Riez, ni en
Afrique, la mention de la descente du Christ aux enfers, sauf
si le Credo retrouvé, au début de notre
siècle, par dom Morin est réellement contemporain
de saint Jérôme, ou que l'antique symbole gallican
découvert à Berne, par Bratke, à la fin
du siècle dernier peut-être assurément daté
de l'époque nicéenne.
En revanche,
saint Augustin, dans une épître à Evode,
ne craint pas d'affirmer que seul un infidèle peut nier
la descente du Christ aux enfers. Firmin de Malerne, saint Hilaire
de Poitiers, saint Ambroise (Son corps était gisant
dans le tombeau, et lui, libre entre les morts, il brisait l'empire
de la mort et il apportait la délivrance à ceux
qui étaient captifs aux enfers : De incarnationis
dominicae sacramento, chapitre V), saint Jérôme,
Prudence, Fulgence, Eusèbe de Césarée, saint
Athanase (Pendant que le corps était au tombeau, l'âme
allait dans les enfers afin de briser les liens qui pesaient
sur les âmes : traité Sur l'Incarnation et
contre les Ariens), saint Cyrille de Jérusalem, saint
Basile, saint Grégoire de Nazianze, saint Grégoire
de Nysse, saint Epiphane, saint Jean Chrysostome et bien d'autres
encore, en Orient comme en Occident, proclament leur foi dans
la descente du Christ aux enfers.
Qu'on nous permette
de citer l'historien de l'empereur Constantin, saint Gélase
le Cyzique : Les âmes étaient emportées
dans les enfers ; mais Jésus y descend lui-même
; et, en faisant cela, il se montre vainqueur de la mort, et
étant descendu seul, il fait remonter avec lui toute une
multitude (Syntagma du saint concile de Nicée).
Le saint pape Léon le Grand, dans une lettre adressée,
le 21 juillet 447, à un évêque espagnol,
Turribius d'Astorga, présente la descente du Christ aux
enfers comme un point indiscutable de la doctrine catholique.
Le Missale gallicanum vetus, probablement contemporain
de Léon le Grand et sans doute faussement attribué
à Fauste de Riez, porte bien, dans le symbole expliqué
aux catéchumènes, l'article sur la descente aux
enfers.
- Au VI° siècle,
en résumant les commentaires de Rufin, l'évêque
de Poitiers, Venance Fortunat, dans son explication du symbole
de apôtres, précise ce point de doctrine, ce que
fait aussi l'évêque d'Arles, l'illustre saint Césaire,
dans un sermon si bien tourné qu'on l'attribuera longtemps
à saint Augustin. Le pape Symmaque, au début du
VI° siècle, dans sa célèbre défense,
rédigée pour l'empereur Anastase, professe qu'il
croit autant que le Christ est descendu aux enfers qu'à
sa passion et à sa résurrection, avis que partage
son successeur, le pape Hormisdas, dans une lettre à l'empereur
Justin. A la fin du siècle, saint Grégoire le Grand
donne une explication de la descente aux enfers dont on reparlera
plus loin.
- Au VII° siècle,
la descente aux enfers a beau manquer dans le canon mozarabe,
on la trouve dans le symbole de saint Ildephonse, selon ce qu'avaient
défini, en 633, le quatrième (Il est descendu
aux enfers, afin d'en délivrer les saints qui y étaient
retenus ; et, ayant vaincu l'empire de la mort, il est ressuscité)
et, en 693, le seizième conciles de Tolède, plus
tard repris au sixième concile d'Arles, tenu sous Charlemagne.
La définition solennelle date du quatrième concile
du Latran, en 1215 (Ayant souffert et étant mort sur
le bois de la Croix pour le salut du genre humain, il est descendu
aux enfers, a ressuscité d'entre les morts), et on
la retrouve, tout aussi solennelle, sous Grégoire X, au
concile de Lyon, dans la profession de foi proposée à
Michel Paléologue (1274).
- Or, trop souvent, lorsque
l'on cherche les traces de la foi des Eglises primitives, on
oublie la vieille et sage règle de la lex orandi, lex
credendi ; si, pour la descente aux enfers, on consulte les
antiques prières eucharistiques, on ne sera pas étonné
de la voir maintes fois mentionnée, de façon plus
ou moins contractée, comme dans les Constitutions apostoliques
(vers 380), dans notre canon romain (III° siècle)
et dans la prière eucharistique ambrosienne (IV° siècle)
; de même, on la trouve dans l'Exultet pascal, généralement
daté du IV° siècle.
- Nous disions, tout à
l'heure, que la descente aux enfers était absente du canon
mozarabe, mais, elle est présente dans des oraisons dites
post pridie que l'on intercallait souvent pendant le canon,
au quatrième dimanche de l'Avent ; dans le même
missel, on la rencontre aussi dans une hymne à la Croix
et une prière de la messe des présanctifiés,
au Vendredi Saint, dans un texte des laudes du Samedi Saint,
dans une oraison post nomina, au mardi de Pâques,
avant le Pater et dans une oraison post sanctus,
au mercredi de Pâques, dans le propre du samedi de Pâques,
et dans la préface du cinquième dimanche de Pâques
; le missel mozarabe ne manque pas de rappeler la descente aux
enfers lors de la bénédiction des sépultures.
vLes antiques missels gallicans témoignent
de la descente du Christ aux enfers aux Vendredi et Samedi Saints
comme aux samedi et dimanche de l'octave de Pâques et dans
un certain nombres de préfaces.
- La liturgie romaine, quant
à elle, présente la descente du Christ aux enfers
dans le premier nocturne du Samedi Saint et dans l'hymne de laudes
du temps pascal.
Cependant, son témoignage
le plus important qui se trouve dans le troisième nocture
de l'office des morts, reste un Libera me, Domine que
l'on ne confondra pas avec celui de l'absoute, mais qui est assez
semblabe à celui que le rituel de Modène faisait
chanter au jour de Pâques, après le Vidi aquam,
et que l'on retrouve, plus ou moins arrangé, dans de nombreux
livres liturgiques anciens, généralement pour la
nuit pascale. Or, ces textes souvent modelés sur un sermon
longtemps attribué à saint Augustin, est tout droit
tiré, croyons-nous, de l'évangile apocryphe de
Nicodème.
- A l'instar des contemporains
du Seigneur, des anciens Pères, et des liturges dans le
Subvenite, les auteurs médiévaux, selon
le livre de la Genèse (XV 15) et la parabole du pauvre
Lazare et du mauvais riche (évangile selon saint Luc,
XVI 22-23), instruits par saint Ambroise et saint Augustin, avaient
d'abord défini les enfers comme le sein d'Abraham qui
est, depuis le Christ, le ciel, c'est-à-dire le paradis
des bienheureux (De anima et ejus origine, chapitre
XVI.
Dans une lettre à Vicentius Victor,
saint Augustin écrivait : entendez par le sein d'Abraham,
le lieu de repos éloigné et caché où
est Abraham) ; il suffit de regarder au tympan de certaines
églises gothiques ou de lire l'Hortus deliciarum
d'Herrade de Landsberg pour se persuader que le Moyen-Age, professe,
qu'après que le Christ a fermé les limbes, le sein
d'Abraham est désigne désormais le paradis, ainsi
qu'on le comprend dans le Subvenite ou la cinquième
antienne des laudes de la Saint-Martin, comme, en Orient, dans
la liturgie des défunts de saint Basile ou la liturgie
byzantine. C'est bien, on s'en doute, l'opinion de saint Thomas
d'Aquin.
- Or, un certain nombre de Pères,
ne voulurent point ne voir que les seuls justes de l'Ancien Testament
rappelés des enfers, ils professèrent aussi que
le même sort, au même moment, avait été
réservé aux vertueux païens, c'est ce qu'après
saint Justin, affirmèrent Saint Jean Chrysostome et saint
Philastre qui accordent aux païens la rémission,
pourvu qu'ils n'aient pas propagé le culte des idoles
; il semble que partagent cette opinion Origène, saint
Clément d'Alexandrie, saint Athanase, Hilaire de Poitiers,
saint Epiphane et, peut-être, saint Jérôme
; saint Augustin et Fulgence sont plus catégoriques et
ne donnent pas de conditions.
Le saint pape Grégoire
le Grand est sur ce point très catégorique : les
païens qui, pendant leur vie, accomplirent les préceptes
de la loi naturelle, sont compris dans la libération des
enfers. Cette croyance que l'on discerne dans le Dies irae
lorsque, comme jadis saint Jean Damascène, il met la sybille
sur le même pied que David, est une opinion qui fut fort
défendue et non conamnée, au Moyen-Age, par Bède
le Vénérable, Alcuin, Scot Erigène et Abélard,
puis, à la Renaissance, contre l'avis de Dante, par Erasme.
- La question restait de savoir
si l'âme de Jésus était réellement
descendue aux enfers ou bien si l'on usait là d'une manière
de parler pour affirmer que son pouvoir s'était étendu
jusqu'aux enfers sans qu'il eût besoin d'y descendre ;
ce fut l'opinion d'Abélard que condamna, en 1141, le concile
de Sens (dix-huitième article d'Abélard condamné
par le concile de Sens (1141) puis par Innocent II (16 juillet
1141) : L'âme du Christ n'est pas elle-même descendue
aux enfers ; elle y a seulement pénétré
par sa puissance) et, peu après, le pape Innocent
II. Durand de Saint-Pourçain et Erasme reprendront l'idée
d'Abélard.
Les protestants qui, de toutes
les façons, nièrent d'emblée qu'il y eut
des enfers, gardèrent cependant le cinquième article
du symbole en lui donnant d'autres significations : ainsi, Calvin
affirme qu'il n'y a là qu'une métaphore pour manifester
combien la tristesse et la lutte intérieure de Jésus
pendant la Passion furent pour lui les douleurs de l'enfer ;
certains, comme Piscator et Arminius ne voient dans l'expression
que la mort du Christ, tandis que Théodore de Bèze
prétend que enfers signifie sépulcre,
et que d'autres, comme Marheineke, parlent seulement de la charité
de Jésus pour les pécheurs, ou, comme Wette et
Hase, l'affirmation que le Christ est mort pour tous.
Fort
des définitions du concile de Trente et du catéchisme
qu'on en tira, saint Robert Bellarmin argumente pendant onze
chapitres de sa Controverse sur le Christ, il est suivi,
de manière plus spéculative, par Suarez dans le
De mysterio vitae Christi, et, de façon plus scripturaire
par Estius, puis, en théologie positive, par Pétau
dans la Dogmata theologica.
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- serviam/ c.p. C.
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