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L'enjeu culturel

Ce qui suit est beaucoup plus qu'un simple "mémo" : Cette étude magistrale de Raphaëlle de Neuville fait un point très complet de la question.
Serviam assure la reproduction de ce texte avec l'aimable autorisation du Centre de Formation à l'Action Civique et Culturelle selon le droit Naturel et chrétien.
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Le mot est sur toutes les lèvres, utilisé à tout propos, volontiers mis à toutes les sauces. N'entend-on pas parler de "culture rock" ou de "culture rap" ?... C'est que, voyez-vous, rejetant le religieux, fatiguée du social, déçue par la politique, notre fin de siècle se découvre "culturelle"... Au risque de penser qu'à la façon de Monsieur Jourdain, nous aurions fait du "culturel" sans le savoir pendant des millénaires. Pour être certain de "conscientiser" le phénomène nous avons même créé des "maisons de la culture" et nous nous sommes affublés d'un "ministère" de la culture.

Reste à savoir ce qui se cache réellement derrière cette réalité que le pape Jean-Paul II nous demande de "défendre comme la prunelle de nos yeux", et derrière ce mot qui, pour faire l'unanimité ne fait pas pour autant l'union sur le fond.

Qu'est-ce que la culture ?

Pourquoi, tout simplement, ne pas en demander la définition au dictionnaire ? Celui de Lalande définit la culture comme "le caractère d'une personne instruite et qui a développé par cette instruction son goût, son sens critique et son jugement".

Roustan ajoute que "le savoir est la condition nécessaire à la culture mais il n'en est pas la condition suffisante et c'est surtout à la qualité de l'esprit que l'on songe quand on prononce le mot de culture, autrement dit à la qualité du jugement et du sentiment d'un homme que l'instruction a perfectionné".

C'est donc surtout à la qualité de l'esprit que l'on songe quand on prononce le mot de "culture" beaucoup plus qu'à l'érudition. La culture ne consiste pas en une masse de connaissances, elle est une façon d'adapter ces connaissances aux situations concrètes.

Rien n'est plus étranger à la culture que l'abstraction. La vraie culture est vécue, incarnée, c'est une réalité ancrée dans notre héritage; c'est une ambiance, un climat général. C'est une communauté d'être entre les membres et les générations d'un même peuple, l'être et l'esprit d'un peuple.

La misère culturelle aujourd'hui

Or, le climat d'aujourd'hui est au relativisme, à l'individualisme, ce qui signifie, à terme, la mort de la culture. Du reste, tout le monde s'accorde à reconnaître que la culture est en perte de vitesse.

L'école n'assure plus, ou assure mal, la transmission de notre héritage. Philippe Beneton, professeur en sciences politiques à la faculté de Rennes en dresse un constat sévère : "Elle délivre un savoir en miettes, sans ordre, sans repère, sans idée d'excellence ni respect de notre patrimoine... L'enseignement n'a plus à nourrir les âmes, il n'a plus d'autre fonction que la transmission d'un savoir technique (...). Le naufrage des humanités a fait des étudiants d'aujourd'hui des voyageurs sans bagage". Et il conclut que, faute d'une volonté politique ferme, "l'école continuera à atrophier l'âme de nos enfants, et notre tradition culturelle se réduira à un mince filet d'eau perdu dans le désert" (1).

En l'exprimant différemment, Françoise Giroud fait la même analyse : l'éducation française "panique" les pauvres gens totalement ignorants de toutes les formes d'art, donc incapables de les exprimer. "Musique ? zéro. Culture ? zéro. Architecture ? double zéro. Littérature ? hélas, trois fois hélas ! Les Français ne le savent pas : collectivement, ils sont particulièrement incultes" (2).

Et pourtant, la patrie apporte à ses enfants les trésors artistiques, historiques, culturels de son patrimoine et en fait des héritiers riches au moins de cet héritage, ainsi que le souligne si justement Jean Jaurès lorsqu'il dit que "les pauvres n'ont que la patrie". Mais encore faut-il que les héritiers sachent qu'ils possèdent un héritage et qu'ils connaissent son contenu. Cette transmission de l'héritage se fait, de génération en génération, par le moyen de ces médias éducatifs naturels que sont la famille, l'école, les moeurs, les comportements quotidiens, les spectacles, etc... Si aujourd'hui cette transmission ne se fait plus, ou très mal, d'une façon ponctuelle, il ne faut pas avoir la naïveté d'y voir l'effet du hasard : c'est le fruit d'une guerre culturelle qui est menée depuis quelques décades contre le peuple français et son identité séculaire.

La guerre culturelle

La guerre culturelle est un moyen de domination et de conquête par perversion de l'équilibre culturel de l'adversaire.

Il est vrai que, de tous temps, les affrontements et les conflits militaires entre communautés humaines se sont accompagnés d'actions de dégradation du moral de l'adversaire, tentant soit de démoraliser les combattants eux-mêmes, soit de les couper du soutien moral de la population civile.

Mais la guerre culturelle contemporaine revêt une toute autre ampleur et trouve son efficacité en dehors du choc des armes. Il s'agit d'un moyen de combat spécifique des temps modernes qui agit sur la perception qu'ont les individus du monde et de la société dans laquelle ils vivent, afin de créer des courants d'opinion et d'orienter les comportements individuels et collectifs vers la destructuration interne et le rejet de cette société, pour permettre ainsi l'avènement d'une société nouvelle. Elle se présente donc d'abord comme une guerre civile, même si elle est peut être alimentée ou provoquée par des forces étrangères.

Le but de la guerre culturelle est la conquête pacifique du pouvoir politique par la prise de contrôle des esprits des citoyens. Cette forme de lutte prend aujourd'hui une importance majeure avec le développement des moyens de communication qui démultiplient par leur omniprésence, et notamment à domicile (télévision, radio, audio et vidéo-cassettes, CD, ordinateur, etc...) les possibilités de contrôle des esprits.

Cette pratique de la guerre culturelle, qui développe à présent dans notre société toutes ses conséquences, a son théoricien. Il s'agit d'Antonio Gramsci, fondateur (1921) puis chef du PC italien (1923), mort à quarante-six ans après onze ans de prison et qui inspira d'abord l'action du PC italien, puis la stratégie d'ensemble du communisme international. C'est à lui que nous devons l'énoncé des principes et des méthodes de ce nouveau moyen subversif qu'est la guerre culturelle.

Il s'appuie sur des constatations historiques pour distinguer fondamentalement la société politique de la société civile. La société politique (l'Etat et les institutions) ne peut gouverner durablement sans l'appui de la société civile, constituée de l'ensemble du domaine intellectuel, religieux et moral, c'est-à-dire du domaine culturel. L'Etat, pour gouverner, doit pouvoir s'appuyer sur une conception générale de l'homme et de l'ordre humain, sur une idéologie implicite, sur des valeurs communément admises et considérées comme allant de soi par l'ensemble de la population, ou du moins par la majeure partie de celle-ci.

C'est pourquoi, selon Gramsci qui a fait ce diagnostic dans cette optique, chercher à passer d'une société libérale et humaniste au socialisme, en ne s'intéressant qu'à la conquête de la société politique, est une erreur. Si l'on veut détruire l'Etat "bourgeois", c'est d'abord ses fondements culturels qu'il faut saper. Lorsque la société civile est forte, comme c'est le cas des sociétés occidentales, la prise du pouvoir politique nécessite au préalable la prise du pouvoir idéologique et culturel.

Aussi le passage au socialisme ne se fera-t-il ni par le putsch, ni par l'affrontement direct, ni par la seule conquête de l'Etat et de ses institutions : le passage au socialisme exige la transformation préalable des esprits qui permettra la transformation des rapports sociaux et du modèle de vie quotidienne.

Cette lente subversion des esprits est l'objet même de la guerre culturelle. Allant dans le même sens, Mao Tsé Toung disait que, pour vaincre l'ennemi, une armée au sens classique du mot ne suffisait pas. Il fallait aussi "une armée de la culture" (3)

Si cette stratégie de prise du pouvoir n'a été précisée qu'au XXème siècle avec le marxisme, le premier exemple de conquête des esprits au service d'une idéologie n'est autre que la Révolution française, véritable entreprise de subversion de la société civile pour détruire l'Ancien Régime. "La révolution était dans les esprits bien avant d'être dans les faits", constate l'historien Jean Tulard. L'importance de la culture avait déjà été perçue et Gramsci s'en est sans doute inspiré : "Dans les sociétés occidentales modernes, il n'y a pas de prise de pouvoir politique possible sans prise préalable du pouvoir idéologique et culturel. La révolution de 1789 est un exemple. Elle n'a été possible que dans la mesure où elle avait été préparée par une "révolution des esprits"".

Mais avec les théoriciens marxistes, la culture devient en tant que telle une arme de guerre, avec une mise au point très précise de la technique à utiliser qui relève d'une analyse poussée de la psychologie des foules.

La révolution culturelle de Mao Tsé Toung en Chine en est un des exemples les plus frappants.

En France, les événements de mai 68 en sont un autre exemple et constituent, même s'il n'y eut pas prise de pouvoir politique immédiate, un réel succès par une imprégnation lente mais efficace des intelligences, des esprits et des coeurs. Pourtant, le pouvoir politique disposait d'un exécutif fort, d'une majorité absolue au Parlement, d'un chef jouissant d'une popularité exceptionnelle. Tout cela a été néanmoins balayé à long terme parce que le travail de sape visant la société civile n'a pas été entravé, ni même perçu. C'est dire le peu de cas qu'on faisait de la culture : en témoigne le fameux mot prêté au général De Gaulle en 1958 ou en 1960, parlant de la gauche : "Laissons-leur la culture, cela leur fera un os à ronger".

La guerre culturelle aujourd'hui

Au-delà des exemples historiques, des faits précis, la guerre culturelle est une guerre quotidienne, à la fois intérieure et extérieure.

Une guerre extérieure : jusqu'à l'effondrement du communisme, et par le biais du Parti Communiste français, c'est par la pénétration culturelle que l'Union Soviétique parvenait à désarmer les nations qu'elle voulait coloniser, et surtout les nations occidentales.

Une guerre intérieure puisque le socialisme en France asseoit sa domination idéologique par une main-mise sur la culture.

On imagine qu'arrivée au pouvoir, la gauche a impulsé une "culture de gauche". Ce n'est pas si simple. En fait, son avant-garde culturelle était là, bien installée et ce par les pouvoirs précédents, car dans l'esprit des hommes dits de "droite" aussi bien dans l'Exécutif ou au Parlement, que dans les rouages administratifs de l'Etat, ou dans les municipalités, la culture était généralement l'affaire de la gauche.

Ce qu'il est convenu d'appeler "la droite" a longtemps considéré la culture comme accessoire (beaucoup continuent de le penser), tandis que la gauche, elle, a perçu très tôt l'importance du combat culturel et a cru à la puissance des idées et à la force de l'esprit.

C'est pourquoi elle a aujourd'hui, en France, le quasi-monopole de la culture. "Depuis 150 ans, la gauche est culturellement au pouvoir", affirmait fort justement M. Louis Mermaz peu après l'arrivée du socialisme au pouvoir (4).

L'un des aspects les plus saillants de l'idéologie de gauche est, en effet, la confusion de la culture avec la politique, la culture étant mise au service de la politique. C'est même pour elle un cheval de bataille : "La seule action que j'entrevois aujourd'hui est une forme d'action culturelle (...). Je crois que l'action culturelle peut ouvrir des possibilités nouvelles à la politisation des consciences, j'y verrais assez bien une propédeutique (5) à l'action politique", expliquait clairement Francis Jeanson (6), en 1967.

Tandis que François Mitterrand affirmait, en 1981, lors de la campagne pour les élections législatives : "La révolution socialiste n'en restera qu'aux balbutiements tant qu'elle ne connaîtra pas de prolongement culturel. (...) Le socialisme est d'abord un projet culturel".

Quant à Jack Lang, qui prétendait amener "la lumière après les ténèbres", il n'hésitait pas à déclarer : "Le gouvernement ne compte pas un ministre mais quarante-quatre ministres de la culture, car culturelle est l'abolition de la peine de mort, culturelle la réduction du temps de travail, culturelle la reconnaissance des droits des travailleurs, l'affirmation des droits de la femme"...

Catherine Clément, ancien journaliste au "Nouvel Observateur", conseillère philosophique auprès du ministère de la culture et auteur de "Rêver chacun pour l'autre", soulignait pour sa part que : "Parler de la politique, c'est ne rien oublier de la question de la culture".

Et la litanie pourrait se poursuivre à l'infini, en variant le ton : avec Jacques Attali, proclamant à qui veut l'entendre que "notre projet est culturel", avec Henri Krasucki considérant la culture comme "un élément fondamental de la lutte générale pour transformer la société...", etc...

Ainsi la primauté du culturel a-t-elle été maintes fois affirmée par la gauche. Mais ce n'est pas tout de vouloir établir un monopole sur la culture, encore faut-il y parvenir. Elle y est parvenue et la culture est bel et bien entre ses mains, avec l'étrange complicité des hommes de droite. Car la droite a laissé faire, sans prendre conscience que la culture n'était pas seulement de l'ordre du savoir, des arts, des loisirs...

"La gauche, constate Christian Langlois, membre de l'Institut, a été aidée dans son entreprise par la fascination qu'ont exercée l'économie et la technique sur une droite qui n'a vu dans l'art qu'un divertissement sans portée politique".

Jean Anouilh insiste avec férocité (7) : "Que voulez-vous, les gaullistes voulaient faire de l'argent dans l'immobilier. Ils ont laissé la culture à la gauche pensant que ça ne prêterait pas à conséquence".

A présent, ce diagnostic est reconnu de tous : la question de l'économie et la conduite des affaires sont considérées comme la chose de la droite, tandis que le pouvoir culturel, l'imprégnation des mentalités et l'organisation de notre environnement moral et intellectuel tombent dans l'escarcelle de la gauche.

Celle-ci a détourné l'art et la culture de leurs fonctions traditionnelles pour imposer son hégémonie idéologique. Elle a mis la culture au service de sa conception du monde.

Ancien ministre des Affaires culturelles, Maurice Druon, dans son ouvrage "Vouloir la France", dénonce ce phénomène d'invasion du domaine culturel par un pouvoir à tendance totalitaire, qui l'a utilisé au service de sa propre idéologie.

Marc Fumaroli, auteur de "L'Etat culturel" et qui n'est pas précisément un homme de droite, remarque quant à lui que la culture est devenue "l'autre nom de la propagande".

"La gauche domine une maison de la culture et en fait une plateforme de lancement de ses missiles politiques", ironisait tristement Dominique Jamet dans "Le Quotidien de Paris" du 6 juillet 1986, rejoint en cela par Jean-Edern Hallier pour lequel "le ministère de la culture doit cesser d'être une officine de propagande gouvernementale" (8).

Michel Giraud (9), qui fut sénateur et maire du Perreux, dans son livre "Nous tous, la France" (1984) observe que notre pays était entré depuis longtemps dans le socialisme sans s'en apercevoir par le truchement d'une mainmise culturelle sur les esprits et dénonce l'utilisation de la culture par la gauche à des fins politiques.

Dans un tel contexte et devant une telle entreprise de subversion, on peut s'étonner qu'aussi peu de gens se soucient de cette guerre culturelle et qu'il n'y ait pas plus de voix pour la dénoncer...

C'est qu'en fait, la guerre culturelle se fait à visage masqué par la diffusion et l'entretien d'un état d'esprit, d'un climat ambiant : "Il y a plusieurs manières de détruire les racines culturelles d'un peuple, écrit le recteur Yves Durand dans son livre "L'enjeu éducatif", la manière brutale du maoïsme triomphant au moment de la révolution culturelle des gardes rouges et celle, plus insidieuse, sans doute plus efficace, de la lente subversion qu'a connue l'Occident".

Nous sommes confrontés beaucoup moins à des erreurs explicitement formulées, disait Jean Ousset, qu'à un climat, une ambiance, un environnement culturel qui, subrepticement, imposent un langage, des comportements, des moeurs. Par l'intermédiaire des médias, par une vision falsifiée de l'Histoire, par le thé,tre, la danse, la musique, les Beaux-Arts... la gauche est parvenue à séduire beaucoup de ceux qui n'avaient pas adhéré à l'idéologie socialiste. Ce n'est pas en parlant de politique, de sociologie ou d'économie qu'elle les a conquis, mais en les faisant baigner dans un certain climat culturel.

Régis Debray, ancien compagnon de Che Guevara, conseiller de François Mitterrand en 1989, ne disait-il pas que "Le chant de l'Internationale a fait plus de communistes que Karl Marx" ?

Les moyens de la guerre culturelle

La méthode essentielle de cette guerre culturelle qui est aujourd'hui menée contre la France afin de la modifier dans son essence même, c'est la dialectisation du patrimoine.

Faire naître et entretenir "la contradiction dans l'essence même des choses" , telle est la dynamique imaginée par Marx et systématisée par Lénine afin de transformer toute évolution naturelle des choses en un tremplin révolutionnaire. Elle consiste à faire surgir, en toute situation sociale, deux fronts qui s'opposent et par leur contradiction font le jeu de la Révolution : serfs contre seigneurs, bourgeois contre aristocrates, pauvres contre riches, noirs contre blancs, droite contre gauche, prolétaires contre possédants, jeunes contre vieux, intégristes contre progressistes... mécanique indéfiniment renouvelable puisqu'elle puise sa dynamique dans l'imperfection humaine.

L'Histoire est le terrain de prédilection de la dialectisation de la culture; elle n'est plus considérée comme la continuité d'un patrimoine qu'il s'agit d'enrichir à chaque génération et de purger de ses mauvaises habitudes, mais comme l'histoire de la lutte des classes.

Le "Manifeste du Parti Communiste" de Karl Marx (1848) commence ainsi : "L'histoire de l'humanité de l'origine à nos jours n'est que l'histoire de la lutte des classes". Ce qui intéressait Marx dans cette affirmation péremptoire qui s'est révélée totalement fausse à l'examen des faits, ce n'était pas sa vérité historique mais son extraordinaire puissance de mobilisation et de transformation de la haine en moteur subversif. C'est ce que soulignait déjà l'historien Fustel de Coulanges (1830-1889) : "L'histoire est ainsi devenue chez nous une sorte de guerre civile en permanence. Ce qu'elle nous a appris, c'est surtout à nous haïr les uns les autres (...). Le véritable patriotisme, c'est l'amour du pays, c'est le respect pour les générations qui nous ont précédés. Nos historiens ne nous apprennent qu'à les maudire et ne nous recommandent que de ne pas leur ressembler. Ils brisent la tradition française et ils s'imaginent qu'il restera un patriotisme français (...). Nous nourrissons au fond de notre âme une sorte de haine inconsciente à l'égard de nous-mêmes".

Longtemps on a dressé, et l'enseignement officiel se charge de le diffuser largement, un tableau très noir de l'Ancien Régime présenté comme la tyrannie des rois tout-puissants envers leurs sujets maltraités et asservis; alors que la Révolution française était considérée comme le point de départ d'une nouvelle époque qui verrait l'âge d'or de l'Humanité grâce à la philosophie des Lumières, et aux principes de "liberté, égalité, fraternité"... Avec les travaux de sommités comme les professeurs Furet, Chaunu, Bluche ou Tulard, l'Université française a presque totalement abandonné cette vision manichéenne et erronée de la France d'avant 1789, mais celle-ci continue de s'imposer au sein du grand public par le biais des manuels d'enseignement primaire et secondaire, de la télévision et de tous les médias culturels.

Le phénomène est le même concernant la dévalarisation du Moyen-Age et par là-même du christianisme qui imprègnait alors la société tout entière. Bien que de grands historiens comme Jacques Heers ("Le Moyen-Age, une imposture") ou Régine Pernoud (" Pour en finir avec le Moyen Age") aient fait la preuve que ces siècles de grande chrétienté ne furent pas les temps obscurs que l'on imagine, la "légende noire" des siècles précédant la "Renaissance" avec son cortège de clichés erronés est toujours admise par la grande majorité de nos concitoyens.

Mais l'Histoire n'est pas le seul vecteur utilisé pour cette entreprise de déstabilisation culturelle. Les Beaux-Arts témoignent de l'existence de la même volonté de rupture. Ainsi l'art classique est-il assimilé à l'art bourgeois, caractérisé par une imitation servile de la nature : il représenterait la stérilité de la tradition par opposition à l'art moderne, dynamique, soucieux de nouveauté, privilégiant l'imagination, l'expression du "moi" de l'artiste !... On connaît le discours.

Cette culture révolutionnaire se pose en s'opposant, elle se caractérise par le refus de tout ce qui l'a précédée, par une volonté essentielle de changement pour le changement.

Ainsi la guerre culturelle s'attache-t-elle à dévaloriser le passé : "c'est en vilipendant le passé qu'on se figure aller de l'avant" remarquait Soljenitsyne (10).

Le monde nouveau que cette immense entreprise de subversion culturelle tente de promouvoir n'est que "la négation persévérante, systématique et haineuse de l'ancien" (11), ainsi que l'écrit Marc Fumaroli.

Bien d'autres moyens, moins importants mais tout aussi insidieux, sont également utilisés, tel que l'emploi d'un vocabulaire perverti. Claude Levi-Strauss disait que l'homme était un locuteur et que les mots qu'il employait déterminaient pour une bonne part son comportement. Ce qui signifie que trahir le vocabulaire détourne la pensée et fausse l'esprit. "Les mots interdits de poésie et de passion ne servent plus à qualifier le réel mais à le travestir et à le vider de toute présence et de toute substance morale" (12).

Pourquoi s'étonner dans ces conditions que notre société soit divisée, que les solidarités anciennes s'effritent, que la solitude, la perte du sens de l'identité et le désespoir qui s'ensuit soient devenus des caractéristiques de cette fin de millénaire dans les sociétés occidentales ?

Conséquences de la guerre culturelle

L'apparition d'une sous-culture

La culture, autrefois hiérarchie de valeurs et de goûts, jalonnée de chefs-d'oeuvre consacrés, est aujourd'hui devenue un bazar : les idées de hiérarchie ou de valeur en sont explicitement exclues. Marc Fumaroli parle d'une culture "qui peut du même souffle désigner Platon et Coluche".

Alain Finkielkraut fustige cette conception de la culture : "Si vous vous entêtez à maintenir une hiérarchie sévère des valeurs, (...) s'il vous est impossible de couvrir de la même étiquette culturelle l'auteur des Essais et un empereur de la télévision (...), si vous ne voulez pas mettre un signe d'égalité entre Beethoven et Bob Marley, c'est que... vous partagez avec les racistes la phobie des mélanges et la pratique de la discrimination" (13).

La sous-culture actuelle exalte le culte de l'incertitude, de la tolérance à tout va... Henri Bonnier souligne justement qu'"avec la révolution socialiste, le culturel devient un fourre-tout indescriptible, un bric-à-brac de ferrailleur offrant à sa clientèle tout ce que le hasard a fait échouer chez lui" (14).

Pour donner un semblant d'assise à ce fatras culturel, on invoque à tout propos la modernité. Le seul critère aujourd'hui retenu est celui de la nouveauté, ce que Soljenitsyne (15) appelle "un avant-gardisme à tout prix", "une chasse indigeste à la nouveauté des formes, considérée comme le but essentiel". Derrière ce culte de la nouveauté, "se cache la subversion tenace et qui va loin, la dérision et le renversement de tous les commandements moraux".

Faut-il y voir une sorte de démocratisation de la culture qui la rendrait accessible à tous ? C'est en tous cas le prétexte avancé pour justifier cette absence de hiérarchie et de valeurs. Mais cette façon de ne pas placer la barre trop haut revient, dans les faits, à un nivellement par le bas car l'idée d'un partage égalitaire de la culture est une abstraction. Le résultat de cette démagogie est un déclin de la culture générale.

On aboutit à "cette culture de confection dont on nourrit les hommes d'aujourd'hui comme on nourrit les boeufs en foin" que dénonce Saint-Exupéry, dans sa "Lettre au général X". C'est une comparaison qui va très loin : la sous-culture qui fait l'apologie de l'incompétence, de la négligence, du sabotage, conduit à une décadence de l'homme par perte totale des convictions et uniformisation de la pensée... Et cela d'autant plus que nous sommes dans une civilisation de l'image qui agit directement sur la sensibilité avec tout un poids de crédibilité presque irréfutable, sans passer par le crible de l'intelligence (16).

 

Le déracinement

La seconde conséquence de cette guerre culturelle est un corollaire de la première : le déracinement de l'homme, qui devient la proie du totalitarisme, ainsi que ne craint pas de l'écrire Jean-Marie Benoist : "la désorientation culturelle apportée par le sabotage de l'enseignement, des matières de culture telles que l'histoire, la géographie, la philosophie ou les humanités, est le premier et redoutable degré qui mène aux conditionnements totalitaires" (17).

On retrouve la même idée chez Paul Guth, dans sa "Lettre ouverte aux futurs illettrés" : "En pays totalitaire, quand on veut qu'une ère nouvelle s'ouvre dès l'an I d'une révolution, on supprime des pans entiers de l'histoire dans les manuels et les annales. On extrait les faits et les héros de la mémoire collective comme s'ils n'avaient jamais existé. Ainsi a-t-on procédé, non dans un pays lointain (...), mais au jardin de la France".

 

La déchristianisation

Bien évidemment ce climat culturel entrave l'éclosion de la foi : notre culture est dépréciée; or le contenu de notre culture est essentiellement catholique. La dévalorisation de notre passé conduit à un rejet de ce qui est au coeur même de ce passé : la religion. L'effondrement culturel va de paire avec l'effondrement spirituel puisque le christianisme est une religion historique, une incarnation.

"C'est un spectacle vertigineux pour un historien que de voir divorcer si rapidement une nation et une religion qui avaient partie liée depuis Clovis au moins" déplore Alain Besançon (18).

 

Les troupes de la guerre culturelle

Qui mène la guerre culturelle ? Elle se fait à visage masqué et, exception faite d'un très petit nombre d'initiés formés à la pratique de la dialectique, l'essentiel des troupes de la subversion culturelle sont des acteurs inconscients car manipulés. Ils sont mobilisés pour des causes qui apparaissent comme généreuses : la paix, l'égalité des chances, la tolérance, la liberté d'expression, les droits de l'homme, etc...

Quant au petit nombre d'initiés ou de professionnels de la subversion, on le trouve au ministère de la culture, mais aussi dans les mouvements politiques, les syndicats, les forces occultes (franc-maçonnerie), les médias...

Il faut aussi, dans la responsabilité qui incombe à certains groupes en particulier faire une place de choix aux "artistes" ou du moins à ceux qui sont considérés comme tels. Soljenitsyne montre qu'en Russie la révolution, avant d'exploser dans les rues de Pétrograd, avait jailli dans les revues artistico-littéraires de la bohême petersbourgeoise. Les artistes, en appelant à la rupture, au renversement de l'ensemble de la culture traditionnelle antérieure, n'ébranlent pas seulement la culture mais la vie même de la société.

De ce point de vue, ils sont les initiateurs de la guerre culturelle.

En France, le surréalisme a joué un rôle considérable et délibéré dans cette guerre. On le présente à tort comme une révolution uniquement littéraire et artistique. Créé en 1924 par André Breton, il n'est pas d'abord un mouvement artistique, il se donne pour objectif de "changer la vie", et il tend "de toutes ses forces à l'accomplissement de la révolution" (Tzara). Il eut l'idée d'utiliser l'art pour parvenir à ses fins. A travers lui, il entend "miner les digues mentales édifiées pendant vingt siècles de civilisation occidentale et chrétienne".

Par l'emprise qu'il eut sur le monde intellectuel et le succès qu'il rencontra, le surréalisme fut l'un des vecteurs de diffusion les plus importants de ce climat culturel relativiste et destructeur... Et ce d'autant plus que les "leaders" surréalistes, tels Eluard ou Aragon, avaient un talent incontestable.

Les surréalistes n'ont jamais caché le but de leur entreprise, mais on le fait à leur place. Croyez-vous que les professeurs ou les livres scolaires les présentent comme des serviteurs de la révolution ?

Pourtant c'est volontairement qu'ils ont été des meneurs de la guerre culturelle; Picasso par exemple était très conscient de l'impact révolutionnaire de son travail.

Mais ce n'est pas le cas pour la majorité de la population. C'est l'élite qui donne le ton, séduit, et les gens suivent sans toujours prendre la mesure de ce qu'ils font. Très souvent, c'est parmi les intellectuels, les écrivains, les peintres... que cette élite se manifeste. Mao TséToung ne voulait-il pas "faire en sorte que la littérature et l'art s'intègrent parfaitement dans le mécanisme général de la Révolution '" (19).

En somme, la culture est devenue un moyen : elle est une arme de guerre utilisée pour faire triompher la Révolution. Et cette culture est une culture de ruptures, de divisions, de haine. Or, Louis Pauwels l'avait fort bien dit, dans un éditorial du "Figaro-Magazine" (20) : "On ne fait pas durer une nation avec des ressentiments et des haines de classes".

Cette remarque est très importante... Elle signifie d'abord que nous disparaîtrons en tant que nation si la guerre culturelle continue d'exercer ses ravages et si nous la laissons poursuivre son entreprise de subversion.

Elle signifie également... qu'il nous faut contre-attaquer, montrer qu'une nation se caractérise par quelque chose de plus fort que la lutte des classes : l'amour social.

Or, celui-ci n'existera que si nous restaurons une culture authentique.
( à suivre : cliquez enjeu culturel II )

Raphaëlle de NEUVILLE


1 - "Le Figaro", 24-25 octobre 1987.
2 - "Le Nouvel Observateur" du 7 août 1987.
3 - Bulletin de l'Association des amitiés franco-chinoises, octobre 1967.
4 - M. Louis Mermaz , Club de la presse d'Europe l, le 3 juillet 1983.
5 - Propédeutique : enseignement préparatoire permettant une formation plus approfondie.
6 - Francis Jeanson, intellectuel sartrien. In "Profil-Bourgogne", du 15 mai 1967.
7 - "Le Figaro-Magazine" du 3-03-1986.
8 - Jean-Edern Hallier, "Le Figaro" du 5 mai 1993 : "Culture : l'exemple français".
9 - Président du Conseil régional d'Ile-de-France, président de l'association des maires de France.
10 - Soljenitsyne, "Le Figaro" du 5 avril 1993 : "La culture en crise".
11 - Marc Fumaroli, in "L'Etat Culturel".
12 - Charles Rambaud, "Permanences", n 300.
13 - "Courrier de Pierre Debray" du 29 avril 1991.
14 - Henri Bonnier, "Lettre recommandée à Jack Lang et aux fossoyeurs de la culture", 1993
15 - "Le Figaro" du 5 avril 1993.
16 - Voir à ce sujet la remarquable étude de Charles Rambaud : "Comme des images", "Permanences" n 327, décembre 1995.
17 - Jean-Marie Benoist, in "La génération sacrifiée".
18 - Alain Besançon, "L'Express" du 28 août 1987.
19 - In Bulletin de l'Association des amitiés franco-chinoises - octobre 1967.
20 - "Figaro-Magazine" du 3 avril 1982.
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