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L'ETERNITE DE DIEU ET LE TEMPS DES HOMMES

(2ème partie)
par l'abbé René de Reboul

retour à l'Eternité de Dieu ( première partie )

L'éternité est la négation du temps : énoncé simple apparemment, mais difficile en vérité de la complexité même du temps : "Qu'est-ce que le temps?" demandait saint Augustin, "si personne ne me le demande, je le sais. Mais si je veux l'expliquer à qui me le demande, je ne le sais plus" (Confessions). C'est en opposant leurs notions que nous sommes parvenus à les comprendre.

Après avoir distingué, il faut unir, selon l'adage scolastique. Notre travail sera de saisir le lien, bien plus important en vérité, qui existe entre le temps et l'éternité. On retiendra trois moments pour notre étude : d'abord l'origine éternelle des êtres temporels ; ensuite l'accomplissement dans le temps du dessein éternel fixé pour chacun de ces êtres ; enfin, l'achèvement du temps lui-même dans l'éternité.

Pour parfaire cette analyse nous tournerons notre regard vers le Christ. En lui se rencontrent la temporalité de l'homme Jésus et l'éternité du Verbe de Dieu. Il a habité notre temps afin de nous faire part de son éternité. Illuminée par l'existence du Christ, c'est toute l'histoire humaine qui trouve en Lui son sens : "Dans le christianisme, le temps a une importance fondamentale. C'est dans sa dimension que le monde est créé, c'est en lui que se déroule l'histoire du salut, qui a son apogée dans la plénitude des temps de l'Incarnation et atteint sa fin dans le Retour glorieux du Fils de Dieu à la fin des temps. En Jésus Christ, Verbe incarné, le temps devient une dimension de Dieu qui est en lui-même éternel" (Jean-Paul II, Tertio Millennio Adveniente, 10/11/94).

Le Saint-Père marque bien les deux moments qui structurent le temps : Incarnation et Retour. Tous les deux ancrent l'imprévisible histoire humaine à l'immuable éternité. Et de l'un à l'autre il y a la Rédemption, véritable déploiement des desseins de salut du Père dans le temps, présence vivante et vivifiante de cet être qui transcende le temps. La temporalité de la mission du Verbe qui se continue avec l'Eglise, augure de la fécondité du temps, selon ce qu'elle porte d'éternité en elle.

1. LE TEMPS OUVERT A L'ETERNITE

"Rien ne peut avoir mesure commune avec la divine et bienheureuse Vie. Car celle-ci n'est pas dans le temps, mais c'est le temps qui vient d'elle" (St Grégoire de Nysse, Contre Eunomius, Liv.1), en d'autres mots : si le temps n'est pas l'éternité, il est par l'éternité.

Une première relation se dessine dans l'ordre de la créature au Créateur. La temporalité même du monde constitue un signe manifeste de sa dépendance à l'égard de Dieu (cf TEP n°65, Preuves de l'existence de Dieu, 1ère preuve "par la mobilité des êtres"). En dehors de ce rapport il n'existe pas plus de temps que d'être temporel. De même que l'être n'existe pas sans l'acte créateur, le temps n'existe pas non plus sans ce qui le fonde, c'est-à-dire l'éternité. Le temps s'écoule, dure dans ce rapport vertical qui le lie à sa cause transcendante.

De cette relation intemporelle, ontologique, c'est-à-dire dans l'ordre de l'être, se déduit un autre point de rencontre, existentiel celui-ci : la simultanéité de l'éternité et du temps, de l'instant qui dure et des instants qui passent. Le temps, en chacun de ses moments, coexiste avec la pleine et immuable éternité de Dieu. Temps et éternité communiquent, se rencontrent dans cet instant présent sans cesse renouvelé.

C'est dans ce lien qui l'unit à l'éternité, que le temps prend sa première signification, cette "intentio naturae" révélatrice de la volonté de Dieu : quand Dieu crée le monde il le pense comme un ordre à sa fin, où chaque être en relation avec les autres doit s'accomplir. Quand l'être sort des mains de Dieu, il prend sa source dans un acte intemporel. Il y reçoit une nature qui lui fixe sa fin et lui donne les moyens de l'atteindre. Puis "Dieu donne le temps à son effet" (St Thomas d'Aquin, Somme théologique Ia qu 46 a1 ; 6 ), Il "libère" une puissance intérieure, Il laisse au jeu des forces de la nature le soin d'achever son dessein éternel.

Le temps s'identifie ensuite au rythme d'une existence qui se donne progressivement, qui chemine vers son terme. Il est la mesure interne des êtres en route vers leur destin. Il y a un commencement, un milieu et une fin qui vont constituer l'histoire de chacun. Le temps ne produit rien, il signifie seulement le caractère progressif de la vie d'un être. Le temps compare cette existence mobile à l'immuable éternité. Le temps assure à la fois la distinction de chacune des étapes successives, et leur coexistence avec l'éternité. Le temps est toujours le temps d'un être. Il prend son unité, sa cohérence, son intelligibilité de l''éternité à laquelle il se rattache par cet être créé par Dieu.

Pour les êtres doués de raison, le temps devient en outre une forme consciente du devenir : il est le champ d'expression d'une volonté. Chacun réalise d'une manière originale la réalité de ce qu'il est, reçue comme une possibilité pour sa liberté. A travers ce cheminement libre, le temps lui-même se double d'une valeur morale et donc d'une nouvelle référence intemporelle : il est bien ou mal utilisé, perdu ou gagné.

Ces significations furent perdues dans de nombreuses civilisations. Toute autre est la perspective ouverte par les conceptions cycliques du temps. Celui-ci est un éternel recommencement rendant illusoire le rythme même de la vie. Ce temps est une entrave et non l'espace d'une liberté. Les religions associées à ces représentations tâcheront de faire échapper l'homme à l'emprise du temps, le soustrayant du même coup aux réalités de ce monde.

Plus proche de nous, le concept de temps oscillant ou dialectique n'apporte guère de progrès. Il y a bien l'idée d'une évolution, d'une progression, d'une certaine linéarité, mais le temps prend figure de facteur positif, comme s'il expliquait quelque chose ou produisait quelque chose. Ce temps ouvert seulement sur lui-même, purement évolutif, privé de tout fondement permanent, de toute référence à l'éternité, devient pure négation de ce qui est passé, pure vanité de ce qui est présent, pure hypothèse de ce qui est futur.
La vérité des êtres devient un pari sur l'avenir : ce qui "est" maintenant dépend de ce qui sera plus tard. Comme le présent juge le passé, le futur sera juge du présent. Comment structurer dans ce cadre une existence, responsabiliser une volonté, faire des choix ayant une valeur absolue. Pour illustration écoutons ce "dialogue philosophique" tiré d'une bande dessinée : de Calvin à Hobbes (un tigre en peluche) : "Apprécie le moment est ma devise....Tu sais jamais ce qui te reste ! Demain tu peux traverser la route et -Wham- un camion de ciment t'écrase ! Alors tu regrettes d'avoir renoncé à tous ces plaisirs. Voilà pourquoi je dis : apprécie le moment . Et toi c'est quoi ta devise ?" D'Hobbes à Calvin (le propriétaire de ce tigre) : "Fais attention en traversant".
Chaque moment a son sens fondamental qu'il tire non de sa relation à un temps chimérique, le passé ou le futur, mais de son lien à l'éternité dans le respect de valeurs éternelles. A chaque instant , certes, nous pouvons décider un peu pour ici-bas, c'est-à-dire dans le temps, mais surtout nous pouvons décider, et sûrement beaucoup, pour l'éternité.

Toute existence, même brève, a une unité, qu'elle tire de son lien permanent à l'éternité en réalisant cet être voulu par Dieu. Mais y a-t-il un sens global de toutes ces existences ? Cela appartient à un mystère, non plus de la nature, mais de la religion, "mystère caché durant de longs siècles, mais manifesté maintenant, et, selon l'ordre du Dieu éternel, porté par les écrits des prophètes, à la connaissance de toutes les nations..." (Rm 16,26).

2. QUAND L'ETERNEL ENTRE DANS LE TEMPS

On dit que la philosophie de l'histoire est née au XIXème siècle avec Hegel, Marx et leurs avatars. Etrange ! Qu'est-ce que le sens de l'histoire pour un monde auquel on ne sait assigner ni début ni fin, ni historiques, ni ontologiques. Un destin aveugle est inintelligible. Il y a eu des tentatives peu persuasives pour dégager des lois expliquant l'évolution de l'histoire (Comte, Maritain...) La philosophie, en vérité, est bien incapable de révéler le sens profond de l'histoire. Cela échappe à ses compétences car ce sens est religieux, il appartient à la Révélation.

Dès le début les chrétiens ont pu affirmer un sens global de l'histoire, et ils demeurent les seuls. D'où vient cette originalité ? D'un fait sans précédent et qui n'aura pas de suivant : l'irruption de l'éternité dans le temps : "Le Verbe s'est fait chair, et Il a habité parmi nous" (Jn 1,14).

La meilleur synthèse de cette orientation fondamentale de l'histoire est un texte de l'Ecriture Sainte : l'Apocalypse de saint Jean. Les événements qui servent de matière à ce livre appartiennent sans doute tous au passé, mais cela ne gêne aucunement, au contraire. Ce qui ressort avant tout c'est le sens permanent et général de l'histoire. Chacune des visions est comme un panorama de l'histoire du monde depuis sa création jusqu'à la venue du Christ. Cette dernière, événement eschatologique par excellence, achève les temps anciens et inaugure les derniers : c'est l'heure du jugement et de la fondation d'un monde nouveau.
Voilà le seul sens de l'histoire connu. Sa portée est spirituelle. Le salut est donné dans le temps mais n'est pas affaire de temps. Il est inutile de spéculer sur les événements à venir. Chaque instant présent a déjà sa pleine signification et possède son terme transcendant : tout temps est temps de grâce. Le " chrétien sait qu'il ne doit pas attendre un autre temps du salut, parce que le monde, quelle que soit sa durée chronologique, vit déjà dans le dernier temps" (Jean-Paul II, Lettre apostolique "Dies Domini", 31 mai 1998).

Si donc on cherche le centre objectif et de la nature et de l'histoire, il faut se tourner vers Jésus-Christ, "premier-né de toute créature", apparu à "la plénitude des temps". Ces expressions invitent à réfléchir. L'avènement du Christ est le centre et le sommet du temps. Toutes les générations se sont imaginées en leur temps être au sommet de l'histoire, à la pointe du progrès, et pour cause.
Autour de nous, nous remarquons cette agitation permanente pour être à la page, cette crainte d'être dépassé par les événements, ce désir d'être toujours plus vite informé. L'homme finit par donner de l'importance aux choses selon leur nouveauté dans l''ordre chronologique. C'est le temps, leur actualité, et non plus leur nature, qui fait la valeur des choses.

Cette déformation découle d'une perception subjective de l'univers. De même que notre observatoire du monde c'est nous-mêmes, celui du temps est le présent, d'où cette perspective déformante qui situe tout par rapport à nous. Etre le point de départ de la connaissance ne signifie pas être le point central de la réalité. Maintenant la révélation nous apprend quel est ce point central de la création : le Christ. Il est dans le temps, mais le transcende. Il est le " même hier, aujourd'hui, et dans les siècles " (Hb 13,8).

Cette présence de l'Eternel , par le mystère du Verbe Incarné, a restauré le sens du temps et lui a même donné une nouvelle force. Le temps est devenu le réceptacle dans lequel l'éternité de Dieu se communique à l'homme temporel. L'incursion de l'éternité dans le temps, au même titre que la grâce dans la nature, se fait sous la forme d'une direction effective donnée au temps : l'histoire est l'histoire du salut : "Non seulement l'Eglise mais aussi le cosmos lui-même et l'histoire sont continuellement dirigés et guidés par le Christ glorifié" (Jean-Paul II, Lettre apostolique "Dies Domini" n°75).

Le temps cosmique par lui-même est incapable de signifier cette dimension surnaturelle. Il y a bien eu des essais de synthèse (Teilhard de Chardin) ou de réconciliation (Vatican II, Constitution Gaudium et Spes) entre le mouvement de ce monde, ses efforts de progrès et cette mystérieuse action divine. Mais tout cela n'est pas très convaincant :"Que sert à un homme de gagner le monde, s'il vient à se perdre lui-même" (Lc 9,25).
Le mystère chrétien va donner à l'action humaine une nouvelle direction. Ce n'est plus d'abord un monde à bâtir mais une Eglise, une Eglise éternelle à édifier dans le temps. Quant au monde, il est à évangéliser. Ainsi notre religion est historique au plein sens du terme, c'est-à-dire qu'elle attend de l'histoire son plein développement. A " partir du mouvement par lequel Dieu meut les créatures corporelles, il cherche, par ce mouvement même, une autre chose, à savoir : l'achèvement du nombre des élus" (Saint Thomas, De potentia 13, 10, 3).3.

QUAND NOUS ENTRERONS DANS L'ETERNITE

Nous pouvons nous faire une idée de l'éternité parce que le présent a déjà pour nous une certaine consistance. Notre conscience rattache le présent au passé et au futur. Il conserve quelque chose d'hier, et anticipe de l'avenir.
L'instant présent se charge d'une certaine profondeur, d'une certaine longueur. Ce n'est plus un point mathématique, mais déjà une "simultanéité". Cette présence étendue est une durée psychologique. Notre conscience qui signifie mémoire ou anticipation, peut rétrécir ou étendre les "dimensions" de l'instant présent. Cette capacité de s'abstraire du temps, de le dominer, est une fenêtre vers l'éternité, vers l'aujourd'hui éternel.
Saisir, psychologiquement, une certaine part de notre existence simultanément est un acheminement vers la possession entière et simultanée de cette existence.

Ceci n'est possible à l'homme que parce qu'une partie de son être échappe précisément au temps : son âme spirituelle. Elle est en nous cet élément permanent qui permet de prendre conscience de la fluidité des autres êtres, de leur mouvement.

Cette ouverture sur une "éternité", bien étroite en vérité, indique assez clairement une capacité beaucoup plus grande à saisir, non plus seulement psychologiquement, mais ontologiquement cette éternité. Cette possibilité repose toujours sur cette spiritualité de l'homme, Mais pour être effective il faut une action divine, un don de Dieu.

A proprement parler, l'éternité est en Dieu seul. Seule la vie avec Dieu est la vie éternelle. Par le don de la grâce nous pouvons y prendre part : "Dieu communique son éternité à certains êtres, comme Il les rend participants de son immutabilité" (St Thomas, Somme théologique Ia, q10, a2). "Il est des êtres éternels par participation de Celui qui est vraiment éternel. Ainsi sont les anges et les intelligences quand elles contemplent le véritable éternel... les hommes divins eux-mêmes s'élèvent en quelques manières à la contemplation éternelle dès cette vie ; ils échappent au temps, et ne perçoivent plus les changements que le temps mesure" (St Albert le Grand, Physique, L4, t4). Cette éternité est gage, semence de vie éternelle : "Unis ton coeur à l'éternité de Dieu et tu seras éternel, attends avec Lui les événements qui passent au-dessus de toi" (St Augustin, Commentaire du Ps 91).
Aussi, si déjà nous avons la vie éternelle en nous, comme condition pour l'avoir dans l'au-delà, la vie éternelle prendra dans cet au-delà une nouvelle qualité : "C'est la vie éternellement éternelle". Cette expression suppose la vie éternelle, telle que nous y participons ici-bas, débarrassée de ses imperfections, mais lesquelles ? Puisque l'éternité, comme le temps, ne se dit que comme mesure des êtres selon leur permanence ou leur mobilité, c'est là qu'il faut chercher l'imperfection : il ne peut s'agir ici que de cette mobilité morale qui nous fait passer si facilement du bien au mal avec les conséquences qui en rejaillirent sur la nature reçue de nos premiers parents. Persévérant, constant ici-bas dans le bien, témoignage de notre union à Dieu, nous prenons déjà part à la vie éternelle ; fixés définitivement dans le bien, voilà cette vie éternelle éternisée.

Vivre éternellement, c'est avoir part à Dieu. "Celui qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle" (Jn 6,54) ; les sacrements sont les sources de l'éternité, comme moyens excellents choisis par Dieu pour nous sanctifier. Ils donnent la grâce avec ses développements les plus audacieux dans chacune des puissances de l'âme : la Foi, l'Espérance et la Charité. Chacune introduit dans l'éternité : "Celui qui croit en moi, fut-il mort, vivra" (Jn 11,25),"l'Espérance ne déçoit pas" (Rm 5,5), "Nous savons que nous sommes passés de la mort à la vie parce que nous aimons nos frères" (1 Jn 3,14).

Nous prenons possession de l'éternité non par notre nature, mais par le moyen d'opérations qui participent à l'immutabilité divine selon leur source et leur objet. C'est encore en jugeant de ces opérations que Paul peut ajouter : "et la plus grande des trois est la charité" (1 Cor 13,13). Elle seule se retrouve identiquement dans le temps et l'éternité. La Foi et l'Espérance seront transformées, éternisées en Vision et en Joie.

En nous la vie éternellement éternelle ne consistera pas, comme en Dieu, dans une possession pleine et simultanée de notre être, mais dans une possession de l'Etre divin par le moyen d'une opération ou d'opérations. Nous voyons ainsi que cette participation à l'éternité n'abolira pas toute forme de mouvement et donc de temps selon notre humanité.

CONCLUSION

Garder les yeux fixés sur l'éternité n'est pas une manière de se désintéresser de la vie d'ici bas, de mépriser le temps, au contraire. Nous discernons dans le temps et le temps présent, le seul qui existe, une valeur d'éternité, valeur dont nous avons à fixer personnellement la mesure. "Il a fait pour l'homme les réalités temporelles, afin que mûrissant en elles, il portât le fruit de l'immortalité" (St Irénée, Contre les hérésies, IV 5,1).C'est dans le temps que l'homme accueille l'éternité et doit se faire ou se laisser faire éternel.

C'est dans le temps, dans chaque instant présent, que se décide ce qui est éternel.

Abbé René de Reboul

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